9 mars 2015 1 09 /03 /mars /2015 17:36

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Première partie :

CONTRAINTES NATURELLES ET ADAPTATIONS

A) Les Japonais manquent-ils d’espace ?

03 Des espaces vides, victimes de l’exode rural : ils représentent aujourd’hui la moitié du territoire, pour moins d’un dixième de la population.

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Shirkawago (Photographie personnelle)

 La plaine d'lshikari est la deuxième plus grande plaine du pays, mais ne compte qu'une centaine d’habitants au km2 contre 1500 pour celle du Kantô, la plus grande, où se trouve Tôkyô.

07 Les terre-pleins littoraux se sont multipliés pendant la « Haute Croissance » : de 1945 à 1980, près de 1100 km2 ont été gagnés sur la mer par comblement.

 

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L’aéroport du Kansai (Osaka)

 

10 Les terre-pleins de Yokohama (photographies personnelles). 

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L'espace maritime est paradoxalement oublié dans la vision d'un Japon trop petit. Pourtant, il est immense et très prolifique. Cf. la Z.E.E. (Zone Economique Exclusive).

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B) Aménagement et maîtrise du territoire.

Les aménagements agricoles : les rizières en terrasse.

19 L’architecture traditionnelle s'est adaptée aux conditions sismiques et forestières : elle a privilégié le bois (et non la pierre, contrairement à la Chine par exemple). On s’adapte aussi aux conditions thermiques de l'été (seule saison qui soit homogène du Nord au Sud de l'archipel) : le climat est alors lourd et très humide. D’où des architectures aérées et légères : en bois, en papier, en cloisons mobiles et coulissantes, en nattes (tatami) et sur pilotis.

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21 La résistance antisismique des pagodes. Si les pagodes font preuve d’une telle anti-sismicité, c’est parce que leur structure est un emboîtement ingénieux de tous les éléments et des différents niveaux : reliés les uns aux autres sans clous et verrouillés par un pilier central qui est en fait constitué de plusieurs troncs assemblés sans être enfoncés dans le sol. En cas de secousse ou de grand souffle, la pagode ne fait qu’osciller de tous côtés…

23 L’architecture antisismique contemporaine : on a recours à des systèmes de plus en plus sophistiqués pour protéger les immeubles de grande hauteur : vérins, ressorts, rails, cuves d'eau, haubans, boudins en caoutchouc pour amortir les secousses violentes.

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29 Exemple de Roppongi Hills (241 mètres, 290.000 tonnes), un des gratte-ciel commerciaux les plus modernes et les plus fréquentés de Tokyo, érigé sur 356 vérins à huile actifs qui amortissent les mouvements.

28C) Succès et limites de la prévention des catastrophes naturelles.

La prévention fait partie de l’éducation.

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33 En cas de séisme, les consignes de sécurité sont connues de tous.

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Le grand public est informé de la venue d'un séisme soit par les médias en temps réel (télévision, radio), soit via un boîtier récepteur spécial fourni par un prestataire de services, qui exploite les données brutes délivrées par l'Agence météorologiques. Toutefois, les alertes ne seront envoyées au grand public qu'en cas de secousse majeure, pour ne pas tout le temps effrayer la population, dans un pays où les petits tremblements de terre sont très fréquents.

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Deuxième partie :

NATURE ET CULTURE : UN LIEN INEXTRICABLE AU JAPON.

A) Un rapport harmonieux à la nature.

Le shintoïsme : cf. extrait de la conférence consacrées au religions asiatiques dans le cadre du cycle intitulé « Unité et diversité de l’Asie ». Cliquer ici.

37 La notion occidentale de « risque naturel » n'a pas de strict équivalent en japonais. Chez nous, le mot « risque » est associé à une situation dangereuse. Mais il n'y a rien de tel dans le terme japonais qui est le plus utilisé à propos des aléas natu­rels, celui de saigai, qui traduit l’idée d’un dégât provoqué par une intention divine cachée. Les aléas sont considérés comme relevant de l'ordre des choses. Ce n’est pas du fatalisme, mais une interprétation du monde dans laquelle le rôle des habitants n'est pas de combattre les forces de la nature, mais de vivre en harmonie avec elles. Dans la tradition japonaise, la nature n'est donc pas jugée ingrate ou hostile, mais elle s'insère dans une vision de la vie et des choses, avec un temps qui n’est pas linéaire mais cyclique, et qui est un éternel recommencement. Les aléas naturels sont donc prévisibles, attendus. Ils sont dans l’ordre des choses…

42 L’adaptation au milieu, selon le naturaliste suédois Thunberg au milieu du XVIIIe siècle : « Les Japonais ne se bornent pas aux aliments bons et salubres par eux-mêmes, mais ils savent préparer beaucoup de viandes et d'herbages naturellement dangereux ou malfaisants ». Exemple du tétrodon Fugu, poisson au venin mortel.

46http://fr.wikipedia.org/wiki/Fugu

B) La nature, « source de l’ordre social ».

« La culture japonaise fait de la nature la source de l'ordre social » - Interview d’Augustin Berque, géographe, qui décrypte la relation de la société japonaise à son espace.

- Vous vous attachez depuis plusieurs années à étudier les rapports que les sociétés entretiennent à l'espace et à la nature. En quoi consistent ces rapports?

55Ces rapports sont multiples: ils sont écologiques (l'air que l'on respire) mais aussi techniques (l'exploitation et l'aménagement par l'agriculture), esthétiques (l'espace et la nature sont perçus, représentés), axiologiques (ils inspirent des valeurs), etc. Si je distingue ces rapports, c'est pour le besoin de l'exposé. Dans la réalité, ils forment un tout unitaire. D'où la difficulté de les penser à partir de nos catégories de pensée habituelles dans la mesure où elles tendent trop à opposer le naturel au culturel, le collectif à l'individuel, le subjectif à l'objectif. Or les rapports d'une société à la nature comme à l'espace ­ autrement dit son milieu ­ sont tout à la fois. Le milieu est par essence une relation, qu'il faut penser dans sa dimension propre. Il est à la fois physique et phénoménologique, naturel et culturel: une société aménage son environnement selon la représentation qu'elle s'en fait; et, réciproquement, les aménagements qu'elle en fait influent sur sa perception et sa représentation. Un milieu est par ailleurs collectif et individuel: les schèmes d'appréhension de la réalité sont transmis par le groupe mais ils se manifestent par l'individu...

- Le milieu, dites-vous encore, n'est ni objectif ni subjectif mais « trajectif ». Que voulez-vous dire?

02La représentation que l'on se fait de son milieu ne peut atteindre une objectivité pure car elle fait elle-même partie du milieu qu'elle représente. Aussi ne peut-elle être non plus totalement subjective. Le milieu doit être pensé en tant que « trajectivité », c'est-à-dire genèse réciproque entre les termes qui le composent. En japonais, milieu se dit fûdo. Mais ce terme recouvre bien plus que l'environnement naturel. Fûdo connote également la dimension culturelle. Le Japonais Watsuji Tetsurô est sans doute le premier à avoir pensé le milieu dans cette double dimension. Dans un ouvrage paru dans les années 30, et manifestement marqué par sa lecture d'Etre et le Temps de Heidegger, il en vient à parler de fûdosei, que j'ai proposé de traduire par le néologisme « médiance ». En un mot, celle-ci est au milieu ce que l'idiosyncrasie est à l'individu: la manière particulière dont une société vit son rapport à l'espace et à la nature, à un moment donné de son histoire. Schématiquement, on peut dire de la médiance nippone qu'elle donne une importance relative plus grande à la singularité d'un lieu réel que la médiance européenne, plus portée sur les composantes universelles de la Nature et de l'Espace. D'un côté, on aura tendance à souligner l'unicité d'un lieu, de l'autre à repérer ce qui, au contraire, est commun, donc transposable d'un milieu à l'autre.

- Cette particularité de la médiance nippone incline-t-elle la société japonaise à porter atteinte de manière aussi criante à l'environnement et aux paysages urbains?

61Pour un Européen, les rapports que les Japonais entretiennent avec l'espace et la nature, paraissent pour le moins paradoxaux. D'un côté, durant la période dite de haute croissance, entre les années 50 et 70, la société japonaise a procédé à une destruction à grande échelle de son environnement naturel et des paysages urbains au point qu'on a pu qualifier le Japon de «cobaye de la pollution». Le gouvernement du Parti libéral-démocrate (PLD) s'est comporté comme le plus gros bétonneur de la planète sans rencontrer, jusqu'à une période récente, de réelle opposition de l'opinion publique japonaise. Du coup, la grande ville japonaise évoque un désordre qui n'a fait que s'amplifier. Les paysages urbains traditionnels y ont pratiquement disparu. Durant l'euphorie liée à la «bulle financière» des années 80, le chaos urbanistique a même été esthétisé: on en a rajouté! D'un autre côté, la société japonaise n'a cessé de témoigner d'une très grande sensibilité à la nature. L'esthétique et l'éthique s'y réfèrent en permanence. Parce qu'elle incline peu à la transcendance, la culture japonaise a fait de la nature la source immanente du sens de l'ordre social. Elle l'apprécie au point d'en avoir fait la valeur suprême, une composante essentielle de l'identité nippone. L'une des manifestations les plus remarquables de cette sensibilité, ce sont les dictionnaires consacrés aux mots de saison (kigo en japonais). Ces mots se recensent par milliers et servent notamment à l'écriture des haïkus, ces poèmes de quelques lignes qui évoquent un paysage et les sensations qu'il procure. Plus curieux encore, ce sont ces îlots de nature apparemment sauvage que l'on trouve au coeur de grandes villes japonaises...

- Comment expliquez-vous ce paradoxe?

63Pour les Japonais, l'opposition entre ville et nature, si courante en Europe, ne va pas de soi. En Europe, les villes sont conçues comme des oeuvres humaines destinées à défier le temps qui s'écoule. Au Japon, la plasticité du bâti, sa reconstruction permanente exaltent au contraire le passage du temps: on s'attache davantage à préserver des formes comportementales que des matières. D'où la moindre attention apportée au patrimoine. Cette attitude a cependant évolué, comme en témoigne l'intérêt croissant des Japonais pour l'aménité, c'est-à-dire la qualité du cadre de vie dans l'espace urbain.

De manière plus fondamentale, c'est dans la logique même du rapport de la société japonaise à la nature qu'il faut chercher la cause profonde sinon indirecte des atteintes portées à l'environnement. Cette cause, c'est, à lire la littérature « nippologique », l'harmonie vers laquelle la culture japonaise aurait tendu dans son rapport à la nature. Cette harmonie s'oppose à l'idée de domination de l'homme sur la nature (présente dans la culture occidentale) comme à celle de soumission de l'homme devant la nature (présente, semble-t-il, dans la culture indienne). La culture japonaise a reconnu la nature comme sujet. Au point d'avoir eu tendance à lui faire suffisamment confiance pour réparer elle-même les erreurs commises par les hommes!

- Une conception de la nature qui, dites-vous, doit beaucoup à la culture chinoise...

67'En effet, à travers la peinture, la poésie, la littérature... la culture chinoise a non seulement beaucoup influencé l'esthétique japonaise mais encore les catégories de la sensibilité japonaise aux éléments de la nature. Le mot même de «nature» est directement emprunté au chinois. Certes, les Japonais reconnaissaient l'existence de phénomènes naturels mais ils ne possédaient pas de concept comparable à celui de nature. L'usage d'un tel mot ne va pas de soi: il suppose un recul qui permet d'appréhender ensemble des phénomènes et des réalités qui a priori n'ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres (les étoiles, la pluie, les animaux, les montagnes, la végétation...). Cette représentation unifiée s'élabore historiquement.

- Comme le paysage...

68Le paysage est l'expression sensible de la relation d'un sujet, individuel ou collectif, à l'espace et à la nature. Il ne traduit pas tout le milieu mais le milieu à une certaine échelle, avec un certain recul qui met l'accent sur la nature. Il n'a pas toujours existé ni partout. C'est en Chine du Sud au cours du IVe siècle qu'il apparaît vraisemblablement pour la première fois: à cette époque, le Nord étant envahi par les hordes barbares, la cour s'était réfugiée au Sud. Les aristocrates prennent eux-mêmes l'habitude de se retirer sur leurs terres. Au contact de la nature, ils développent une esthétique poétique et picturale dans laquelle va naître le concept de paysage. Cette esthétique va pénétrer ensuite au Japon, aux VIIe et VIIIe siècles, en même temps que les techniques et la culture chinoises, soit bien avant les Européens qui ne le découvriront qu'à la Renaissance. En Occident, alors que la Chine découvrait le paysage, Saint-Augustin n'avait eu de cesse de détourner les chrétiens du spectacle des beautés de la nature, en leur opposant les beautés plus hautes de la conscience!

- Y a-t-il des traits propres au paysage japonais?

69La sensibilité à la nature n'est pas indifférente aux données de l'environnement naturel. Cela explique les variations nationales, le fait que les Japonais soient extrêmement sensibles à des choses qui, dans d'autres sociétés, peuvent passer inaperçues. Le rapport particulier qu'ils entretiennent avec la montagne, par exemple, tient à la réalité géomorphologique qu'elle représente au Japon. Dans cet archipel particulièrement peuplé, et qui a misé sur la riziculture, le contraste entre les petites plaines cultivées et l'immense montagne boisée est particulièrement accentué. Inversement, la sensibilité à la nature, cultivée par les diverses formes d'art, contribue à façonner les paysages. Prenons l'exemple des érables et leur feuillage d'automne: c'est une particularité que l'archipel partage avec la façade orientale de l'Amérique du Nord mais à laquelle les images littéraires ont beaucoup sensibilisé les Japonais. Au point de les incliner à en planter régulièrement: on en trouve jusque dans les jardins. Les Japonais en prennent un soin particulier; ils les traitent pour qu'ils aient un feuillage encore plus remarquable. Même chose pour les pins. Ils poussent naturellement sur l'archipel mais, comme l'érable, le pin est devenu en littérature un motif esthétique qui a été très prisé au cours de l'Histoire. Les Japonais en ont conçu des formats de toutes sortes pour pouvoir en planter dans leurs jardins ou les entretenir sous formes de bonsaï.

- Comment interprétez-vous cette pratique?

66C'est un phénomène qui s'est surtout développé au Japon mais qui, en réalité, est commun dans l'Asie orientale, avec pour foyer la Chine (le mot bonsaï est d'ailleurs d'origine chinoise). Le thème sous-jacent est le monde en réduction... Ce sont des cultures qui s'ingénient à rapetisser les choses pour des raisons dont l'histoire est très complexe. Disons qu'en rapetissant les choses, on les tient à sa portée... Un bonsaï, c'est la force de la nature dans un pot, l'énergie de la nature sous ses yeux. Encore une fois, il ne traduit pas une volonté de domination sur la nature. Le Japon d'avant l'occidentalisation est une société hautement civilisée qui était parvenue à un certain équilibre écologique, à la différence de la Corée ou de la Chine. Il y avait une sorte de «cosmicité» ­ c'est-à-dire un ordre qui reliait ce que les gens savaient de l'univers, ce qu'ils savaient d'eux-mêmes et l'ordre social, dans un tout harmonieux. L'entrée du Japon dans la modernité a eu des conséquences d'autant plus brutales qu'elle s'est produite de manière très autoritaire, avec l'instauration de Meiji, en 1868.

- L'occidentalisation n'a toutefois pas eu que des effets négatifs. Comme vous l'expliquez dans Le Sauvage et l'artifice, elle a amené les Japonais à poser un autre regard sur leur environnement...

2632786-for-t-de-bouleauEn effet, elle les a notamment conduits à apprécier des réalités naturelles que la tradition avait négligées. C'est sous Meiji, par exemple, que les Japonais découvrent le charme des forêts de bouleaux qui couvrent pourtant une partie de leur territoire. C'est également à partir de cette période que le Japon découvre l'alpinisme. Non que les Japonais aient ignoré cette pratique. Mais gravir des montagnes participait d'un rituel religieux.

- Qu'en est-il de l'habitat japonais? A-t-il été modifié aussi radicalement?

042L'habitation traditionnelle japonaise a beaucoup été modifiée par l'emploi de nouveaux matériaux. Il n'est pas jusqu'à la façon de se mouvoir dans l'espace domestique qui n'ait changé. Les Japonais ont adopté le mode de vie des Européens: les tables et les chaises tendent à remplacer le tatami. Il est vrai qu'un tatami, c'est très beau mais, pour s'y installer correctement, il faut s'asseoir à genoux, d'une manière qui torture et déforme les tibias et les chevilles! Aujourd'hui, les jeunes filles en sont conscientes et il n'est pas impossible qu'au XXIe siècle le tatami fasse figure de pièce de musée. En pleine fièvre de modernisation, certains ont préconisé qu'on l'abandonne en prétextant qu'il coûtait cher. Ce qui est vrai. Mais, en même temps, c'est un motif très fort de l'identité japonaise. Les Japonais ne peuvent s'en passer. Dans une habitation japonaise vous trouverez toujours une pièce à tatamis: la plus belle.

Auguste Berque. Né en 1942, Augustin Berque partage sa vie entre la France et le Japon. Géographe et orientaliste, il s'est attaché à comprendre le rapport de la société japonaise à la nature et l'espace, selon une approche phénoménologique et géographique. Il en est venu à s'intéresser à l'«écoumène», c'est-à-dire la terre en tant qu'elle est habitée par les hommes. Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il est l'auteur de le Sauvage et l'artifice. Les Japonais devant la nature, Gallimard (1986, 1997); Ecoumène. Introduction à l'étude des milieux humains (Belin, 2000).

http://www.liberation.fr/week-end/0101384547-la-culture-japonaise-fait-de-la-nature-la-source-de-l-ordre-social

Les jardins.

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http://fr.wikipedia.org/wiki/Jardin_japonais

 

 

Bibliographie sur les jardins. Trois Pierres Cinq Fleurs : petit traité du jardin japonais, traduit du jap. par Bertrand Petit, calligraphies de Keiko Yokoyama, coll. "Pollen", Editions Alternatives, nov.2007, 64 p. 

L'Ikebana

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76http://fr.wikipedia.org/wiki/Ikebana

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