12 avril 2016 2 12 /04 /avril /2016 17:09

Le projet a coûté quelque 500 millions de dollars. Dessiné par Norman Foster, l’architecte du viaduc de Millau, le « centre culturel » de Datong devait à l’origine accueillir un théâtre, une bibliothèque, un musée d’histoire et un musée d’art contemporain. Las, trois ans après la fin des travaux, seuls les gardiens de l’édifice et quelques curieux peuvent admirer son architecture futuriste. En face, un centre sportif comprenant un stade de 30 000 places, une salle omnisport et deux piscines olympiques n’a jamais été mis en service non plus. Quant à l’imposante muraille qui traverse en partie la ville, reconstruite de toutes pièces sur le plan de l’ancienne capitale impériale, son chantier a été abandonné.

Bienvenue à Datong, cité devenue l’un des symboles du surendettement des collectivités locales en Chine ! Trop dépendante du charbon, dont la région du Shanxi est l’un des principaux producteurs, la ville s’était lancée en 2008 dans un grand chantier de rénovation urbaine. Objectif : redonner du lustre à l’ex-cité impériale, située à l’ouest de Pékin, afin d’attirer les touristes. Mais en 2013, cette ville de 3 millions d’habitants a tout arrêté : plus d’argent dans les caisses. En 2012, sa dette s’élevait à 10 milliards de yuans (1,3 milliard d’euros). A l’époque, certains soupçonnaient un montant déjà double, le trucage des statistiques étant un sport national en Chine. Depuis, la mairie refuse de communiquer sur le sujet.

A l’image des chantiers inachevés de Datong, la dette des collectivités locales inquiète de plus en plus les économistes. En 2015, elle a atteint 15 400 milliards de yuans (2 088 milliards d’euros), soit près de 25 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, selon les autorités. Habituellement réservé, le ministre des finances Lou Jiwei a reconnu l’an dernier que certains exécutifs locaux peinaient à honorer leurs factures. Si la dette moyenne des collectivités semble supportable, puisqu’elle représente 86 % de leurs recettes fiscales annuelles, 100 villes et 400 comtés auraient dépassé la barre dangereuse des 100 %, selon Pékin. Une ville est même endettée à hauteur de 220 % de ses revenus fiscaux.

En cause : la frénésie de construction qui sévit depuis plusieurs années en Chine. Selon un article publié en octobre 2015 par l’agence de presse officielle Xinhua, chaque capitale provinciale construit actuellement quatre ou cinq nouveaux quartiers, sortis de nulle part. Au total, l’ex-empire du Milieu compterait déjà une cinquantaine de villes sans habitants ou presque, a calculé le moteur de recherche Baidu, en étudiant la localisation et les déplacements de ses 700 millions d’internautes entre septembre 2014 et avril 2015.

Folie des grandeurs

Terminée en 2010, après cinq ans de travaux, Ordos est ainsi devenue la plus célèbre cité « fantôme » de Chine. Peu après la fin des chantiers, la ville nouvelle de Mongolie intérieure attirait plus de journalistes qu’elle ne comptait d’habitants. Conçu au début des années 2000, quand l’industrie du charbon explosait dans la province, le nouveau quartier de Kangbashi peut accueillir à lui seul un million d’habitants. Le gouvernement local a dû pousser les paysans des alentours à s’y installer, quitte à brader les appartements, pour faire venir 100 000 personnes. Symbole de la folie des grandeurs de la Chine à l’époque de la croissance à deux chiffres, Ordos est aujourd’hui endettée à hauteur de 240 milliards de yuans (32,5 milliards d’euros), alors que son revenu fiscal ne dépasse pas 44,5 milliards de yuans (6 milliards d’euros).

Depuis, tout porte à croire que la situation n’a fait qu’empirer, les revenus de la ville ayant été divisés par deux. L’année dernière, plusieurs entreprises garanties par la ville étaient ainsi au bord de la faillite. C’était le cas notamment d’Ordos City Huayan Investment Group, un promoteur immobilier. Le 10 décembre, il a annoncé qu’il ne pourrait pas honorer une échéance de 1,2 milliard de yuans. Mais l’entreprise est garantie par une structure d’investissement de la ville. Une semaine plus tard, dans un nouveau communiqué, le promoteur annonçait finalement le paiement de l’échéance. En dernier ressort, c’est l’ardoise de la ville qui s’allonge.

« Certaines localités ont des difficultés à emprunter car elles sont déjà très lourdement endettées, mais il n’y a pas de risque systémique, relativise Gao Xu, économiste en chef à China Everbright Securities. Il faut mettre la dette chinoise en regard de ses actifs, le constat est alors beaucoup moins alarmant. »

Pour autant, Pékin semble décidé à agir. L’an dernier, le ministère des finances a mis en place un système de titrisation des dettes des gouvernements locaux, transformant celles-ci en obligations. Ces titres vendus par les gouvernements locaux sont garantis par la Banque populaire de Chine, la banque centrale du pays, ce qui permet de réduire leur risque et donc de diminuer les intérêts versés à leurs acheteurs. Les collectivités paient aujourd’hui 4,5 % d’intérêts pour ces obligations, contre plus de 7 % auparavant. « Pékin utilise sa crédibilité pour alléger la charge de la dette, mais cela n’efface pas les créances des collectivités », estime Hao Hong, directeur de la recherche à la Bank of Communications International.

Une autre approche envisagée par Pékin est de rééquilibrer les dépenses entre le gouvernement central et les collectivités locales. Alors que les villes et les régions touchent à peu près 50 % des taxes en Chine, elles assurent en effet 80 % des dépenses publiques. Jusqu’ici, elles joignaient les deux bouts en vendant des terrains constructibles. Or, depuis la crise immobilière, cette source est quasiment tarie.

Pour compenser les baisses de taxes annoncées dans le cadre de « l’économie de l’offre », le gouvernement a annoncé qu’il prendrait en charge une plus grande part des investissements. « Si la société entière réduit l’investissement, le gouvernement central doit investir davantage et augmenter son déficit », a affirmé le ministre des finances lors de l’Assemblée nationale populaire, en mars dernier. De fait, la dette de l’Etat chinois reste assez faible, à 41 % du PIB en 2014. Augmenter la dépense publique et baisser les taxes pour soutenir la croissance ne semble donc pas insurmontable.

Le hic ? Cette politique risque de mettre un peu plus sous pression les finances de l’ensemble de l’économie chinoise. Au total, la dette publique et privée atteint aujourd’hui 236 % du PIB chinois. Fin mars, l’agence de notation Standard & Poor’s a abaissé la perspective de la dette chinoise de « stable » à « négative ». Moody’s l’avait fait un mois plus tôt. Depuis, plusieurs économistes ont alerté sur l’état des finances du pays, évoquant un risque de crise à moyen terme.

Des finances encore assez solides

La dette chinoise croît aujourd’hui beaucoup plus vite que l’économie : elle a été multipliée par quatre en sept ans. Un rythme soutenable lorsque la croissance dépassait 10 % par an. Mais inquiétant lorsque celle-ci ralentit : la Chine a enregistré une croissance de 6,9 % en 2015, la plus faible depuis 25 ans, portant officiellement son PIB à 67 670 milliards de yuans. D’autres économistes nuancent en mettant en avant les réserves de la banque centrale, le fort taux d’épargne du pays et le fait que l’essentiel de la dette nationale est détenu en Chine, ce qui laisse une marge de manœuvre aux autorités.

« Je suis très inquiet pour l’économie chinoise à moyen et long terme, et je ne vois pas de porte de sortie », explique Vincent Chan, qui dirige la recherche au Credit Suisse, cité par le quotidien hongkongais South China Morning Post. A court terme, les finances chinoises sont encore assez solides, la banque centrale disposant des premières réserves de changes au monde, avec 3 210 milliards de dollars. Mais celles-ci ont fondu de 800 milliards depuis leur pic de 2014, à la suite des efforts de la banque centrale pour soutenir le yuan.

De plus, nombre d’analystes s’inquiètent de la direction prise par l’économie. « Le gouvernement met en place des réformes significatives. Notre opinion est que rythme et la profondeur des réformes des entreprises d’Etat ne sont sans doute pas suffisants pour réduire le risque d’une croissance financée par le crédit », a ainsi avancé Standard & Poor’s pour justifier sa dégradation de la perspective de la dette chinoise. « Le total des emprunts chinois va atteindre 300 % du PIB avant 2020, abonde Vincent Chan. Historiquement, la croissance économique s’arrête quand le ratio de dette atteint ce niveau-là. »

LE MONDE ECONOMIE | 12.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2016/04/12/la-bombe-a-retardement-de-la-dette-chinoise_4900417_3234.html

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