1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 21:00

Armée

I- LE REGIME MILITAIRE DE NE WIN : ENTRE AUTARCIE SOCIALISTE ET ISOLATIONNISME (1962-1988). 

 

1- Les origines de la dictature

04Après la défaite du Japon, la coalition birmane avait réussi à maintenir sa cohésion pour faire échouer le plan britannique d'autonomie au sein du Commonwealth et réclamer l'indépendance immédiate, malgré la tentative avortée des communistes de prendre le contrôle de l'organisation nationaliste. En janvier 1946, la première conférence qui se tint à Rangoun procédait à l'élection de son président : ce fut Aung San, promu major général pendant les hostilités, qui fut élu. II prenait ainsi une stature nationale et internationale tandis que son regroupement politique nationaliste se retrouvait affaibli par la scission du Parti communiste entre les « Drapeaux blancs » et les « Drapeaux rouges », puis par l'exclusion du Parti communiste (BCP) de la coalition.

U NuSuite à l'assassinat d'Aung San, le 1er ministre U Nu a essayé de faire réadmettre le Parti communiste birman au sein de la Ligue. Il a même pour cela fait voter une constitution qui, par la création d'une République, rompait tout lien avec le Commonwealth. Le traité U Nu-Attlee du 17 octobre 1947 comportait malgré tout des clauses considérées comme inacceptables par le Parti, notamment les dispositions concernant les intérêts économiques de la Grande-Bretagne, ainsi que la défense. La tentative d'unité de la gauche voulue par U Nu échouait. Les marxistes se scindaient en deux clans, l'un qui quittait la Ligue et suivait les communistes, et l'autre qui restait fidèle au gouvernement.

On était en juin 1948. À la même époque, trois des cinq bataillons birmans de l'armée régulière se mutinaient. Pour le gouvernement U Nu, cette rébellion ne pouvait pas tomber plus mal. On fut obligé de recruter une police auxiliaire et 52 brigades territoriales dont l'indiscipline expliquerait les massacres de Karen la nuit de Noël 1948. Au pouvoir depuis l'assassinat de Aung San, U Nu le bouddhiste, partisan de la non-violence, voyait non seulement se désintégrer les forces qui le soutenaient, mais aussi les valeurs bouddhistes qu'il s'acharnait à faire prévaloir comme doctrine officielle de l'État.

Ne WinÀ la même époque, le colonel Ne Win, qui s'était consacré jusqu'ici à la formation des cadres de l'armée, était promu général ; il avait accru son influence en repoussant l'offensive karen contre Rangoun.

Le 1er avril 1949, U Nu l'avait nommé vice-premier ministre, alors que les socialistes, majoritaires dans le gouvernement, venaient de démissionner en bloc quelques jours auparavant. Un an et demi plus tard, Ne Win quittait aussi le gouvernement pour se consacrer de nouveau au développement des forces armées. De son côté, la gauche ne restait pas inactive, avec la formation en 1951 d'un noyau dur, constitué par les socialistes exclus de la coalition, les « socialistes rouges ». Ce parti d'opposition constituait la quatrième scission des nationalistes. À la suite des premières élections de la Birmanie indépendante échelonnées entre 1951 et 1952, la coalition réussissait à se maintenir au pouvoir grâce au premier ministre, U Nu, obligé de naviguer au mieux entre les antagonismes personnels. En juin 1956, il décidait de quitter son poste de premier ministre, officiellement pour se consacrer à la réorganisation de la coalition, alors qu'il cumulait les fonctions de président de cette coalition avec celles de premier ministre. De retour un an plus tard, soutenu par l'une des factions socialistes et combattu par l'autre, U Nu se résignait à la cinquième scission de son parti depuis 1946.

La démission de U Nu, effective le 28 octobre 1958, le général Ne Win fut élu premier ministre. Il forma aussitôt un gouvernement de quatorze membres non parlementaires, à l'exception des cinq ministres représentant les minorités. Dans une période intérimaire, jusqu'au coup d'État de 1962, Ne Win se lança dans une politique coercitive de remise en ordre qui annonçait la dictature qui suivit: arrestations des communistes, militarisation des services publics, mainmise des militaires sur les secteurs de la distribution, et surtout offensive généralisée contre les groupes rebelles.

Mais à la faveur des élections de février 1960, U Nu revint triomphalement au pouvoir, sans doute grâce à l'engagement qu'il avait pris de faire du bouddhisme la religion d'État; cependant, derrière lui, des rivalités de faction, l'inquiétude des non Bouddhistes, les rébellions des minorités ethniques, notamment l'insurrection karen, précipitèrent les événements : le 2 mars 1962, le général Ne Win prenait le pouvoir avec l'armée et promulguait une nouvelle constitution. Le 30 avril était publiée la « Voie birmane vers le Socialisme » et le 4 juillet, le Parti du programme socialiste birman (BSPP) était créé. On entrait dans une ère de régime socialiste autoritaire, politiquement articulé autour d'un parti unique.

 

2- Une nouvelle doctrine : la « Voie birmane vers le socialisme ».

La majorité des hommes politiques birmans et la première génération de militaires de l'armée birmane de l'indépendance, dont le général Ne Win, avaient été formés à l'idéologie marxiste. Qu'il s'agisse des pères fondateurs ou des officiers de cette première période, tous étaient acquis aux idées socialistes d'appropriation par l'État des moyens de production et à la nationalisation des entreprises. C'est ainsi que la conception de la démocratie par Aung San, inscrite dans le manifeste du Parti nationaliste du 25 mai 1945, précisait que la Constitution devrait définir une démocratie socialiste qui protégerait les pauvres par la nationalisation des moyens de production les plus importants. La réalisation d'un socialisme intégral devrait cependant attendre la mise en place de la démocratie.

Le socialisme birman avait été influencé par des facteurs locaux plus que par le mouvement socialiste international. Comparé à la démocratie religieuse de U Nu, le socialisme de Ne Win mettait en évidence une idéologie plus pragmatique qui replaçait la tradition comme facteur essentiel dans la légitimité du système politique birman. La majorité interprétait le socialisme comme un système basé sur les valeurs traditionnelles bouddhistes; il n'avait jamais représenté une idéologie à proprement parler mais avait plutôt été compris comme une pratique bouddhiste, une sorte de méditation sociale.

Dans l'ordre des étapes du développement politique birman, Aung San faisait passer le socialisme après la démocratie. Telle n'avait pas été la démarche du général Ne Win après le coup d'État du 2 mars 1962 et la mise en place assez brutale d'un système politique socialiste avec un parti unique. Il s'en est suivi une socialisation progressive de l'économie. Les héritiers d'Aung San ne s'y étaient pas trompés et avaient refusé leur concours au Conseil révolutionnaire de 17 membres dont un gouvernement réduit de huit ministres, qui comptait un seul civil. En fait, le Parti s'identifiait à l'État. Le chapitre 5 de ses statuts prévoyait par exemple que « le Parti déploiera ses efforts pour l'établissement d'une économie socialiste, avec comme guide d'action la Voie birmane vers le socialisme » (manifeste de Ne Win à son arrivée au pouvoir). Cette économie socialiste devait être planifiée selon des principes faisant appel à une large coopération de toutes les couches sociales. Il s'agissait d'une économie volontariste et autoritaire, ce qui signifiait que les individus n'avaient d'autre choix que de collaborer aux tâches définies par l'armée, instrument de la construction de la société socialiste.

Ne Win 2Le socialisme birman se distinguait cependant du socialisme marxiste en ce qu'il reconnaissait à la religion bouddhiste un rôle de guide dans l'édification du socialisme. Dès le coup d'État, le général Ne Win avait mis fin à l'activité des partis politiques, ce qui n'empêcha pas une fraction du Parti de soutenir le nouveau régime, malgré quelques réticences à accepter une formule de parti unique. Plusieurs syndicats ouvriers et paysans firent de même tandis que les partis de gauche adoptaient une position intermédiaire qui était loin d'être franchement hostile. Les premiers opposants à se manifester furent les étudiants de l'université de Rangoun. On leur fit payer très cher leur rébellion: arrestations, dynamitage de leur siège social, mise au pas comprenant l'interdiction de tous les livres qui ne seraient pas conformes à l'esprit du manifeste, fermeture des universités de Rangoun et de Mandalay.

Sur le plan économique, le Conseil révolutionnaire accéléra les nationalisations. Celle des chemins de fer et des compagnies de transport fluvial était déjà acquise depuis l'indépendance, tandis que celle du secteur minier se poursuivit après le coup d'État pendant trois ans, jusqu'à ce que toutes les entreprises de ce secteur aient fait l'objet d'une nationalisation. Concernant l'industrie pétrolière, le gouvernement birman, qui possédait la majorité de 51 % dans la Burmah Oil Company, signa un accord avec les Anglais dès la fin de 1962 pour le rachat des 49% de parts détenues par les Britanniques. Le général Ne Win avait annoncé que la nationalisation ne concernerait que les entreprises étrangères. Mais au début de l'année 1963, il revenait sur sa parole, ce qui obligeait le général Aung Gyi, vice-président du Conseil révolutionnaire, vice-chef d'état-major de l'armée, ministre du Commerce, de l'Industrie et du Ravitaillement, président de la Burmah Oil, partisan du maintien d'un secteur privé important, à démissionner de toutes ses fonctions. Son départ permit à Ne Win d'annoncer que l'ensemble de l'économie du pays serait désormais placée sous le contrôle de l'État. Ce fut d'abord la nationalisation du commerce du riz, puis des 22 banques privées dont quatorze étrangères, l'annulation de la garantie de non-nationalisation qui avait été donnée aux plantations de caoutchouc, la mise sous contrôle de l'État de la Burma Economic Development Corporation, un organisme semi-privé créé pour reprendre à l'armée la gestion d'une trentaine d'entreprises à caractère commercial. L'année 1963 vit la création d'inspiration chinoise, de magasins d'État, puis d'un organisme chargé de gérer le commerce extérieur.

Le 19 octobre 1963, le Conseil révolutionnaire promulguait une loi autorisant le gouvernement à nationaliser n'importe quelle société privée, moyennant une compensation payée aux propriétaires. Au début de l'année 1966, le secteur privé était réduit à sa plus simple expression puisque seules subsistaient les entreprises de distribution de produits alimentaires périssables. Devant la pénurie qui commençait à sévir dans tous les secteurs et l'atrophie de l'économie dans son ensemble, Ne Win décidait la création d un système coopératif avec la mise en place généralisée de coopératives de consommation, de coopératives de production et de coopératives de crédit. En 1970, on comptait 12563 coopératives de production agricole, 27 de production industrielle, 271 de services, 328 d'épargne et de crédit. Au milieu des années 1970, le système coopératif concernait 21 millions de personnes et avait donc vocation à englober la majorité de la population.

La socialisation de l'économie était devenue le facteur essentiel de la cohésion nationale. En ce sens, le Conseil révolutionnaire la considérait comme une priorité et reléguait le bouddhisme au second plan de ses préoccupations.

Censée apporter une prospérité égale à tous, cette politique aboutissait en fait à une stagnation de la production agricole. Elle favorisait la création d'un marché parallèle qui servait à alimenter la rébellion des Karen. Ceux-ci percevaient à la frontière thaïlandaise une taxation sur toutes les importations clandestines de biens d'équipement ou de consommation qui s'étaient raréfiés en Birmanie.

 

3- L’évolution des institutions. 

Ces réformes dans le sens d'un socialisme radical touchèrent la nation dans ses profondeurs, ce qui incita Ne Win et le Conseil révolutionnaire à préparer une nouvelle constitution. Les généraux birmans avaient sous les yeux l'exemple de leur voisin thaïlandais qui, après une période de dictature militaire absolue, étaient revenus à un système parlementaire, certes sous le contrôle de l'armée et des généraux, mais avec une participation de politiciens qui leur étaient acquis et une certaine coopération de la société civile. Ne Win avait déjà fait un pas dans cette direction en libérant la plupart des prisonniers politiques (dont U Nu) qui avaient été arrêtés après le coup d'État de 1962. Pour la forme, il les avait même consultés. Bien décidé à ne pas suivre les conseils d'U Nu qui préconisait un retour à la démocratie parlementaire, il n'avait pas l'intention, non plus, de tenir compte des suggestions d'un groupe qui conseillait la création d'une démocratie socialiste fondée sur le pluralisme politique. Un troisième rapport du « Corps consultatif pour l'unité intérieure » qu'il avait créé demandait que le pouvoir fût « remis aux travailleurs ». Cette dernière option était encore moins acceptable, car Ne Win envisageait de durcir le régime qu'il avait installé. Devant le Burma Socialist Program Party (BSPP), il dévoila les futures institutions qui instauraient un régime à parti unique, une économie socialiste et un régime totalement centralisé.

Le 20 avril 1972, Ne Win et une vingtaine d'officiers supérieurs démissionnaient de l'armée pour former un nouveau gouvernement composé de quinze ministres dont douze civils. Ce dernier acte mettait fin, dix ans après, au régime provisoire instauré depuis le coup d'état.

La Constitution fut promulguée le 3 janvier 1974, à l'occasion du 26e anniversaire du retour de la Birmanie à l'indépendance. Auparavant, Ne Win avait organisé un référendum truqué qui avait approuvé les dispositions constitutionnelles à 98 %. Dans les bureaux de vote, on avait disposé des urnes blanches pour le « oui » et des urnes noires pour le « non ».

Le fonctionnement des pouvoirs rappelait celui de l'Union soviétique et, par certains côtés, celui de la Chine. Cependant, dans le système birman monocaméral, il n'y avait pas de structures provinciales comme en Chine et, contrairement à l'Union soviétique, le président était ici investi de tous les pouvoirs.

 

4- L’Etat central face aux minorités.

AdmLa Constitution de 1974, dans son article 30, donnait satisfaction, du moins en apparence, à certaines minorités nationales qui accédaient au statut d'État puisque la République socialiste de l'Union birmane était divisée en sept États et sept divisions, structure territoriale qui perdure encore aujourd'hui. Or, pas plus qu'à l'époque de Ne Win, les principes affichés par la Constitution ne correspondaient dans la pratique ni à une autonomie des minorités, ni même à une décentralisation, si minime soit-elle. Les rébellions avaient certes été réduites, à quelques rares exceptions en pays shan ou en pays karen, mais les frustrations demeuraient et ne restaient contenues que par un appareil de quadrillage policier et par la présence d'une armée birmane considérée comme une armée d'occupation dans de nombreuses régions frontalières.

L'excès de centralisation de Ne Win a conduit à une tentative de rassemblement des mouvements ethniques en révolte contre le pouvoir central de Rangoun. Le 15 mai 1975, les délégués de cinq mouvements en révolte se réunissaient au quartier général de la rébellion karen. Le communiqué remis aux journalistes étrangers à l'issue de cette réunion de deux semaines faisait mention d'un accord qui devait consacrer l'unité de l'ensemble des minorités ethniques. Les participants s'entendaient notamment pour la création d'une nouvelle union des nationalités, fondée sur l'autodétermination. Ils réclamaient également l'abolition du système foncier féodal, la restauration de la démocratie et la nationalisation des intérêts financiers des capitalistes étrangers. Les cinq partis convenaient également, à l'unanimité, que ces objectifs devaient être poursuivis par la lutte armée.

Un an plus tard, en avril 1976, se tenait une nouvelle conférence qui réunissait cette fois toutes les minorités ethniques, y compris les factions rivales comme celles de l'État shan. Deux éléments avaient amené des « frères ennemis » à essayer de trouver un terrain d'entente. D'abord, la volonté clairement exprimée de secouer le joug birman. Ensuite, une prise de conscience du danger que représentait la progression de la rébellion armée du Parti communiste qui ne manquait ni d'approvisionnements, ni de munitions, grâce à l'assistance logistique des Chinois. Les communistes avaient déjà autorité sur le tiers de l'État shan. Les nationalités avaient l'impression d'être prises en tenaille du fait de la composition majoritairement birmane des groupes communistes armés. À l'issue de la conférence de 1976, une organisation commune fut mise sur pied : le NDF (National Democratic Front).

Après s'être assuré de la neutralité voire de la coopération des forces frontalières thaïlandaises, Ne Win engagea la riposte. Les Karen puis les Shan essuyèrent un sérieux revers face à l'armée birmane qui allait dès lors pouvoir s'occuper de la rébellion communiste.

Le combat autoritaire mené par Ne Win pour maintenir la cohésion et l'unité de son pays sur la base de la Constitution de 1974 montrait que l'objectif de la construction de la société socialiste n'était qu'une tentative de détourner les ethnies de leur antagonisme séculaire contre les Birmans. Mais l'échec économique du nouveau régime, mis en évidence par la ruine d'un réseau de boutiques du peuple créé et contrôlé par l'État, et la faillite du système coopératif qui leur a succédé, a ramené les populations à leurs oppositions traditionnelles. Il semble que la lutte des classes n'ait eu aucune emprise sur la société socialiste birmane de Ne Win, pas plus qu'elle n'en a aujourd'hui sur un modèle social qui s'apparente à un système communiste. Un décalage apparaissait au grand jour entre les espoirs qu'il avait suscités et le fait que la Constitution qui portait ces espoirs n'a jamais été appliquée. Ce n'est qu'après le départ de Ne Win que la situation s'est en quelque sorte éclaircie. Les idéologies ont été gommées au profit d'une lutte politique articulée autour de plusieurs clivages : centralisme-fédéralisme, dictature-démocratie, ouverture-autarcie.

Les nationalisations à outrance du régime Ne Win avaient eu un double impact sur des populations rurales à plus de 80% : un effet négatif sur la production et donc une rupture dans les circuits de distribution alimentant les centres urbains; un effet positif par la dépossession des propriétaires terriens et la possibilité offerte aux décideurs d'une redistribution des terres, notamment aux paysans les plus pauvres.

 

5- Bilan des années Ne Win. 

La préférence de l'État allait à la poursuite d'une collectivisation forcée accompagnée de quotas de production jamais remplis parce que totalement irréalistes, d'où organisation de marchés parallèles, trafics en tout genre, retour au système du troc... L'économie socialiste de Ne Win organisait la rareté des produits de première nécessité, voire la disette, jusque dans les campagnes, tandis que seuls pouvaient s'en sortir les trafiquants de toute sorte, pierres précieuses, opium. La réponse du régime dictatorial militaire se traduisait par une oppression accrue sur les populations, travail forcé y compris des enfants, prostitution, punitions collectives en cas de rébellion ou d'attentat par les milices des nationalités contre l'armée régulière birmane, pressions de toutes sortes pour pallier la disette des villes.

Par manque de spécialistes économiques et par application d'une économie « stalinienne », planifiée et rigide, les successeurs de Ne Win ont persisté dans les mêmes erreurs, dont les effets négatifs sont encore évidents malgré une incursion timide dans l'économie de marché. 

 

Complément biographique : NE WIN (1911-2002)

Ne WinNé le 24 mai 1911 à Paungdale dans une famille sino-birmane de petit fonctionnaire, Shu Maung fait des études de médecine mais quitte l'université, en 1931, sans diplôme. Employé des postes à Rangoon, il milite au sein du mouvement anticolonial « Nous les Birmans » (Dobama Asi Ayone). Il y fait la connaissance d'Aung San et le suit avec le groupe des Trente Camarades sur l'île de Hainan, pour bénéficier d'une formation militaire japonaise et constituer l'embryon d'une armée. Il rentre dans son pays avec l'armée nippone quand celle-ci l'envahit, en décembre 1941. C'est pendant la guerre qu'il prend le nom de guerre de Bo Ne Win (Brillant comme le Soleil). Bien que commandant en chef, depuis 1943, de l'Armée nationale birmane mise sur pied par et pour l'Empire du Soleil levant, il rejoint, en mars 1945, avec Aung San, les rangs des Alliés. Alors que les Britanniques restaurent leur autorité, à la différence de nombre de ses camarades entrés en politique, Ne Win reste dans l'armée et commande le 4e régiment des fusiliers, une unité qu'il utilisera plus tard comme noyau de l'armée du nouvel État indépendant. En attendant, il collabore avec le pouvoir colonial.

À l'heure de l'indépendance, le général de brigade Ne Win est adjoint au commandant en chef de l'armée, le général de corps d'armée Smith-Dun, un officier karen qui se retire quelques mois plus tard. D'avril 1949 à septembre 1950, devenu vice-Premier ministre, Ne Win est en charge des Affaires intérieures et de la Défense, tout en continuant d'exercer les fonctions de chef d'état-major, charge qu'il n'abandonnera qu'en 1972. Il exploite les conflits ethniques pour renforcer ses positions et son influence. Il se montre néanmoins à même de contenir les révoltes karen, môn et les ambitions du Parti communiste, soutenu par la république populaire de Chine.

Appelé à diriger le gouvernement d'octobre 1958 à avril 1960 par U Nu qui estime que « c'est le seul moyen de sauver la Birmanie de l'insurrection civile et de l'anarchie », Ne Win tente de moderniser l'administration et de faire face aux éléments séparatistes des États shans. Devant l'agitation politique qui se poursuit, l'officier s'empare de tous les pouvoirs lors d'un coup d'État militaire, le 2 mars 1962. Président du conseil révolutionnaire (1962-1974) puis président de la république socialiste de l'Union de Birmanie (1974-1981), il conduit son pays sur la « voie birmane vers le socialisme », suspend la vie parlementaire et procède à la nationalisation complète de l'économie. Une politique d'autarcie qui conduit le pays à quitter, en 1979, le Mouvement des non-alignés et à entretenir peu de contacts avec l'étranger. Ne Win, bien qu'anglophone, voyage peu : Chine populaire (1965,1974), U.R.S.S. (1965), Pakistan et États-Unis en 1966, Singapour (1968, 1974), Thaïlande (1973), Cambodge (1976). Venu en France en 1984, il ne se rend pas au rendez-vous prévu avec le président Mitterrand en raison de « conditions astrologiques défavorables ». La politique birmane devient xénophobe et ruine le pays alors que l'instabilité politique des années 1950 n'avait pas fait obstacle à la prospérité de l'économie. En 1987, la Birmanie est devenue si pauvre que les Nations unies l'inscrivent sur la liste des pays les moins avancés.

Le cœur du régime est le Parti du programme socialiste birman (B.S.P.P.) dont Ne Win assume la présidence jusqu'à sa démission le 23 juillet 1988. Tout au long de la dictature, Ne Win fait face à de violentes contestations, de la part des communistes en dépit de son admiration pour le président Mao, comme des minorités ethniques (karen, kachin, shan...) ; il connaît une tentative d'assassinat en 1966, des manifestations d'étudiants en décembre 1974 lors des obsèques de l'ancien secrétaire général des Nations unies, U Thant, une tentative de putsch de jeunes officiers en 1976... À la fin de 1987, après deux démonétisations hasardeuses, guidées autant par les nécessités économiques que par les règles de la numérologie, il est obligé de reconnaître publiquement que des erreurs ont été commises. Les événements sanglants de l'été de 1988 l'incitent à abandonner ses dernières fonctions officielles. Ses vingt-six ans de pouvoir ont obéré l'avenir de son pays, fait de l'armée le seul instrument de gouvernement et ont durablement isolé la Birmanie du reste du monde.

Bien que malade et reclus dans sa résidence de Maykha Road, Ne Win est soupçonné d'être à l'origine des grandes orientations de la junte qui lui a succédé. Toutefois, ni son immense fortune, ni sa croyance dans les rites protecteurs, ni son chiffre « 9 » fétiche qui l'incita à remplacer les billets de 25, 35 et 75 kyats par ceux de 45 et 90, ou encore à faire sa dernière apparition publique pour être béni par 99 moines lors de son quatre-vingt-dixième anniversaire ne lui ont épargné finalement la disgrâce. Il est assigné à résidence en mars 2002, après la découverte d'un « complot » attribué notamment à plusieurs de ses proches. Ses funérailles au cimetière de Ye Way interviennent de manière précipitée quelques heures à peine après son décès, le 5 décembre.

Source : Encyclopaedia Universalis.

II- TENSIONS ET REVOLTES (1988-1990).

 

En 1962, le coup d'État de Ne Win n'avait fait que clarifier ce qui était déjà un état de fait: la centralisation des pouvoirs codifiée dans le texte appelé « la voie birmane vers le socialisme ». II est aujourd'hui admis que les événements de 1988 ne furent que la conséquence directe de la stricte application de ce texte. Les jacobins du régime de Ne Win n'ont pas vu les signes annonciateurs de la rébellion qui sont apparus quelques mois à peine après le coup d'État, lorsque les étudiants avaient pris d'assaut les rues de la capitale et le contrôle du campus universitaire. La répression fut féroce. Le 7 juillet 1962, Ne Win a donné l'ordre de tirer sur la foule des manifestants étudiants non armés.

 

1- Les manifestations de l’été 1988.

C'est seulement en janvier 1974, donc douze ans après le coup d'État, que le mouvement d'opposition à Ne Win a trouvé presque spontanément un regain de vigueur, dans la foulée de l'adoption de la Constitution de 1974. Les ouvriers des installations pétrolières du centre de la Birmanie se mirent en grève. Le conflit social s'étendait à tous les sites du pays, puis à l'ensemble du réseau ferré de la Burma Railways Corporation. En juin 1974, 42 entreprises de la capitale rejoignirent le mouvement de grève qui se transformait en contestation de l'ordre établi. Le général San Yu, qui assurait l'intérim de la présidence en l'ab­sence du général Ne Win en voyage à l'étranger, fit tirer sur la foule ; bilan : 22 morts et 73 blessés, dont treize militaires. La grève de Rangoun était stoppée, mais l'agitation reprenait quelques mois plus tard chez les étudiants, et prenait les proportions d'une insurrection à l'occasion des funérailles d'U Thant (cf. biographie plus bas) décédé d'un cancer à New York le 25 novembre 1974, alors qu'il était secrétaire général des Nations Unies. Son catafalque, enlevé par les étudiants sur le stade central de Rangoun avec la complicité des moines, fut transporté sur le campus de l'uni­versité, en présence de plusieurs dizaines de milliers de personnes, au prétexte de donner au héros national U Thant une sépulture plus digne que celle que lui réservait le gouvernement. L'armée encercla l'université et la loi martiale fut proclamée.

Sein LwinEn 1988, le même scénario, avec quelques variantes, s'est reproduit. Depuis le 23 juillet, Ne Win, qui avait reconnu devant les instances du Parti l'échec de « la voie birmane vers le socialisme » cédait officiellement la place à Sein Lwin, tout en conservant son pouvoir de manière occulte. Quelques jours plus tard, Sein Lwin allait se distinguer en faisant encore tirer sur la foule le 8 août, jour symbolique puisque ce fut le 8/08/1988 que des milliers de manifestants pacifiques déferlèrent dans les rues, moines, militaires et policiers en tête.

Tin OoParmi les manifestants, on notait la présence de l'ancien premier ministre U Nu, de l'ancien chef d'état-major de Ne Win, Tin Oo, et de la fille d'Aung San tandis que le portrait de ce dernier figurait sur de nombreuses pancartes. L'armée tira alors sur les manifestants et en tua plus de trois mille.

Maung Maung

Selon le témoignage vécu du journaliste suédois Bertil Lintner, un groupe de médecins et d'infirmières brandissaient une pancarte sur laquelle on lisait : « Médecins, infirmières et travailleurs de l'hôpital où sont traités les blessés demandent aux militaires de cesser de tirer ». Un camion militaire s'est approché du groupe : « J'ai entendu un premier coup, puis un autre, puis un tir en rafale d'arme automatique... J'ai vu des morts et des blessés baigner dans des mares de sang à l'extérieur de l'hôpital général de Rangoun. J'ai aidé à les transporter à l'intérieur... » Sein Lwin, surnommé « le boucher de Rangoun », obligé de démissionner le 13 août, fut remplacé par un civil, Maung Maung.

ASSK 1988Le 26 août, Aung San Suu Kyi se rendait à la pagode Shwe Dagon et s'adressait pour la première fois à un auditoire estimé à 500000 personnes.

Maung Maung, renversé par un coup d'État de l'armée le 18 septembre, cédait le pouvoir au général Saw Maung, qui le gardera jusqu'en 1992.

Saw Maung

 Complément biographique : U THANT (1909-1974)

U ThantSecrétaire général de l'O.N.U. de 1961 à 1971. Né à Pantánaw en Birmanie, U Thant, après des études primaires à l'école de sa ville natale, entre à l'University College de Rangoon où ses dons naturels lui valent d'être élu secrétaire de plusieurs associations philosophiques et littéraires. En 1928, il retourne enseigner au lycée de Pantánaw ; il y fait une carrière remarquable autant que rapide : en 1931, il est nommé directeur de l'école de Pantánaw, avant d'en être promu super-intendant.

Le mouvement nationaliste est alors en plein essor ; bien que se distinguant de certains dirigeants à qui il reproche le recours à la violence contre les Britanniques, U Thant se montrera favorable à leur action. En mai 1942, alors que la Birmanie est passée sous la coupe japonaise, il est nommé secrétaire de la Commission birmane de réorganisation de l'enseignement, mais, l'année suivante, il reprend la direction de l'école de Pantánaw, poste qu'il occupe encore pendant quatre ans.

En 1947, quelques mois avant la date fixée pour l'accession de la Birmanie à l'indépendance, il se voit confier la direction des services de presse du gouvernement U Nu, puis, en 1948, celle de la radiodiffusion. Nommé secrétaire général au ministère de l'Information en 1949, il fera partie en 1951 des missions birmanes de bons offices en Thaïlande et en Indonésie.

En 1953, le Premier ministre le charge de son secrétariat spécial pour les projets de première importance, et cette fonction lui permettra de donner la mesure de ses talents diplomatiques.

En 1955, assumant les fonctions de secrétaire général du Conseil économique et social, il participe, en cette qualité, aux travaux de nombreuses organisations birmanes. En avril 1955, il assiste, en qualité de conseiller du chef du gouvernement, à la conférence afro-asiatique de Bandung (Indonésie), dont le président Senghor devait dire « qu'elle avait été le plus grand coup de tonnerre dans l'histoire depuis la Renaissance ».

En 1957, il devient le représentant permanent de la Birmanie auprès des Nations unies, avec le rang d'ambassadeur. Dès les premiers mois de son mandat, le jeune accrédité impressionne par son sens de la modération, par la fermeté de ses principes et la subtilité de son argumentation. La rigueur de son jugement, son intégrité morale, ses qualités intellectuelles lui ménagent très vite l'estime de la plupart de ses collègues, ceux du Tiers Monde en tout premier lieu.

Une responsabilité exceptionnelle accroît alors son prestige : la présidence du comité algérien du groupe afro-asien. Proposé par les représentants du F.L.N. à New York, il est choisi par l'ensemble du groupe comme étant la personnalité la plus digne d'occuper ce poste. Élu vice-président à la quatorzième session de l'Assemblée générale des Nations unies à New York en 1959, il est nommé en 1961 président de la commission de conciliation des Nations unies pour le Congo ainsi que du comité des Nations unies pour un fonds de développement de ce comité.

Le 3 novembre de cette même année, après la mort de Dag Hammarskjöld et sur la recommandation du Conseil de sécurité, il est élu secrétaire général par intérim de l'O.N.U. et sera confirmé dans ces fonctions le 30 novembre 1962. U Thant va alors entreprendre une série de voyages officiels dans plusieurs pays, notamment à Cuba au moment de la crise cubano-américaine, en Suède, au Danemark, au Royaume-Uni, en Norvège, en Suisse, en France, en U.R.S.S.

Au début d'août 1963, il est invité par les gouvernements soviétique, américain et britannique à participer à la cérémonie de la signature du traité de Moscou sur l'interdiction des essais nucléaires.

Fréquemment mandaté par le Conseil de sécurité, U Thant tente de trouver des solutions aux conflits sanglants qui éclatent à travers le monde, en particulier au Congo, à Chypre, aux frontières du Pakistan et de l'Inde. Il s'efforce aussi de remédier à la grave crise financière des Nations unies et insiste pour que l'Indonésie revienne sur sa décision de quitter l'organisation.

En janvier 1965, à l'occasion du vingtième anniversaire de l'O.N.U., il ouvre l'année de coopération internationale par un message spécial et, en février, participe au colloque international sur Pacem in terris organisé à New York pour l'étude des conditions de la paix mondiale à la lumière de l'encyclique de Jean XXIII.

Bien qu'ayant fait connaître sa décision de démissionner en raison de l'impossibilité où il était d'influer sur la solution de la guerre du Vietnam, il est réélu le 2 décembre 1966 secrétaire général de l'O.N.U. pour un deuxième mandat de cinq ans. À l'expiration de ce mandat, il refuse le troisième mandat qui lui est proposé.

Source : Encyclopaedia Universalis.

 

2- Les origines de l’explosion sociale.

Kyat 2La crise de 1988 ne procédait donc pas d'une génération spontanée mais apparaissait comme le résultat d'une accumulation d'erreurs économiques qui ne provenaient pas seulement de choix erronés mais aussi de fantasmes, de dérives sectaires et d'illuminations. Ainsi, en 1985, Ne Win avait procédé à un échange de billets en démonétisant les valeurs de 10, 20, 30, 100, etc. par des coupures multiples de 5, chiffre considéré comme bénéfique. Il avait renouvelé l'opération en 1987, mais cette fois sans dédommagement, ce qui avait provoqué des émeutes. Suivait une inflation de 500 %. L'été 1988, qui aurait pu être l'été de l'espoir, s'est transformé en été du désordre et de l'anarchie. Après la répression sanglante du mouvement démocratique, le coup d'État du 18 septembre, organisé, selon certains historiens, par Ne Win lui-même, portait au pouvoir une Junte militaire dont le premier acte était de suspendre la constitution de 1974.

L'armée assumait désormais seule le pouvoir, au nom du SLORC (State Law and Order Restoration Council). Composé de 20 membres, le SLORC exerçait tous les pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire. Si besoin, il pouvait instaurer la loi martiale. Le nouveau gouvernement était composé de trente-sept ministres supervisés par un premier ministre et deux vice-premier ministres.

Du point de vue du droit international, la prise de pouvoir du 18 septembre n'accordait au gouvernement qu'une légitimité temporaire pour la durée de l'état d'urgence. Ce fut la raison pour laquelle les généraux annoncèrent qu'après la remise sur les rails d'une administration viable, ils céderaient le pouvoir aux civils et organiseraient des élections. Leurs intentions furent contredites par une mesure radicale de dissolution à l'encontre de l'organisation boud­dhiste chargée de désigner les représentants de l'institution monastique, tout comme par le refus de reconnaître le résultat des élections de 1990, lorsque le peuple birman se prononça majoritairement pour l'opposition démocratique. Soucieux de camoufler leur main de fer, les généraux avaient utilisé de nombreux subterfuges en procédant par amalgames, une technique toujours en vigueur aujourd'hui.

 

3- Les militaires à la recherche de légitimité.

Armée 2

Les militaires se montrent chaque fois qu'ils le peuvent en compagnie de moines en robe ou de ressortissants des minorités ethniques en costume national pour convaincre le peuple de l'adhésion des couches les plus influentes de la société civile. Une presse aux ordres est chargée d'accréditer la symbiose des militaires avec le peuple. Les chefs de l'armée se font photogra­phier à tour de rôle à toutes les pages. Soumise à une censure draconienne, la presse écrite évite les articles de fond. À la télévision, les images soporifiques à force de répétitivité ne s'accompagnent jamais du son correspondant, même lorsqu'il s'agit de déclarations officielles. On n'a droit qu'à inaugurations, coupures de ruban, conférences interminables où ni les participants ni les orateurs ne font entendre leur voix, pas plus qu'on ne rapporte leurs propos, à l'exception de deux ou trois généraux ou du premier ministre.

PropagandeCette recherche de légitimité touche également le domaine des affaires. La signature du moindre contrat, surtout avec des firmes étrangères, donne lieu à une publicité qui tend à imposer l'image d'un régime internatio­nalement reconnu. Mais comment justifier la permanence d'un gouvernement militaire installé depuis 1962 et dont l'autorité s'exerce sans contrôle depuis que la Constitution a été suspendue ? À en croire le gouvernement, une Constitution aurait été mise à l'étude pour créer une administration civile agissant selon les instructions de l'armée. Pour asseoir leur légitimité, les militaires prenaient prétexte de leur action dans une guerre civile qui n'arrivait pas à s'éteindre, malgré les accords passés localement avec certaines factions des ethnies les plus opposées au gouvernement central de Rangoun. Les conflits interethniques servaient d'argument commode pour justifier la part de 50% du budget national alloué aux forces armées. Dans l'étude de la nouvelle Constitution en cours depuis le début des années 1990, la Convention nationale chargée de là rédaction du texte avait pour principal souci de trouver une formule qui garantisse à l'Armée en tant qu'institution, le rôle dirigeant dans la politique de la nation. Parmi les membres de cette convention nationale, tous choisis par les généraux, beaucoup se sont désistés à leurs risques et périls, trouvant inacceptable qu'on leur imposât d'emblée la suprématie politique de l'armée.

 

4- Une véritable guerre civile.

À l'époque où elle prit le pouvoir, la Junte était aux prises avec le mécontentement de toutes les couches sociales, indépendamment des apparte­nances ethniques ; elle devait également faire face à une véritable guerre civile que les militaires affirmaient incontrôlable avec les moyens conventionnels.

Des succès ont certes été remportés, comme la prise de Manerplaw, quartier général des forces de la rébellion Karen; cela n'empêchait pas les minorités ethniques en révolte de poursuivre leur harcèlement en utilisant les vieilles tactiques de guérilla. Or, tant que la menace de guerre civile planait sur l'ensemble des territoires des minorités, il était difficile pour le gouvernement d'ac­corder à des firmes étrangères, américaines, thaïlandaises, japonaises, chinoises, coréennes ou autres, des permis d'extraction de minerais, de construction de barrages, ou d'attirer des investissements suffisamment conséquents pour redon­ner de la vigueur à une économie en état de décomposition après 25 ans de dictature de Ne Win. Les militaires décidèrent alors d'opposer à une guérilla souvent brutale à l'égard de leurs propres populations, une vieille tactique formulée par le stratège chinois Sun Tsu au ive siècle avant J.-C. et qui traîne dans tous les manuels de stratégie des écoles de guerre: le contrôle des populations.

Ethnies

Dans tous les États de minorités où se produisaient des révoltes sporadiques, l'armée birmane s'imposait par la terreur, ici par le viol, ailleurs par le travail forcé, notamment le portage ou le déplacement et le regroupement de villages autour de camps militaires. De ce contrôle musclé des villes et villages, l'organisme gouvernemental tira des avantages certains qui permirent de parve­nir à des résultats décisifs et parfois spectaculaires quant à la soumission des États shan, kachin, karenni ou môn. Par ces tactiques, l'armée birmane s'est procurée une main-d’œuvre gratuite pour entretenir ou construire des routes et des ponts nécessaires au maintien de l'ordre, ainsi que pour assurer le portage de matériel militaire. Les villages ethniques, devenus otages en cas d'attaque des rebelles, ont été séparés de leurs minorités combattantes, coupant à la rébellion ses sources d'approvisionnement et sa logistique de recrutement. La ceinture sécuritaire de certaines zones jouait comme un cordon sanitaire de contrôle de tous les dépla­cements à l'intérieur et à la périphérie des régions dites « noires » où les militaires se réservaient le droit de tirer à vue.

Le dispositif adopté à l'époque laissait d'ailleurs prévoir une offen­sive généralisée contre les régions en révolte. Il s'agissait en fait d'amener un par un les groupes combattants à un cessez-le-feu aux conditions des généraux. Les offres de reddition comportaient de la part de la Junte quelques avantages qui ne pouvaient pas se refuser, comme l'autorisation donnée à la minorité Wa de garder ses armes ou l'accès des minorités à l'aide internationale. L'essentiel pour les militaires était le contrôle permanent des ressources et de l'accès à leur territoire. Certains observateurs birmans pensent qu'un plan de négociation avec l'Alliance démocratique de Birmanie (DAB) a été élaboré. Ce projet politique présentait l'avantage de rassembler tous les adversaires politiques et militaires du gouvernement central. Mais un règlement d'ensemble risquait de contredire la stratégie de l'armée qui consistait à faire une distinction entre l'opposition ethnique et l'oppo­sition politique. Pour prix d'un règlement, les minorités ethniques se voyaient obligées de renoncer à toute opposition politique.

ThanShweÀ partir de 1993, le gouvernement de Rangoun s'intéressa de plus en plus à l'Indonésie parce qu'elle leur offrait l'image d'une dictature militaire avec une façade civile acceptable par l'armée. Il semble que les relations personnelles du dictateur Suharto avec la Junte se soient dans le même temps resserrées, compte tenu des investissements personnels considérables de la famille Suharto dans des entreprises birmanes. Sur un plan officiel, le ministre des Affaires Étran­gères indonésien Ali Alatas se rendit à Rangoun en février 1994, tandis que le ministre de la Défense, invité de son homologue birman, y séjournait en novembre 1995. De son côté, le chef de l'État, le général Than Shwe, rencontrait Suharto à Djakarta en 1995.

Ce rapprochement entre un pays musulman à plus de 80% et un pays bouddhiste dans les mêmes proportions avait de quoi intriguer les observa­teurs, d'autant plus qu'en terre birmane, les difficultés que connaissait l'islam étaient loin d'être aplanies, notamment en Arakan. En Indonésie, la tolérance de façade masquait une guerre larvée des musulmans contre les autres minorités religieuses. Il faut croire qu'au-delà de la similitude de situation et de méthodes des deux dictatures, d'autres liens plus importants pour l'un et l'autre avaient revêtu une priorité absolue : côté birman, Djakarta, siège de l'ASEAN, pouvait jouer un rôle d'intermédiaire et de soutien de la demande de Yangon de faire ouvrir à la Junte, les portes de l'organisation régionale. De plus, les généraux birmans s'intéressaient à la formulation des principes politiques indonésiens qui s'exprimaient dans la doctrine d'État du Pancasila. Rédigée en forme de commandements bibliques, celle-ci se référait à l'existence de Dieu, à une priorité de la nation sur les intérêts particuliers, mais surtout à une unité nationale dans un pays morcelé et éclaté, une situation que connaissait bien les militaires birmans. En outre, la Constitution indonésienne présentait un modèle d'intégration de l'armée à la vie politique.

Dans l'Indonésie, la Junte voyait l'exemple d'une dictature qui avait réussi à tirer son pays du marasme économique grâce à une élite formée aux États-Unis. Or la Birmanie ne possédait pas cette élite ; la plupart des militaires, à l'ex­ception de Khin Nyunt, plus rusé que technique et du général Abel, plus technique que rusé, étaient considérés comme incompétents. Après la répression sanglante de 1988, la ligne dure s'affirmait dans un contexte national et international particu­lièrement défavorable aux militaires et à leur gouvernance dictatoriale.

 

5- Les élections de 1990.

Une fois le soulèvement populaire de 1988 maté, le S.L.O.R.C. s'appliqua à légitimer son autorité politique. Le B.S.P.P. ayant été dissous après le coup d'État, un nouveau parti ne tarda pas à apparaître. Le National Unity Party, N.U.P., fondé en septembre 1988, reprit les cadres, les bureaux et les financements du B.S.P.P. En février 1989, le nouveau régime, frappé d'ostracisme par l'ensemble de la communauté internationale à l'exception de la Chine, annonça sa volonté d'organiser, dans un avenir proche, des élections nationales. En outre, la Birmanie était désormais renommée Myanmar, par la loi de l'adaptation de l'expression du 18 juin 1989.

LNDLa campagne électorale vit apparaître, au cours de l'année 1989, plus de deux cents partis régionaux, corporatistes ou simplement réunis autour d'une figure charismatique locale. La National League for Democracy (N.L.D.) avait été fondée le 27 septembre 1988 et Aung San Suu Kyi en était devenue la secrétaire générale. Néanmoins, face à la ferveur populaire essentiellement déclenchée par les tournées incessantes de celle-ci à travers le pays, le S.L.O.R.C. mit brusquement fin à cet élan de liberté. Le 20 juillet 1989, le régime assigna à résidence Aung San Suu Kyi pour une durée illimitée, la privant de tout contact avec l'extérieur, tandis que les autres leaders de la N.L.D. étaient emprisonnés. Bien qu'il se retrouve décapité, le principal parti d'opposition continua sa campagne électorale jusqu'aux élections organisées le 27 mai 1990.

ASSK 1990Au grand étonnement de la communauté internationale, ces élections ont non seulement eu lieu, mais en plus dans des conditions louables, compte tenu des trois décennies d'expérience dictatoriale. En effet, ni le vote, ni le comptage des voix par la suite, ne semblent avoir été entachés d'irrégularités manifestes. Ce sont 20,8 millions d'électeurs potentiels qui avaient été appelés à voter ce jour-là, la plupart des groupes ethniques insurgés ayant par ailleurs choisi de ne pas perturber le processus. Or les premiers résultats annoncèrent un véritable triomphe pour la N.L.D. Avec 60 % des suffrages exprimés, celle-ci obtenait 396 sièges sur les 485 à pourvoir. Une vingtaine de partis politiques, essentiellement régionaux, dont la Shan Nationalities League for Democracy (deuxième parti avec 23 élus), l'Arakan League for Democracy (11 sièges) et le N.U.P. – soutenu par le S.L.O.R.C. – avec seulement 10 élus, se partageaient les sièges restants.

Face à cette déconvenue, largement relayée par les médias étrangers, la junte chercha à gagner du temps et les résultats officiels ne furent annoncés que six semaines plus tard. En juillet 1990, le général Saw Maung déclara une période moratoire de deux mois, le temps pour le S.L.O.R.C. de mettre en place la stratégie politique à venir. Finalement, en septembre 1990, les autorités militaires décidèrent qu'une Convention nationale (et non un Parlement composé des nouveaux élus) devait se réunir afin de rédiger une nouvelle Constitution (le pays n'en avait plus depuis 1988).

 

III- LE RETOUR A L’ORDRE (1990-2002).

 

 1- La mise en place du nouveau régime

Alors que certaines grandes puissances tels les États-Unis, le Japon ou l'Allemagne suspendaient – comme en 1988 – leur assistance économique et leur aide humanitaire, la junte birmane chercha à assurer sa légitimité politique interne, grâce à une Convention nationale sous contrôle.

a6c6bd1e-eb03-11df-94d8-827c7f6a32a5À l'instabilité des années 1988-1990 succéda une période d'intense répression et de retour aux tendances dictatoriales de l'armée. Aung San Suu Kyi et les principaux dirigeants de la N.L.D. demeuraient emprisonnés ou assignés à résidence, tandis que les militants étaient pourchassés. Parallèlement, les offensives contre les insurrections ethniques qui n'avaient pas conclu de cessez-le-feu se poursuivaient avec plus d'efficacité grâce au matériel militaire fourni par la Chine qui avait signé, dès 1989, un contrat d'armement d'un milliard de dollars. Aussi, bien que, en octobre 1991, le prix Nobel de la paix fut décerné à Aung San Suu Kyi, le S.L.O.R.C. s'estimait en position de force. Après une première purge interne en avril 1992, lorsque le général Than Shwe, numéro deux du régime, déposa le général Saw Maung pour devenir le nouvel homme fort du S.L.O.R.C., la junte décida de poursuivre son programme politique annoncé en 1990 en mettant enfin en place, le 9 janvier 1993, la Convention nationale.

Celle-ci devait, selon le régime, inclure les représentants de l'ensemble des partis, de l'armée et des groupes ethniques (signataires d'accords de cessez-le-feu), et non pas seulement les 485 élus, afin de marginaliser l'opposition démocratique civile incarnée par Aung San Suu Kyi et la N.L.D. Cette marginalisation était pourtant déjà effective : Sein Win avait formé, en décembre 1990, en zone insurgée karen, un gouvernement birman de coalition en exil (National Coalition Government of the Union of Burma - N.C.G.U.B.).

Composée de 702 délégués soigneusement choisis par la junte (seuls 99 d'entre eux avaient été élus en mai 1990), la Convention nationale avait pour unique but de rédiger les principes fondamentaux d'une nouvelle Constitution. Très vite, le processus se révéla être opaque et très contrôlé par le S.L.O.R.C. Pour celui-ci, la Convention devait légitimer le rôle essentiel de l'armée dans la conduite des affaires du pays et, de la sorte, établir légalement un régime autoritaire centralisé. Ainsi, selon les cent quatre principes édictés, la Tatmadaw se voyait qualifiée d'organisation « extra-constitutionnelle ». Le président du pays devait, en outre, être un militaire de carrière, avoir vécu plus de vingt années consécutives en Birmanie, ne pas avoir de parents ou de conjoints étrangers, écartant de cette façon Aung San Suu Kyi et de nombreux opposants exilés. De même, un quart des sièges de chacune des deux futures assemblées du pays (Chambre des députés et Chambre dite « des nationalités ») serait réservé à l'armée.

Enfin, dans le but de s'assurer une nouvelle base sociale, le régime créa, en septembre 1993, l'Union Solidarity and Development Association (U.S.D.A.). Cette organisation de masse à caractère social et non politique, patronnée par Than Shwe, est entièrement contrôlée et dévouée au régime à qui elle sert de relais sur l'ensemble du territoire. Elle comptait, dix ans après sa création, entre 15 et 18 millions de membres.

 

2- Répression des minorités.

En parallèle avec cette politique de répression, les généraux au pouvoir menaient un combat contre les révoltes des minorités ethniques, prenant d'assaut plusieurs bases le long de la frontière thaïlandaise et provoquant l'exode vers la Thaïlande de plus de vingt mille réfugiés. Cet afflux de populations déplacées avait décidé les autorités thaïlandaises à renvoyer chez eux de nombreux immigrants dont la plupart furent arrêtés dès leur retour forcé en territoire birman.

general than shwe-e3530En avril 1992, lorsque le général Saw Maung fut remplacé à la tête de l'État par le général Than Shwe, tandis que l'armée avait engagé des opéra­tions de répression contre les Rohingya, la minorité musulmane du Nord de l'Arakan, 270000 musulmans furent été contraints de se réfugier au Bangladesh. La politique d'oppression s'est poursuivie pour ainsi dire sans faille jusqu'à la décision du triumvirat au pouvoir de changer d'étiquette.

 

3- 1997 : un début d’ouverture ?

Pour quelle raison le gouvernement militaire se saborda-t-il le 15 novembre 1997, alors qu'il avait théoriquement accepté le dialogue avec la National League for Democracy, tandis qu'en juillet de la même année, le Myanmar avait été admis au sein de l'ASEAN ?

La date du 15 novembre correspondait à la veille de l'ouverture de la conférence du Comité de coopération ASEAN-Union européenne qui devait se tenir du 16 au 19 novembre 1997 à Bangkok. L'Europe avait accepté la proposi­tion de l'ASEAN d'admettre les représentants du Myanmar à siéger comme obser­vateurs. Mais les Birmans, arguant de leur qualité de membre à part entière de l'ASEAN, n'étaient pas du tout satisfaits de cet arrangement. Selon le journal de Bangkok The Nation, les autres membres de l'ASEAN ne voulaient pas risquer de compromettre leurs relations avec leurs clients européens en soutenant aveuglément la Junte, dont les dirigeants étaient interdits de séjour en Europe pour leurs violations répétées des Droits de l'Homme. Pour les Birmans, il s'agissait d'une discrimination intolérable: ou ils participaient à l'ASEM (Asia Europe Meeting) en tant que membres de plein droit, ou ils ne se rendraient pas à Bangkok. C'était du moins la position exprimée par le ministre des Affaires Étrangères de l'époque, U Ohn Gyaw.

S'agissait-il d'une coïncidence entre le sabordage du gouvernement et l'ouverture de ces négociations ou fallait-il voir dans ce changement d'étiquette le souhait de la Junte de présenter une image d'une nouvelle équipe dirigeante, le State Peace and Development Council (SPDC), plus acceptable par la Communauté internationale que celle du SLORC, gouvernement associé aux nombreux abus qui avaient mis le Myanmar au ban de la Communauté interna­tionale ?

Au sein de l'ASEAN, certains membres et non des moindres, comme le Japon ou l'Australie, donnaient priorité au développement écono­mique de la région. Jusqu'ici, ils avaient encouragé les généraux à ouvrir un dialogue avec l'opposition en échange d'un soutien économique accru. La réponse de la Junte semblait augurer d'une nouvelle flexibilité politique, immé­diatement contredite par les conditions mises à l'ouverture de ce dialogue: selon le général Khin Nyunt, une rencontre pouvait être envisagée avec Aung Shwe, le président de la NLD, mais pas avec la secrétaire générale Aung San Suu Kyi, ni avec Tin Oo, vice-président. L'exclusion des éléments les plus impliqués dans la formulation de la politique de l'opposition et les plus populaires parmi les militants équivalait à un refus, donc à une nouvelle impasse internationale débouchant sur une situation impossible à gérer dans la durée.

Soutenue par Pékin, la grande offensive menée en 1991 et 1992 contre les rébellions ethniques avait été couronnée de succès militaires. Sous la pression de Pékin, le KIO (Organisation indépendantiste kachin) signait en 1993 un armistice avec Yangon qui mettait fin à trente ans de guérilla dans le Nord. Quatorze groupes armés suivirent cet exemple. Fin 1994, Le KNU (Union natio­nale kayin) et son chef le général Bo Mya, affaibli par la prise de son quartier général par l'armée de Yangon, engageait des pourparlers de paix. En août 1995,

Kun Sha, le seigneur de l'opium qui revendiquait l'indépendance de l'État shan, abandonnait la direction du Conseil de restauration de l'État shan et son succes­seur promettait la destruction des cultures de pavot. Cette même année, le Nouveau parti pour l'État môn (NMSP) et le Front môn de libération nationale (MNLF) signaient un cessez-le-feu avec les généraux de Rangoun.

Malgré le refus de la Banque Mondiale et du FMI d'accorder un prêt au Myanmar, la Junte réussissait à attirer les capitaux étrangers, chinois et du Sud-Est asiatique.

La levée de l'assignation à résidence de Aung San Suu Kyi se traduisait pour la Junte par un succès diplomatique: l'Union du Myanmar obte­nait un statut d'observateur à l'ASEAN.

asean-carte

La voie autarcique du socialisme birman était définitivement aban­donnée. Le « libéralisme» de la Junte recouvrait en réalité une volonté des géné­raux de limiter l'assouplissement du régime à ce qui apparaissait indispensable à sa survie. L'ouverture économique mesurée, timide réplique de celle du grand voisin chinois, n'avait pas réussi à inverser la tendance à la paupérisation, accentuée par les prélèvements des militaires sur la richesse nationale. Avec l'ou­verture du pays au tourisme, et quelques investissements étrangers, un peu d'oxygène ne faisait que mettre en lumière une gestion désastreuse souvent due à l'incompétence de l'encadrement et au défaut de formation par les écoles et universités, victimes de la répression politique. Conscients de ces carences, les militaires birmans, à l'image des Chinois, avaient lâché du lest sur l'économie de subsistance du peuple, sur les activités de troc et sur les marchés parallèles qui s'étaient installés sur certains produits, comme par exemple le secteur de l'élec­tronique. En revanche, l'État continuait de peser de tout son poids sur les marchés internationaux par le truchement de sociétés écrans le plus souvent gérées par l'armée. D'un socialisme à la Ne Win qui appauvrissait l'ensemble des Birmans et n'enrichissait que le dictateur et sa famille, on était passé à un socia­lisme camouflé qui appauvrissait toujours les mêmes et enrichissait la caste privilégiée issue de l'armée.

 

4- Le mouvement démocratique.

NobelEn 1994, les militaires avaient décidé qu'ils pouvaient légalement détenir pendant six ans, sans inculpation ni jugement, celle qui, depuis l'attri­bution du Prix Nobel de la Paix en 1991, était devenue la figure de proue de la démocratie birmane. Au cours de rencontres avec les représentants des Nations Unies, du Congrès américain, et de journalistes du New York Times, Aung San Suu Kyi avait demandé instamment l'ouverture d'un dialogue. Les généraux Than Shwe et Khin Nyunt la reçurent le 20 septembre 1994, puis elle rencontra Khin Nyunt seul le 28 octobre, apparemment sans résultat. Libérée de son assignation à rési­dence le 10 juillet 1995, Aung San Suu Kyi renouvelait ses appels et continuait de deman­der une transition pacifique pour l'installation d'un gouvernement démocratique. En novembre, la National League for Democracy refusait de cautionner la commission chargée de rédiger la nouvelle Constitution et s'en retirait, tandis qu'en décembre l'Assemblée générale des Nations Unies condamnait le régime birman pour violations répétées des Droits de l'Homme.

Khin NyuntDans le triumvirat au pouvoir, Khin Nyunt émergeait comme la personnalité la plus influente. Dès 1996, le régime durcissait sa politique avec l'ar­restation en mai de 256 membres de la NLD. C'est en juillet de la même année que l'ASEAN invitait le Myanmar à prendre part à ses réunions, officiellement pour contrebalancer l'influence chinoise sur le gouvernement militaire birman. En septembre, le régime provoquait une nouvelle tension avec l'arrestation de 159 délégués au Congrès de l'opposition et 414 militants. La résidence de Suu Kyi au centre de Rangoun était interdite d'accès. Ces mesures provoquèrent des mani­festations d'étudiants de l'université toute proche. Aung San Suu Kyi était de nouveau confi­née dans sa maison et 200 étudiants emprisonnés. Malgré les sanctions d'embargo prises à l'encontre du régime par les États-Unis, la Birmanie était admise à l'ASEAN comme membre de plein droit. La répression se poursuivait bien que le parti d'Aun San Suu Kyi eût été autorisé à se réunir en congrès à sa résidence.

Le 15 novembre 1997, le Conseil d'État pour la Restauration de la Loi et l'Ordre (SLORC) devenait le Conseil d'État pour la Paix et le Développement (SPDC). Cette nouvelle situation changeait-elle la donne politique pour Aung San Suu Kyi ? Les trois personnalités les plus influentes gardaient leurs fonctions.

ASSK 2002Certes, quinze nouveaux militaires de haut rang entraient dans l'équipe diri­geante, mais on considérait comme de bon augure la permission de tenir congrès accordée à l'opposition en septembre, d'autant plus que cette autorisation avait été refusée auparavant par deux fois. Or, après une première réunion et deux rencontres avec des étudiants de la NLD, Aung San Suu Kyi se trouva en présence d'un SPDC installé dans un double langage. D'un côté, il durcissait sa position à l'égard d’Aung San Suu Kyi en interdisant les réunions de la NLD et en renforçant l'isolement de son assignation à résidence. La rue de l'université qui marque la façade sud du lac Inya fut complètement bloquée par les militaires tandis que des poli­ciers en civil dissuadaient avec fermeté quiconque, étranger ou birman, de s'aven­turer sur cette voie large et ombragée. D'un autre, les généraux parlaient de « démocratie disciplinée», tout en renforçant leur pouvoir avec la nomination de jeunes commandants régionaux. II était même question de multipartisme et d'élections qu'il fallait comprendre comme un système contrôlable par le seul Conseil d'État, ce que confirmait la presse aux ordres. Elle dénonçait Aung San Suu Kyi, opposant systématique, incapable de compromis, dont la politique fermait la voie à la démocratie. Ce type d'attaque traduisait la crainte des militaires devant la puissance politique de leur adversaire le plus coriace. Le nouveau gouvernement avait-il vraiment l'intention de dialoguer avec l'opposition ?

Partagée entre les souhaits clairement exprimés du peuple de se libérer de la tutelle des militaires et la place prédominante occupée par l'armée pour des raisons historiques, Aung San Suu Kyi avait toujours affirmé que les mili­taires avaient nécessairement un rôle « honorable» à jouer dans le développement du pays.

ASSK 3« La personnalité d'Aung San Suu Kyi réunit un engagement profond et une ténacité inébranlable avec une vision dans laquelle la fin et les moyens ne font qu'un. Les composantes les plus importantes de cette vision s'ap­pellent démocratie, respect des droits de l'Homme, réconciliation entre les groupes sociaux, non-violence, discipline personnelle et collective ». Ce sont là les termes utilisés par le professeur Francis Sejersted, président du comité du Nobel, lors de la présentation du prix à ses deux fils et à son mari, mais en l'ab­sence d'Aung San Suu Kyi, retenue par la Junte à Rangoun. Le professeur Sejersted expliquait qu’Aung San Suu Kyi puisait son inspiration dans l'enseignement du Mahatma Gandhi qu'elle étudia lorsque sa mère était ambassadeur de la Birmanie à New Delhi, ainsi que dans le souvenir de son père assassiné. De celui-ci, elle avait retenu qu'il n'y a de leadership que dans l'humilité, la confiance et le respect des peuples que l'on a la charge de conduire. Tous deux furent pour elle des exemples d'indépendance et de modestie. Un autre fondement de sa croyance dans les Droits de l'Homme lui vient de sa foi bouddhiste. Le professeur Sejersted cita l'incident qui survint pendant sa campagne électo­rale, lorsqu'elle se trouva en face d'un détachement militaire prêt à tirer si elle continuait d'avancer dans la rue, ce qu'elle fit. Son mari Michael Aris avait édité et publié un recueil de ses pensées intitulé Libération de la peur. Elle y écrit : « Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt mais la peur de le perdre.» Dans sa conclusion, elle ajoute: « Vérité, justice et compassion [...] sont la plupart du temps le seul rempart contre un pouvoir impitoyable ; ce sont là les enseigne­ments du Bouddha ».

 

5- Quel est le rôle du SPDC ?

À ses débuts (1998), le SPDC (Conseil d'État pour la Paix et le Développement) souffla le froid et le chaud mais, pour les observateurs étrangers, journalistes ou diplomates, pour sa première année d'exercice, il se distinguait plutôt par son intransigeance, les rares moments de détente à l'égard d’Aung San Suu Kyi intervenant lorsque les organisations internationales ou l'ASEAN manifestaient trop crûment leur réprobation pour les méthodes de la Junte. Les rapports de l'OIT (Organisation internationale du Travail) en 1998 stigmatisaient sans relâche le travail forcé, y compris le travail des enfants. Ainsi, dans les environs de Mrauk U au Nord-Est de l'Arakan, on pouvait voir des bandes d'enfants encadrés par des militaires, munis de serpettes et de coupe-coupe, arracher les mauvaises herbes, nettoyer les buissons et les abords des temples ainsi que les berges de la rivière. Interrogé sur la fréquentation scolaire de ces enfants, l'encadrement répondait qu'il s'agissait d'un service communautaire commandé par le chef du village.

DASSK1998, c'est l'année où Aung San Suu Kyi tenta de quitter la capitale pour rencontrer ses supporters en province. En juillet, arrêtée par un barrage militaire à la sortie de Rangoun, elle demeurait pendant cinq jours sur place avant d'être contrainte de faire demi-tour. II en était de même un mois plus tard. En 1999, le harcèlement d’Aung San Suu Kyi prenait un tour plus cruel. La Junte refusait à son mari anglais qui vivait à Londres un visa pour lui rendre visite. En phase terminale d'un cancer, il souhaitait venir à Rangoun rencontrer son épouse avant de mourir. En revanche, la Junte suggérait qu'Aung San Suu Kyi se rendît à Londres. Elle refusait en sachant qu'elle irait grossir les rangs des nombreux exilés birmans à l'étranger qui ne pouvaient pas revenir dans leur pays. Son mari mourut le 27 mars sans l'avoir revue. La réprobation internationale fut sans doute pour quelque chose dans la décision prise à la fin de l'année d'accorder un visa à son fils.

Du 24 août au 2 septembre 2000, Aung San Suu Kyi était de nouveau arrê­tée, alors qu'elle tentait une nouvelle fois de sortir de Rangoun. Ramenée à son domicile, elle était placée en résidence forcée. Le 21 septembre une tentative pour se rendre à Mandalay par le train échouait. 92 militants de la NLD furent mis en prison. Elle fut libérée de son assignation à résidence le 6 mai 2002, puis de nouveau arrêtée le 30 mai 2003 avec 18 militants de son parti. Jusqu'au 30 mai 2003, elle avait pu voyager en province, bien que soumise à quelques tracasseries. Ainsi avait-elle été empêchée de se rendre dans certaines régions de minorités, notamment dans certaines zones du pays shan, officiellement pour des raisons de sécurité.

La situation créée par les incidents du 30 mai 2003 a placé la communauté internationale devant de nouvelles responsabilités susceptibles de se répercuter sur les entreprises occidentales présentes sur le terrain. La réaction du secrétaire général des Nations Unies, Kofi Anan, laissait augurer de nouvelles mesures de rétorsion à l'encontre de la dictature en fonction des rapports de l'en­voyé spécial des Nations Unies, Ismaïl Razali, en mission à Rangoun du 6 au 16 juin, puis en septembre 2003.

L'arrivée au sein du SPDC de nouveaux généraux proches de Khin Nyunt, le chef des services secrets, mettait en évidence un accroissement de son influence au détriment de son rival Maung Aye, chef de l'armée. La purge au sommet de l'État et dans la hiérarchie militaire ne servait, semblait-il, qu'à pérenniser une continuité de la politique précédente. Le Conseil d'État pour la Paix et le Développement maintenait le quasi isolement d’Aung San Suu Kyi, sa stratégie consistant désormais à ce qu’elle soit rejetée par son propre parti.

 

6- La Birmanie dans son environnement régional.

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Depuis le 15 novembre 1997, nombreux avaient été les observa­teurs qui disaient qu'il ne s'était produit qu'un changement d'étiquette. Ceux qui avaient toujours espéré que le régime évoluerait progressivement avaient été déçus par les nombreux retours en arrière constatés après quelques semblants de progrès. Mais dans l'environnement international, un changement radical était en train de se produire.

a) La Thaïlande devenait avec précaution un État démocra­tique, certes dominé par des oligarchies, mais où l'influence de l'armée n'avait plus d'incidence notable sur la gouvernance du pays.

b) En Indonésie, la chute de Suharto, qui affectait un investisseur privé soucieux de blanchir son argent sale, sonnait aussi le glas de la domination des forces armées.

c) En Chine, le retour des militaires dans leurs casernes avait suivi la fin de la période de remise en ordre consécutive à la révolution culturelle, puis l'accalmie, après les soubresauts démocratiques sans suite, dont les événements de Tien An Men avaient donné le signal. Une armée se désengageant de la politique et des affaires chez le grand voisin ne pouvait qu'inciter les généraux birmans à réfléchir.

d) La prospérité de Singapour tournait le dos à la dictature d'un Lee Kwan Yew qui avait en son temps prévenu les Birmans du risque qu'ils encouraient s'ils persistaient dans un mode de gouvernement que les peuples avaient rejeté, à l'exemple du Japon.

e) Le premier ministre de Malaisie, le Dr. Mahathir, considéré par le régime comme un ami à cause de ses théories sur l'asiatisme, s'était cru dans l'obligation de préve­nir les généraux de ce qui les attendait sur le plan international s'ils n'assou­plissaient pas leur politique, en particulier à l'égard des minorités ethniques obligées par l'armée à se réfugier dans les pays voisins.

 

7- Au début des années 2000 : une nouvelle ouverture ?

En mars 2002, l'attention internationale fut détournée de l'opposante birmane lorsque la Junte au pouvoir fit incarcérer les membres de la famille du général Ne Win, 92 ans, réputé intouchable. L'arrestation de son gendre, de sa fille aînée, et de leurs trois enfants prenait par surprise la commu­nauté internationale. Le chef de la police, le colonel Soe Win, le chef d'état‑major de l'armée de l'air, le général Myint Swe et le commandant de la région du Triangle d'or, le général Chit Than, faisaient partie de la liste des personnalités incarcérées. Quelques semaines plus tard, en mai 2002, la Junte relâchait Aung San Suu Kyi, assignée à résidence depuis septembre 2000, après avoir été libérée une première fois en 1995. Deux cent cinquante prisonniers politiques sur envi­ron mille cinq cents incarcérés étaient également relâchés.

aung 1251138cCette nouvelle ouverture des militaires au pouvoir annonçait-t-elle un revirement des généraux et une transition douce vers un régime plus démo­cratique ? Les experts pensaient que le degré de liberté de mouvement accordé à Aung San Suu Kyi constituait un test décisif pour juger de la sincérité des mili­taires birmans. Les États-Unis et l'Union européenne firent clairement savoir que les sanctions économiques qui frappaient l'Union du Myanmar ne seraient levées que si la libération des opposants était inconditionnelle et si la Birmanie déférait aux demandes des Nations Unies pour ce qui concernait le travail forcé, le commerce de l'opium et de la drogue et, plus largement, pour tout ce qui touchait aux violations des Droits de l'Homme.

38551609 ap newin150La mort de Ne Win, le 6 décembre 2002, parut tourner une page peu glorieuse de l'histoire de la Birmanie. Pour le dictateur déchu, ni radio, ni télévision, ni articles dans les journaux du pays: un mort sans importance alors que pendant trente ans, il avait détenu tous les pouvoirs. En septembre 2002, le gendre de Ne Win et ses trois fils avaient été condamnés à la pendaison après la découverte d'un complot qui aurait visé à obliger la Junte à faire allégeance à Ne Win. Cette condamnation pour trahison et divers crimes économiques permettait aux généraux de Rangoun d'en finir avec une famille gênante à bien des égards par son arrogance et son mépris affiché des lois, alors qu'elle régnait sur des secteurs entiers de l'économie comme par exemple la téléphonie mobile. Le dernier acte de la pièce pouvait-il contribuer à rendre au triumvirat en place une crédibilité qui permette tant aux organisations internationales qu'à l'opposition démocratique de poursuivre un dialogue jusqu'ici peu encourageant ?

khin nyuntEn septembre 2002, le complot organisé par l'entourage de Ne Win avait entraîné, semble-t-il, un remaniement ministériel, que le journal Le Monde qualifia en son temps de « coup d'État feutré». La direction était purgée de ses éléments les plus radicaux. Le général Khin Nyunt renforçait encore son pouvoir en prenant le titre de Secrétaire numéro 1, tout en restant prudem­ment, dans l'ordre hiérarchique, derrière Maung Aye, le chef de l'armée. Il était crédité de toutes les mesures d'ouverture. Les avancées du régime dans un sens d'assouplissement et de libéralisation, quasiment annulées par des raidisse­ments au niveau du gouvernement central ou des décisions iniques prises à l'échelon local, laissaient pourtant penser que si ce jeu se poursuivait, c'était parce que l'ensemble de la Junte jouait la même partition. Cette distribution des rôles du méchant et du bon n'avait pour objectif que la poursuite d'une politique autoritaire dans laquelle les soi-disant « valeurs asiatiques » primeraient sur d'autres valeurs universelles auxquelles beaucoup de pays d'Asie adhèrent plus ou moins, sans que cette adhésion entraîne de situations conflictuelles pour les individus et pour les sociétés.

 

Conseil bibliographique :

biblio

 

 

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