2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 10:23

 

I- 2007 : LA "REVOLUTION SAFRAN" 

 

- La révolution safran vire au rouge sang – Amnesty international, nov.2007. 

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C’était un espoir couleur safran (…) Il n’aura duré que deux semaines. Les chaudes couleurs des robes des moines sous la pluie de la mousson – des images qui ont fait le tour du monde des écrans de télévision. Isolé depuis des années, le Myanmar s’est soudainement retrouvé sur le devant de la scène.

Les jeunes religieux marchaient à travers Rangoon, à travers Mandalay, à travers Sittwe. Priant d’abord doucement, timidement, puis plus fort, et le poing levé. Pendant deux petites semaines. Leur protestation ne portait en apparence que sur l’augmentation du prix de l’essence et du diesel, arbitrairement décidée par un régime militaire sans scrupules. Mais au fond, il en allait du respect de la dignité humaine, des droits humains, et de tout le reste. Peu à peu, les spectateurs et spectatrices ont osé se mêler au cortège. On a alors pensé que le régime vacillait, que les généraux au pouvoir allaient fléchir pour la première fois depuis vingt ans, depuis la dernière grande révolte, en 1988. Il semblait que les autorités ne savaient plus comment répondre à ce défi moral relayé par les blogs, démultipliés par tant d’images.

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Des ressources convoitées

On ne connaît pas les chiffres exacts de la révolution safran, qui a viré au rouge sang. Après deux semaines, le silence s’est abattu sur le pays. Les deux serveurs internet qui avaient brièvement ouvert le Myanmar sur le monde ont rapidement été mis hors service par le régime. Les blogs et les services de messagerie ont été fermés. Le Myanmar était redevenu ce qu’il avait toujours été, impénétrable, isolé. Un enjeu géopolitique pour ses puissants voisins et un conglomérat d’intérêts économiques inextricablement mêlés.

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Un coup d’oeil rapide sur la carte suffit à expliquer les choses. Le Myanmar s’enfonce comme un coin entre l’Inde et la Chine. Il partage plusieurs milliers de kilomètres de frontières avec les deux pays, qui ne se touchent que tout au nord. Le Myanmar joue donc le rôle d’une zone tampon entre les deux rivaux asiatiques, ces deux grandes puissances en devenir. Il se trouvejuste au milieu d’un champ de forces géostratégiques qui sera peut-être le plus important de la prochaine décennie. Et il possède des ressources que beaucoup convoitent: le pétrole et le gaz.

On comprend pourquoi tous les acteurs de la région, les voisins proches ou éloignés, les grands comme les petits, se donnent si peu de peine pour ramener le régime birman à la raison. Personne ne veut devoir semoncer les généraux. Personne ne veut devoir le faire tout seul. En tout cas pas tant que la junte militaire semble aussi solidement établie. Tous se réfugient derrière un appel à la mesure et à la clémence envers le mouvement de protestation. Appel sans conséquences.

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Le silence des puissants

Les plus grands – la Chine et l’Inde – sont aussi les plus retenus. La région a longtemps été une zone d’influence indienne, ce que la Chine conteste aujourd’hui. Toutes deux ont des vues sur le golfe de Bengale, et, plus loin, sur l’océan Indien. On voit sur la carte à quel point cet accès est important pour le commerce avec l’Occident – pour l’importation d’énergies fossiles en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient aussi bien que pour l’exportation des marchandises fabriquées en Asie.

En passant par le Myanmar, la Chine peut s’épargner un long détour en mer de Chine ainsi que le passage du détroit de Malacca, qui peut être dangereux. C’est un rêve auquel elle tient beaucoup. Depuis de nombreuses années, les Chinois investissent dans les infrastructures birmanes. Ils ont aidé à construire les routes, les ports, les barrages, les aéroports. Sur l’île de Ramree, au large de l’Etat d’Arakan, situé à l’ouest du pays, il est prévu d’établir une plateforme pétrolière reliée par un pipeline à la ville de Kunming et à d’autres encore, plus à l’est. Les contrats sont signés, les travaux devraient commencer avant la fin de l’année. Un grand port est projeté sur cette même île, ainsi qu’un gazoduc qui traversera le Myanmar.

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Mais ç’en est trop pour l’Inde. Delhi craint que la Chine ne prenne le contrôle du golfe du Bengale. Non seulement économiquement, mais aussi militairement. On spécule sur des bases militaires et des postes d’observation que la Chine aurait déjà installés sur la côte ouest du Myanmar. Personne ne peut démêler ce qui est vrai de ce qui relève d’une théorie du complot.

De nombreux intérêts entrent en conflit dans la région. Quels qu’ils soient, ils passent par le Myanmar. Il y en a probablement trop pour que les appels et les déclarations tonitruantes aient un réel effet. Les militaires birmans s’en réjouissent. Ils exercent le pouvoir depuis 1962 sans être dérangés, et ils sont toujours aussi impitoyables. Aucun crime ne leur fait peur. Ainsi la population a été soumise, à coups de déportation, de viols, d’incendies de village, de torture. Les étudiant·e·s qui osent s’exprimer sont persécuté·e·s. Parmi les dictatures asiatiques à la triste réputation, seule la Corée du Nord fait mieux.

Le pillage des généraux

Au cours des décennies, le régime a coupé du monde ce beau pays fertile. L’économie n’a pas cessé de décliner. Au vu des fabuleuses richesses de son sol et de son sous-sol – plantations de thé, pétrole, gaz, pierres précieuses –, le Myanmar devrait être l’un des plus riches pays d’Asie. Il est parmi les plus pauvres, pillé et vampirisé par une nomenklatura kleptomane qui ne recule devant aucun moyen pour asseoir son pouvoir. A Rangoon, elle écrase les démocrates, les fait espionner par des hordes de dénonciateurs grassement payés, qui épient à chaque coin de rue et s’infiltrent partout. Aung San Suu Kyi, icône de l’opposition et prix Nobel de la paix, est en résidence surveillée depuis plus de douze ans.

Au service de la répression, les généraux ont entraîné une des plus grandes armées du monde: ses effectifs se montent à près de 400’000 hommes. Elle engloutit plus de quarante pour cent du budget national; pour l’éducation, il reste tout juste 0,3 pour cent. Logique, lorsque l’objectif est de maintenir la population dans l’ignorance de ses droits.

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La paranoïa des généraux est si grande qu’ils ont déplacé la capitale loin de Yangon (ex-Rangoon) vers l’intérieur du pays. Grâce au travail forcé de milliers de personnes, le général Than Shwe, la plus haute personnalité du gouvernement, a fait surgir une ville de nulle part. Presque un million de fonctionnaires ont été forcés de déménager à Naypyidaw, à 460 kilomètres de l’ancienne capitale. On a dit que Than Shwe, 74 ans, s’est fait conseiller par des astrologues pour déterminer le site de la nouvelle ville. Les familles au pouvoir vivent dans le luxe et leurs enfants étudient à l’étranger.

Tout cela devrait suffire pour une condamnation massive et sans équivoque de ce sombre régime. Pourtant, le Conseil de sécurité de l’ONU se déchire à propos des intérêts économiques et des intérêts stratégiques de deux de ses membres permanents (Chine et Russie). La communauté internationale est seulement parvenue, en fin de compte, à exprimer ses «regrets» à propos de la sanglante répression birmane – et l’asphyxie d’un fragile espoir, couleur safran, qui n’aura duré que deux semaines à l’automne 2007.

http://www.amnesty.ch/fr/actuel/magazine/2007-4/birmanie-myanmar

 

II- EST-ON EN TRAIN D’ASSISTER A UN PRINTEMPS BIRMAN ?

 

- Accélération de l'histoire en Birmanie - Par E.Rush, Le Monde Diplomatique, janvier 2012.

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Depuis que le pouvoir birman se donne des allures de gouvernement civil, tout se précipite : légalisation du parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, libération de prisonniers politiques, visite d’un dirigeant américain pour la première fois depuis un demi-siècle…

Le long du fleuve Yangon, là où jadis allaient et venaient tigres et éléphants, deux garçons âgés de 12 ans s’agitent au milieu d’amas de briques et de débris, à la recherche de métaux à revendre. « Argent », se réjouit l’un deux en brandissant un tube en fer rouillé. Son camarade se baisse et, à l’aide d’un petit marteau, entreprend de débarrasser le bout de ferraille de son enveloppe de rouille. En quelques heures, la veille, le mur dressé à l’époque coloniale entre la ville et le fleuve a été démoli. A l’aube, les plus démunis ont alors accouru pour passer les gravats au crible.

Voici quelques mois, l’Autorité portuaire birmane de Rangoun a annoncé une vaste opération de dragage du fleuve, la première du genre, ainsi qu’un programme d’élargissement du Strand (la route du littoral). Un chantier d’une importance stratégique, puisque celui-ci relie les forêts du Nord au fleuve et constitue de ce fait la principale voie de transport pour le bois, l’une des ressources d’exportation les plus précieuses du pays.

Construit par les Britanniques il y a presque un siècle et demi, le Strand offre sa base au plan orthogonal de la ville — comme un symbole d’ordre tracé le long d’un fleuve lointain. C’était la dernière étape terrestre dans le périple des bois exotiques pillés par la puissance coloniale. Mais désormais, la route s’avère trop étroite et trop fatiguée pour résister au boom commercial qui s’annonce. D’où les travaux, d’un coût total de plusieurs millions de dollars, impliquant la percée d’artères comportant jusqu’à dix voies dans les zones les plus denses de Rangoun.

Destinée à permettre le passage de cargos de trente-cinq mille tonnes, contre quinze mille aujourd’hui, l’opération de dragage devrait, selon ses promoteurs, provoquer un triplement du trafic fluvial. Le port de Rangoun, qui marque la limite entre la Birmanie du Nord et la région de l’Ayeyarwady, pourrait donc renouer avec sa prospérité d’autrefois.

Dans les années 1920 et 1930, Rangoun est en effet le deuxième port d’immigration du monde après New York, une promesse d’eldorado pour les milliers de travailleurs et de marchands venus d’Inde, du Bangladesh, d’Arménie et d’Europe. En peu de temps, la ville se couvre d’écoles, de grands magasins et de bâtiments luxueux, équipés de vitraux et de céramiques d’importation, d’ascenseurs aux portes en fer forgé. Mais cet âge d’or sera de courte durée. Contrairement à New York, Rangoun sombre. Les périodes de prospérité passagère alternent avec les effondrements, un phénomène commun à de nombreuses métropoles au cours du XXe siècle.

Les Britanniques partis, l’économie agonise. Une dictature militaire s’installe, qui maintient d’une main de fer l’unité du territoire, récemment rebaptisé République de l’Union du Myanmar. L’histoire paraît s’être figée. Seuls quelque trois cent mille touristes ont débarqué à l’aéroport international de Rangoun en 2010, et les mouvements migratoires en direction du pays sont devenus quasi inexistants. La Birmanie est aujourd’hui le pays le plus pauvre de l’Asie du Sud-Est. Mais, s’il est un enseignement à tirer des travaux du Strand, c’est que l’Etat birman a décidé de faire son grand retour sur la scène mondiale.

 Publicités à foison
pour des marques étrangères.

Il y a six ans, le Comité pour le développement de la ville de Rangoun (Yangon City Development Committee, YCDC) considérait encore cette route comme un patrimoine à protéger. Le projet du comité suggérait de transférer la majorité des activités portuaires dans la ville de Thilawa, située à vingt-cinq kilomètres, afin de transformer le front de mer en zone piétonne et de rendre leur splendeur aux bâtisses coloniales qui bordent le côté nord de la route. 

Comment concilier la valorisation de ce site historique avec sa transformation en autoroute à marchandises ? A cette question, le directeur des constructions du YCDC donne une réponse évasive : « Désormais, le Strand aura pour seule utilité de permettre, comment dire, le transport. Nous espérons qu’il facilitera la croissance des entreprises de taille moyenne et de l’industrie lourde. »

Déjà se dresse sur les bords de la route une imposante rangée de panneaux publicitaires pour Max Cola, Samsung, le café Gold Roast, du shampoing aux herbes ou du lait en poudre de Nouvelle-Zélande, à destination de la classe moyenne. En ville, le nombre de ménages suffisamment fortunés pour habiller leurs enfants de tee-shirts à la gloire de groupes de rock américains est de toute évidence à la hausse. Mais les jouets en plastique et les programmes de télévision d’importation qui envahissent les boutiques donnent un aperçu incomplet de l’avenir auquel la Birmanie se prépare.

Les travaux d’extension du Strand sont financés par Asia World, un conglomérat dirigé par M. Stephen Law, probablement la deuxième fortune du pays. C’est par lui que transitent la plupart des capitaux chinois injectés dans l’économie locale. Asia World contrôle non seulement les plus gros projets de construction — un oléoduc et un gazoduc sino-birmans, le barrage de Myitsone, le port en eau profonde de Kyaukpyu… —, mais aussi 40 % du trafic de conteneurs passant par Rangoun. L’extension du Strand va stimuler le commerce maritime, et donc permettre à la société d’accroître considérablement ses profits, déjà faramineux. Certains prédisent une hausse de 500 % de ses activités de fret.

En dépit des efforts de l’Etat birman pour nier ses liens avec Asia World, les habitants de Rangoun savent à quoi s’en tenir. La modernisation de la route les laisse d’autant plus indifférents qu’ils doivent composer avec des infrastructures invariablement vétustes. « Les gens s’en moquent, car les projets de ce genre ne servent qu’à attirer des capitaux étrangers dont nous ne verrons jamais la couleur », lâche M. U Zaw Win, un libraire, comme pour résumer l’opinion générale.

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Alors que les autorités focalisent toute leur attention sur le Strand, les pannes d’électricité et les défaillances d’un système d’égout vieux d’un siècle continuent de rendre la vie impossible à la population. Chaque jour, on peut voir de jeunes garçons vêtus de simples shorts déboucher, à mains nues, les fossés qui bordent les ruelles. Les piétons slaloment entre les tas de boue noirâtre jusqu’à ce que les collègues de ces jeunes éboueurs, travailleurs municipaux eux aussi, emportent les immondices dans des brouettes. Un peu plus loin au sud, une arroseuse asperge l’asphalte rutilant de la nouvelle route pour en optimiser la qualité.

Que les ressources naturelles du pays n’existent que pour la vente en gros, cela n’a rien de vraiment neuf. Les richesses minières et agricoles — rubis, or, cuivre, teck, opium... — excitent depuis longtemps la convoitise des marchés étrangers, mais la cadence de leur exportation s’accélère. Au cours de ces vingt dernières années, la junte militaire a peu à peu mis en œuvre une politique d’ouverture au libre-échange qui a eu pour effet de multiplier le commerce par dix. Les capitaux issus de Chine, de Corée du Sud, d’Inde et de nombreux pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase, en anglais Asean) ont afflué, cependant que les ressources naturelles s’évaporaient.

Mais si « investissement » est aujourd’hui le maître mot, la subordination à ses exigences a produit toute une série de changements sociaux pas toujours négatifs.

La Birmanie a ainsi connu en novembre 2010 ses premières élections législatives depuis près de vingt ans. Même si le scrutin ne fut que très modérément démocratique — l’opposante historique et Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi n’était pas autorisée à se présenter — et fut marqué par de nombreuses irrégularités, le nouveau Parlement s’est réuni. A la surprise générale, ses membres ont paru prendre au sérieux leur mandat. Non contents de débattre comme de vrais députés, ils ont de surcroît autorisé les journalistes à assister à leur session d’août 2011.

En septembre, le gouvernement a lancé un programme baptisé « Du cash pour les épaves ». Ce dispositif permet à tout propriétaire d’un véhicule vieux de quarante ans d’échanger son bien contre une ristourne de 50 % sur les lourdes taxes d’importation qui rendent impossible l’achat d’une voiture neuve. Un coup de pouce apparemment anodin, mais qui a son importance dans un pays où le parc automobile ressemble encore à un magasin d’antiquités. L’acquisition d’un véhicule construit après 1971 n’est donc plus un privilège réservé à une poignée de protégés du régime.

Plus de six mille prisonniers ont récemment été libérés, dont plusieurs dissidents politiques. Le président Thein Sein a même accepté fin septembre de suspendre le projet de barrage de Myitsone qui faisait l’objet d’une vive contestation de la part des riverains du fleuve Irrawaddy. Le barrage « est contraire à la volonté du peuple », a admis le chef de l’Etat.

Pour certains, ce changement de ton s’explique par le désir du nouveau président de faire étalage de ses pouvoirs. Pour d’autres, il illustre le double jeu des anciens généraux devenus bons gestionnaires, soucieux avant tout de récolter les faveurs — et les dollars — de l’Occident. Les intellectuels ne cachent pas leur soulagement de voir la chape de plomb qui pesait sur eux se soulever un peu, même s’ils restent prudents quant à la suite.

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A qui profiteront
 la rénovation du Strand
et la libéralisation économique ?

Après plusieurs décennies de dictature militaire, il faudra plus que quelques gestes isolés pour convaincre. L’espoir, pour l’avenir, pour ses proches, pour soi-même, a été si longtemps et si fortement rationné que peu de Birmans sont prêts à s’y abandonner sans l’assurance d’un changement profond et durable.

D’où la question qui se pose aujourd’hui : une fois les sanctions économiques d’hier métamorphosées en investissements juteux, qui en récoltera les bénéfices ? Les amis du régime qui se sont approprié 80 % des entreprises publiques lors d’une vente aux enchères éclair organisée à la veille des élections de 2010, depuis les usines à glace jusqu’aux stations-service ? Le milliardaire Law et son groupe Asia World ? Le milliardaire Tay Za et son groupe Htoo (mine, transport maritime, immobilier, hôtellerie) ? Chevron (une des rares compagnies pétrolière américaines opérant en Birmanie, malgré les sanctions) ? Les promoteurs sud-coréens et chinois qui transforment Rangoun en construisant des appartements de luxe érigés en un temps record ? Et, au-delà de ces candidats évidents, les Européens parviendront-ils à nouveau à glaner quelques dollars dans ce coin éloigné du globe ?

Selon le New York Times, des discussions ont eu lieu l’été dernier entre le ministère du commerce birman et le groupe américain Caterpillar, réputé pour son flair et qui fait souvent la pluie et le beau temps auprès des autres investisseurs internationaux. Quelques mois plus tard, au cours de l’automne, le Fonds monétaire international (FMI) a effectué une visite de deux semaines dans le pays, afin de clarifier la question du taux de change (officiellement fixé à 6,5 kyats pour 1 dollar, alors que le billet vert s’échange à 800 kyats dans la rue) et les procédures de transfert de fonds.

Le retour de la Birmanie sur la scène commerciale mondiale finira certainement par effacer son image actuelle. Bientôt, le pays ne paraîtra plus du tout aussi distant ni aussi brutal. On pourrait même penser que la corne d’abondance des investisseurs fournira à la population birmane non seulement un salaire correct et du soda d’importation, mais également les moyens de vivre une fois les réserves de teck épuisées et les derniers rubis transformés en dollars ...

A Rangoun, les travaux de réfection du Strand se sont ralentis avec l’irruption de la saison des pluies. Le soir venu, la route à moitié refaite se peuple d’amateurs de football et de couples venus flâner dans l’air moite. L’électricité, capricieuse, ne cesse de sauter et de repartir. A la belle étoile, devant des téléviseurs alimentés par des groupes électrogènes, des groupes d’amis prennent le thé sur de petites tables en plastique, dégustent des frites de courge et commentent le feuilleton coréen du soir. Toute une ville perchée sur un bout de route, à la lisière d’on ne sait quoi. Une fois le chantier terminé, c’en sera fini de cette promenade publique improvisée. Le cliquetis des claquettes sur l’asphalte cédera la place au vrombissement des semi-remorques.

« Les fortunes gagnées grâce au pillage du teck ont été la force motrice de la colonisation, explique Moe War Than, un intellectuel birman. Aujourd’hui, c’est la même chose, mais avec d’autres bénéficiaires. A ceci près que le réchauffement de la planète rend ce trafic encore plus crucial qu’avant. »

Le cuivre, le bois et l’étain vont désormais descendre par le Strand en direction de pays lointains. Qu’est-ce qui aura vraiment changé, en dehors de la destination finale des exportations et du rythme auquel elles poursuivent la dévastation du paysage ?

http://www.monde-diplomatique.fr/2012/01/RUSH/47172

 

- En Birmanie, une ouverture en demi-teinte – Le Monde, avril 2012.

Les élections partielles du 1er avril 2012 en Birmanie ne remettent pas en cause la suprématie du parti au pouvoir au Parlement, mais elles étaient considérées comme un test majeur dans l'actuel contexte d'ouverture politique.

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Où en est le pays politiquement ? 

Le scrutin avait pour objet de renouveler seulement 48 sièges sur 664, dont 40 dans la Chambre basse, 6 dans la Chambre haute et 2 dans les Assemblées régionales. Il s'agissaitt de remplacer des députés qui ont récemment été appelés à des fonctions ministérielles, non cumulables avec des mandats de législateurs.

L'enjeu de ces élections était d'importance pour un ensemble de raisons. Cette fois-ci, la chef de l'opposition et Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi se présentait au scrutin. Lors des élections générales de novembre 2010 - qui avaient marqué le début d'une évolution "démocratique", après quarante-huit ans de dictature militaire -, le parti de la "dame de Rangoun", la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), avait appelé au boycott. Le processus électoral avait été entaché de multiples fraudes, décrédibilisant les promesses de la junte d'alors de mener l'Union de Myanmar sur la voie d'une "démocratie disciplinée", pour reprendre la phraséologie officielle. La formation des militaires, le Parti pour la solidarité et le développement de l'Union (USDP), avait raflé 76 % des sièges des deux Chambres.

L'année 2011 fut marquée par une ouverture politique sans précédent depuis le coup d'Etat de 1962. Le président Thein Sein a surpris les observateurs et les chancelleries occidentales en multipliant les signes d'une volonté de réformes. Aung San Suu Kyi a accepté de jouer le jeu de cette ouverture en dépit des quinze années qu'elle a passées, de 1989 à 2010, en résidence surveillée à Rangoun, ex-capitale et plus grande ville du pays.

A l'été 2011, elle a rencontré le chef de l'Etat et d'autres caciques d'un régime dont elle fut, durant des lustres, la bête noire. La chef de la NLD se dit confiante, quoique avec des réserves, dans les promesses du gouvernement. Mais ce dernier, issu des élections truquées de 2010, est encore composé en majorité d'anciens généraux, tandis qu'un quota de 25 % reste attribué aux militaires dans chacune des deux Chambres du Parlement.

L'ouverture politique est-elle réelle ?

Ce scrutin était ainsi un test crucial aux yeux des Occidentaux et de tous les pays qui ont accueilli favorablement le processus de réforme. Son déroulement a été observé avec une grande attention alors que des signes inquiétants se sont fait jour : Aung San Suu Kyi s'est plainte de plusieurs irrégularités au cours de la campagne électorale. Elle a accusé l'USDP de forcer des villageois à se rendre aux meetings de ses candidats, tandis que certaines autorités locales ont été soupçonnées de s'apprêter à faire voter les morts...

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La réalité de l'ouverture politique est malgré tout indéniable, surtout venant d'un régime aussi violent et prédateur, fût-il devenu "civil". Après l'"autodissolution" de la junte, le 30 mars 2011, et l'annonce simultanée du retrait de son vieux tyran, le généralissime Than Shwe, le nouveau chef de l'Etat, Thein Sein, a multiplié les annonces de réformes. Création de syndicats libres, loi sur l'autorisation de manifester, assouplissement de la censure, libération de centaines de prisonniers politiques, suspension des travaux d'un barrage très controversé construit par les Chinois dans le nord du pays : le rythme des annonces a été si soutenu qu'il a laissé pantois nombre d'observateurs. Même si la plupart de ces intentions doivent encore être confrontées à l'épreuve des faits.

Dernière promesse en date : le gouvernement a signé le 17 mars avec l'Organisation internationale du travail (OIT) un accord visant à en finir avec le travail forcé en... 2015. Ce qui est mieux que rien, au vu du nombre de Birmans réduits à la condition d'esclaves au cours des dernières décennies.

Le contrôle des militaires sur le pays reste disproportionné : une clause de la Constitution de 2008 permet au chef d'état-major des armées de s'emparer dupouvoir en cas de crise.

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/03/24/birmanie-une-ouverture-en-demi-teinte_1674877_3216.html


- En Birmanie, l'information devient quotidienne – AFP, avril 2013.

Pour la première fois depuis un demi-siècle, les Birmans ont découvert ce lundi quatre quotidiens privés.

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Ils sont seize à avoir la licence mais seuls quatre ont pour l’instant réussi à se lancer : les Birmans ont découvert ce lundi leurs premiers quotidiens privés, dans un pays où les réformes politiques redessinent chaque jour un peu plus le secteur de l’information.

The Voice, version quotidienne d’un des plus grands magazines du pays, The Union, proche du parti majoritaire, The Golden Fresh Land et The Standard Timesont arrivés dans les kiosques lundi matin, au grand bonheur d’une population de 60 millions d’habitants avide d’une information libérée du joug de la censure.

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«Les gens sont contents de lire des quotidiens pour la première fois», a ainsi estimé Phyu Phyu, marchande de journaux à Rangoun. «The Voice Daily a été épuisé très vite», a-t-elle ajouté, décrivant des stands pris d’assaut dès le petit matin.

Certains titres voulaient absolument être présents pour ce premier jour. «Nous voulions faire partie de cette étape historique», a relevé Aung Soe, un responsable de The Voice. Mais entre faiblesse logistique, inexpérience des rédactions et imprimeries sous-équipées, le défi à relever est immense. «Nous nous sommes préparés pendant six mois pour le quotidien», a-t-il ajouté. Notre plus grand défi, ce sont les ressources humaines. Nous devrons le surmonter.»

Les douze autres élus n’ont de leur côté pas réussi à tenir les délais, comme D-Wave, le journal du parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, qui espère publier en juillet.

Et beaucoup s’interrogent sur l’espérance de vie de si nombreux quotidiens concurrents, qui coûtent 200 kyats (moins de 20 centimes d’euro), dans un des pays les plus pauvres de la planète. «C’est bien d’avoir beaucoup de journaux, mais nous craignons qu’ils ne soient pas capables de continuer à long terme», a indiqué à l’AFP le vendeur Kalar Lay. Les gens n’ont pas les moyens de les acheter tous

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«Nous devons attendre de voir comment la population va les accepter», a indiqué de son côté Thiha Saw, de l’hebdomadaire Open News. «Le gouvernement ne peut pas aider le secteur privé parce qu’il est occupé à transformer les médias d’Etat en service public.» Le gouvernement a en effet annoncé il y a quelques mois une réforme des quotidiens d’Etat, considérés comme de simples porte-parole du régime et qui sont vendus deux fois moins chers que les privés.

Le quotidien anglophone New Light of Myanmar, modèle d’un journalisme d’un autre âge qui s’est légèrement dépoussiéré ces deux dernières années, a ainsi lancé un appel d’offre pour trouver un partenaire privé, local ou étranger, et devenir un «journal normal».

Le régime militaire avait nationalisé les quotidiens il y a un demi-siècle. Jusqu’à ce lundi, toutes les publications privées étaient hebdomadaires, n’utilisant que leurs sites internet pour satisfaire la soif d’information. Mais depuis l’auto-dissolution de la junte en mars 2011, les réformes du nouveau gouvernement se sont étendues au secteur des médias. La censure a été abolie en août dernier, des journalistes emprisonnés ont été libérés. Et des sujets tabous, comme les activités de l’opposante Aung San Suu Kyi, font désormais la une. Le Golden Fresh Land a d’ailleurs choisi une photo de l’ancienne prisonnière politique, désormais députée, pour son premier numéro.

Mais malgré ces progrès décrits par Reporters sans frontières comme une «révolution de papier», le pays figure encore, après une remontée de 18 places, au 151e rang sur 179 au classement 2013 de la liberté de la presse de l’organisation. Et les textes destinés à remplacer les lois liberticides d’hier sont toujours en discussion. Dont un, rédigé par le pouvoir sans concertation, qui a soulevé de vives protestations de la part des professionnels.

http://www.liberation.fr/monde/2013/04/01/en-birmanie-l-information-devient-quotidienne_892817

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III- LA QUESTION DES MINORITES. 

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La Birmanie affiche une des plus grandes diversités ethniques au monde. 135 groupes ethniques sont officiellement recensés par le gouvernement, qui totalisent une centaine de langue et de dialectes différents. Bien qu’aucun recensement précis ne soit disponible à ce jour, des évaluations convergentes estiment que les « minorités ethniques » (appellation qui regroupe l’ensemble des groupes n’appartenant pas à l’ethnie majoritaire bamar) représentent aux environs d’un tiers des 52 millions d’habitants que compte le pays.

Outre les Bamars, les Shan, Karen, Karenni, Mon, Kachin, Chin et Rakhine (ou Arakan) constituent les minorités les plus importantes, auxquelles s’ajoutent des Chinois et des Indiens d’immigration plus récente.

Si de nombreuses minorités sont bouddhistes, à l’égal des bamars, certaines d’entre elles sont musulmanes (notamment le long de la frontière avec le Bangladesh, comme les Rohingya), et d’autres, à l’image d’une partie des Karens, se sont converties au christianisme durant la colonisation britannique. Ces clivages religieux constituent des lignes de fracture supplémentaires au regard de la Junte militaire au pouvoir.

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En matière de répartition géographique, les Bamars sont concentrés dans la plaine centrale de l’Irrawaddy, tandis que les minorités peuplent essentiellement les « zones frontières » situées à la périphérie du pays, le long des frontières avec la Thaïlande, le Laos, la Chine, l’Inde et le Bengladesh. Ce constat doit toutefois être nuancé, d’importantes migrations internes ayant diversifié la configuration ethnique, en créant par exemple d’importants foyers de minorités dans les agglomérations de Rangoon ou de Mandalay.

La cohabitation entre les multiples groupes ethniques, et singulièrement entre les différentes minorités et l’ethnie majoritaire bamar, a constitué de longue date l’un des enjeux cruciaux de la difficile édification nationale. L’histoire birmane est ainsi jalonné de méfiance réciproque et de conflits ouverts, entrecoupées de certaines initiatives d’intégration nationale dans un cadre fédéral. Cette histoire a tourné ces dernières années à l’avantage de la Junte militaire bamar au pouvoir, générant une situation humanitaire particulièrement dramatique dans les zones peuplées par les minorités ethniques. A cet égard, l’attention internationale accordée à la répression de l’opposition démocratique par la Junte ne doit pas occulter l’enjeu de la nécessaire intégration des minorités ethniques au processus politique national. La réussite de cette intégration sera décisive pour la construction d’un Etat birman démocratique et en paix.

 

1- Les Shans

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Représentant entre 8 et 10 % de la population birmane, les Shans constituent une minorité ethnique de poids. Démographiquement en premier lieu, ensuite parce qu’ils sont répartis dans un Etat qui les rassemble pour la majorité d’entre eux : l’Etat shan. Un des sept états birmans situé dans l’est de la Birmanie, il est aussi un des plus vastes.

Apparentés aux Thaïs, le terme shan est d’ailleurs dérivé de siam, ancien nom de la Thaïlande, les Shans ont une histoire qui rend leur itinéraire au sein de l’histoire du pays singulier. Installés dans la région au 13ème siècle, venus du Yunnan (dans le sud ouest de la Chine), ils ont d’abord régné sur la haute Birmanie. Leur capitale se situait près de Mandalay, à Ava. L’apogée a duré deux siècles pendant lesquels ils contrôlaient les riches rizières au niveau du cours moyen de l’Irrawaddy. Dans les siècles suivants, ils ont constitué un ensemble de principautés dans les montagnes et hauts-plateaux de l’actuel Etat shan.

Bénéficiant d’une histoire propre qui les a très tôt doté d’une administration structurée et sous l’autorité de princes appelés Saopwa, le peuple shan a coexisté avec de nombreuses autres peuples installés dans les montagnes, comme les Wa, les Pao, les Palaungs, et les Akhas dont certains étaient vassalisés par les princes, tandis que d’autres conservaient leur autonomie.

Les principautés shan ont pu jouir d’une large autonomie lors de l’occupation britannique. Ayant le statut de protectorats, ils se sont tenus à l’écart des mouvements nationalistes birmans. Un accord leur garantissait un droit de sécession au terme d’une période de 10 ans à partir de l’indépendance. Le premier président de la Birmanie démocratique fut un prince shan, Sao Shwe Thaike.

Mais le coup d’état de Ne Win en 1962 abolit le système et le droit de sécession. Depuis cette période, l’Etat shan a été le théâtre d’une multitude de dissidences armées. Les Shans se sont battus dans tous les camps : surtout pour le compte de mouvements nationalistes spécifiquement shan, mais aussi d’armées privées de trafiquants de drogue, comme la Mong Taï Army de Khun Sa, l’un des anciens seigneurs de guerre et trafiquants de drogue les plus célèbres d’Asie du Sud Est. Pendant plus de trente ans, l’homme a contrôlé la culture et le trafic d’opium de la région, tout en clamant qu’il combattait pour l’autonomie de l’ethnie shan. L’Etat shan a également connu des guérillas d’autres ethnies, comme celle des Pao, des Wa, chez qui le Parti Communiste Birman s’était implanté, ou les Palaungs. La production illicite de drogue (héroïne issue du pavot, Méta-amphétamines « Ya-baa ») est une des sources d’alimentation du conflit et gangrène la résolution de celui-ci, puisque cette ressource de poids finance les mouvements de rébellion mais asservit les trafiquants à des tractations opaques avec l’Etat birman et les puissances voisines.

En 2005, certains leaders shan en exil ont prononcé l’indépendance de la Fédération des états shans. Bien que cette déclaration n’ait pas eu d’impact réel pour le peuple shan, l’armée birmane a mené une campagne de répression à l’encontre des Shans vivant en Birmanie. Ils ont eu à faire face des restrictions de leurs mouvements plus nombreuses et une recrudescence des raids dans leurs villages. De nombreux leaders, tant en exil qu’à l’intérieur soutiennent toujours la lutte démocratique d’Aung San Suu Kyi et la ligue shan pour la démocratie, proche de la LND.

Aujourd’hui, plusieurs groupes armés de libération ont signé des accords de cessez le feu. La situation humanitaire reste préoccupante car la population est victime de relocalisations forcées et de multiples exactions : birmanisation forcée, prostitution, abus de drogues, recrudescence des déplacés internes et de migrants illégaux, soumis à de nombreuses formes d’exploitations en Thaïlande.

 

2- Les Karens

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Second groupe ethnique en Birmanie, les karens vivent en majorité dans le delta de l’Irrawaddy et dans l’Etat karen dans l’est de la Birmanie. Peuple d’origine tibéto-birmane, ils sont aujourd’hui près de 7 millions, dont 4 millions dans la plaine de l’Irrawaddy, 2 millions dans le Kawthoolei (Etat karen) et 1 million disséminé dans plusieurs états voisins.

Le peuple karen n’est donc en rien homogène car il est éparpillé en de nombreuses tribus. On compte également 12 sous-groupes répartis dans deux grands groupes, les Karens des plaines et les Karens montagnards. Près de 10 à 15 % des Karens sont chrétiens, les autres sont animistes ou bouddhistes.

Eclairage historique :

L’Etat karen faisait partie des territoires occupés par les Britanniques durant la colonisation. Durant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux karens combattirent aux côtés des soldats anglais, le gouvernement anglais ayant promis l’autonomie aux karens après la guerre. Cependant, lorsque la Birmanie obtint l’indépendance en 1948, les Karens n’eurent pas ce qui leur avait été promis. Le 11 février 1948, plus de 400 000 karens manifestèrent pacifiquement pour demander leur propre terre. Ce jour a été baptisé le Jour National Karen. Les karens ont continué à réclamer l’autodétermination de façon démocratique et pacifique au régime birman, mais en lieu et place de négociation le régime a engagé une guerre à leur encontre.

Sous l’égide de l’Union Nationale Karen (KNU), les Karens prirent les armes le 31 janvier 1949 luttent depuis cette date pour une autonomie politique et pour leur propre survie. Même les droits les plus basiques comme celui d’enseigner la langue karen leur est nié.

Le régime force les villageois à travailler comme esclaves ou pire les utilise comme démineurs humains en les faisant marcher devant les soldats. Dans les dix dernières années, plus de 3000 villages ont été détruits dans l’Etat karen et plus de 200 000 personnes ont trouvé refuge dans la jungle, fuyant l’armée birmane avec très peu de nourriture, sans abri et sans soins.

 

Excellent reportage paru dans Le Monde en 2102 : « Au cœur du pays Karen, dans la jungle birmane » : cliquer ici

 

3- Les Was

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En ce mois d’avril 2009, à l’occasion de l’anniversaire des 20 ans du coup d’Etat qui a renversé le Parti communiste birman, Bao You-Xiang, le leader du Parti uni de l’Etat wa a fait le vœu d’un renforcement l’ « Etat wa ». Le 17 avril est célébré comme le jour de 1989 où les soldats was se révoltèrent contre le Parti Communiste de Birmanie (CPB) auquel les troupes was étaient incorporées depuis les années 60 pour s’émanciper et s’organiser au sein d’un groupe politique, appelé ‘Parti Uni de l’Etat Wa’ (UWSP) . Plus de 20.000 personnes auraient assisté aux célébrations à Panghsang, capitale actuelle de l'UWSA.

Les Was sont une population tribale des hauts plateaux de la région shan, dans le nord-est de la Birmanie. Appartenant au groupe ethnolinguistique Môn-Khmer, les historiens attribuent aux Was d’être parmi les plus anciens habitants de la région, implantés depuis des siècles entre les fleuves de la Salween et du Mékong. Cette ethnie a une réputation redoutable puisque les Was étaient connus comme chasseurs de têtes humaines, puis ils se sont illustrés en suite en tant que valeureux guerriers au sein du Parti communiste birman.

Il n’y a pas d’Etat wa officiellement reconnu en Birmanie. Mais dans les faits, les Was ont obtenu de la junte birmane en 1989 le contrôle total d’une région de l’Etat shan, appelée Région spéciale n° 2, située le long de la frontière chinoise. Ces concessions des militaires birmans à l’égard des Wa s’expliquent par l’importance militaire de l’Armée Unie de l’Etat Wa (United Wa State Army, UWSA), qui, forte de quelques 20.000 hommes, est le plus important groupe ethnique armé de Birmanie. L’UWSA est la branche militaire du Parti Uni de l’Etat Wa. En 1989, l’UWSA a signé un accord de cessez-le-feu avec l’armée bimane et a même appuyé la stratégie de contre-insurrection de l’armée birmane contre la MTA (Mong Tai Army) de Khun Sa durant les années 90.

Depuis les accords de cessez-le-feu, la production d’opium, qui pousse traditionnellement sur les plateaux de l’Etat shan, a grimpé en flèche. Les territoires was sont nichés au cœur du Triangle d’Or, une région transfrontalière entre la Birmanie, le Laos et la Thaïlande et rendue célèbre par les trafics de drogue qui s’y déroulent. Les Was sont un acteur majeur de la production d’opium - la Région spéciale n° 2 aurait produit à elle seule 34% de l’opium de Birmanie en 2003. L’opium est devenu pour les Was de Birmanie, qui pratiquent très peu l’agriculture vivrière, une production de rente, qui permet en grande partie de financer et entretenir les soldats de l’USWA. Toute la structure de l’armée birmane est largement impliquée dans ce trafic hautement lucratif.

En plus de l’opium, les Was sont aujourd’hui les premiers producteurs de yaabaa, une drogue de synthèse type amphétamine très populaire en Thaïlande et dans le reste de l’Asie. L’UWSA serait un des plus importants producteurs de drogue d’Asie du Sud-Est, et à cet égard a été mis sur liste noire par le gouvernement américain. Ces dernières années, il semblerait néanmoins que les ravages de la drogue provoqués au sein de la population locale mais surtout les pressions chinoises aient poussé les leaders was à créer un corridor ‘opium free’ le long de la frontière chinoise et à diminuer le trafic d’héroïne, et les aient incité à diversifier leurs activités: hôtellerie, composants électriques, bâtiment, investissements étrangers dans la sous-région... mais aussi trafic d’armes – les Was sont des marchands d’armes de premier plan – et trafic d’automobiles de luxe volées en Thaïlande, à Singapour ou encore en Malaisie.

Si l’UWSA semblait entretenir de « bonnes » relations avec la junte militaire, principalement basées sur le partage des énormes bénéfices de la drogue et la forte autonomie dont les Was bénéficient, il apparaît que celles-ci se sont refroidies ces derniers temps. Les Was ont récemment défié le régime militaire en refusant le désarmement et les observateurs constatent des tensions grandissantes à l’approche des élections de 2010. La junte birmane souhaiterait notamment incorporer les soldats was à une milice nationale, ce qu’ont refusé catégoriquement les leaders was. Signe de ce net refroidissement, seuls des officiers de second rang représentaient le pouvoir militaire birman lors des cérémonies du 20ème anniversaire, tandis qu’il fut un temps où les généraux de haut rang venaient assister en personne aux célébrations. En parallèle, les leaders was emploient depuis l’année passée le terme de « Gouvernement de l’Etat Wa ». La nouvelle constitution passée en force en 2008 prévoit bien une large autonomie pour la Région spéciale n°2, mais les leaders was ne semblent pas se satisfaire de cette proposition (division d’administration autonome) et poussent au fédéralisme, sur le modèle de la politique des Etats américains (contrôle économique et politique total de la région).

Si l’évincement du pouvoir du Général Khin Nyunt en 2003, artisan des accords de cessez-le-feu et métisse sino-birman, peut être avancé comme l’une des raisons du raidissement des relations entre l’UWSA et la junte au cours de ces dernières années, l’absence d’ouverture politique reste néanmoins la cause la plus probable des tensions avec les groupes signataires de cessez-le-feu. La reddition des soldats et la participation forcée aux élections de 2010 sont les points chauds des négociations entre leaders ethniques et généraux birmans. De même, l’absence de projet politique de la part des généraux, incluant toutes les composantes ethniques du pays, se traduit par une frustration grandissante chez les minorités ethniques.

L’échec des pourparlers risquerait fort de conduire à l’embrasement d’une région déjà aux proies à une forte instabilité, et aboutir à une situation inverse de l’objectif principal clamé par la junte : la désintégration de l’Etat birman.

 

- La puissante minorité des Wa veut son Etat – Le Point, 28 mai 2013.

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Connue pour la force de son armée et ses liens avec la Chine, la minorité ethnique des Wa revendique désormais rien moins qu'un Etat au sein de la fédération de Birmanie, une façon d'accentuer son bras de fer avec le nouveau régime.

Le pays asiatique compte 14 divisions ou Etats, avec dans chacun d'entre eux un gouvernement et un parlement locaux. Mais il n'envisage que timidement une plus ample décentralisation, après des décennies d'une dictature militaire obsédée par l'union, face à des groupes rebelles dispersés aux quatre coins du territoire.

Les Wa constituent la plus puissante armée rebelle du pays, forte de quelque 30.000 hommes, appuyée sur la frontière avec la Chine et accusée de se financer par le trafic de drogue.

Ils entendent bien tirer leur épingle d'un jeu politique complètement remodelé depuis le départ de la junte en 2011 et la mise en place depuis de profondes réformes politiques.

Ils administrent déjà, en toute autonomie, six circonscriptions dans l'Etat Shan, soit environ 800.000 personnes. Mais pour Tone Sann, un porte-parole de l'Armée unie de l'Etat Wa (UWSA), ce "n'est pas suffisant".

"Nous voulons qu'elles soient reconnues comme formant un Etat" à part entière, a-t-il expliqué à l'AFP en marge d'une cérémonie religieuse à Mangpan, en Etat Shan, au cours de laquelle les chefs rebelles ont fait une rare apparition publique.

La demande intervient alors que des accords ont été signés depuis l'an passé entre une dizaine de groupes rebelles et le nouveau régime, qui revendique sa volonté de bâtir une paix durable. Elle émane d'une puissance incontournable, qui a elle-même respecté depuis 1989 un cessez-le-feu tendu.

"Les Wa ont fait preuve dans le passé de leur capacité à obtenir les concessions dont ils avaient besoin", constate Nicholas Farrelly, de l'Australian National University.

Leurs ressources politiques, militaires et économiques en font "une force avec laquelle il faut compter", ajoute-t-il. "En administrant ce qui apparaît comme un fief frontalier indépendant, il est logique que les Wa testent les premiers un nouveau style de décentralisation".

Selon Tone Sann, la requête pour un "Etat Wa" a déjà été déposée par l'UWSA, notamment afin de bénéficier des programmes de développement fédéraux. Elle aurait reçu l'assurance d'un examen devant le parlement.

Pour Sai Pao Nap, un parlementaire du Parti démocratique wa, la promotion administrative permettrait aussi aux Wa de gérer directement leurs relations avec l'Etat sans passer par l'Etat shan. "Je ne pense pas que cela posera des problèmes", a-t-il pronostiqué.

Reste des tensions croissantes, depuis deux ans, entre les Wa et l'armée.

Il y a quelques semaines, un rapport d'IHS Jane's qualifiait même de "fragile" le cessez-le-feu et suggérait que les Wa avaient acheté des hélicoptères aux Chinois dans le cadre d'un "programme de réarmement rapide".

Infirmée par Pékin, l'achat a aussi été démenti par Tone Sann, qui a nié par ailleurs l'importance de la production d'opium et de métamphétamines dans la zone.

Mais le grand voisin, relèvent les observateurs, n'est jamais très loin. La Chine est le "facilitateur et le sponsor du succès" de l'UWSA, estime Farrelly. "C'est une terre frontalière qui se définit par ses complexités et ses ambiguïtés, les Chinois jouant un rôle inévitable dans ce qu'ils considèrent être leur arrière-cour".

Un dossier ethnique sensible de plus pour le président Thein Sein, qui tarde déjà à obtenir la paix avec la dernière guérilla en activité, les Kachins, dans l'extrême-nord du pays.

Les pourparlers avec ces derniers, qui se sont poursuivis mardi, durent depuis des mois sans aboutir et des combats se poursuivent, alimentant l'idée que Naypyidaw reste tenté d'en finir, une fois pour toutes, avec les groupes rebelles.

http://www.lepoint.fr/monde/birmanie-la-puissante-minorite-des-wa-veut-son-etat-28-05-2013-1672916_24.php

 

4- Les Karennis

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Avec plus de 23000 réfugiés, les karenni forment le second groupe de réfugiés restant en Thaïlande après celui des karen. Les karenni (ou karen rouges, aujourd’hui appelés kayah) résident en partie dans la province thaïlandaise de Mae Hong Son, dans le sud de l’état Shan de Birmanie et surtout dans l’état Kayah de Birmanie, où ils représentent la majorité de la population (environ 140 000 des 250 000 habitants). Les autres habitants de l’état Kayah sont les birmans, les shan, les karen, les kayan (padaung) les kayaw (bwe) et quelques autres minorités ethniques parlant le plus souvent des dialectes karen.

Situés entre les shan et les karen, les karenni partagent avec eux certaines coutumes et traditions, reconnaissent quelques ancêtres communs mais n’en sont pas moins un groupe culturellement et historiquement différent. Parlant le kayah ou ses différentes formes dialectales, les karenni doivent leur nom à la couleur de leur costume. Traditionnellement, les femmes karenni portent une robe courte et une pièce d’étoffe rouge couvrant le dos et le torse, retenue à la taille par une grande ceinture de coton blanc. Sous leurs genoux, elles portent des anneaux laqués et parfois des anneaux d’argent.

La majorité des karenni sont aujourd’hui chrétiens, soit baptistes soit catholiques. Quelques uns sont bouddhistes mais l’animisme reste très présent avec et chaque village karenni possède son mat aux esprits, le Ko Thoo Bow. L’élévation de ce pilier donne lieu chaque année vers le mois d’avril à une fête du même nom dans tous les villages karenni et est aujourd’hui devenu une fête de l’état Kayah.

L’état Kayah est souvent appelé état Karenni. A l’origine il y avait six états karenni, dont 3 qui à l’instar des états shans, restèrent indépendants de la Birmanie britannique. Un traité fut signé en ce sens en 1875 entre les britanniques et le roi Mindon. Ces 3 états karenni conservèrent leur indépendance jusqu’en 1947. Ils furent alors regroupés en un seul état, et devinrent membres de l’Union birmane, avec la possibilité inscrite dans la constitution de 1947 de faire sécession et de se constituer en état de droit au terme de dix ans. Mais en août 1948, les troupes birmanes envahirent l’état et assassinèrent U Be Htu Ree, leader karenni favorable à une indépendance complète et chef du gouvernement de résistance karenni (KRG). En 1952, l’ancien état Shan de Mong Pai, dans lequel vivent des communautés Padaungs (Kayan) fut ajouté à l’état karenni et l’ensemble renommé état Kayah. La situation changea à nouveau au début des années 60, quand l’état de Mong Pai fut de nouveau rattaché à l’Etat shan : Finalement l'état Kayah actuel est l'état Karenni de 1948 et correspond aux trois états karenni de 1875.

En 1957, le KRG est refondé par les partisans de l’indépendance karenni et donne naissance au parti progressiste national karenni (KNPP). Ils s’opposent au Kayan new land party (KNLP) et surtout au Karenni national people’s liberation Front (KNPLF), groupe dissident ayant fait scission en 1978, tous deux aujourd’hui alliés à la junte birmane. Des cessez le feu ont été signés par ces deux derniers groupes en 1994. Le KNPP a également signé un cessez-le-feu en 1995, mais il est considéré comme caduc depuis plusieurs années en raison de la reprise du conflit entre ce groupe et l'armée birmane.

Si de 1948 à 1961, de violents conflits ont opposé l’armée birmane aux indépendantistes karenni, l’installation de bases militaires permanentes de l’armée birmane coïncide avec l’implantation de la première grande centrale hydroélectrique de Birmanie, à Lawpita. Des promesses de déve

loppement, d’électricité et d’irrigation sont faites aux karenni, mais elles ne se concrètiserons jamais pour la population. Au contraire, le peuple karenni subit la montée des eaux de la rivière Balu sur laquelle le barrage de Mobye, alimentant la centrale, a été construit. Environ 8000 villageois (majoritairement des kayan) sont déplacés sans compensation. Restrictions d’usage de l’eau, interdiction de pompage, lâchers d’eau destructeurs et inondations non saisonnières viennent endommager le travail des fermiers. L’implantation de la centrale et des baraquements destinés aux ouvriers (venus du centre de la Birmanie et privant les karenni de travail) et l’installation de nouvelles bases militaires pour sécuriser la zone de Lawpita, entraînent le déplacement de nouveaux villageois.

Acheminant l’électricité vers Rangoon ou Mandalay, les pylônes haute tension deviennent la cible du KNPP. L’armée birmane répond en plantant des mines autour des pylônes. En 1990, environ 18000 mines antipersonnelles ont été plantées pour sécuriser la zone de la centrale. L’armée a confié l’entretien des zones minées aux villageois des environs, entraînant ainsi de nombreuses morts et blessures au sein de la population civile.

Parallèlement au développement de la centrale de Lawpita, l’armée applique sa politique des "4 coupes" à l’encontre du KNPP (Il s’agit de les couper des fonds, approvisionnements, informations et recrues que peuvent leur fournir les villageois) en détruisant en 1974 et 1975 24 villages des bords de la Salouen et de la Paï. Dans les années 1980, les combats s’intensifient autour de la Salouen, alors que dans les années 1990, les karenni continuent d’être relocalisés de force.

Après les cessez le feu de 1995, l’année 1996 marque une nouvelle offensive de l’armée birmane dans sa volonté de contrôler l’état Kayah. 212 villages suspectés de soutenir le KNPP sont déplacés intérieurement. Sur ces 212 villages relocalisés, 96 étaient situés sur les rives de la Salouen et de la Pawn, son affluent. Considérant les opérations de 1974 et de 1975, la Salouen, fleuve sacré des karenni qui traverse l’état Kayah du nord au sud, a ainsi été nettoyée de la majeure partie de ses villages. Et la construction du barrage de Weygyi, en aval du fleuve sur la frontière Thaïlande/Birmanie, prive définitivement les karenni d’un éventuel retour sur leurs terres une fois qu’elles seront submergées.

 

5- Les Kachins.

 

Les Kachin veulent "un vrai processus de paix" – Le Monde, 8 mars 2013.

A l'occasion de sa première tournée de dix jours en Europe, qui s'est achevé vendredi 8 mars par l'Italie, le président birman Thein Sein a plaidé pour la levée définitive des sanctions qui frappe son pays, l'un des plus pauvres de laplanète. Ce serait une reconnaissance, a-t-il affirmé, de la politique d'ouverture lancée en 2011, à son arrivée au pouvoir, et qui s'est traduit en particulier par la libération des prisonniers politiques, la fin de la censure et l'entrée de l'opposition au Parlement. " L'existence des sanctions est encore un grand obstacle ", a déclaré Thein Sein à l'issue d'un entretien avec le président du parlement européen, Martin Schulz, mardi 5 mars.

Mais, pour les Kachin, minorité ethnique du nord-est de la Birmanie qui doitfaire face à une forte offensive de l'armée depuis septembre 2012, une telle décision serait prématurée, a jugé Moon Nay Li, coordinatrice de l'Association des femmes Kachin (Kachin Women Association Thaïlande, KWAT), de passage à Paris à l'invitation du CCFD-Terre Solidaire.

En avril 2012, l'Union européenne avait décidé de " suspendre " les sanctions commerciales, économiques et individuelles pour un an, tout en soulignant qu'elle " suivrait de près la situation sur le terrain ".

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En rencontrant le dirigeant birman, le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a souligné que d' " importants défis subsistaient, en particulier en ce qui concerne la nécessité d'un accord de paix global dans les zones ethniques "" Sur les 11 groupes armés, nous avons signé des cessez-le-feu avec dix d'entre eux ", a affirmé Thein Sein, dans une interview à la Voix démocratique de Birmanie(DVB). 

Cependant, dans l'Etat Kachin, l'un des plus riches en ressources naturelles du pays et voisin de la Chine, l'armée birmane poursuit ses attaques après avoirrompu un cessez-le-feu vieux de dix-sept ans. Selon Moon Nay Li, " le gouvernement birman parle de paix, mais il fait la guerre contre les Kachin ".

A Paris, la coordinatrice de la KWAT a présenté les conclusions d'un rapport de son organisation sur les exactions commises par l'armée birmane sur les civils depuis septembre 2012.  Au total, 26 civils ont été tués dans des attaques d'artilleries. Des villages et des camps pour les déplacés ont également été détruits. Plus de 100 000 personnes ont fui leurs villages en raison des combats dans l'Etat Kachin : 66 000 se trouvent dans les zones contrôlées par l'Armée kachine pour l'indépendance (Kachin Independence Army, KIA), 40 000 dans celles sous contrôle gouvernemental.

" Les déplacés sont pris au piège entre l'armée birmane et la Chine qui les repousse ", selon Guy Horton, spécialiste de la Birmanie à l'Ecole des études orientales et africaines de l'Université de Londres, de retour de l'Etat Kachin, qui s'est inquiété d' "un désastre humanitaire à venir ".

" Nous réclamons un vrai processus de paix ", explique au Monde Moon Nay Li, dont l'association, basée en Thaïlande, mène un travail d'éducation politique auprès des populations Kachin pour préparer les élections de 2015.

Dans son rapport, KWAT réclame, non seulement la poursuite des sanctions contre le gouvernement birman, mais également une commission d'enquêtesur les crimes de guerre et crimes contre l'humanité perpétrés par l'armée birmane. Thein Sein achève vendredi 8 mars la tournée européenne qui l'a mené successivement en Norvège, Finlande, Autriche, Belgique et Italie.

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/03/08/birmanie-les-kachin-veulent-un-vrai-processus-de-paix_1845208_3216.html

 

6- Les Arakanais et les Rohingyas

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Deux groupes ethniques vivent dans l’Etat Rakhine, région côtière de l’ouest de la Birmanie: les Arakanais d’origine tibéto-birmane et de confession bouddhiste, et les Arakanais d’origine persane ou indienne, de religion musulmane pour la plupart (les Rohingyas). Le conflit identitaire entre ces populations musulmane et bouddhiste est ancien et toujours latent. Les bouddhistes revendiquent être les uniques héritiers historiques de l'Etat Rakhine. Peuple non reconnu par le régime birman, les Rohingyas, apatrides et persécutés, vivent confinés le long de la frontière avec le Bangladesh. Nombre d’entre eux ont fui pour trouver refuge dans ce pays.


Des émeutes antimusulmanes font 32 morts en Birmanie – Le Monde, 23 mars 2013.

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Un calme précaire régnait, samedi 23 mars, dans une ville du centre de laBirmanie où durant trois jours ont eu lieu de véritables pogroms antimusulmans qui ont fait au moins trente-deux morts. En dépit de ce relatif retour à la normale à Meiktila, ville située entre la capitale Naypyidaw et Mandalay, cette nouvelle série d'émeutes contre la minorité musulmane pose de nombreuses questions sur la stabilité sociale dans ce pays multi ethnique et pluriconfessionnel engagé sur la voie de la démocratisation : sur la soixantaine de millions de Birmans, environ 4% de la population est musulmane, la plupart des disciples du prophète étant d'origine indienne.

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L'armée patrouillait samedi la ville où des gangs armés de jeunes extrémistes bouddhistes, parfois appuyés par des moines, ont saccagé des mosquées et brulé des commerces musulmans depuis mercredi, après qu'une rixe eut éclaté dans une boutique vendant de l'or. Certaines sources évoquent le meurtre d'un moine bouddhiste, avant le début des émeutes.

Des photographes et journalistes birmans racontent avoir vu des cadavres brûlés gisant le long des rues. Confrontés à des émeutiers, certains ont dûretirer les cartes mémoires de leurs appareils photos ; l'un d'entre eux a été menacé par un moine bouddhiste armé d'un poignard.

Des centaines de musulmans ont trouvé refuge dans un stade de footballprotégé par les forces de l'ordre. De nombreux témoignages font cependant état d'une passivité de ces dernières aux premières heures des émeutes, laissant penser que, de manière délibérée ou non, la police et l'armée se sont montrées impuissantes à ramener le calme et à défendre les musulmans contre ce qui a toutes les apparences d'un pogrom organisé ou incité par des extrémistes locaux.

Cette nouvelle série de violences dirigées contre la minorité musulmane s'est produite après les graves émeutes interconfessionnelles qui avaient éclaté en juin et septembre dans l'Etat de l'Arakhan, au nord-ouest de la Birmanie. Au moins 150 personnes, majoritairement des musulmans, avaient été tuées dans ces incidents provoqués par le viol d'une femme bouddhiste.

En Arakhan, les quelque 800 000 membres de l'ethnie rohingya, composée de musulmans d'origine bengalie, dont beaucoup sont implantés en Birmanie depuis des lustres, représente une minorité réprimée durant de longues années au temps de la junte militaire : les Rohingyas ne jouissent pas de la citoyenneté birmane et sont déchus de la plupart des droits accordés aux 135 autres ethnies du "Myanmar".

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Les émeutes antimusulmanes ne sont cependant pas un phénomène totalement nouveau en Birmanie : durant la colonisation britannique, des centaines de musulmans furent tués lors de semblables pogroms dans les années trente, à une époque où la Grande-Bretagne pratiquait une politique d'immigration consistant à encourager les Indiens à s'établir dans le pays à des fins d'exploitation agricole. Il y avait alors 500 000 Indiens vivant en Birmanie, la moitié d'entre eux étaient musulmans. Plus récemment, les musulmans avaient aussi été les cibles de violences en 1997 et 2001.

Certains spécialistes remarquent que la démocratisation en cours depuis le retrait de la junte militaire au printemps 2011 a permis l'explosion de vieilles rancœurs et de séculaires frustrations d'ordre ethnico-religieuses. L'Etat d'urgence a été imposé à Meiktila et dans les districts environnant par le président birman Thein Sein, une décision qui va permettre à l'armée deramener l'ordre. Le contexte actuel de démocratisation avait eu cependant pour effet de confiner les soldats dans leurs casernes au terme de presque un demi-siècle de junte militaire...

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/03/23/birmanie-apres-les-emeutes-un-calme-precaire-regne-a-meiktila_1853189_3216.html

 

- Obama salue les réformes mais s'inquiète des violences ethniques – Le Point, 20 mai 2013.

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Le président américain Barack Obama a salué les réformes politiques et économiques entreprises en Birmanie par son homologue Thein Sein, qui effectuait lundi une visite historique à la Maison Blanche, mais a réclamé la fin des violences anti-musulmanes dans ce pays.

M. Obama, six mois après s'être rendu à Rangoun, a noté que les relations entre les deux pays s'étaient améliorées grâce "aux actions décisives du président Sein pour faire progresser la Birmanie sur le chemin des réformes politiques aussi bien qu'économiques".

Thein Sein a assuré qu'il voulait poursuivre les réformes démocratiques dans son pays, qui a quitté en l'espace de quelques années son statut de paria alors que la junte militaire semblait desserrer son étreinte sur le pouvoir.

En anglais, M. Obama a prononcé à plusieurs reprises le mot "Myanmar" plutôt que "Burma", recourant donc au nom privilégié par l'armée du pays et qui est de plus en plus souvent utilisé par des responsables américains en signe de courtoisie vis-à-vis du gouvernement.

Il a aussi expliqué que Thein Sein avait effectué de "vrais efforts" pour trouver une solution aux violences ethniques qui affectent le pays, mais a surtout fait mention de la minorité musulmane des Rohingyas.

Le président américain a ainsi fait part de sa "profonde inquiétude au sujet des violences communautaires qui ont visé des groupes musulmans en Birmanie". "Le déplacement de populations, la violence les ciblant doivent cesser", a-t-il insisté.

Thein Sein, dont les propos étaient traduits en anglais par un interprète, a de son côté reconnu que son pays devait faire face à de "nombreuses difficultés", et a exprimé sa reconnaissance à M. Obama pour son investissement dans le dossier birman, qui a selon lui favorisé le processus des réformes en cours.

"Pour que la démocratie se développe dans notre pays, il va nous falloir aller de l'avant, et il va nous falloir entreprendre des réformes politiques et économiques", a-t-il énoncé.

Thein Sein a semblé faire écho aux demandes de M. Obama quelques minutes plus tard, lors d'un discours dans une université de Washington, en souhaitant que les violences communautaires et les discriminations cessent dans son pays et en prônant une "cohésion nationale plus large" sans toutefois faire d'allusion directe aux Rohingyas, une minorité musulmane apatride.

Aucun dirigeant birman n'avait reçu les honneurs de la Maison Blanche depuis la visite du général Ne Win en 1966, sous la présidence de Lyndon Johnson, quatre ans après le coup d'Etat militaire qui a plongé la Birmanie dans des décennies d'isolation.

Mais des voix se sont élevées contre cette invitation jugée prématurée, et qui risque de relâcher la pression sur le régime, alors que le bilan de la Birmanie en matière de droits de l'homme est loin d'être satisfaisant et que les forces de l'ordre ont été accusées de passivité lors des récentes violences contre les Rohingyas.

"Le président Obama envoie le message que les crimes contre l'humanité commis par des forces d'Etat contre des minorités ethniques et religieuses en Birmanie seront ignorés par son administration", a dénoncé Jennifer Quigley, directrice d'US Campaign for Burma.

Thein Sein, ancien Premier ministre de la junte devenu chef de l'Etat en 2011, a surpris jusqu'aux plus cyniques en libérant, après son accession au pouvoir, des centaines de prisonniers politiques et en laissant entrer au Parlement Aung San Suu Kyi, opposante historique.

S'exprimant dimanche dans les bureaux de la radio Voix de l'Amérique, Thein Sein a indiqué qu'il dirait à M. Obama que les réformes poursuivent leurs cours et qu'il appellerait à la levée de toutes les sanctions économiques que les Etats-Unis ont pour une large part déjà suspendues.

Les élections de 2015 révèleront la sincérité du régime: les Birmans pourraient décider de porter Aung San Suu Kyi au sommet de l'Etat et forcer les militaires à céder pacifiquement le pouvoir.

http://www.lepoint.fr/monde/birmanie-obama-salue-les-reformes-mais-s-inquiete-des-violences-ethniques-20-05-2013-1670459_24.php

 

- Désunion nationale en Birmanie - par Renaud Egreteau, Le Monde diplomatique, décembre 2012

Depuis la dissolution de la junte du général Than Shwe, en mars 2011, et le tournant réformiste décidé par son successeur, le président Thein Sein, le dialogue a repris entre la majorité birmane (bamar) et les minorités ethniques. Mais la résolution des conflits identitaires est suspendue à trop de facteurs pour que l’on puisse espérer une réconciliation rapide.

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Le président birman Thein Sein, par le truchement de son envoyé spécial, l’ex-général Aung Min, a reconduit la plupart des cessez-le-feu conclus par la précédente junte, en particulier avec la puissante milice des Was, ethnie sinisée du nord du pays impliquée depuis les années 1960 dans la production et le trafic d’opium. Il est surtout parvenu à négocier pour la première fois des accords qu’on peut qualifier d’historiques avec les minorités karen, shan, chin et karennie. Après cette avancée, la « communauté internationale » (Japon et Norvège en tête) s’est montrée prête à soutenir des projets de développement dans les zones fraîchement pacifiées de la frontière birmano-thaïlandaise.

Mais à l’optimisme des premiers mois succède la crainte d’un enlisement des négociations, selon un schéma familier en Birmanie. Les accrochages entre rebelles shans et bataillons de l’armée birmane demeurent fréquents ; les scissions au sein de la communauté karen se multiplient à propos de la poursuite du dialogue. Et, si des pourparlers ont été entamés avec ces groupes de la frontière birmano-thaïlandaise, le conflit kachin s’enlise dans le nord du pays depuis que l’Armée de l’indépendance kachin a repris les armes, en juin 2011. Les combats ont ainsi fait plus de cent mille déplacés kachins, beaucoup cherchant refuge au Yunnan (Chine).

Enfin, les violences à l’endroit des Rohingyas musulmans resurgissent dans l’Etat de l’Arakan (rakhine). Les brutalités récurrentes subies par cette minorité — qui pratique un islam sunnite bien différent de celui rencontré ailleurs dans la région — trahissent un rejet obsessionnel de la part de la majorité arakanaise bouddhiste. Elles s’inscrivent dans des logiques xénophobes héritées d’un passé conflictuel entre communautés bouddhistes et musulmanes.

Six décennies de guerre civile

A la conférence de Panglong, en 1947, les minorités shan, chin et kachin, en acceptant un cadre constitutionnel semi-fédéral, s’étaient vu garantir une forme d’autonomie par la majorité bamar. Les autres minorités n’y furent toutefois pas conviées, et les observateurs karens en refusèrent les conclusions. Depuis l’échec de ces accords, les politiques ethniques des gouvernements centraux (à dominance bamar) n’ont cessé d’alterner des phases de pourparlers et d’autres de contre-insurrection violente menée par l’armée.

Jamais ce cycle n’a pu être rompu par un accord politique durable sur le droit à l’autodétermination des minorités, le partage des ressources et des territoires ou encore l’octroi de droits culturels et religieux par la majorité bamar. Reproduisant la stratégie esquissée dans les années 1990 par le général Khin Nyunt, ex-patron des renseignements militaires jusqu’à son éviction en 2004, M. Thein Sein a de nouveau poussé à une « paix des braves » entre soldats, en attendant un hypothétique règlement sur le fond de la question ethnique.

Trop d’obstacles demeurent, à commencer par la défiance entre la majorité bamar et les minorités ethniques, héritage de six décennies de guerre civile. Les divisions sont moins prononcées au sein de la communauté bamar elle-même : en témoigne la réconciliation en cours entre la hiérarchie militaire et l’opposante Aung San Suu Kyi, dont le père, bamar, fut le fondateur historique de l’armée.

Des années de guérillas ont produit d’excellents chefs militaires kachins, karens et shans qui s’avèrent aujourd’hui de piètres stratèges politiques, incapables de s’accorder sur une vision commune de ce que pourrait être une union politique birmane pacifiée. Côté bamar, on peine à trouver des personnalités prêtes à remettre en cause le discours dominant de l’idéal national : on est birman parce que l’on appartient à une communauté raciale, exclusive et quasi endogamique, fondée sur le bouddhisme. Repenser l’idée de la nation apparaît comme une tâche primordiale. D’autant que la question ethnique est aussi liée à des enjeux territoriaux, et donc économiques. Depuis les années 1940 se sont constituées dans les zones frontalières de véritables économies de guerre. Pacifier la périphérie, c’est se heurter à de vastes intérêts locaux et transfrontaliers.

Une nouvelle opposition émerge

Tandis que la Birmanie cherche à rouvrir son économie sur le monde, son territoire riche en ressources naturelles attise à nouveau les convoitises. Or les zones périphériques du pays, en particulier les Etats shan et kachin, sont particulièrement riches en bois, pierres précieuses et minerai, ainsi qu’en potentiel hydraulique. Les communautés ethniques locales luttent pour ne pas voir leurs territoires pillés par la majorité bamar — c’est-à-dire par l’armée et quelques conglomérats qui lui sont proches — ou par des compagnies étrangères, surtout chinoises et thaïlandaises. Tant que la Birmanie ne pourra assurer un développement équitable et justement réparti, les logiques prédatrices, mafieuses et oligarchiques des économies de guerre locales risquent de perdurer, compromettant l’hypothèse de relations interethniques pacifiées.

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