27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 16:11

Dans un jeu à peine dissimulé, les dirigeants des pays du G7 réunis les 26 et 27 mai à Ise-Shima, dans le centre du Japon, ont souvent évoqué la Chine, sans toutefois la citer. Les échanges entre dirigeants japonais, américain, canadien, allemand, britannique, italien et français ont notamment porté sur la liberté de navigation en mers de Chine méridionale et orientale, un point directement lié aux tensions territoriales avec Pékin.

La déclaration finale, dévoilée vendredi, réitère leur attachement à « un ordre maritime fondé sur les règles en vigueur ». Les chefs d’Etat et de gouvernement disent en particulier leur inquiétude quant à la situation en mer de Chine méridionale, où la Chine a poldérisé ces deux dernières années des récifs, et insistent sur « l’importance fondamentale d’une gestion et d’un règlement pacifiques des contentieux ».

« Club de l’élite paralysé »

Le chef de gouvernement japonais, Shinzo Abe, qui présidait la rencontre, a mis l’accent sur ces questions, pour conforter la place de son pays auprès des Occidentaux et endiguer l’influence chinoise. « Les autres dirigeants ont jugé nécessaire d’envoyer un message clair », s’est félicité Hiroshige Seko, porte-parole adjoint du gouvernement. Alors qu’est attendu le verdict dans une procédure d’arbitrage sur la légalité des nouvelles prétentions chinoises au regard de la Convention des Nations unies sur le droit maritime, ses six invités ont soutenu M. Abe sur les principes défendus dès le Dialogue de Shangri-la en 2014 à Singapour : se fonder sur le droit international, éviter de recourir à la force et chercher à résoudre les problèmes par le dialogue.

Les mêmes positions avaient été affichées lors de la rencontre des ministres des affaires étrangères du G7 à Hiroshima en avril. Déjà, la Chine avait vivement réagi, accusant le G7 d’« alimenter les tensions » et faisant part de son mécontentement auprès des ambassades concernées à Pékin. « Nous pensons que le G7 devrait employer son temps et son énergie à gérer les questions qui le concernent, et pas à mettre son nez dans celles des autres pays ou dans des affaires au-delà de ses attributions », a de nouveau lancé jeudi 26 mai la porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères, Hua Chunying.

En guise de riposte, la Chine accueillera en septembre un sommet du G20 et elle s’est efforcée de présenter le G7 concurrent comme un forum d’un autre temps. L’agence de presse officielle, Chine nouvelle, l’a présenté comme un « club d’élite de plus en plus paralysé ». L’argument sous-jacent : à quoi bon parler des grandes questions du monde d’aujourd’hui sans la Chine ou la Russie ? Ces deux pays ont d’ailleurs opportunément rappelé leur proximité en se retrouvant le 24 mai à Tachkent, à l’occasion d’un sommet de l’Organisation de coopération de Shanghaï.

Volonté de marginaliser

La diplomatie chinoise a par ailleurs invité le G7 à se concentrer sur les affaires économiques. Or, sur ce point également, le pays s’est trouvé au centre des discussions, les dirigeants présents s’inquiétant de la menace représentée par les importantes surcapacités des usines chinoises, portées à bout de bras par l’Etat, qui conduisent à casser les prix mondiaux et menacent ainsi des emplois ailleurs, notamment dans la sidérurgie. « Il y a eu des échanges d’opinions variées sur la situation en Chine », a admis Hiroshige Seko, porte-parole adjoint du gouvernement nippon.

Le développement des infrastructures est un autre point de tension. La Banque asiatique de développement, qui n’a été présidée que par des Japonais depuis sa création en 1966, était naturellement invitée. La Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, projet chinois lancé en 2014 et impliquant les nations européennes, n’était pas conviée.

Cette volonté du Japon de marginaliser la Chine reflète sa propre crainte de perdre son influence face à un voisin qui gagne en puissance tant économique que politique. « Le Japon est depuis longtemps un leader de l’Asie et veut le rester aux yeux du monde, constate un expert des relations internationales au Japon. Cela explique d’ailleurs l’importance qu’il attache au G7, dont il est le seul membre asiatique. »

Embarras des autres membres

En amont de la réunion d’Ise-Shima, les officiels japonais ont insisté sur le socle commun qui unit Tokyo et ses partenaires occidentaux, les distinguant de la République populaire de Chine. « Le G7 réunit des pays partageant des valeurs communes de respect du droit et de démocratie », expliquait-on au ministère des affaires étrangères avant le sommet. Le message est sec dans l’entourage du premier ministre Abe à propos de la Chine : « A l’OMC, elle respecte les règles. Elle gagnerait à le faire en matière de droit international. »

Cette inclination japonaise et dans une moindre mesure américaine place dans une position embarrassante les autres membres du G7, qui ne souhaitent pas s’attirer les foudres d’un partenaire devenu incontournable. L’équilibre a donc consisté à rappeler leur attachement au respect du droit international et à la liberté de navigation en mer, mais sans se prononcer sur les différends territoriaux sur le fond. « Le Japon voulait des prises de position fortes, mais nous ne voulions pas stigmatiser la Chine, il ne fallait pas qu’elle se sente placée au ban des nations », confie un diplomate européen. Minimisant l’importance de la question, l’entourage présidentiel français rappelle que les tensions entre le Japon et la Chine sont connues, mais insiste sur l’expression finale, qui reste mesurée.

LE MONDE | 27.05.2016

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/05/27/au-japon-le-g7-obsede-par-la-chine_4927580_3216.html

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