27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 15:48

LE MONDE | 27.05.2016

La lumière est apparue début avril. Malgré les 25 kilomètres de distance, le faisceau du nouveau phare revient toutes les cinq secondes après la tombée de la nuit. De jour, la tour blanche haute de 55 mètres se distingue nettement à l’horizon. Les habitants de la petite île Pag-asa (aussi appelée Thitu), sous souveraineté philippine, n’ont pas vraiment été surpris. Au loin, ils remarquaient déjà deux points rouge et vert sur le récif de Subi contrôlé par les Chinois, probablement l’entrée du nouveau port, ainsi qu’une multitude de lumières blanches. Ils peinent à distinguer s’il s’agit de navires de drague, achevant les travaux de poldérisation entamés en juillet 2014 ou, déjà, d’infrastructures construites sur la toute jeune île artificielle.

« Tout cela m’inquiète. Est-ce qu’ils sont dangereux ? » Romeo Malagit, 49 ans dont douze sur cet îlot à équidistance du reste de l’archipel philippin et de la côte vietnamienne, s’interroge sur les intentions chinoises. Il ne cache pas ce qui l’a incité à s’installer à Pag-asa : le cadre idyllique malgré les typhons l’été et, surtout, les 17 kilos de riz, les boîtes de sardines et de corned-beef, les bouteilles d’huile et de sauce soja que l’Etat distribue chaque mois aux civils qui acceptent de rester.

« Ni les moyens ni les armes »

Ces petits avantages permettent au gouvernement philippin de maintenir une population d’une centaine de civils, affirmant ainsi sa souveraineté. « En principe, la cinquantaine de soldats avec lesquels ils cohabitent devraient les protéger, mais c’est plutôt l’inverse », dit amusée l’infirmière Tina Losano, qui vit là depuis un an et demi. Plus que la dissuasion militaire, pense la jeune femme, c’est la présence de familles qui rend une invasion chinoise peu probable, car elle donnerait de la Chine « une sale image ». Sur le mur de son modeste centre de soins, le calendrier 2016 montre les forces armées des Philippines posant sur un imposant destroyer que survolent quatre avions de chasse. « En réalité, cela ne se passe pas vraiment comme ça : nous n’avons ni les moyens ni les armes », ­déplore Mme Losano.

Au beau milieu de la mer de Chine méridionale, l’îlot Pag-asa (« Espoir » en philippin) ressemble au bout du monde. Dans les années 1970, le régime de Ferdinand Marcos y fit installer une petite garnison militaire, huit bunkers et trois chars pour marquer son territoire face aux Vietnamiens. Chaque extrémité de l’île a été dotée de remblais pour installer une piste d’atterrissage. Pour s’y rendre, deux jours de mer sont normalement nécessaires, mais l’expédition peut tout aussi bien prendre une semaine si le moteur du vétuste navire de la municipalité se fait capricieux. Les avions sont réservés aux militaires. « Ici, tout est tellement lent et négligé », se lamente le maire, Eugenio Bito-onon, en désignant le bout de piste rongé par le sel marin.

Pag-asa appartient à l’archipel des Spratleys, qui comprend également des positions vietnamiennes et malaisiennes. Les Taïwanais y disposent, eux aussi, à 1 500 kilomètres au sud de chez eux, d’une île, Itu Aba,dotée d’une piste similaire. Tous avancent des arguments historiques et piochent dans la convention des Nations unies sur le droit de la mer, de 1982, pour faire valoir leur souveraineté. Pendant longtemps, chacun a respecté le statu quo, et le différend est resté en somnolence

Les nouvelles ambitions chinoises

C’était compter sans les nouvelles ambitions de la Chine, deuxième puissance mondiale, et de sa capacité à remodeler son environnement, du détournement des fleuves vers les plaines du Nord, pour lutter contre l’aridité, à la construction d’infrastructures démesurées. A la différence de ses voisins, Pékin ne disposait d’aucune île utilisable dans les Spratleys. Pour l’heure, la Chine ne possède qu’un porte-avions, qu’elle n’est pas encore capable d’exploiter sur le théâtre d’opérations.

Or, la mer de Chine méridionale est un trésor à ses yeux. Elle permet de faire vivre ses pêcheurs et contribue à nourrir sa population. Selon l’estimation de l’Administration américaine d’information sur l’énergie (EIA), ses sous-sols dissimuleraient l’équivalent de 11 milliards de barils de pétrole brut et encore plus de gaz naturel. La moitié de ces ressources pourrait se trouver sous le seul banc de Reed, à 260 kilomètres de l’île de Palawan, soit largement dans la zone économique exclusive des Philippines. Le détroit de Luçon, qui sépare la pointe sud de Taïwan de l’extrémité nord des Philippines, est crucial pour que les nouveaux sous-marins chinois puissent sortir dans le Pacifique.

En 2009, des officiels chinois ont donc déposé auprès des Nations unies une carte marquée de neuf traits formant un U imprécis sur 90 % de la mer de Chine méridionale. Trois ans plus tard, les gardes-côtes philippins ont remarqué huit bateaux de pêche chinois sur l’atoll de Scarborough, à 870 kilomètres de leur port d’attache et à seulement 240 kilomètres de la plus importante île des Philippines. Mais, en ce jour d’avril 2012, alors qu’ils s’apprêtaient à arrêter les pêcheurs suspectés d’agir illégalement, les Philippins furent bloqués par les gardes-côtes chinois qui, depuis, ont conservé le contrôle de Scarborough.

Le gouvernement de Manille a alors réalisé à quel point il se trouvait démuni. « La Chine possède l’arme nucléaire, des avions de chasse et des navires de guerre, alors nous n’avons pour nous que le droit », plaisante Antonio Carpio, juge à la Cour suprême des Philippines. L’homme a été l’un des principaux artisans de la décision, prise en 2013, de saisir la Cour permanente d’arbitrage de La Haye pour qu’elle tranche le litige de la mer de Chine méridionale. Le verdict est attendu dans les semaines entourant l’entrée en fonctions, le 30 juin, du nouveau président philippin, ­Rodrigo Duterte.

Des travaux de poldérisation

Les Philippines n’avaient pas acheté d’avions de chasse depuis un demi-siècle et, n’en ayant plus en service, ont dû en commander douze en urgence à la Corée du Sud. Les deux premiers ont été livrés en novembre 2015. L’objectif est de rebâtir une force de dissuasion « crédible ». Mais cela prendra du temps. « Nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes, reconnaît le juge Carpio. Nous avons négligé notre propre défense extérieure. » En trois ans, depuis le début de la procédure internationale, la Chine a en effet considérablement modifié la réalité sur le terrain, dans un contexte de confiance retrouvée sous l’impulsion du très puissant président Xi Jinping. En mai 2015, un document de l’Armée populaire de libération élargissait la mission de la marine chinoise à la « protection en haute mer », alors qu’elle se limitait jusque-là à la défense des côtes nationales.

Pékin a entrepris, depuis 2014, des travaux de poldérisation sur une demi-douzaine de sites en mer de Chine méridonale. Sur trois d’entre eux sont apparues des pistes suffisamment longues pour permettre l’atterrissage d’un A320 ou d’un bombardier. Philippins et Américains préfèrent évoquer des features, des « éléments », afin d’éviter toute notion de légitimité ou de prise en compte d’« eaux territoriales » qu’impliquerait l’appellation d’« îles ». « Les “éléments” sont pourtant là. La situation a déjà changé. La négociation d’un code de conduite, ou l’implication de puissances extérieures, ne permettra pas de revenir en arrière », constate Jay Batongbacal, qui dirige l’Institut de droit maritime de l’université des Philippines, à Manille, et a apporté son expertise au dossier d’arbitrage.

Pour Aileen Baviera, spécialiste de la Chine à l’université des Philippines, la perspective d’un verdict qui promet de leur être défavorable a incité les Chinois à construire ces îles en urgence. Cette professeure de relations internationales s’interroge sur la légèreté qui a laissé les Philippines ainsi exposées, tandis que se matérialisait la menace. Le pays est pauvre. Ses dirigeants se sont focalisés sur les questions politiques susceptibles de favoriser leur réélection, tandis que les chefs militaires se sont consacrés au risque posé par les groupes insurgés, autres bandits et terroristes à Mindanao, dans le sud de l’archipel. « Il faut aussi souligner l’intelligence de la Chine, qui a su se présenter sous un jour bénin. Jusqu’à Arroyo [présidente des Philippines de 2001 à 2010] on ne parlait que de coopération », ajoute Mme Baviera.

De considérables ressources

Sous la présidence de Gloria Macapagal-Arroyo en effet, la relation Manille-Pékin était au beau fixe. En 2005, les deux pays s’étaient même entendus pour explorer le potentiel gazier et pétrolier des sous-sols marins qui les séparent. Un accord qui, pour ses détracteurs, revenait à brader la souveraineté philippine sur des ressources considérables. A cette même époque, la Chine proposait aussi de financer la construction d’une ligne ferroviaire sur l’île principale de Luçon, reliant le sud à la zone de développement qui a remplacé la base américaine de Clark au nord, en passant par la capitale, Manille. Les tensions ont eu raison du projet.

C’est aussi sous le mandat de Mme Arroyo que l’équipementier de télécoms chinois ZTE a été choisi pour installer un réseau Internet disponible à tous les échelons gouvernementaux. L’affaire a fait scandale, le clan de la présidente ayant été accusé d’avoir reçu d’importants pots-de-vin en échange de ce contrat à 290 millions d’euros. En rupture avec ces pratiques, le successeur de la présidente, Benigno Aquino, s’est attiré les foudres de Pékin. L’agence officielle Chine nouvelle n’a pas hésité à traiter les Philippins de « bébés pleurnichards » pour avoir saisi, en 2013, la Cour permanente d’arbitrage. Aux yeux de la diplomatie chinoise, M. Aquino n’aura été qu’un « suppôt » des Américains.

Cinq bases réouvertes aux Américains

Alors que la fin de la guerre froide avait convaincu les Philippins de mettre à la porte l’US Army, qui avait utilisé l’avant-poste philippin pour bombarder le Vietnam, la montée en puissance de la Chine a contraint Manille, en mars 2016, d’accepter la réouverture de cinq bases aériennes aux troupes américaines. Un accord de défense mutuel, datant des années 1950, n’a quant à lui jamais été remis en question. « Les Etats-Unis oseraient-ils le conflit avec la Chine pour un îlot de 37 hectares ? », s’interroge le maire de Pag-asa, M. Bito-onon. aaa

aaa Le sérieux de l’engagement américain dans la région suscite les interrogations. En 2011, l’administration Obama avait annoncé un tournant diplomatique majeur, le « pivot » vers l’Asie avec, en ligne de mire, la Chine et ses nouvelles prétentions, qu’il fallait endiguer. A l’horizon 2019, c’est 60 % de la flotte américaine qui devrait être ainsi positionnée dans la région Asie-Pacifique. Pourtant, M. Obama, refroidi par les échecs américains au Moyen-Orient et en Afghanistan, paraît hésiter lorsqu’il s’agit de se confronter à la Chine. Et de fait, comment les Etats-Unis auraient-ils pu bloquer les travaux de poldérisation chinois sans risquer un conflit majeur ? Prenant acte de ce faible niveau de détermination, les dirigeants chinois se sont engouffrés dans la brèche, et ont avancé au plus vite.

Les photos satellite des nouveaux îlots chinois ont été rendues publiques dès l’automne 2014 par un think tank américain, mais il aura fallu attendre novembre 2015 pour qu’un destroyer de l’US Navy passe à proximité pour réaffirmer leur droit à naviguer dans ces eaux internationales. « Les Etats-Unis ont mis un an à pleinement comprendre les implications des constructions chinoises sur les îlots », regrette M. Batongbacal.

Se résoudre à renouer le dialogue

Côté philippin, beaucoup admettent qu’il faudra s’accommoder des nouvelles îles chinoises, maintenant qu’elles sont là, et se résoudre à renouer le dialogue, la Chine étant un voisin et un partenaire économique incontournable. Elu président le 9 mai, Rodrigo Duterte fait déjà preuve de pragmatisme. Par téléphone, il a expliqué au président Obama qu’il restera un allié des Occidentaux, mais n’hésitera pas à engager un dialogue bilatéral avec les Chinois. Connu pour ses petites phrases, il a promis de se rendre dans les Spratleys, à Jet-Ski si nécessaire, pour y planter le drapeau philippin. Mais, sur le fond, il se montre ouvert à un accord économique à l’amiable avec la République populaire de Chine. « Si vous voulez des coentreprises, bien, on peut le faire sur le gaz et le pétrole, n’a pas hésité à lancer M. Duterte. Je crois au partage. »

Depuis sa cabine, le regard sur l’horizon, Noli Berdeflor, le calme capitaine du Queen-Seagull qui, tous les trois mois, se rend à Pag-asa, pense que les Chinois vont progressivement bloquer le chemin du ravitaillement de l’île, plutôt que de l’envahir. Depuis 2011, il observe un nombre croissant de gardes-côtes chinois sur sa route. « Parfois ils ne font que nous observer, et parfois ils nous bloquent », note M. Berdeflor. Par radio, les Chinois intiment au capitaine philippin de rebrousser chemin, mais lui juge être dans son bon droit dans ces eaux contestées. « Nous coupons la radio lorsque nous les voyons, car nous considérons qu’ils n’ont rien à faire ici », dit-il.

En traçant son cap, le capitaine Berdeflor prend soin de ne pas s’approcher de Thomas-Deuxième (Ayungin), un banc de sable où ­l’armée philippine a volontairement fait s’échouer un ancien navire de guerre pour marquer sa possession. La Chine a l’air d’attendre que la carcasse rouillée disparaisse dans les sables. Le bâtiment tombe en ruine, et les quelques soldats qui ont établi là leur campement sont encerclés par les nouveaux navires des ­gardes-côtes chinois.

L’un de ces imposants bateaux blancs monte la garde à proximité du récif Mischief (aussi appelé Panganiban), deuxième des trois bancs poldérisés, dont la silhouette aux nouvelles dimensions se détachedans le lointain. Outre sa piste d’atterrissage longue de 3 kilomètres, cet « élément » pourrait accueillir une base navale. Les travaux de dragage n’ont pourtant débuté qu’au début de 2015. Le maire de Pag-asa s’étonne encore de la rapidité avec laquelle ont avancé ces chantiers. « Il s’agit de déterminer qui, de la Chine ou des Etats-Unis, dominera au XXIe siècle. C’est une affaire qui nous dépasse complètement », lâche M. Bito-onon.

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/05/27/mer-de-chine-pekin-emmenage-au-large_4927934_3210.html

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