22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 16:46

C’est sous couvert de réduction des coûts que la direction du quotidien Mingpao a annoncé, mercredi 20 avril vers minuit, le licenciement de son rédacteur en chef, Keung Kwok-yuen. Depuis sa création en 1959, ce journal est connu comme la référence à Hongkong. Il se démarque par ses enquêtes fouillées et son style soigné. Le journal avait publié la veille un long article sur les personnalités de Hongkong citées dans les « Panama papers ». A la suite de ce licenciement, sept syndicats du secteur de la presse ont exprimé leur indignation dans un communiqué collectif. « Le licenciement de M. Keung est plein d’anomalies », dénonce le texte, selon lequel la direction doit une explication à ses lecteurs et au public.

« Quand on cherche à réduire les dépenses, on ne supprime pas les gens les plus importants d’une organisation », déclare Phyllis Tsang, présidente de l’association des employés du Mingpao. Dès jeudi, les murs du journal ont été placardés des slogans « Pas clair » et « Pas transparent ».

Le principal reproche que l’on puisse faire à Keung Kwok-yuen, en trente ans de métier, semble être son professionnalisme non partisan. Pour beaucoup, ce licenciement est la suite d’une « purge » entamée en janvier 2014, quand le Mingpao avait écarté son directeur de la rédaction, Kevin Lau, un journaliste d’excellente réputation. Il avait été remplacé par un proche du pouvoir central chinois, le Malaisien Chong Tien Siong, parachuté à ce poste sans expérience de Hongkong, au grand dam de la rédaction. Quelques semaines plus tard, Kevin Lau avait en outre été victime d’une attaque au hachoir de boucher. Ses deux agresseurs furent condamnés à 19 ans de prison en août 2015, sans que le commanditaire de cette attaque mafieuse soit identifié.

Colis piégé et détention arbitraire

Après le départ de Kevin Lau, la rédaction du Mingpao s’était reconstruite autour de Keung Kwok-yuen, son ancien numéro deux. Le nouveau patron, Chong Tien Siong, avait déjà imposé des arbitrages pro-Pékin, notamment en modifiant in extremis une « une » sur la répression du 4 juin 1989 de la place Tiananmen, fondée sur des documents confidentiels obtenus par le Mingpao.

« Si l’on ne tolère plus un journaliste aussi modéré et professionnel que M. Keung, que faut-il dire de la liberté de la presse à Hongkong ? », s’interroge le communiqué collectif. La réponse est dans le classement mondial de la liberté de la presse publié cette semaine par Reporters sans frontières (RSF) : de la 18e place en 2002, Hongkong est passé à la 58e en 2013 et à la 70e en 2015. 2016 a vu un progrès d’une place, sans doute lié à l’aggravation plus notoire dans d’autres pays. La Chine, elle, occupe la 176e place sur 180.

Dans une motion présentée au Parlement en mars 2014, la députée du Parti démocratique Emily Lau a cité douze attaques depuis 1996 sur des journalistes d’une grande variété de médias, leurs locaux ou leurs distributeurs : colis piégé, attaques à l’arme blanche, passage à tabac, incendie criminel, cyberattaque, détention arbitraire en Chine. Depuis, de nouveaux incidents sont venus allonger la liste. Le financier et commentateur Edward Chin Chi-kin, très impliqué dans le mouvement « Occupy Central », a vu sa chronique hebdomadaire dans le Hongkong Economic Journal annulée pour cause de nouvelle maquette en septembre 2014.

Les marques n’osent plus placer leurs publicités

En octobre 2014, Jimmy Lai, le patron du groupe de presse Next, ouvertement anticommuniste et pro-démocratie, a été arrosé de plusieurs sacs de viscères avariés d’animaux alors qu’il participait au sit-in du « mouvement des parapluies ». « C’est juste désagréable mais rien de grave », déclarait alors M. Lai. L’imperturbable chantre de la démocratie en a vu d’autres : sa résidence et ses bureaux ont été attaqués en juin 2013 – une machette avait été laissée sur place – et en janvier 2015 – attaque nocturne aux cocktails Molotov.

Outre ce type d’intimidation physique, l’Apple Daily, le premier journal de Hongkong en distribution, dont M. Lai est le fondateur, subit aussi un embargo de toutes les grandes marques, y compris françaises, qui n’osent plus placer leurs publicités dans ses pages de peur de compromettre leurs affaires en Chine. « Nous continuons comme nous l’avons toujours fait. L’embargo est toujours en place », indique Jimmy Lai.

La situation n’est pas meilleure pour la presse anglophone de Hongkong, qui s’est longtemps distinguée en Asie. Depuis le rachat, en décembre 2015, du grand journal South China Morning Post par Jack Ma, le milliardaire chinois fondateur du groupe de commerce en ligne Alibaba, le titre a déjà publié plus de vingt papiers sur son nouveau propriétaire. Jeudi 21 avril, le quotidien lui consacrait toute sa « une ». Cet entretien « exclusif » s’est prolongé le lendemain, à nouveau en première page. Jack Ma y promet une couverture de la Chine qui ne soit « ni positive ni négative » mais « impartiale et équilibrée ».

LE MONDE | 22.04.2016 | Par Florence de Changy

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/04/22/menaces-sur-la-liberte-de-la-presse-a-hongkong_4906895_3216.html

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