19 janvier 2017 4 19 /01 /janvier /2017 16:02

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1ère partie : LE CREPUSCULE DE LA JUNTE (2007-2011)

1) La révolution safran vire au rouge sang – Amnesty international, nov.2007. 

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C’était un espoir couleur safran (…) Il n’aura duré que deux semaines. Les chaudes couleurs des robes des moines sous la pluie de la mousson – des images qui ont fait le tour du monde des écrans de télévision. Isolé depuis des années, le Myanmar s’est soudainement retrouvé sur le devant de la scène.

20070924birmanieinside 0Les jeunes religieux marchaient à travers Rangoon, à travers Mandalay, à travers Sittwe. Priant d’abord doucement, timidement, puis plus fort, et le poing levé. Pendant deux petites semaines. Leur protestation ne portait en apparence que sur l’augmentation du prix de l’essence et du diesel, arbitrairement décidée par un régime militaire sans scrupules. Mais au fond, il en allait du respect de la dignité humaine, des droits humains, et de tout le reste. Peu à peu, les spectateurs et spectatrices ont osé se mêler au cortège. On a alors pensé que le régime vacillait, que les généraux au pouvoir allaient fléchir pour la première fois depuis vingt ans, depuis la dernière grande révolte, en 1988. Il semblait que les autorités ne savaient plus comment répondre à ce défi moral relayé par les blogs, démultipliés par tant d’images.

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Des ressources convoitées

2007 Myanmar protestsOn ne connaît pas les chiffres exacts de la révolution safran, qui a viré au rouge sang. Après deux semaines, le silence s’est abattu sur le pays. Les deux serveurs internet qui avaient brièvement ouvert le Myanmar sur le monde ont rapidement été mis hors service par le régime. Les blogs et les services de messagerie ont été fermés. Le Myanmar était redevenu ce qu’il avait toujours été, impénétrable, isolé. Un enjeu géopolitique pour ses puissants voisins et un conglomérat d’intérêts économiques inextricablement mêlés.

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Un coup d’oeil rapide sur la carte suffit à expliquer les choses. Le Myanmar s’enfonce comme un coin entre l’Inde et la Chine. Il partage plusieurs milliers de kilomètres de frontières avec les deux pays, qui ne se touchent que tout au nord. Le Myanmar joue donc le rôle d’une zone tampon entre les deux rivaux asiatiques, ces deux grandes puissances en devenir. Il se trouvejuste au milieu d’un champ de forces géostratégiques qui sera peut-être le plus important de la prochaine décennie. Et il possède des ressources que beaucoup convoitent: le pétrole et le gaz.

birmanie280907On comprend pourquoi tous les acteurs de la région, les voisins proches ou éloignés, les grands comme les petits, se donnent si peu de peine pour ramener le régime birman à la raison. Personne ne veut devoir semoncer les généraux. Personne ne veut devoir le faire tout seul. En tout cas pas tant que la junte militaire semble aussi solidement établie. Tous se réfugient derrière un appel à la mesure et à la clémence envers le mouvement de protestation. Appel sans conséquences.

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Le silence des puissants

Les plus grands – la Chine et l’Inde – sont aussi les plus retenus. La région a longtemps été une zone d’influence indienne, ce que la Chine conteste aujourd’hui. Toutes deux ont des vues sur le golfe de Bengale, et, plus loin, sur l’océan Indien. On voit sur la carte à quel point cet accès est important pour le commerce avec l’Occident – pour l’importation d’énergies fossiles en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient aussi bien que pour l’exportation des marchandises fabriquées en Asie.

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En passant par le Myanmar, la Chine peut s’épargner un long détour en mer de Chine ainsi que le passage du détroit de Malacca, qui peut être dangereux. C’est un rêve auquel elle tient beaucoup. Depuis de nombreuses années, les Chinois investissent dans les infrastructures birmanes. Ils ont aidé à construire les routes, les ports, les barrages, les aéroports. Sur l’île de Ramree, au large de l’Etat d’Arakan, situé à l’ouest du pays, il est prévu d’établir une plateforme pétrolière reliée par un pipeline à la ville de Kunming et à d’autres encore, plus à l’est. Les contrats sont signés, les travaux devraient commencer avant la fin de l’année. Un grand port est projeté sur cette même île, ainsi qu’un gazoduc qui traversera le Myanmar.

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Mais ç’en est trop pour l’Inde. Delhi craint que la Chine ne prenne le contrôle du golfe du Bengale. Non seulement économiquement, mais aussi militairement. On spécule sur des bases militaires et des postes d’observation que la Chine aurait déjà installés sur la côte ouest du Myanmar. Personne ne peut démêler ce qui est vrai de ce qui relève d’une théorie du complot.

220px-2007 Myanmar protests 11 (M-cropped)De nombreux intérêts entrent en conflit dans la région. Quels qu’ils soient, ils passent par le Myanmar. Il y en a probablement trop pour que les appels et les déclarations tonitruantes aient un réel effet. Les militaires birmans s’en réjouissent. Ils exercent le pouvoir depuis 1962 sans être dérangés, et ils sont toujours aussi impitoyables. Aucun crime ne leur fait peur. Ainsi la population a été soumise, à coups de déportation, de viols, d’incendies de village, de torture. Les étudiant·e·s qui osent s’exprimer sont persécuté·e·s. Parmi les dictatures asiatiques à la triste réputation, seule la Corée du Nord fait mieux.

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Le pillage des généraux

Au cours des décennies, le régime a coupé du monde ce beau pays fertile. L’économie n’a pas cessé de décliner. Au vu des fabuleuses richesses de son sol et de son sous-sol – plantations de thé, pétrole, gaz, pierres précieuses –, le Myanmar devrait être l’un des plus riches pays d’Asie. Il est parmi les plus pauvres, pillé et vampirisé par une nomenklatura kleptomane qui ne recule devant aucun moyen pour asseoir son pouvoir. A Rangoon, elle écrase les démocrates, les fait espionner par des hordes de dénonciateurs grassement payés, qui épient à chaque coin de rue et s’infiltrent partout. Aung San Suu Kyi, icône de l’opposition et prix Nobel de la paix, est en résidence surveillée depuis plus de douze ans.

Au service de la répression, les généraux ont entraîné une des plus grandes armées du monde: ses effectifs se montent à près de 400’000 hommes. Elle engloutit plus de quarante pour cent du budget national; pour l’éducation, il reste tout juste 0,3 pour cent. Logique, lorsque l’objectif est de maintenir la population dans l’ignorance de ses droits.

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La paranoïa des généraux est si grande qu’ils ont déplacé la capitale loin de Yangon (ex-Rangoon) vers l’intérieur du pays. Grâce au travail forcé de milliers de personnes, le général Than Shwe, la plus haute personnalité du gouvernement, a fait surgir une ville de nulle part. Presque un million de fonctionnaires ont été forcés de déménager à Naypyidaw, à 460 kilomètres de l’ancienne capitale. On a dit que Than Shwe, 74 ans, s’est fait conseiller par des astrologues pour déterminer le site de la nouvelle ville. Les familles au pouvoir vivent dans le luxe et leurs enfants étudient à l’étranger.

2007-09-26T103109Z-01-NOOTR-RTRIDSP-3-OFRTP-MYANMAR-RANGOUNTout cela devrait suffire pour une condamnation massive et sans équivoque de ce sombre régime. Pourtant, le Conseil de sécurité de l’ONU se déchire à propos des intérêts économiques et des intérêts stratégiques de deux de ses membres permanents (Chine et Russie). La communauté internationale est seulement parvenue, en fin de compte, à exprimer ses «regrets» à propos de la sanglante répression birmane – et l’asphyxie d’un fragile espoir, couleur safran, qui n’aura duré que deux semaines à l’automne 2007.

http://www.amnesty.ch/fr/actuel/magazine/2007-4/birmanie-myanmar


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1) La junte militaire confrontée au cyclone Nargis.

Article de 2008

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"L’Union de Birmanie, après avoir été oubliée par l’actualité depuis les manifestations de septembre et d’octobre 2007, a brièvement, de nouveau, fait la une des journaux: « Parodie d’ouverture diplomatique ? », « Un génocide par omission ? », « Désastre naturel, catastrophe humanitaire », etc. En effet, le pays doit la recrudescence de sa médiatisation à deux évènements: le Cyclone Nargis de catégorie 4 qui a touché les Divisions de Rangoun, de l’Irrawaddy et de Bago (Pegu), ainsi que les Etats Môn et Karen les 2 et 3 mai 2008 et le référendum sur la Constitution birmane qui s’est déroulé le 10 mai 2008. Le « Cyclone Nargis », ainsi nommé par le service météorologique indien ou « Cyclone tropical 01B » selon le Joint Typhoon Warning Center américain (JTWC) a été qualifié par Jean-Francois Riffaut, porte-parole de la Croix-Rouge, de « désastre le plus important » depuis le Tsunami du 26 décembre 2004 qui avait fait 200 000 morts en Inde du sud, au Sri Lanka, en Indonésie et dans le sud de la Thaïlande.

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L'Agence des Nations Unies pour la prévention des catastrophes a déploré l'absence d'alerte par le gouvernement birman, bien que le service météorologique indien (IMD) affirme avoir prévenu la Birmanie 48 heures à l’avance. Un premier bulletin aurait été envoyé dès la formation du cyclone le 26 avril. Selon le ministre birman des Affaires étrangères, le bilan au 5 mai 2008 était d’environ 15 000 morts. Le 13 mai, il était de 32 000 et 41 000 disparus, tandis que les évaluations du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) oscillent entre 63 300 et 101 000 morts et 220 000 disparus. Au 28 mai, le nombre de morts était évalué à 133 600. Certains diplomates avancèrent le chiffre de 100 000 morts mettant en doute et attirant l’attention sur les épidémies à venir dues à l’inaccessibilité à l’eau potable (salinisation de l’eau, pollution des pluies et destruction partielle du système de distribution). Bilan encore plus redoutable lorsqu’on sait que le budget pour la santé s’élève à peine à 3 %du budget global de l’Etat birman. Cette catastrophe a lieu au début de la mousson birmane, moment où la recrudescence des maladies, dont le paludisme, fait habituellement rage. La population sinistrée se chiffre entre un et deux millions. La tempête a inondé toute la zone littorale de la Division de l’Irrawaddy. Une vague de 3,5 mètres a submergé environ 5 000 km2 selon Richard Horsey, le porte-parole de l'ONU à Bangkok. Certaines villes et villages ont été dévastés à plus de 80 %.

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La catastrophe naturelle a-t-elle véritablement des répercussions sur la situation politique de la Birmanie? A l’échelle nationale, l’impact semble moindre car la junte n’est pas prête à la moindre concession et est toujours en position de force face au peuple. Sur la scène internationale, la tenue du référendum a porté au comble l’indignation générale et la colère préexistantes à cet évènement. Le référendum a malgré tout été maintenu le 10 mai, excepté dans les régions sinistrées où le régime a concédé son report au 24 mai. Premier référendum depuis les élections législatives de mai 1990, il s’est soldé par un “succès” dont la junte s’est aussitôt félicitée. Le journal de propagande étatique, le New Light of Myanmar, rapporte que les Birmans « ont massivement participé au référendum ».

Le-cyclone-Nargis-touche-Birmanie-2-mai-2008.Du point de vue du pouvoir, le référendum constitutionnel a encore un sens, même après une catastrophe de l'ampleur du cyclone Nargis: il ne semble pas y avoir d'avant et d'après catastrophe. D'un point de vue humain, ce référendum semble totalement déplacé lorsque le peuple meurtri pense avant tout à sa survie. Le référendum constitutionnel est une réponse à la demande internationale répétée d'opter pour "une voie vers la démocratisation" de l'appareil dictatorial birman. Certes le référendum semble user de moyens démocratiques, mais c'est une façon d'entériner l'accession illégitime de la junte au pouvoir et de lui donner une justification et une assise constitutionnelles « validées par le peuple ». A l'instar de nombreux gouvernements et organisations internationales, dont l'Union Européenne par la voix de son envoyé spécial, l'Italien Piero Fassino, Aung San Suu Kyi – principale figure de l’opposition birmane – qualifie le référendum d'insulte au peuple, resté exsangue par le passage du Cyclone.

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Un scrutin sous haute surveillance

Le corps électoral est évalué à 30 millions. Les médias dénoncent la pression exercée par les autorités locales sur la population des villes comme des campagnes durant les quelques mois après l'annonce de la tenue du référendum et de possibles élections en 2010. Ils se font désormais l’écho des fraudes électorales qui ont eu lieu. Le vote s’est déroulé en l’absence de toute Commission Internationale d’Observation, refusée par la junte militaire. Parmi la société civile birmane, il y a de nombreux informateurs à la solde du gouvernement. Ce sont parfois des activistes n'ayant pas eu le choix entre l'espionnage, la prison ou la mort, ou de simples quidams désignés par les organisations locales de contrôle de la population. A chaque niveau la société locale est surveillée, ce qui rend illusoire la possibilité du scrutin libre et démocratique. Le New Light of Myanmar titre qu' « approuver la Constitution étatique est un devoir national ». Le processus importe peu, c'est la fin qui compte: une confortation du pouvoir national aux yeux de la scène internationale. Le peuple ne connaît pas le texte constitutionnel et n'y a pas accès. Quant à l'opposition, il faut considérer d’une part, la traditionnelle opposition de la NLD, la Ligue Nationale pour la Démocratie, et de l’autre, les nouveaux activistes. La seule information véhiculée est le probable renforcement du pouvoir des militaires au gouvernement. Du point de vue majoritaire de la population locale, tout semble comme si le référendum était un référendum pour ou contre la dictature.

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Malgré les efforts de l'opposition en Birmanie et sur la scène internationale en faveur du non, le oui l'a emporté. Bien que l'opposition meurtrie par la répression des manifestations de 1988 et celles de 2007 subsiste toujours, un mouvement massif de contestation politique, d'une ampleur similaire au mouvement mené par les bonzes en 2007,semble peu probable. Avant le cyclone Nargis, la population birmane semblait découragée et désemparée par les évènements de septembre et d'octobre 2007. Chaque famille birmane a un proche ou une connaissance ayant été victime de la répression: soit arrêté, torturé ou exécuté (voire les trois). Ces évènements ont montré que la junte militaire n'hésite pas à réprimer dans le sang tout mouvement contestataire même si elle doit user de sa force contre le « Sangha », la communauté des moines bouddhistes incontestablement respectée par la population birmane dont le Bouddhisme constitue une des caractéristiques majeures de l'identité.

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La junte militaire semble prête à tout mettre en œuvre pour consolider son pouvoir et la « voie vers la démocratisation » souhaitée par la NLD, le parti politique d'opposition, et par la scène internationale ne semble possible qu'en passant par un bain de sang. Les Birmans sont désormais convaincus que la voie pacifique est illusoire. Ils craignent une nouvelle répression car les mouvements contestataires désorganisés ne possèdent pas, à l'heure actuelle, assez d’armes en comparaison avec l'armée birmane, le « Tatmadaw », qui représente 40 % du budget de l'Etat birman. Un des problèmes majeurs d'un mouvement de contestation politique demeure la désunion des mouvements d'opposition et de rébellion, birmans ou des minorités ethniques. Ce problème subsiste depuis l’échec du fédéralisme dans les débuts de la Birmanie indépendante.

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Un des problèmes révélés au passage par le cyclone Nargis est celui d'un pays à deux vitesses: les régions touchées par le Cyclone, c’est-à-dire les divisions de l'Irrawaddy et de Rangoun, d'une part, et celles épargnées, d'autre part. Les zones sinistrées par ce que les Nations Unies ont qualifié de « désastre majeur » se soucient de leur reconstruction, du « retour à la normale » des facilités telles que l'eau et l'électricité. (Il faut cependant savoir qu'en temps normal aucun des quartiers de Rangoun, l'ancienne capitale et pôle économique majeur du pays, n'a d'électricité 24h/24. La majeure partie des citadins est habituée à 10/12 heures d'électricité par jour par tranche de 5/6 heures exceptées les familles les plus aisées et de nombreuses entreprises qui peuvent se permettre l'achat d'un générateur. Après le cyclone, face à la hausse exorbitante du prix du pétrole, le ravitaillement apparaît un luxe réservé à une minorité très privilégiée. Le ravitaillement en eau des habitations est entièrement dépendant de l'électricité. Les pompes à eau ne fonctionnent que durant les plages horaires où il y a de l'électricité. Ce système, déjà défaillant et insuffisant en temps normal, désormais anéanti par le passage du cyclone, devrait être rétabli dans les deux mois à venir au minimum.)

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Même si parmi les Birmans, une colère grandissante à l'égard du gouvernement se fait sentir, notamment depuis la répression des moines, figures hautement vénérées par la population civile, c'est une colère doublée d'une grande lassitude : les nouvelles générations n’ont vécu que sous un régime dictatorial instauré depuis 1962. Colère, mais pas encore révolte. En effet, une majeure partie des birmans pensent selon les préceptes bouddhiques que la destinée de la Birmanie, dictature militaire et cyclone, doit être ainsi et que leurs actions de lutte contre des phénomènes « divins » sont vaines. « Sur le chemin de la démocratisation, la voie semble encore bien longue pour une société aussi militarisée que la Birmanie » (voir l'article de l’auteur, « Birmanie : vers une démocratisation ou un renforcement de l'appareil dictatorial ? », EchoGéo, Sur le vif, décembre 2007.) Le référendum et la possibilité de la tenue d’élections en 2010 apparaissent comme une « Opération Séduction » de la junte vis-à-vis de la communauté internationale qui n’est pas dupe. Concrètement, le résultat a été « truqué » à l'avance.

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Sur la scène internationale, la Birmanie semble encore plus isolée qu’auparavant, bien que la Chine ait réitéré son soutien en octroyant une aide financière de 250 000 dollars et surtout en s’opposant au vote de la résolution proposée par la France aux Nations-Unies pour imposer une aide humanitaire au gouvernement birman. La Chine a argué que les questions humanitaires n’étaient pas du ressort du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Les intérêts de la Chine sont avant tout politiques et économiques. Néanmoins, le 24 mai, Yang Jiechi, le chef de la diplomatie chinoise, conscient de l’ampleur de la catastrophe, a déclaré que la communauté internationale devait continuer à aider la Birmanie après le cyclone. Dix jours après le passage de Nargis en Birmanie, la région du Sichuan, sud-ouest de la Chine, a été touchée par un tremblement de terre. Pékin a eu une première réaction similaire à celle de la junte : accepter l’aide internationale mais pas les équipes. Les médias semblaient moins troublés. La Chine est finalement revenue sur sa décision et a opté pour la transparence : la communauté internationale a pu conjointement avec les troupes participer à l’aide d’urgence, les soins médicaux et à la mise en place de la reconstruction. Cependant toute aide et le moyen de la mettre en oeuvre a exigé et exige encore des consultations bilatérales. C’est une accessibilité et une ouverture similaires qu’espère encore la communauté internationale à l’égard de la catastrophe en Birmanie.

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La situation politique birmane sur le plan national et international apparaît dans la même impasse qu’avant la catastrophe naturelle. La junte n’a fait que se discréditer davantage aux yeux de son peuple et du monde. Il y a eu certains cas de désertion de soldats pour rejoindre leurs familles en péril, mais ni les évènements de 2007 ni les problèmes dans la gestion de la situation actuelle birmane n’ont entraîné de tension majeure au sein du régime. Malgré de nouvelles sanctions par la communauté internationale et la catastrophe humaine, la junte militaire ne paraît pas ébranlée et continue à accepter l’aide matérielle. Le 23 mai, Senior Général Than Shwe promettait à Ban Ki-moon, le Secrétaire Général des Nations Unies, lors de sa visite à Rangoun, une ouverture du pays aux travailleurs internationaux sans considération de leur nationalité. Bien qu’elle ait donc tenu le discours opposé, la junte minimise encore l’entrée de travailleurs humanitaires étrangers sur son territoire. Le 24 mai, 52 pays et 24 organisations ont participé à la Conférence des donateurs qui s’est tenue à Rangoun et où la junte a demandé 7 milliards d’euros pour la reconstruction de la zone.

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Pour les organisations internationales, il s’agissait davantage d'éliminer les différents obstacles à l'acheminement de l'aide aux populations. Au 30 mai, seul un nombre restreint de travailleurs médicaux de pays de l’ASEAN, à laquelle la Birmanie appartient depuis 1997, ont facilement obtenu leurs visas. Le problème reste donc l’obtention des visas mais surtout les autorisations pour accéder à la zone de distribution de l’aide. Le 28 mai, toute la zone du Delta de l’Irrawaddy n’est toujours pas accessible et les initiatives birmanes privées sont majoritairement contrôlées et/ou bloquées par les militaires sur place. A la périphérie de Rangoun, depuis le 24 mai, des barrages militaires ont cependant disparu. La majeure partie des ONG sur place s’accorde pour affirmer que seulement 10 % à 20 % de l’aide arrive à destination des sinistrés dans le besoin. Ce sont la plupart du temps les mêmes villages où l’aide peut se rendre. Les mois à venir dévoileront davantage l’ampleur de la catastrophe humaine.

http://echogeo.revues.org/4572

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2ème partie : LE TEMPS DU CHANGEMENT (2011/2013).

1) En Birmanie, une ouverture en demi-teinte – Le Monde, avril 2012.

Les élections partielles du 1er avril 2012 en Birmanie ne remettent pas en cause la suprématie du parti au pouvoir au Parlement, mais elles étaient considérées comme un test majeur dans l'actuel contexte d'ouverture politique.

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Où en est le pays politiquement ? 

Le scrutin avait pour objet de renouveler seulement 48 sièges sur 664, dont 40 dans la Chambre basse, 6 dans la Chambre haute et 2 dans les Assemblées régionales. Il s'agissaitt de remplacer des députés qui ont récemment été appelés à des fonctions ministérielles, non cumulables avec des mandats de législateurs.

L'enjeu de ces élections était d'importance pour un ensemble de raisons. Cette fois-ci, la chef de l'opposition et Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi se présentait au scrutin. Lors des élections générales de novembre 2010 - qui avaient marqué le début d'une évolution "démocratique", après quarante-huit ans de dictature militaire -, le parti de la "dame de Rangoun", la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), avait appelé au boycott. Le processus électoral avait été entaché de multiples fraudes, décrédibilisant les promesses de la junte d'alors de mener l'Union de Myanmar sur la voie d'une "démocratie disciplinée", pour reprendre la phraséologie officielle. La formation des militaires, le Parti pour la solidarité et le développement de l'Union (USDP), avait raflé 76 % des sièges des deux Chambres.

L'année 2011 fut marquée par une ouverture politique sans précédent depuis le coup d'Etat de 1962. Le président Thein Sein a surpris les observateurs et les chancelleries occidentales en multipliant les signes d'une volonté de réformes. Aung San Suu Kyi a accepté de jouer le jeu de cette ouverture en dépit des quinze années qu'elle a passées, de 1989 à 2010, en résidence surveillée à Rangoun, ex-capitale et plus grande ville du pays.

A l'été 2011, elle a rencontré le chef de l'Etat et d'autres caciques d'un régime dont elle fut, durant des lustres, la bête noire. La chef de la NLD se dit confiante, quoique avec des réserves, dans les promesses du gouvernement. Mais ce dernier, issu des élections truquées de 2010, est encore composé en majorité d'anciens généraux, tandis qu'un quota de 25 % reste attribué aux militaires dans chacune des deux Chambres du Parlement.

L'ouverture politique est-elle réelle ?

Ce scrutin était ainsi un test crucial aux yeux des Occidentaux et de tous les pays qui ont accueilli favorablement le processus de réforme. Son déroulement a été observé avec une grande attention alors que des signes inquiétants se sont fait jour : Aung San Suu Kyi s'est plainte de plusieurs irrégularités au cours de la campagne électorale. Elle a accusé l'USDP de forcer des villageois à se rendre aux meetings de ses candidats, tandis que certaines autorités locales ont été soupçonnées de s'apprêter à faire voter les morts...

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La réalité de l'ouverture politique est malgré tout indéniable, surtout venant d'un régime aussi violent et prédateur, fût-il devenu "civil". Après l'"autodissolution" de la junte, le 30 mars 2011, et l'annonce simultanée du retrait de son vieux tyran, le généralissime Than Shwe, le nouveau chef de l'Etat, Thein Sein, a multiplié les annonces de réformes. Création de syndicats libres, loi sur l'autorisation de manifester, assouplissement de la censure, libération de centaines de prisonniers politiques, suspension des travaux d'un barrage très controversé construit par les Chinois dans le nord du pays : le rythme des annonces a été si soutenu qu'il a laissé pantois nombre d'observateurs. Même si la plupart de ces intentions doivent encore être confrontées à l'épreuve des faits.

Dernière promesse en date : le gouvernement a signé le 17 mars avec l'Organisation internationale du travail (OIT) un accord visant à en finir avec le travail forcé en... 2015. Ce qui est mieux que rien, au vu du nombre de Birmans réduits à la condition d'esclaves au cours des dernières décennies.

Le contrôle des militaires sur le pays reste disproportionné : une clause de la Constitution de 2008 permet au chef d'état-major des armées de s'emparer dupouvoir en cas de crise.

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/03/24/birmanie-une-ouverture-en-demi-teinte_1674877_3216.html

 

2) Accélération de l'histoire en Birmanie - Par E.Rush, Le Monde Diplomatique, janvier 2012.

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Depuis que le pouvoir birman se donne des allures de gouvernement civil, tout se précipite : légalisation du parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, libération de prisonniers politiques, visite d’un dirigeant américain pour la première fois depuis un demi-siècle…

Le long du fleuve Yangon, là où jadis allaient et venaient tigres et éléphants, deux garçons âgés de 12 ans s’agitent au milieu d’amas de briques et de débris, à la recherche de métaux à revendre. « Argent », se réjouit l’un deux en brandissant un tube en fer rouillé. Son camarade se baisse et, à l’aide d’un petit marteau, entreprend de débarrasser le bout de ferraille de son enveloppe de rouille. En quelques heures, la veille, le mur dressé à l’époque coloniale entre la ville et le fleuve a été démoli. A l’aube, les plus démunis ont alors accouru pour passer les gravats au crible.

Voici quelques mois, l’Autorité portuaire birmane de Rangoun a annoncé une vaste opération de dragage du fleuve, la première du genre, ainsi qu’un programme d’élargissement du Strand (la route du littoral). Un chantier d’une importance stratégique, puisque celui-ci relie les forêts du Nord au fleuve et constitue de ce fait la principale voie de transport pour le bois, l’une des ressources d’exportation les plus précieuses du pays.

Construit par les Britanniques il y a presque un siècle et demi, le Strand offre sa base au plan orthogonal de la ville — comme un symbole d’ordre tracé le long d’un fleuve lointain. C’était la dernière étape terrestre dans le périple des bois exotiques pillés par la puissance coloniale. Mais désormais, la route s’avère trop étroite et trop fatiguée pour résister au boom commercial qui s’annonce. D’où les travaux, d’un coût total de plusieurs millions de dollars, impliquant la percée d’artères comportant jusqu’à dix voies dans les zones les plus denses de Rangoun.

Destinée à permettre le passage de cargos de trente-cinq mille tonnes, contre quinze mille aujourd’hui, l’opération de dragage devrait, selon ses promoteurs, provoquer un triplement du trafic fluvial. Le port de Rangoun, qui marque la limite entre la Birmanie du Nord et la région de l’Ayeyarwady, pourrait donc renouer avec sa prospérité d’autrefois.

Dans les années 1920 et 1930, Rangoun est en effet le deuxième port d’immigration du monde après New York, une promesse d’eldorado pour les milliers de travailleurs et de marchands venus d’Inde, du Bangladesh, d’Arménie et d’Europe. En peu de temps, la ville se couvre d’écoles, de grands magasins et de bâtiments luxueux, équipés de vitraux et de céramiques d’importation, d’ascenseurs aux portes en fer forgé. Mais cet âge d’or sera de courte durée. Contrairement à New York, Rangoun sombre. Les périodes de prospérité passagère alternent avec les effondrements, un phénomène commun à de nombreuses métropoles au cours du XXe siècle.

Les Britanniques partis, l’économie agonise. Une dictature militaire s’installe, qui maintient d’une main de fer l’unité du territoire, récemment rebaptisé République de l’Union du Myanmar. L’histoire paraît s’être figée. Seuls quelque trois cent mille touristes ont débarqué à l’aéroport international de Rangoun en 2010, et les mouvements migratoires en direction du pays sont devenus quasi inexistants. La Birmanie est aujourd’hui le pays le plus pauvre de l’Asie du Sud-Est. Mais, s’il est un enseignement à tirer des travaux du Strand, c’est que l’Etat birman a décidé de faire son grand retour sur la scène mondiale.

Publicités à foison
pour des marques étrangères.

Il y a six ans, le Comité pour le développement de la ville de Rangoun (Yangon City Development Committee, YCDC) considérait encore cette route comme un patrimoine à protéger. Le projet du comité suggérait de transférer la majorité des activités portuaires dans la ville de Thilawa, située à vingt-cinq kilomètres, afin de transformer le front de mer en zone piétonne et de rendre leur splendeur aux bâtisses coloniales qui bordent le côté nord de la route. 

Comment concilier la valorisation de ce site historique avec sa transformation en autoroute à marchandises ? A cette question, le directeur des constructions du YCDC donne une réponse évasive : « Désormais, le Strand aura pour seule utilité de permettre, comment dire, le transport. Nous espérons qu’il facilitera la croissance des entreprises de taille moyenne et de l’industrie lourde. »

Déjà se dresse sur les bords de la route une imposante rangée de panneaux publicitaires pour Max Cola, Samsung, le café Gold Roast, du shampoing aux herbes ou du lait en poudre de Nouvelle-Zélande, à destination de la classe moyenne. En ville, le nombre de ménages suffisamment fortunés pour habiller leurs enfants de tee-shirts à la gloire de groupes de rock américains est de toute évidence à la hausse. Mais les jouets en plastique et les programmes de télévision d’importation qui envahissent les boutiques donnent un aperçu incomplet de l’avenir auquel la Birmanie se prépare.

Les travaux d’extension du Strand sont financés par Asia World, un conglomérat dirigé par M. Stephen Law, probablement la deuxième fortune du pays. C’est par lui que transitent la plupart des capitaux chinois injectés dans l’économie locale. Asia World contrôle non seulement les plus gros projets de construction — un oléoduc et un gazoduc sino-birmans, le barrage de Myitsone, le port en eau profonde de Kyaukpyu… —, mais aussi 40 % du trafic de conteneurs passant par Rangoun. L’extension du Strand va stimuler le commerce maritime, et donc permettre à la société d’accroître considérablement ses profits, déjà faramineux. Certains prédisent une hausse de 500 % de ses activités de fret.

En dépit des efforts de l’Etat birman pour nier ses liens avec Asia World, les habitants de Rangoun savent à quoi s’en tenir. La modernisation de la route les laisse d’autant plus indifférents qu’ils doivent composer avec des infrastructures invariablement vétustes. « Les gens s’en moquent, car les projets de ce genre ne servent qu’à attirer des capitaux étrangers dont nous ne verrons jamais la couleur », lâche M. U Zaw Win, un libraire, comme pour résumer l’opinion générale.

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Alors que les autorités focalisent toute leur attention sur le Strand, les pannes d’électricité et les défaillances d’un système d’égout vieux d’un siècle continuent de rendre la vie impossible à la population. Chaque jour, on peut voir de jeunes garçons vêtus de simples shorts déboucher, à mains nues, les fossés qui bordent les ruelles. Les piétons slaloment entre les tas de boue noirâtre jusqu’à ce que les collègues de ces jeunes éboueurs, travailleurs municipaux eux aussi, emportent les immondices dans des brouettes. Un peu plus loin au sud, une arroseuse asperge l’asphalte rutilant de la nouvelle route pour en optimiser la qualité.

Que les ressources naturelles du pays n’existent que pour la vente en gros, cela n’a rien de vraiment neuf. Les richesses minières et agricoles — rubis, or, cuivre, teck, opium... — excitent depuis longtemps la convoitise des marchés étrangers, mais la cadence de leur exportation s’accélère. Au cours de ces vingt dernières années, la junte militaire a peu à peu mis en œuvre une politique d’ouverture au libre-échange qui a eu pour effet de multiplier le commerce par dix. Les capitaux issus de Chine, de Corée du Sud, d’Inde et de nombreux pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase, en anglais Asean) ont afflué, cependant que les ressources naturelles s’évaporaient.

Mais si « investissement » est aujourd’hui le maître mot, la subordination à ses exigences a produit toute une série de changements sociaux pas toujours négatifs.

La Birmanie a ainsi connu en novembre 2010 ses premières élections législatives depuis près de vingt ans. Même si le scrutin ne fut que très modérément démocratique — l’opposante historique et Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi n’était pas autorisée à se présenter — et fut marqué par de nombreuses irrégularités, le nouveau Parlement s’est réuni. A la surprise générale, ses membres ont paru prendre au sérieux leur mandat. Non contents de débattre comme de vrais députés, ils ont de surcroît autorisé les journalistes à assister à leur session d’août 2011.

En septembre, le gouvernement a lancé un programme baptisé « Du cash pour les épaves ». Ce dispositif permet à tout propriétaire d’un véhicule vieux de quarante ans d’échanger son bien contre une ristourne de 50 % sur les lourdes taxes d’importation qui rendent impossible l’achat d’une voiture neuve. Un coup de pouce apparemment anodin, mais qui a son importance dans un pays où le parc automobile ressemble encore à un magasin d’antiquités. L’acquisition d’un véhicule construit après 1971 n’est donc plus un privilège réservé à une poignée de protégés du régime.

Plus de six mille prisonniers ont récemment été libérés, dont plusieurs dissidents politiques. Le président Thein Sein a même accepté fin septembre de suspendre le projet de barrage de Myitsone qui faisait l’objet d’une vive contestation de la part des riverains du fleuve Irrawaddy. Le barrage « est contraire à la volonté du peuple », a admis le chef de l’Etat.

Pour certains, ce changement de ton s’explique par le désir du nouveau président de faire étalage de ses pouvoirs. Pour d’autres, il illustre le double jeu des anciens généraux devenus bons gestionnaires, soucieux avant tout de récolter les faveurs — et les dollars — de l’Occident. Les intellectuels ne cachent pas leur soulagement de voir la chape de plomb qui pesait sur eux se soulever un peu, même s’ils restent prudents quant à la suite.

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A qui profiteront
 la rénovation du Strand
et la libéralisation économique ?

Après plusieurs décennies de dictature militaire, il faudra plus que quelques gestes isolés pour convaincre. L’espoir, pour l’avenir, pour ses proches, pour soi-même, a été si longtemps et si fortement rationné que peu de Birmans sont prêts à s’y abandonner sans l’assurance d’un changement profond et durable.

D’où la question qui se pose aujourd’hui : une fois les sanctions économiques d’hier métamorphosées en investissements juteux, qui en récoltera les bénéfices ? Les amis du régime qui se sont approprié 80 % des entreprises publiques lors d’une vente aux enchères éclair organisée à la veille des élections de 2010, depuis les usines à glace jusqu’aux stations-service ? Le milliardaire Law et son groupe Asia World ? Le milliardaire Tay Za et son groupe Htoo (mine, transport maritime, immobilier, hôtellerie) ? Chevron (une des rares compagnies pétrolière américaines opérant en Birmanie, malgré les sanctions) ? Les promoteurs sud-coréens et chinois qui transforment Rangoun en construisant des appartements de luxe érigés en un temps record ? Et, au-delà de ces candidats évidents, les Européens parviendront-ils à nouveau à glaner quelques dollars dans ce coin éloigné du globe ?

Selon le New York Times, des discussions ont eu lieu l’été dernier entre le ministère du commerce birman et le groupe américain Caterpillar, réputé pour son flair et qui fait souvent la pluie et le beau temps auprès des autres investisseurs internationaux. Quelques mois plus tard, au cours de l’automne, le Fonds monétaire international (FMI) a effectué une visite de deux semaines dans le pays, afin de clarifier la question du taux de change (officiellement fixé à 6,5 kyats pour 1 dollar, alors que le billet vert s’échange à 800 kyats dans la rue) et les procédures de transfert de fonds.

Le retour de la Birmanie sur la scène commerciale mondiale finira certainement par effacer son image actuelle. Bientôt, le pays ne paraîtra plus du tout aussi distant ni aussi brutal. On pourrait même penser que la corne d’abondance des investisseurs fournira à la population birmane non seulement un salaire correct et du soda d’importation, mais également les moyens de vivre une fois les réserves de teck épuisées et les derniers rubis transformés en dollars ...

A Rangoun, les travaux de réfection du Strand se sont ralentis avec l’irruption de la saison des pluies. Le soir venu, la route à moitié refaite se peuple d’amateurs de football et de couples venus flâner dans l’air moite. L’électricité, capricieuse, ne cesse de sauter et de repartir. A la belle étoile, devant des téléviseurs alimentés par des groupes électrogènes, des groupes d’amis prennent le thé sur de petites tables en plastique, dégustent des frites de courge et commentent le feuilleton coréen du soir. Toute une ville perchée sur un bout de route, à la lisière d’on ne sait quoi. Une fois le chantier terminé, c’en sera fini de cette promenade publique improvisée. Le cliquetis des claquettes sur l’asphalte cédera la place au vrombissement des semi-remorques.

« Les fortunes gagnées grâce au pillage du teck ont été la force motrice de la colonisation, explique Moe War Than, un intellectuel birman. Aujourd’hui, c’est la même chose, mais avec d’autres bénéficiaires. A ceci près que le réchauffement de la planète rend ce trafic encore plus crucial qu’avant. »

Le cuivre, le bois et l’étain vont désormais descendre par le Strand en direction de pays lointains. Qu’est-ce qui aura vraiment changé, en dehors de la destination finale des exportations et du rythme auquel elles poursuivent la dévastation du paysage ?

http://www.monde-diplomatique.fr/2012/01/RUSH/47172

 

3) En Birmanie, l'information devient quotidienne – AFP, avril 2013.

Pour la première fois depuis un demi-siècle, les Birmans ont découvert ce lundi quatre quotidiens privés.

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Ils sont seize à avoir la licence mais seuls quatre ont pour l’instant réussi à se lancer : les Birmans ont découvert ce lundi leurs premiers quotidiens privés, dans un pays où les réformes politiques redessinent chaque jour un peu plus le secteur de l’information.

The Voice, version quotidienne d’un des plus grands magazines du pays, The Union, proche du parti majoritaire, The Golden Fresh Land et The Standard Timesont arrivés dans les kiosques lundi matin, au grand bonheur d’une population de 60 millions d’habitants avide d’une information libérée du joug de la censure.

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«Les gens sont contents de lire des quotidiens pour la première fois», a ainsi estimé Phyu Phyu, marchande de journaux à Rangoun. «The Voice Daily a été épuisé très vite», a-t-elle ajouté, décrivant des stands pris d’assaut dès le petit matin.

Certains titres voulaient absolument être présents pour ce premier jour. «Nous voulions faire partie de cette étape historique», a relevé Aung Soe, un responsable de The Voice. Mais entre faiblesse logistique, inexpérience des rédactions et imprimeries sous-équipées, le défi à relever est immense. «Nous nous sommes préparés pendant six mois pour le quotidien», a-t-il ajouté. Notre plus grand défi, ce sont les ressources humaines. Nous devrons le surmonter.»

Les douze autres élus n’ont de leur côté pas réussi à tenir les délais, comme D-Wave, le journal du parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, qui espère publier en juillet.

Et beaucoup s’interrogent sur l’espérance de vie de si nombreux quotidiens concurrents, qui coûtent 200 kyats (moins de 20 centimes d’euro), dans un des pays les plus pauvres de la planète. «C’est bien d’avoir beaucoup de journaux, mais nous craignons qu’ils ne soient pas capables de continuer à long terme», a indiqué à l’AFP le vendeur Kalar Lay. Les gens n’ont pas les moyens de les acheter tous

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«Nous devons attendre de voir comment la population va les accepter», a indiqué de son côté Thiha Saw, de l’hebdomadaire Open News. «Le gouvernement ne peut pas aider le secteur privé parce qu’il est occupé à transformer les médias d’Etat en service public.» Le gouvernement a en effet annoncé il y a quelques mois une réforme des quotidiens d’Etat, considérés comme de simples porte-parole du régime et qui sont vendus deux fois moins chers que les privés.

Le quotidien anglophone New Light of Myanmar, modèle d’un journalisme d’un autre âge qui s’est légèrement dépoussiéré ces deux dernières années, a ainsi lancé un appel d’offre pour trouver un partenaire privé, local ou étranger, et devenir un «journal normal».

Le régime militaire avait nationalisé les quotidiens il y a un demi-siècle. Jusqu’à ce lundi, toutes les publications privées étaient hebdomadaires, n’utilisant que leurs sites internet pour satisfaire la soif d’information. Mais depuis l’auto-dissolution de la junte en mars 2011, les réformes du nouveau gouvernement se sont étendues au secteur des médias. La censure a été abolie en août dernier, des journalistes emprisonnés ont été libérés. Et des sujets tabous, comme les activités de l’opposante Aung San Suu Kyi, font désormais la une. Le Golden Fresh Land a d’ailleurs choisi une photo de l’ancienne prisonnière politique, désormais députée, pour son premier numéro.

Mais malgré ces progrès décrits par Reporters sans frontières comme une «révolution de papier», le pays figure encore, après une remontée de 18 places, au 151e rang sur 179 au classement 2013 de la liberté de la presse de l’organisation. Et les textes destinés à remplacer les lois liberticides d’hier sont toujours en discussion. Dont un, rédigé par le pouvoir sans concertation, qui a soulevé de vives protestations de la part des professionnels.

http://www.liberation.fr/monde/2013/04/01/en-birmanie-l-information-devient-quotidienne_892817

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