27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 16:03

LE MONDE | 27.05.2016

La sécurité régionale en Asie, avec ses conflits maritimes, est l’un des sujets de recherche de Mathieu Duchâtel, directeur adjoint du programme Asie au Conseil européen des relations internationales (ECFR). Entre 2011 et 2015, il a été le représentant à Pékin de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), où il a été chargé du programme Chine et sécurité globale. Le chercheur, auteur avec Jérôme Doyon d’une étude consacrée à l’armée chinoise, « Xi’s Army : Reform and loyalty in the PLA » (« L’armée de Xi. Réforme et loyauté au sein de l’Armée populaire de libération »), décrypte les enjeux de la réforme militaire menée par le numéro un chinois, Xi Jinping.

Mao disait que le pouvoir est au bout du fusil. Le contrôle de l’armée revêt-il la même importance pour le président ­chinois ?

L’armée est un élément-clé de la stabilité du régime. Le secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) dirige également la Commission militaire centrale (CMC), un attribut décisif de son pouvoir. Tous les dirigeants chinois ont remodelé l’armée et cherché à s’assurer de sa loyauté avec des politiques de nominations et de promotions, ou de limogeages qui peuvent notamment intervenir dans le cadre de la lutte contre la corruption.

Depuis le début de la politique des réformes, à la fin des années 1970, s’est manifestée une volonté de renforcer le budget militaire et de moderniser l’armée, qui joue aussi un rôle important pour la stabilité intérieure du pays, à travers la Police armée du peuple (« wujing »).

Xi Jinping, au pouvoir depuis 2012, met en avant son rôle de chef des armées dans sa communication politique. Il s’est attribué un nouveau titre, celui de « commandant en chef », révélé en avril par les médias officiels, ce qui personnalise le pouvoir et permet une forte médiatisation. Cela montre aussi qu’il est chargé des opérations au jour le jour.

Quel est l’objectif de la réorganisation de l’armée menée par Xi Jinping ?

Elle a deux buts. L’un est politique, de contrôle ; l’autre est plus opérationnel, destiné à créer des institutions permettant à l’Armée populaire de libération (APL) de poursuivre sa modernisation. Certains aspects de cette organisation gigantesque ont facilité la corruption, mais aussi la constitution de fiefs en son sein, qui constituent des obstacles à sa modernisation. Cette réforme vise à les supprimer.

De quelle manière Xi Jinping se distingue-t-il de ses prédécesseurs ?

Sur toutes les questions de politique étrangère, son prédécesseur, Hu Jintao, était critiqué pour son manque de prises de décision. Xi Jinping, lui, a pris des décisions ayant un impact international : construire des îles artificielles à grande échelle, envoyer une plate-forme pétrolière non loin du Vietnam…

Par ailleurs, la modernisation de l’APL a avancé. L’étendue géographique de sa mission est bien plus large : elle intègre désormais la défense des intérêts de la Chine à l’étranger et plus seulement celle des intérêts de souveraineté dans les zones contestées. La Chine a le deuxième budget militaire mondial, qui s’élève aujourd’hui à 130 milliards d’euros.

En 1995-1996, lors de la crise du détroit de Taïwan [à la suite de tirs d’essai de missiles chinois], le budget militaire taïwanais était supérieur à celui des Chinois. Vingt ans plus tard, l’écart est de 1 à 15, en faveur de la Chine. Cette dernière s’est imposée comme un acteur militaire majeur dans la région. Ce qui distingue M. Xi de ses prédécesseurs est sa tendance à utiliser l’outil militaire, non pour mener des opérations de guerre, mais pour conduire sa politique étrangère.

Dans ce contexte, la Chine a annoncé en février le début de travaux de construction d’une base à Djibouti, sa première à l’étranger…

C’est un tournant stratégique. Cette base va servir pour des raisons opérationnelles légitimes, comme la lutte contre la piraterie et le soutien aux opérations de maintien de la paix en Afrique. La Chine a présenté ses intérêts [économiques] dans la région comme une autre motivation à l’ouverture de cette base, provoquant ainsi un débat sur le message que cela renverrait, alors que la Chine a longtemps prôné le principe de non-ingérence dans les affaires des autres pays. Le discours officiel a changé.

On a l’impression que la marine est désormais la priorité…

La marine a le vent en poupe. Elle est très exposée dans le golfe d’Aden et dans les opérations qu’elle mène au-delà de la mer de Chine méridionale. La Chine a une production beaucoup plus convaincante dans les chantiers navals que pour ses chasseurs et bombardiers, pour lesquels elle maîtrise moins la technologie. Mais quand on regarde le nombre de généraux trois étoiles de l’APL, dans la marine il n’y en a que trois, comme dans les forces aériennes, alors qu’il y en a plus d’une vingtaine dans l’armée de terre.

Avec un tel budget militaire, s’agit-il de se confronter un jour aux Etats-Unis ?

Il n’y a pas de compétition quant à celui qui aura le budget de la défense le plus élevé, mais il y a des aspects de la modernisation de l’APL qui visent à contrecarrer la stratégie américaine en Asie. L’arsenal nucléaire, en particulier, est un point-clé de la modernisation de l’APL. La Chine n’a pas d’outil de dissuasion sous-marin crédible, et elle se sent vulnérable face aux initiatives américaines de défense antimissile et à leurs opérations de surveillance en mer de Chine méridionale. Pékin consacre d’importants moyens aux éléments de guerre asymétrique, ce que les Américains appellent « Anti-Access/Area-Denial » (A2/AD).

Ces éléments renvoient à la crise du détroit de Taïwan de 1995-1996 : alors que deux porte-avions américains y patrouillaient, la Chine a été incapable d’avoir une réponse dissuasive. Depuis, l’atmosphère politique a changé, et les relations avec Taïwan se sont améliorées, même si elles risquent de se détériorer à nouveau. Le souvenir de cette crise explique de nombreux choix.

La Chine semble assumer une posture plus agressive, alors qu’auparavant elle faisait profil bas…

La Chine a de plus grandes capacités, y compris du côté des garde-côtes. Contrairement au passé, elle dispose désormais des moyens nécessaires à la défense de ses intérêts. Elle est ainsi capable de réagir quand les Philippins et les Vietnamiens pêchent dans certaines eaux.

Derrière, il existe un jeu stratégique avec les Etats-Unis autour de la question du nucléaire, même si Pékin le dit peu. La Chine a une base de sous-marins nucléaires porteurs d’engins à Hainan, dans le sud du pays, en mer de Chine méridionale, dont elle a besoin pour qu’ils puissent sortir. Les manœuvres américaines dans cette même mer sont vues comme une volonté de priver les Chinois de dissuasion nucléaire. Cette dimension du problème est un peu occultée, alors que c’est un enjeu considérable.

Le président Barack Obama a levé l’embargo sur la vente d’armes au Vietnam, quelles peuvent en être les conséquences ?

On assiste à une régionalisation de la résistance à la poussée chinoise en mer de Chine méridionale. Pour le Vietnam et les Philippines, il s’agit de contrebalancer la puissance chinoise, par le développement de leurs capacités propres, par la recherche d’alliés, ou par un resserrement de leur relation avec les Etats-Unis. C’est une logique de course à ­l’armement qui porte en elle une certaine dangerosité, même si l’augmentation annuelle du budget de la défense de la Chine reste supérieure à la somme des dépenses militaires des Philippines et du Vietnam, qui ont peu de capacités. La levée de l’embargo est un symbole politique fort, mais son impact est plus faible que, par exemple, la vente de sous-marins à propulsion conventionnelle de classe « Kilo » par la Russie au Vietnam, un facteur opérationnel dissuasif.

Pour sa part, la France vend douze sous-marins à l’Australie…

Les Européens ont des restrictions fortes sur les transferts d’armement à la Chine. En revanche, en l’Asie du Sud-Est, les industriels européens de l’armement mènent une politique ambitieuse pour trouver des marchés et profiter de la situation stratégique. Les Européens se positionnent sur tous les marchés où il y a de l’espace.

Comment l’Europe se positionne-t-elle sur la question de la mer de Chine méridionale ?

L’Union européenne a une position de principe, qui est le soutien au droit international de la mer et à des négociations. Cette position a évolué, passant du soutien au dialogue et à la paix, à une approche plus spécifique, dans le contexte de l’arbitrage international demandé par les Philippines. Cet arbitrage met l’Europe face à sa position de principe d’un monde fondé sur le droit. On peut s’attendre à ce que les Européens apportent leur soutien au verdict alors que la Chine est opposée à cette procédure d’arbitrage. Leurs relations avec la Chine risquent de s’en trouver entravées.

Les Chinois sont-ils prêts à accepter un mécanisme permettant d’éviter l’escalade ?

Avec les Etats-Unis, ils ont déjà des accords pour éviter les incidents en mer et dans les airs. Avec le Japon, la négociation est toujours en cours, mais elle bute sur des problèmes de définition de la zone géographique sur laquelle elle doit s’appliquer. Ensuite se pose la question de la mer de Chine méridionale. Un code de conduite entre la Chine et l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (Asean) n’est pas à exclure, mais le moment politique est mal choisi avec le contexte de la demande d’arbitrage des Philippines et la militarisation du conflit. Peut-on résoudre la question de la souveraineté dans les Spratleys ? Il y a tant d’îlots occupés par tant de pays différents ! Comment arriver à un partage ? Peut-être que la solution réaliste consisterait à envisager un développement économique conjoint…

 

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/05/27/l-armee-chinoise-element-cle-de-la-politique-etrangere-de-xi-jinping_4927831_3210.html

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