13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 17:02

L’antichambre du bureau de Khin Shwe, magnat des affaires et l’une des dix plus grosses fortunes de Birmanie, sénateur sortant de la Chambre haute du Parlement, membre du parti des militaires, homme de l’ancien régime et nouvel ami très cher d’une Lady nommée Aung San Suu Kyi en dit long sur le personnage – et sur les paradoxes d’une Birmanie désormais démocratique : partout, sur les murs, des photos de lui, prises dans des poses avantageuses, y sont accrochées.

Ici, il est debout devant un éléphant blanc porte-bonheur. Là, toujours en compagnie d’un éléphant, mais assis sur son dos. Ailleurs, on le voit, dans une pose guindée, au palais du Peuple de Pékin en train de serrer la main du président chinois, Xi Jinping. Ailleurs encore, il s’esclaffe devant l’objectif aux côtés d’un ancien premier ministre thaïlandais. L’homme a des relations.

Le « docteur » Khin Shwe fait son entrée. Il tend une carte de visite sur laquelle sont gravés son nom et son titre universitaire. Hélas inventé de toutes pièces, comme l’a sournoisement révélé le journal birman en ligne Irrawaddy, certes souvent malintentionné à l’égard des proches d’un régime qui fut dictatorial.

Engeance haïe par la population

A 64 ans, le patron de Zaykabar, l’un des grands groupes de construction immobilière du pays, est un homme affable, souriant, ouvert, dont la silhouette arrondie confère à sa démarche une certaine majesté. Il évalue son patrimoine, en une moue faussement modeste : « Environ 500 millions de dollars. »

Khin Shwe ne tarde pas à entrer dans le vif du sujet : « On dit que je suis un crony, c’est faux, je n’ai jamais profité de ma proximité avec les dirigeants des précédents gouvernements pour faire fortune. » Le « gros mot » anglais est lâché : crony au singulier, cronies au pluriel, en français ça veut dire « copain » . En Birmanie, c’est plutôt « copain-coquin », et c’est la façon dont tout le monde désigne ici les affidés des ex-généraux de l’ancienne dictature ayant joui de relations complexes, mais fructueuses, avec ces derniers. Ce qui leur a permis à tous de se bâtir de coquettes fortunes. Cronies, c’est aussi une engeance haïe par la population, dont le mépris à l’égard de ces businessmen prorégime n’a eu d’égal que celui qu’elle réservait au régime lui-même…

« J’ai commencé ma carrière d’ingénieur sous le général Ne Win [l’auteur du putsch de 1962], raconte Khin Shwe. J’ai bien connu Than Shwe [dictateur retiré des affaires en 2010 quand la junte s’est autodissoute]. Je jouais au golf et buvais l’apéro avec Thein Sein [ex-premier ministre de la junte et président sortant du dernier régime issu de la dictature], mais je vais vous dire : ce gouvernement quelque peu démocratisé présidé par Thein Sein était inefficace, économiquement parlant. Alors, aux dernières élections [de novembre 2015], j’ai appelé à aller voter pour la NLD [Ligue nationale de la démocratie, le parti d’Aung San Suu Kyi]. »

Un comble pour ce compagnon de route de la tyrannie qui était sénateur du Parti pour le développement et la solidarité de l’Union (USDP), la formation politique soutenue par les militaires et les caciques de la junte défunte.

Raison de ce lâchage tardif : quand ils sont arrivés au pouvoir en 2010, explique en substance Khin Shwe, les nouveaux dirigeants, qui étaient tous d’anciens généraux, ont essayé de se « blanchir ». « Ils se sont désolidarisés de nous, accuse-t-il, parce que nous étions attaqués dans les médias pour nos activités passées. »

Résultat, sous le régime sortant a ainsi émergé une « nouvelle génération de cronies », comme l’explique, un peu dépité, Khin Shwe, assis, tel le pacha d’un autre temps, dans un profond fauteuil qui disparaît sous sa royale corpulence.

Vers une « continuité »

Le Wall Street Journal affirmait, au mois d’août 2015, que « des entreprises qui font partie de la liste de celles encore ciblées par les sanctions américaines ont en réalité prospéré depuis quelques années et, dans certains cas, ont même accru leur contrôle sur l’économie ». Serait-ce le cas de Khin Shwe ? Peut-être pas : il est lui aussi sur la liste noire des Américains, mais il n’est plus « l’homme le plus riche », ce qu’il avait été auparavant, concède-t-il.

« Les cronies sont les principaux gagnants », analyse Sean Turnell, expert des questions économiques birmanes et conseiller de la NLD, cité par l’AFP. « Le gouvernement sortant leur a donné des licences et les protège de la concurrence. »

Cronies d’hier, cronies d’aujourd’hui, qu’importe : la question essentielle est de savoir comment ces hommes d’affaires peu fréquentables vont profiter ou non de la nouvelle situation politique. Un expert basé à Rangoun affirme :

« L’arrivée au pouvoir de la NLD et de la “Dame” ne va pas bouleverser les choses, économiquement parlant. Le nouveau gouvernement démocratique va s’inscrire dans la continuité de l’ouverture économique d’inspiration libérale commencée il y a quelques années. La NLD a besoin de grands groupes pour relancer la machine. Et les plus malins des cronies arriveront à s’adapter en transformant leur manière de fonctionner. »

Les « copains-coquins » n’ont rien à craindre. Aung San Suu Kyi a déjà promis aux anciens dirigeants à épaulettes, coupables de crimes de guerre, qu’il n’y aurait pas de chasse aux sorcières. Alors les cronies, n’en parlons pas !

Certains d’entre eux sont de curieux personnages : Tay Za, qui s’est enrichi dans le trafic d’armes et de bois précieux, l’hôtellerie et l’aviation, se promène dans Rangoun en Bugatti. On dit que ce grand fêtard termine souvent ses soirées très arrosées en piteux état après avoir joué au tennis, parties égayées par la présence de son bébé tigre qui ramasse les balles.

Steven Law, PDG de la puissante compagnie Asia World, qui a décroché le juteux contrat de construction du nouveau terminal de l’aéroport de Rangoun, est le fils du Sino-Birman Lo Hsing Han, décédé en 2013 : ce dernier fut l’un des plus grands parrains de la drogue du pays.

Déjà, tous les cronies prennent leurs marques. Khin Shwe nous dit sa passion tardive, mais forte pour « Sister Suu », avec laquelle il lui arrive de dîner. « C’est une femme extraordinaire, qui va s’occuper des pauvres, comme moi, qui donne chaque année de grosses sommes à des organismes de charité », se félicite notre homme. Souriant, il confie, prenant tendrement la main de son interlocuteur : « Je lui dis souvent : “Ne vous tuez pas à la tâche, vous allez vieillir trop vite” ! » Une belle amitié vient de naître.

LE MONDE | 13.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/04/13/les-cronies-vrais-gagnants-de-la-transition-en-birmanie_4901202_3216.html

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