6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 17:14

Bon courage, Aung San Suu Kyi ! Maintenant, le plus difficile reste à faire… La remarque peut paraître exagérée, voire déplacée, quand on pense aux quinze années que cette femme a passées en résidence surveillée : à trois reprises, sur une période qui s’étale de 1989 à 2010, elle est restée confinée dans sa maison de la rue de l’Université, à Rangoun. Face aux généraux de la junte, l’illustrissime « lady » a fait preuve d’une détermination sans faille.

Aujourd’hui, sa lutte a porté ses fruits, avec le concours paradoxal des militaires, qui ont fini par décider de laisser le Myanmar progresser, de manière assez inattendue, sur la voie de réformes politiques inédites. Mais c’est maintenant que les difficultés risquent de commencer pour cette icône mondialisée arrivée au pouvoir le 1er avril, entourée d’une aura sans pareille et dont le peuple birman attend beaucoup. Trop, sans doute. On assiste en Birmanie à l’équivalent local d’une redoutable « obamania » qui risque de provoquer son lot de déceptions et de frustrations.

Même si elle n’a pas pu devenir présidente – un article de la Constitution passée sous régime militaire l’en empêchant car elle a des enfants de nationalité étrangère –, Aung San Suu Kyi vient de devenir la « numéro un » du gouvernement : le nouveau président, Htin Kyaw, qui est l’un de ses proches, devrait obéir à ses ordres. Dans un premier temps, la Dame devait cumuler les postes de ministre des affaires étrangères, de l’éducation, de l’électricité et de l’énergie, ainsi que celui de ministre du « bureau du président ». Un portefeuille qui est l’équivalent d’un « super-ministère » coiffant tous les autres et fait d’elle un véritable premier ministre. Finalement, lundi 4 avril, elle a abandonné les postes de l’énergie et de l’éducation, mais tout en s’octroyant le poste de « porte-parole » du président…

Dame de fer

La Prix Nobel de la paix 1991 a-t-elle perdu le sens des réalités ? Comment, physiquement et psychologiquement, va-t-elle parvenir, à 70 ans, à gérer un ensemble de dossiers aussi importants et relever un tel défi dans un des pays les plus pauvres de l’Asie, marqué par plus d’un demi-siècle de régime dictatorial et d’incessantes guerres intestines ?… Ses proches disent qu’il faut une dame de fer pour mettre de l’ordre dans son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD). Nombre de ses adversaires, et certains de ses compagnons de route, pointent le tempérament d’autocrate d’Aung San Suu Kyi.

Comme bien d’autres femmes de pouvoir en Asie, toutes héritières ou veuves de dirigeants charismatiques assassinés, elle n’a pas préparé sa succession, ni favorisé l’émergence au sein de son parti de futurs dirigeants susceptibles de reprendre le flambeau. Il y a près de vingt-huit ans, alors que les soldats birmans mitraillaient les manifestants dans les rues de Rangoun, Aung San Suu Kyi fut littéralement propulsée à la tête d’un mouvement prodémocratique parce qu’elle était la fille de son père : le général Aung San, figure tutélaire du mouvement de l’indépendance birmane, abattu dans son bureau en juillet 1947 par un commando de tueurs à la solde de l’un de ses rivaux. Quelques mois avant que l’Union Jack du colonisateur britannique cesse de flotter dans le ciel de Birmanie.

Une relation de type gaullien

Personne ne peut nier que la Dame a acquis une rigueur morale et un sens aigu de la destinée de son pays. L’une de ses camarades d’Oxford, Anne Pasternak Slater, petite-nièce de l’auteur du Docteur Jivago, la décrit ainsi : « Elle était d’une naïveté touchante et d’une réelle innocence », doublées d’une personnalité « très collet monté ». Dans les années 1990, après sa première libération, elle avait mûri et ne se faisait pas d’illusions sur le chemin à parcourir, anticipant avec lucidité la durée de la lutte à venir. « Il est assez normal pour des régimes autoritaires de se montrer intraitable pour de longues périodes, avait-elle admis dans le quotidien thaïlandais Nation.Il faut simplement persévérer. »

Nul doute qu’elle a fait preuve d’une remarquable persévérance. Mais la tâche qui l’attend est démesurée : négocier avec les guérillas « ethniques », qui poursuivent la guerre contre l’armée birmane. Trouver un terrain d’entente avec les Chinois, anciens alliés de la junte, qui lorgnent sans vergogne les ressources naturelles. Poursuivre les réformes économiques dans un environnement des affaires corrompu où chacun entend se servir à loisir au mépris des réglementations. Eradiquer le trafic de drogue et de jade. Combattre la pauvreté dans un pays qui compte 70 % de paysans, dont l’écrasante majorité utilise encore le bois pour faire cuire les aliments. Gérer la montée des haines interconfessionnelles, bouddhistes contre musulmans. Et, last but not least, définir un modus vivendi avec une armée toute-puissante qui a la main sur les ministères-clés de la défense, de l’intérieur et des frontières.

Dans les années 1990, à un congressiste américain qui l’interrogeait sur sa vision pour la Birmanie dans l’hypothèse où elle accéderait au pouvoir, elle avait répondu : « Ce n’est pas MA vision. Je me satisferais d’être une dirigeante au pouvoir symbolique. Je ne suis pas LA Birmanie. » Aujourd’hui, tout porte à croire que les années passant, elle a développé avec son pays et son peuple une relation de type gaullien. La façon dont elle a dirigé son parti, et dont elle pourrait bien diriger « son » gouvernement, se conduisant comme une maîtresse d’école inflexible ne souffrant pas la contradiction de la part de parlementaires ou de collaborateurs qui la craignent et la vénèrent tout à la fois, est une force qui pourrait devenir fragilité. En attendant, elle est devenue LA Birmanie. Cela ne va pas forcément lui faciliter la tâche.

LE MONDE | 06.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/06/en-birmanie-aung-san-suu-kyi-a-l-epreuve-du-pouvoir_4896976_3232.html

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