23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 08:36

Reportage - Article de Régis Arnaud, journaliste au Figaro : « Japon : voyage au cœur d’un pays dévasté », 13 mars 2011.

01« Le voyage de Tokyo à Sendai en train rapide Shinkansen prend d'ordinaire une heure et quarante minutes. Aujourd'hui, il faut vingt-six heures. Les trains ne circulent plus, l'autoroute est uniquement ouverte pour les urgences, et sur les petites routes qui permettent de relier Tokyo à Sendai, le sol ne cesse de frissonner. Le monde entier sait que la terre a tremblé à Tokyo à 14h46 vendredi, provoquant la plus forte secousse qu'ait connue l'Archipel, d'une magnitude de 8,9 sur l'échelle de Richter. Mais on peine à mesurer à quel point la côte pacifique du Japon est devenue une sorte de gigantesque vaisseau flottant, dont les passagers ressentent une sorte de houle en permanence.

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Les Japonais vivaient depuis toujours dans la crainte du « Big One », ce séisme mythique qui transformera d'abord leur pays en ruines avant de les submerger par un tsunami. Depuis vendredi, ils affrontent leur « Long One », stoïquement, avec le calme qui règne dans l'œil du cyclone. Un cyclone fait de nouvelles alertes sismiques, de terreur nucléaire, d'informations incomplètes et de rumeurs courant sur les téléphones portables. Les annonces chevrotantes, parfois au bord du sanglot, sur la radio NHK, les présentateurs de télé à Tokyo coiffés de casques de protection, ils semblent les observer avec indifférence. Ils sont l'épicentre, fixe, d'une panique mondiale.

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L'aéroport n'est plus qu'un immense amas de gravats

La ville de Fukushima, dont le nom est désormais associé à la crainte d'une catastrophe nucléaire, ressemble en ce dimanche à une ville fantôme. Les feux de circulation ne fonctionnent plus. Les supermarchés sont fermés. Les stations-service avertissent qu'elles vont bientôt manquer d'essence. Mais le calme règne. Sur la route, seule une vendeuse de bottes en caoutchouc, nécessaires pour se frayer un chemin dans la campagne inondée et boueuse, fait du commerce. Elle peine à répondre à la demande. « Une cigarette! Vous vendez des cigarettes? » demande un passant désespéré. Même l'alimentation est devenue introuvable. Alors les cigarettes…

04Bien que la capitale se trouve à une distance de 300 km, la secousse survenue au large de Sendai a été ressentie avec une extrême violence par les Tokyoïtes. Pourtant, les dégâts qu'elle a occasionnés ne deviennent visibles que sur les derniers kilomètres avant l'arrivée à Sendai. Ils sont concentrés quasi exclusivement sur les premières centaines de mètres de littoral, face au Pacifique. « Les routes de montagne sont intactes », confirme un habitant du coin. Beaucoup plus que le séisme, c'est le tsunami qui a ravagé la région. L'aéroport de Sendai, en bord de mer, n'est plus qu'un immense amas de gravats d'où émergent des avions et des voitures défoncés. La bourgade voisine de Yuriage, qui fait partie de la ville de Natori, a elle aussi été dévastée. C'est là qu'ont déferlé les torrents de boue charriant voitures et maisons. La vague a d'abord noyé le village, avant de se changer en boue noire pour terminer sa course dans les rizières.

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«Un nouveau tsunami !» 

Des habitants marchent dans les décombres. Une femme hagarde, titubant comme si elle déambulait dans le noir, crie le nom de quelqu'un qui ne répond jamais. « Les tremblements de terre, on connaît. Il y en a tout le temps. Mais le tsunami nous a vraiment pris par surprise », reconnaît Yuka Watanabe. Dans ce qui reste de sa maison éventrée, cette mère de famille cherche parmi les débris quelque chose d'intact. Elle pense déjà à reconstruire. « Ne dites pas que nous sommes malheureux. Nous avons eu de la chance » Devant chez elle, une rangée de maisons situées face à la mer a fait barrage, lui évitant le pire. « Mes enfants étaient en bas avec leurs grands-parents. D'abord, il y a eu le tremblement de terre. Puis ils ont entendu à la radio: “Le tsunami arrive !” Ils n'ont eu que le temps de se réfugier à l'étage », raconte-t-elle. Soudain, elle s'émerveille : elle vient de trouver un écran d'ordinateur intact.

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Alentour, tout n'est que désolation. À perte de vue, les rizières encore inondées sont jonchées de planches de bois, de voitures empilées, de maisons traînées sur des centaines de mètres. La seule chose encore debout, au milieu du village, c'est le cimetière. Au loin, une immense colonne de fumée bleue monte dans le ciel. « C'est une raffinerie de pétrole en train de brûler », explique Yasuo Watanabe, un fonctionnaire à la retraite. « Un nouveau tsunami arrive ! » s'écrie soudain un homme, semant la panique pendant quelques minutes.

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Des messages sur les murs

Plus loin, sur une route déserte au milieu des champs, Mayumi Wako serre dans sa main une petite radio de poche. Cette petite dame tremble, secouée de hoquets à chaque bulletin craché par le poste, lourd de nouvelles menaçantes. « C'est mon seul lien avec le monde, le téléphone ne marche plus », explique-t-elle. Elle avance à pas prudents dans la campagne rase. Elle voulait marcher jusqu'à Natori pour aller inspecter ce qu'il reste de sa maison. Mais elle n'en a plus le courage, elle rebrousse chemin. « J'étais occupée à ramasser les débris après le tremblement de terre quand j'ai compris que la vague déferlait sur nous. L'eau est entrée partout, me recouvrant jusqu'à la poitrine. J'ai entendu un couple dans une voiture proche qui avait été prise par les flots appeler à l'aide. Je leur ai dit de me rejoindre et nous sommes restés tous les trois sur mon toit, avant d'être secourus.» Son mari est parti à la recherche de sa sœur, de son mari et de leurs enfants. Ils n'ont pas encore été recensés parmi les survivants.

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Deux jours après la catastrophe, sur ses 7000 habitants, le quartier de Yuriage n'a pu localiser que 1900 personnes et compte déjà 55 morts. À la mairie, une foule inquiète épluche la liste des chanceux localisés par les autorités. Les recherches sont rendues difficiles par l'absence de réseau téléphonique mobile. Sur les murs, des messages personnels écrits à la hâte au feutre se côtoient sans se répondre: « Je suis inquiète! Appelle-moi! Signé Tomoko » ; « Je suis sain et sauf! Toshi »… Des files d'attente disciplinées se forment devant une demi-douzaine de téléphones gratuits.

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La terre continue de trembler 

Un semblant d'ordre règne à Sendai. Le centre-ville a été largement épargné. Les feux de circulation fonctionnent. Les hôtels acceptent à nouveau la clientèle. L'eau était en train d'être rétablie dans la soirée de dimanche. À la municipalité, des sans-abris squattent les salles de réunion, dormant à même le sol. Les fonctionnaires leur distribuent des boulettes de riz et d'algues qu'ils se partagent en faisant connaissance.

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Soudain, une étrange annonce en anglais: « Tout ressortissant britannique est prié de se présenter à la réception » L'ambassadeur de Grande-Bretagne est à Sendai avec une petite équipe de diplomates pour prendre la mesure de la situation. Une autre équipe composée d'Australiens, de Canadiens et de Néo-Zélandais tâche de procéder au recensement de ses ressortissants. De son côté, l'ambassade de France enjoint à ses ressortissants de s'éloigner de Tokyo. Beaucoup de Français quittent la capitale. Certains s'envolent pour Hong­ Kong, pour l'Australie. D'autres se contentent de partir vers le sud, s'éloignant le plus possible vers Osaka ou Kyoto. Les messages affluent du monde entier sur les téléphones mobiles des expatriés: « Partez ! Fuyez ! » Les Japonais, eux, s'endorment en attendant le matin. Pour tous, la terre continue de trembler. »

http://www.lefigaro.fr/international/2011/03/13/01003-20110313ARTFIG00187-japon-voyage-au-c339ur-d-un-pays-devaste.php

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D’autres images de la catastrophe :

http://www.lefigaro.fr/international/2011/03/12/01003-20110312DIMWWW00374-en-images-les-images-choc-du-seisme-au-japon.php

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 Première partie : 

Une gestion désastreuse de la catastrophe.

 ■ « Les évacués de Fukushima toujours pas dédommagés », Le Figaro.fr, 21 novembre 2011.

La majorité des 160.000 Japonais évacués des environs de la centrale nucléaire après le tsunami attend toujours les indemnités promises par la compagnie Tepco, de plus en plus critiquée.

« Après le tsunami du 11 mars, la compagnie Tepco, qui exploite la centrale accidentée de Fukushima, avait promis d'indemniser avant la fin de l'année les 160.000 Japonais forcés par l'État d'abandonner leur domicile ou leur activité autour du complexe atomique. En moyenne 350.000 euros par personne évacuée, de quoi rembourser les frais engagés lors du déménagement et offrir une compensation financière pour le traumatisme enduré. Mais aujourd'hui, seul un millier d'entre eux a été intégralement dédommagé.

La faute aux formalités administratives, jugées trop lourdes. Un livret explicatif de 156 pages est ainsi nécessaire pour aider les ex-riverains de Fukushima à remplir les formulaires nécessaires à l'obtention d'une indemnité. «Nous avons reçu beaucoup de plaintes sur la complexité des documents à fournir», reconnaît une porte-parole de Tepco. Face à ces critiques, la compagnie vient de réaliser un guide simplifié de quatre pages en tête duquel le groupe s'excuse d'imposer tant de fastidieuses tâches aux victimes. Le groupe, qui mobilise 7600 personnes pour procéder au traitement des dossiers, promet aussi de multiplier les réunions d'information et d'ouvrir des guichets spéciaux pour les évacués. Mais Tepco se dit dans l'incapacité de promettre une échéance, compte tenu des vérifications nécessaires pour chaque dossier.

35De quoi provoquer la colère des pouvoirs publics, qui aident Tepco à supporter le coût de l'indemnisation des victimes qui, souvent privées de travail, vivent éparpillées dans des logements provisoires ou chez des proches. «Il est extrêmement important pour penser l'avenir de son foyer ou de son entreprise de savoir quand les dédommagements seront versés», a martelé le ministre de l'Industrie, Yukio Edano. Tepco a déjà perçu le 15 novembre une avance de 558,7 milliards de yens (5,4 milliards d'euros) de la part de l'Etat, et doit encore recevoir quelque 340 milliards (3,2 milliards d'euros), le tout correspondant à une première tranche de compensations. «S'il est trop difficile de procéder aux paiements d'ici à fin décembre, nous ferons tout pour en verser au moins une partie», promettent les dirigeants de Tepco en réponse aux critiques du gouvernement.

Outre les modalités compliquées, le groupe est aussi critiqué pour l'étroitesse des dépenses qu'elle accepte de prendre en charge. «Tepco part du principe que le travail de décontamination appartient à l'État et pas à l'entreprise, ce qui est contestable», s'agace l'avocat Shigeo Takanashi, invitant les victimes à faire valoir leurs droits sur ce volet. Enfin, la compagnie devrait aussi, selon certains, être contrainte de dédommager les personnes qui, habitant au-delà de la zone interdite de 20 km autour du site, ont fui sans y être obligées par l'Etat. « Elles ne seraient pas parties sans l'accident. C'est donc de la faute de Tepco », explique un sénateur du Parti communiste, Satoshi Inoue.

La plupart des personnes évacuées espère pouvoir retrouver un jour leur maison. «Si on parvient à décontaminer, on peut imaginer un retour partiel», tempère Tatsuhiko Kodama, directeur du centre Radioisotope de l'Université de Tokyo. «Il est techniquement possible de faire chuter le niveau facilement en coupant les arbres, en enlevant une partie de la terre, puisque la concentration se trouve dans les dix premiers centimètres. Mais cela prend un temps extrêmement long et coûte très cher. Il faut le dire clairement aux habitants : en certains endroits, le retour sera impossible avant plusieurs décennies ».

18 « Tepco critiquée pour son manque de transparence », par A. de la Grange, Le Figaro.fr, 21 mars 2011.

12Une heure après que les chaînes télévisées avaient annoncé une explosion, le premier ministre japonais n'avait toujours pas été prévenu par Tepco, l'opérateur de la centrale.

« L'heure n'est pas aux empoignades sur la place publique, mais plutôt à l'union sacrée pour faire face à cette crise historique. Ce qui, en termes politiques, ne se traduit pas forcément par «union nationale», l'opposition venant de refuser l'offre du premier ministre de rejoindre le gouvernement. Naoto Kan a pourtant besoin de consensus pour faire voter le budget. Et il doit limiter les attaques qui aiguiseraient la suspicion au sein d'une opinion publique chez qui le trouble augmente.

La population japonaise, si elle a une propension naturelle à faire confiance aux chefs et reste d'un calme exemplaire, ne commence pas moins à se poser quelques questions. Le quotidien Yomiuri Shimbun explique que des doutes sur les informations fournies par le gouvernement ont commencé à monter quand les États-Unis ont demandé à leurs ressortissants de ne plus approcher à moins de 80 km de la centrale, alors que le gouvernement n'a fixé qu'un périmètre de 20 ou 30 km. Dans ce climat anxiogène, l'annulation de la visite du premier ministre lundi près de Fukushima, officiellement à cause du mauvais temps gênant son hélicoptère, a pu être perçue comme un fâcheux signal.

17Les critiques pointent dans la presse ou sur Internet. «On reproche à Tepco (Tokyo Electric Power Co), l'opérateur de la centrale, d'avoir sous-estimé le problème, au moins au début. Puis, on reproche au premier ministre - qui lui-même partage cet avis sur Tepco - de n'avoir pas eu assez de recul et de poigne pour prendre la mesure du problème lui-même», explique un observateur. À mots semi-couverts, le gouvernement et Tepco se renvoient la balle. Avec une certaine violence, parfois. La semaine dernière, un Naoto Kan furieux aurait appelé les patrons de Tepco au téléphone, leur demandant «mais qu'est ce qu'il se passe, bon Dieu!» Il n'avait toujours pas été prévenu d'une explosion, une heure après que les chaînes télévisées l'eurent annoncée. Et que Tepco décide de réduire ses effectifs travaillant sur la centrale.

C'est sans nul doute Tepco qui est le plus dans la ligne de mire. Si le pays entier loue le courage de ses «hommes du rang», qui se battent au péril de leur santé pour calmer les réacteurs, il est moins amène pour l'état-major. Une femme travaillant au siège de l'entreprise rapporte que le standard enregistre des brassées d'appels d'insulte. Les principales critiques portent sur un manque supposé de transparence. Le journal Mainichi Shimbun, par exemple, trouve le patron de Tepco, Masataka Shimizu, bien peu présent. On ne l'a pas vu en public depuis une semaine, et son porte-parole est seul à monter au front. Dans un communiqué publié samedi, il s'est juste excusé de « causer tant de problèmes »( cf. photo ci-dessous)

19Sur le fond, on s'interroge surtout sur la célérité de la réaction de Tepco, au début de la crise. Des experts, japonais comme étrangers, avancent que la direction a perdu un temps précieux, notamment parce que des mesures d'urgence allaient forcément endommager les installations.

 

«Il se pourrait qu'ils aient pêché par excès de confiance et mollesse, au début, parce qu'ils étaient rassurés par les procédures d'arrêt automatique des réacteurs, qui ont bien fonctionné, explique un spécialiste. Du coup, ils n'ont pas vu tout de suite le risque posé par le combustible usagé entreposé dans les piscines.» Des experts américains, qui connaissent bien ces réacteurs, estiment que les procédures d'inondation avec de l'eau de mer pourraient avoir été appliquées tardivement par peur des dégâts.

Certains se demandent aussi si les autorités japonaises ne se verront pas un jour reprocher d'avoir décliné l'essentiel de l'offre d'aide en matière nucléaire proposée par des pays experts en la matière, les États-Unis et la France ».

http://www.lefigaro.fr/sciences/2011/03/21/01008-20110321ARTFIG00810-tepco-critiquee-pour-son-manque-de-transparence.php

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■ « Le géant Tepco en pleine désintégration », par M. TEMMAN, correspondant de Libération à Rokyo, 21 mai 2011.

Fukushima. Le groupe, qui a annoncé une perte record et le départ de son PDG hier, compte sur l’Etat pour le sauver.

« Plus de deux mois après le séisme et le tsunami qui ont gravement endommagé les réacteurs de sa centrale nucléaire numéro 1 à Fukushima, le géant Tepco a annoncé hier une perte nette massive et record de presque 11 milliards d’euros. Un passif jamais atteint depuis la création de l’entreprise en 1951, en remplacement de la Tokyo Electric Light Company, fondée sous l’ère Meiji, en 1883.

Sans surprise, l’opérateur a aussi fait savoir que son PDG, le controversé Masataka Shimizu, 66 ans - qui a carrément disparu durant plus de deux semaines au plus fort de la crise en mars, officiellement pour des «soucis de santé» - était démis de ses fonctions. Il est remplacé par Toshio Nishizawa, 60 ans, l’un de ses lieutenants. Un changement qu’il reste à entériner lors de l’assemblée générale du 28 juin.

16Cela suffira-t-il à combler le manque de leadership du groupe et à améliorer son management encore très chaotique ? «La catastrophe nucléaire actuelle n’a pas été causée par le séisme et le tsunami mais par une série de carences d’origine humaine», affirme Kojiro Irikura, professeur de sismologie à l’université de Kyoto. Un éditeur du mensuel politique Sentaku ne dit pas autre chose : «Les accidents qui ont éclaté au sein des réacteurs de Fukushima sont aussi liés à des problèmes de management interne à Tepco.» Dès hier soir, des voix se sont élevées pour faire remarquer que le président de l’opérateur, Tsunehisa Katsumata est, lui, épargné, malgré la gestion calamiteuse de la catastrophe… «Masataka Shimizu et Tsunehisa Katsumata sont peut-être des managers tout à fait convenables en temps normal, mais tous deux n’ont pas le calibre et le charisme de leaders capables de gérer une situation de crise», juge Sentaku.

La situation financière de Tepco est d’autant plus sérieuse que le montant des pertes annoncé hier est provisoire. Il n’inclut pas encore les dédommagements astronomiques que le groupe va devoir verser aux dizaines de milliers de familles, individus, PME, fermes, coopératives agricoles ou de pêche touchées par la catastrophe survenue pour Tepco durant son exercice fiscal 2010 (clos fin mars 2011). Or, depuis, les demandes de compensations sont incessantes, quotidiennes. Mercredi, une fédération de pêcheurs de la préfecture d’Ibaraki a demandé à Tepco pas moins de 425 millions de yens de dommages (3,6 millions d’euros) : le montant, d’après elle, des pertes subies par ses 460 membres, réduits depuis mi-mars au chômage. Le chef de cette coopérative, Isao Ono, est allé négocier en personne au siège de Tepco, à Tokyo, le montant de l’ardoise.

Le total des compensations sera tel que Tepco a prié l’Etat de le soutenir dans cet effort. «Nous n’en sommes qu’au début, constate Mitsuyasu Oda, de Greenpeace au Japon. Le choc va être très rude. Tepco va devoir payer pour ses fautes. L’entreprise en a pour de longues années.» Tepco devrait rester longtemps dans le rouge. C’est là, aux yeux des milieux d’affaires nippons, que le bât blesse. Selon eux, L’Etat japonais doit tout faire pour éviter la faillite du géant, financé par des institutions financières publiques et privées.

Si tel n’était pas le cas ; si Tepco ne pouvait être sauvé, la finance japonaise serait à coup sûr plongée dans le chaos. Et les marchés financiers internationaux perdraient confiance dans le système bancaire nippon. Le Premier ministre Naoto Kan n’a pas le choix : il doit maintenir Tepco à flot. Un soutien au goût amer ».

http://www.liberation.fr/terre/01012338650-le-geant-tepco-en-pleine-desintegration

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■ « Fukushima : le rapport d'enquête dénonce une cascade de défaillances », par Sophie VERNEY-CAILLIAT, pour Rue 89, 28 décembre 2011.

 « Il est inexcusable qu'un accident nucléaire n'ait pu être géré parce qu'un événement majeur tel que le tsunami n'a pas été anticipé. » Tel est le ton sans concession adopté dans le rapport de la commission indépendante, dont une version intermédiaire a été publiée le 26 décembre.

Certes, personne ne pouvait imaginer qu'une vague de 15 mètres recouvre la centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi et transforme le périmètre des 20 km à la ronde en zone morte.

Mais à la lecture de ce qu'écrit la commission d'enquête sur les accidents à la centrale nucléaire de Fukushima, on voit que l'impréparation était réelle, et que les responsabilités sont partagées par Tepco et le gouvernement japonais.

Mandatés le 24 mai, les experts ont mené 456 entretiens et rendront leur rapport définitif à la mi-2012.

Que faut-il retenir ?

1- Des ratés dans la gestion de la crise

36Le centre de gestion de crise situé à 5 kilomètres de la centrale n'a pas pu fonctionner correctement à cause du tremblement de terre et du niveau élevé de radiation. En 2009, un programme public de prévention des risques avait signalé certains manquements, comme l'absence de filtres à air, mais rien de concret n'avait été fait.

Le 13 mars, après la perte des générateurs, un temps précieux a été perdu avant que de l'eau ne soit injectée pour refroidir le réacteur numéro 3, celui où s'est produit une explosion qui a généré d'importants rejets radioactifs. L'enquête devra préciser pourquoi la délégation de pouvoir ne s'est alors pas faite correctement.

La surveillance de la radioactivité juste après l'accident a aussi mal fonctionné : les patrouilles n'ont pas été opérationnelles sur un terrain cataclysmique, alors que justement il était urgent de prendre des mesures de protection de la population.

L'évacuation de dizaines de milliers de personnes s'est faite dans la confusion, notamment parce que les ordres venus du gouvernement n'étaient pas répercutés au niveau local. Des mesures spécifiques auraient dû être prévues pour les personnes les plus vulnérables.

Les déclarations officielles telles que « il n'y a pas d'impact immédiat sur la santé des populations » ont nui à la confiance que l'opinion publique porte au gouvernement. Le rapport final devra dire pourquoi les autorités ont tant minimisé la gravité des événements, préférant cacher les informations disponibles.

2- Une prévention des risques insuffisante

La commission de sécurité nucléaire du Japon a passé cinq ans (2001-2006) à revoir ses réglementations par rapport aux séismes, mais aucun spécialiste des tsunamis n'en faisait partie.

Si les experts notent que le risque de tsunamis est bien évoqué dans le nouveau guide réglementaire, ils s'étonnent qu'aucune mesure concrète n'ait été prise. Tepco avait bien envoyé aux autorités de sûreté nucléaire en 2002 ses évaluations, mais celles-ci n'ont pas fait de remarques particulières ou demandé de travaux.

Or la centrale de Fukushima Dai-ichi a été conçue sur la plus haute vague observée au port d'Onahoma après le tremblement de terre au Chili en 1960, à savoir 3,1 mètres au-dessus du niveau de la mer.

En 2008, quand Tepco a réévalué les risques de tsunami pour sa centrale de Fukushima Dai-ichi, plusieurs hypothèses lui ont été présentées : une vague de 9 mètres ou de 15 mètres. Mais Tepco a considéré que la probabilité d'un tsunami de grande envergure était faible, bien que le risque existât, et n'a pris aucune mesure concrète.

Autre exemple d'impréparation : la perte totale d'alimentation électrique n'a jamais été envisagée par Tepco. Ce qui a amené à l'envoi, dans la précipitation de camions de pompiers afin d'envoyer de l'eau destinée à refroidir les réacteurs.

3 - Des réformes préconisées pour éviter une nouvelle catastrophe

Le 15 août, le gouvernement japonais a annoncé une réforme des instances de régulation du nucléaire. La commission réitère la nécessité que le nouveau régulateur soit réellement indépendant et transparent, et doté de moyens en conséquence, développe une vraie expertise sur la prévention des catastrophes naturelles, soit pleinement conscient de la nécessité de fournir des informations justes et fiables.

En conclusion, les experts répètent ce que chacun doit avoir à l'esprit : même si les probabilités d'accident sont faibles, ceux-ci peuvent avoir des conséquences tellement graves qu'il faut que toutes les précautions soient prises ».

http://www.rue89.com/rue89-planete/2011/12/28/fukushima-le-rapport-denquete-denonce-une-cascade-de-defaillances-227871

   

Deuxième partie :

IMPUISSANCE ET ENLISEMENT POLITIQUE.

■ « L'activisme citoyen pallie l'enlisement politique », par Philippe PONS, Le Monde.fr, 24 août 2011.

49Il n'y a certes pas de quoi pavoiser : le produit national brut japonais a décliné de 0,3 % au deuxième trimestre et personne n'attend grand-chose du changement imminent de premier ministre – quel qu'il soit. Les jours de l'impopulaire Naoto Kan sont en effet comptés dès que les derniers projets de loi auront été adoptés à la fin août. Le désastre du 11 mars a rendu plus évidente la pathétique crise de gestion politique du Japon, enlisé depuis des années dans des batailles politiciennes qui privent le pays d'une orientation précise.

« Le désastre nucléaire à la centrale de Fukushima a été la dramatique illustration de la faillite d'un système de pouvoir reposant sur la collusion du politique, de la haute administration et des intérêts privés qui, par incurie ou cynisme, a fait courir à la nation un risque inadmissible. Faut-il pour autant désespérer du Japon ? Cette catastrophe a creusé, un peu plus encore, le fossé existant depuis de longues années entre la classe politique – à de rares exceptions près – et le pays. Mais pour peu que l'on déplace le regard, que l'on oublie Nagatacho – le quartier de la Diète à Tokyo, c'est-à-dire le monde politique –, l'image, sans être rose, est néanmoins différente.

D'abord, l'économie a mieux résisté que prévu au choc du 11 mars qui a durement affecté des secteurs comme l'automobile et l'électronique en raison de la rupture de la fourniture de pièces détachées provenant des régions sinistrées. Les aléas de l'économie mondiale – l'envolée du cours du yen – pèsent certes sur les exportations. Mais le choc pourrait être moindre que celui de la crise financière de 2008.

En dépit des réductions de l'utilisation de l'électricité, les secteurs de l'automobile et de l'électronique sont repartis ; la consommation frémit et les investissements publics dans les régions sinistrées soutiennent ce très embryonnaire rebond. La machine productive nippone ne manque pas de ressources et trouvera de nouvelles applications industrielles pour répondre aux besoins de l'après-11 mars. Mais ce n'est peut-être pas là que réside la véritable force de redressement.

43On a souligné le "calme", la "dignité" et le "sang-froid" avec lesquels les sinistrés ont réagi à la catastrophe : peu de vols, pas de pillages ou de manifestations qui dégénèrent en émeutes alors que les frustrations sont réelles et patentes les lenteurs à remédier aux attentes des victimes. Les Japonais ne sont pas pour autant apathiques : la colère explose sur les blogs. Surtout, un "tsunami social" balaye silencieusement les restes d'illusions des citoyens en leurs élus.

Deux ans après l'arrivée au pouvoir des démocrates – première alternance en plus d'un demi-siècle –, le rideau est retombé sur l'espoir de changement. L'impopularité de Naoto Kan cristallise cette désillusion. Elle est en effet paradoxale : son taux de soutien est inférieur à 16 % alors que ses prises de position en faveur d'une sortie du nucléaire sont partagées par une large partie de l'opinion… Mais personne ne lui fait confiance.

Dans les petites villes et les villages des régions sinistrées, on ne peut qu'être frappé par l'absence des élus nationaux. A peine arrivés, déjà repartis. En revanche, dans ces localités dévastées, des maires, des élus municipaux, des organisations citoyennes œuvrent par une multitude d'initiatives à se dégager de l'ornière. Ces communautés constituées ou renforcées dans l'épreuve sont composées d'habitants et de bénévoles venus de tout le pays : un million de volontaires, notamment des jeunes, se sont mobilisés pour des périodes allant d'un jour à des semaines pour toutes sortes de travaux.

44Ces mouvements à la base sont difficiles à quantifier tant leur action est multiforme et parcellaire. Mais, sur place, la mobilisation n'en est pas moins évidente. Il reste à coordonner ces initiatives avec les plans de l'administration centrale, quand elle les aura arrêtés. Les gouverneurs – élus – s'activent également mais une décentralisation incomplète les prive d'une autonomie financière suffisante.

Selon le politologue américain Gerald Curtis, spécialiste du Japon, il est "peu probable qu'émerge un gouvernement fort et efficace dans un avenir proche", mais cet activisme citoyen pourrait être un levier de la reconquête d'une démocratie confisquée par les lobbies. D'autant plus qu'il ne reste pas local. Au bénévolat s'est ajoutée l'assistance d'entreprises (japonaises et étrangères, dont certaines françaises) qui a été acheminée sur place via des organisations non gouvernementales disposant de relais locaux – et non par les énormes machines humanitaires qui plantent leurs drapeaux mais sont loin des réalités du terrain et dont l'aide financière n'a été que partiellement distribuée en raison des lenteurs bureaucratiques.

Le lien social local se renforce de cette solidarité nationale qui, pour l'instant, n'a pas de relais politique. Combien de temps le monde en vase clos de Nagatacho pourra-t-il ignorer cette mobilisation de la base qui, pied à pied, reconstruit un quotidien commun ? »

http://www.lemonde.fr/japon/article/2011/08/24/au-japon-l-activisme-citoyen-pallie-l-enlisement-politique_1562796_1492975.html

 

■ « Un nouveau premier ministre japonais, et après ? », par Martine BULARD, Les blogs du Monde Diplomatique, 30 août 2011.

37« Au terme de sombres tractations, le Parti démocrate du Japon (PDJ), divisé, a fini par se mettre d’accord sur un nom : M. Noda Yoshihiko (photo) ministre des finances dans le précédent gouvernement, a été élu président du parti, lundi 29 août, avant d’être promu premier ministre par la Diète. Le troisième en deux ans et demi.

A la fin de la semaine dernière, M. Kan Naoto avait présenté sa démission – ce qui ne fut une surprise pour personne. Un mois plus tôt, en difficulté au sein de sa propre majorité parlementaire et les élus de l’opposition rechignant à voter une rallonge budgétaire pour le programme de reconstructions après le tremblement de terre ainsi qu’une loi autorisant l’émission d’obligations d’Etat, M. Kan avait eu cette phrase remarquable : « Votez ces lois si vous ne voulez plus voir ma tête, je m’en irai après. » C’est désormais chose faite.

Du point de vue des Japonais, il est fort à parier que ce changement apparaisse fort éloigné des préoccupations quotidiennes, comme le rapporte le quotidien Asahi Shimbu, qui fait parler un habitant des zones sinistrées : « “Est-ce que c’est vraiment le moment de changer de gouvernement au lieu de s’occuper de nous”, s’exclame Sakuma Shinji, agriculteur de 61 ans. Je me fous de savoir qui va devenir le prochain premier ministre. Quel qu’il soit, il faut qu’il mette un terme à la crise nucléaire afin que l’on puisse revenir chez nous dès que possible »

Vu du monde politique nippon, cela n’a rien d’extraordinaire. M. Noda est le sixième chef de gouvernement en cinq ans et l’arrivée du PDJ, en 2009, après cinquante-cinq ans de règne sans partage du Parti libéral-démocrate (PLD), n’a strictement rien changé à cette valse des premiers ministres. M. Hatoyama Yukio, le prédécesseur de M. Kan, avait été évincé neuf mois après sa nomination, pour cause d’émancipation trop rapide de la tutelle américaine (il avait laissé espérer que la base militaire de Futenma, sur l’île d’Okinawa, serait fermée) et de changements socio-économiques trop lents. Son parti avait perdu les élections sénatoriales de 2010 et du même coup, la majorité à la Chambre des conseillers.

24M. Kan (photo), lui, n’a duré que quatre cent quarante-neuf jours, mais avant la triple catastrophe – tremblement de terre, tsunami, fuite nucléaire –, il était au plus bas dans les sondages, son ministre des affaires étrangères Maehara Seiji empêtré dans des affaires d’argent (reçu de l’étranger) et la situation économique et sociale du pays toujours aussi dégradée. Ses réactions fort hésitantes lors de l’accident de la centrale de Fukushima ont achevé de le discréditer.

Pourtant, plus que l’incompétence du premier ministre, ce sont l’omnipotence des lobbies nucléaires et leur collusion avec l’Etat qui ont frappé, et notamment la complicité entre le propriétaire de la centrale Tokyo Electric Power (Tepco) et l’agence de sûreté industrielle et nucléaire (Nisa, Nuclear and industrial safety agency), théoriquement indépendante. L’image du premier ministre tapant du poing sur la table pour simplement obtenir des informations a fait le tour du Japon, et six mois après le désastre de Fukushima, la centrale n’est toujours pas stabilisée, le bilan pas même établi ; les populations sinistrées s’entassent encore dans des préfabriqués ou des tentes, en attente d’un plan de reconstruction digne de ce nom.

Ces derniers mois ont mis en évidence l’imbrication entre les dirigeants politique, la bureaucratie et les affaires – ce que les Japonais nomment l’amakudari (descente du ciel), une sorte de chassé-croisé entre les personnels politiques et administratifs et le business, un pantouflage généralisé. Ainsi l’organisme officiel de contrôle du nucléaire comprenait d’anciens employés de l’industrie de l’atome…
Quand M. Kan annonça, en juin dernier, la fermeture de la centrale d’Hamaoka, située sur une faille sismique, la direction de Chubu Electric résista pendant trois jours, avant de s’incliner. Le président de la fédération patronale Keidanren a publiquement contesté la décision, accusant le premier ministre de ne pas mesurer les conséquences de ses actes, la centrale se situant dans la préfecture d’Aichi où est implanté Toyota…

Auparavant, le premier ministre avait imposé un contrôle de sécurité particulièrement strict sur l’ensemble des équipements nucléaires avant leur redémarrage, et annulé la construction de toute nouvelle centrale (dix-huit avaient été planifiées d’ici 2030). Il n’avait pris aucune mesure radicale – à l’image de la chancelière allemande Angela Merkel –, mais il avait proposé que soit discutée et adoptée « une stratégie révolutionnaire pour passer de l’énergie nucléaire aux énergies renouvelables ». Des mots à faire frissonner le lobby nucléaire et… une partie du PDJ – laquelle doit pousser un « ouf » de soulagement avec l’arrivée de M. Noda, un pro-nucléaire affirmé.

L’avenir énergétique du Japon n’est que l’un des nombreux problèmes auxquels le nouveau premier ministre doit faire face : le yen a atteint son niveau le plus élevé depuis sept ans, ce qui entraîne un tassement des exportations ; la croissance reste scotchée à un très bas étiage (entre 0,4 et 0,6 % prévu pour 2011) ; la dette poursuit sa course folle, au point d’atteindre 220 % du produit intérieur brut (PIB) d’ici la fin de l’année selon les prévisions officielles…

Certes, la dette souveraine est détenue aux neuf dixièmes par les Japonais eux-mêmes, protégeant le pays de tout coup extérieur : l’Agence Moody’s peut dégrader d’un cran de sa note (à Aa2), sans que cela ait des conséquences financières majeures. Mais le niveau d’épargne interne tend à se réduire pour cause de baisse de pouvoir d’achat, de vieillissement de la population et de très bas taux d’intérêts. Le système connaît certaines limites au moment où le pouvoir cherche à trouver des marges de manœuvre afin de lancer les programmes de reconstruction.

Cet état alarmant des finances publiques tient d’ailleurs beaucoup plus à l’anémie de l’activité économique qu’à une montée inconsidérée des dépenses publiques. Cela n’empêche pas le Fonds monétaire international (FMI) de préconiser un triplement de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui devrait passer, selon ses experts, de 5 % actuellement à 15 % voire 17 %. M. Noda n’a pas les moyens de lancer une telle offensive sur les impôts. Il envisage pourtant un relèvement de deux ou trois points de la TVA, que son prédécesseur n’avait pu obtenir. Mais, même modeste, cette augmentation des prélèvements risque d’aggraver la crise des débouchés dans un Japon aux prises avec l’anémie depuis plus de quinze ans.

Libéral convaincu, M. Noda a proposé la constitution d’un gouvernement d’union nationale avec l’opposition, le PDL, qui semble vouloir attendre patiemment les prochaines échéances pour prendre sa revanche politique (septembre 2012) (…) ».

http://blog.mondediplo.net/2011-08-30-Un-nouveau-premier-ministre-japonais-et-apres

 

■ « Priorité à la reconstruction pour le gouvernement Noda », par Philippe MESMER, Le Monde.fr, 3 septembre 2011.

50Le nouveau premier ministre japonais Yoshihiko Noda a fixé quatre priorités à son gouvernement. En conférence de presse le 2 septembre après l'entrée en fonction de son cabinet — plutôt jeune, sans personnalité connue et surtout destiné à unifier le Parti démocrate du Japon, le PDJ au pouvoir mais à la popularité fortement dégradée —, le 6ème chef de gouvernement nippon en cinq ans souhaite que mettre l'accent sur la reconstruction des zones sinistrées le 11 mars, la sortie de la crise nucléaire provoquée par l'accident de la centrale de Fukushima, ainsi que sur des initiatives pour résoudre le problème du yen fort et pour réduire la dette.

« Au sujet de la reconstruction, M. Noda devrait, avec son ministre des finances Jun Azumi, ancien journaliste originaire de la préfecture de Miyagi, l'une des zones les plus affectées le 11 mars, finaliser un troisième budget supplémentaire pour la reconstruction, d'un montant d'environ 10 000 milliards de yens.

Pour le financer, comme pour réduire la dette japonaise, qui évolue autour de 200 % du Produit intérieur brut, M. Noda reste partisan d'une hausse de la fiscalité, même si, dans un premier temps, il préfère privilégier la lutte contre les gaspillages et ne veut pas pénaliser la relance de l'activité dans un pays en récession. " Je suis réaliste, a-t-il déclaré. Sans croissance, il ne peut y avoir de redressement des finances publiques ".

Un point qui montre à quel point les dirigeants japonais restent marqués par le passage, en 1997, de la taxe sur la consommation de 3 à 5%. Cette hausse avait anéanti les débuts de reprise de l'économie et contraint le premier ministre de l'époque Ryutaro Hashimoto à la démission.

41Sur le nucléaire, Yoshihiko Noda se dit partisan d'un redémarrage des réacteurs aujourd'hui à l'arrêt pour inspection, " si leur sûreté est garantie ". Mais, reconnaissant qu'il " devrait être difficile " de construire de nouvelles centrales, il a plaidé pour un démantèlement des réacteurs arrivés en fin de vie et une réduction progressive de la dépendance au nucléaire. Il poursuit ainsi la politique initiée par son prédécesseur Naoto Kan, reflet du sentiment dominant dans l'opinion que le Japon doit renoncer à cette énergie.

Au niveau diplomatique, M. Noda s'est entretenu le 1er septembre par téléphone avec le président américain Barack Obama. L'occasion de souligner l'importance de l'alliance bilatérale de sécurité.

Au-delà de ce rappel de principe, le ministre des affaires étrangères, Koichiro Gemba, plutôt novice en la matière, devrait vite se retrouver sous pression des Américains sur des sujets bilatéraux toujours non résolus, à commencer par la relocalisation de la base aérienne des Marines de Futenma, sur l'archipel d'Okinawa, un dossier déjà à l'origine de la démission en 2010 du premier ministre Yukio Hatoyama.

Washington pourrait également insister pour que le Japon s'engage dans les négociations sur le Partenariat trans-Pacifique, un projet axé sur le libre-échange.

 M. Gemba va également devoir gérer les contentieux territoriaux que le Japon entretient avec ses voisins chinois, sud-coréen et russe et qui ravivent régulièrement les tensions.

Dans le même temps, et soucieux de rassurer Pékin et Séoul, avec qui il souhaite un renforcement des liens, Yoshihiko Noda a déclaré que " le premier ministre et les membres de son cabinet devraient éviter de se rendre au sanctuaire Yasukuni ". Ce sanctuaire abrite les âmes de quelque 2,5 millions de Japonais morts au combat et celles de 14 dirigeants nippons reconnus coupables de crimes de guerre. Et les visites de responsables nippons en ce lieu ont, dans le passé, gravement affecté les relations avec la Chine et la Corée du Sud.

M. Noda se positionne aujourd'hui comme un pragmatique car, le 15 août dernier, il avait déclaré que les criminels de guerre japonais ne l'étaient pas et qu'il n'était pas hostile à ces visites ».

http://www.lemonde.fr/japon/article/2011/09/03/priorite-a-la-reconstruction-pour-le-gouvernement-noda_1567327_1492975.html#ens_id=1265980

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Troisième partie : 

« SUPPORTER l’INSUPPORTABLE, C’est LA QUE RESIDE LA VRAIE PATIENCE » (proverbe japonais).

 

« Interview de Jean-François SABOURET : Les Japonais sont fatalistes par nécessité », par Véronique GROUSSET, Le Figaro.fr, 18 mars 2011.

51À la fois sociologue et directeur du réseau Asie au CNRS, Jean-François Sabouret analyse les ressorts de l'incroyable courage du peuple japonais face au désastre qui le frappe.

- « Le sang-froid des Japonais a étonné le monde entier. L'habitude qu'ils ont des tremblements de terre suffit-elle à l'expliquer?

- Il n'y a pas que les tremblements de terre ! Le Japon est un territoire massivement hostile, couvert à 80 % par des montagnes, où l'on ne peut vivre que sur 20 % d'une surface soumise aux typhons et aux tsunamis, balayée par la neige, le vent, la pluie. Une terre instable. Pas même un bateau : un rafiot. Mais ce rafiot, c'est le leur. Les Japonais n'en ont pas d'autre. Ils ont bien essayé de se lancer dans des aventures coloniales, en Chine et en Corée, au début du XXe siècle, mais vous en connaissez l'issue. Cette terre, ils n'ont qu'elle pour vivre, et pas d'autre ressource que de se relever.

- Il y a quand même de quoi paniquer. N'y a-t-il vraiment pas d'autre explication, spirituelle ou culturelle, à tant de dignité - ou tant de fatalisme - face au malheur?

- Le Japon est le pays de la conscience du ukiyo, ce monde flottant que l'on retrouve dans les estampes, les fameuses ukiyo-e dépeignant la vie des quartiers de plaisir, celle du plus grand luxe et de la chute qui guette. La beauté, sous toutes ses formes, est fragile, éphémère. C'est cette culture, fortement imprégnée de bouddhisme, qui s'exprime aussi dans les haïkus: le monde est souffrance et l'on ne peut y progresser que dans une autre dimension, celle du non-désir. Mais une telle culture est impossible à cerner de façon rapide et on aurait tort de croire en un prétendu «stoïcisme» d'une société perçue comme vaguement «crypto-militaire»: les Japonais souffrent et pleurent quand ils découvrent le corps d'un proche, n'en doutez pas !

46- Leur calme relève-t-il en partie de la discipline collective? Piquer une crise de nerfs pendant un séisme, est-ce «socialement incorrect»?

- Oui et non, cela existe. Mais ça ne sert à rien. Se plaindre contre le ciel, invectiver les dieux ? Peu de Japonais s'en remettent à de telles croyances. Il n'y a pas de « père tout-puissant » dans leur panthéon. La mère nature est une marâtre, et ils le savent. Ils pratiquent donc une forme de fatalisme actif.

- On imagine pourtant que la menace nucléaire doit les angoisser tout particulièrement. Mais on ne les voit pas se ruer vers les aéroports ou sur les routes. Comment l'expliquez-vous?

- Certains sont partis vers le sud, mais pas beaucoup. Si demain la centrale explose, si le vent souffle vers le sud, où pourraient-ils aller de toute façon? Tokyo et sa périphérie abritent 42 millions d'habitants. La plaine du Kantô, coincée entre mer et montagnes, est une nasse: tout le monde le sait.

- Vos enfants, qui sont nés là-bas, partagent-ils ce «pessimisme actif»?

- Oui, je crois qu'ils ont cette conviction d'habiter un monde fragile où l'important, c'est d'agir, plutôt que d'accumuler des biens matériels. Au Japon, les biens de ce monde n'ont qu'une valeur relative, puisque les séismes - répétés plusieurs dizaines de fois par an - obligent à reconstruire en moyenne tous les trente ans. On peut y investir sur un lopin de terre, mais pas sur une maison qui, loin de représenter l'espoir d'une plus-value, commence au contraire à subir une décote dès le lendemain du jour où on l'achète. Mes deux plus jeunes enfants, qui sont nés là-bas, et mon aîné, qui y est arrivé lorsqu'il avait 5 ans et qui en a maintenant 43, comprennent cet état d'esprit, tel que le résume ce proverbe local: «Supporter l'insupportable, c'est là où réside la vraie patience.»

40- N'y a-t-il pas tout de même un risque que les Japonais se fâchent en s'apercevant, a posteriori, que leur gouvernement leur a menti sur la menace nucléaire?

- C'est possible, mais je ne le pense pas. Le nucléaire n'est pas un choix pour eux. La culture japonaise traditionnelle est très proche et respectueuse de la nature; mais sans pétrole, sans gaz et plus de charbon, comment voulez-vous faire? Le Japon n'est pas la Chine : on ne peut pas y construire un barrage des Trois-Gorges (qui lui-même est très dangereux) sur un fleuve de la taille du Yang-Tsé. Même en cas d'accident majeur, cela ne veut pas dire que demain, les Japonais seront contre le nucléaire. »

Dernier ouvrage paru:

Japon. La fabrique des futurs, Editions du CNRS, 78p., 4€.

http://www.lefigaro.fr/international/2011/03/19/01003-20110319ARTFIG00001-sabouret-les-japonais-sont-fatalistes-par-necessite.php

 

« L’apocalypse expliquée à l’occident », par Jean-Marie BOUISSOU, Le Monde Diplomatique, avril 2011.

Jean-Marie Bouissou : Directeur de recherche à Sciences Po, spécialiste du Japon contemporain. Dernier ouvrage paru : Manga. Histoire et univers de la bande dessinée japonaise, Philippe Picquier, Arles, 2010.

52« Au lendemain de la tragédie qui a frappé le Japon, les médias occidentaux se sont émerveillés devant les foules tokyoïtes cheminant en bon ordre au soir du séisme, l’absence de manifestations de désespoir et les larmes toujours contenues. On a parlé de stoïcisme, de dignité, de fatalisme, de tabou… Cette attitude a été attribuée à l’entraînement (« tous les écoliers japonais apprennent ce qu’il faut faire en cas de tremblement de terre »), à l’habitude (« au Japon, les colères de la nature font partie de la vie ») et parfois à la manipulation (« les médias cachent le plus horrible »). On a aussi beaucoup glosé sur un supposé mélange de zen et de pop culture, estampes et manga, « culture de l’éphémère » et « culture du désastre ». A la télévision, on est venu réciter – sur le linceul de boue où vingt mille victimes sont ensevelies – de très anciens haiku censés expliquer aux téléspectateurs « pourquoi les Japonais ne pleurent pas ». En réaction à ce déferlement médiatique, d’autres ont dénoncé le vieux fantasme orientaliste d’une différence fabriquée, voire des relents du « japonisme » cher aux ultranationalistes nippons qui veulent faire croire, à coups d’anecdotes et de généralisations abusives, que les Japonais constituent un peuple culturellement et génétiquement homogène dont « l’essence » est à nulle autre pareille…

Ce n’est pourtant pas dire que les nations sont dotées d’une « essence » que de constater que nombre d’entre elles se reconnaissent symboliquement dans un grand récit fondateur. Les Américains ont la conquête de l’Ouest et les Français la prise de la Bastille. Les Japonais, eux, ont un scénario récurrent : celui d’un cataclysme suivi d’une renaissance. Dans le mythe des origines, la colérique déesse solaire Amaterasu (ci-dessus), ancêtre de la lignée impériale, plonge le monde dans les ténèbres avant de lui rendre la lumière. Plus près de nous, le Japon a vu la longue paix de l’époque d’Edo (1603-1868) succéder à deux siècles d’anarchie sanglante ; la modernisation est née de l

’irruption terrifiante, en 1853, des canonnières occidentales dans les ports d’un archipel fermé au monde depuis plus de deux siècles ; et l’holocauste de Hiroshima a été le prélude au « miracle japonais » qui a fait du pays la deuxième puissance économique du monde.

074La prégnance de cette trame historique sur les mentalités est renforcée par la succession incessante des catastrophes naturelles qui affectent l’Archipel : retour annuel des typhons et des glissements de terrain, éruptions volcaniques, séismes et tsunamis. Depuis un siècle, le Japon a connu 119 séismes d’une magnitude supérieure à 6, dont 65 meurtriers, notamment à Tokyo (140 000 morts, 1923 - photo), dans le Sanriku (3064 morts, 1930), à Fukui (3800 morts, 1948) et à Kobé (6437 morts, 1995). La population, coincée sur la frange côtière d’un archipel accidenté, n’a jamais eu d’autre choix que de reconstruire sur place. Elle y a toujours réussi. L’Archipel détient une expérience inégalée en matière de cataclysmes, mais il ignore cette fin du monde que le christianisme promet à l’humanité. Le bouddhisme n’en menace pas ses fidèles et le shintô est tout entier centré sur le cycle de la vie. Face à l’Apocalypse chrétienne, l’homme ne peut rien, et elle ne promet de résurrection qu’aux croyants, dans un autre monde. L’apocalypse made in Japan porte en germe un avenir qu’il revient aux hommes de faire lever.

 

091Cela est vrai même de Hiroshima, et contribue à expliquer pourquoi le nucléaire civil s’est développé au Japon sans rencontrer l’opposition farouche qu’on eût pu attendre dans un pays qui avait subi le feu atomique. L’holocauste nucléaire, si horrible qu’il ait été, a fermé un cycle d’errements guerriers et de totalitarisme oppressif, pour enfanter un Japon nouveau, pacifiste, démocratique et prospère. L’attitude des Japonais vis-à-vis de l’atome reflète cette ambiguïté fondamentale. Tous les petits baby boomers nippons ont appris que le feu nucléaire était une horreur, mais tous se sont passionnés pour Tetsuwan Atomu (Atome puissant), alias Astroboy, le vaillant petit robot créé en 1952 par le « dieu du manga » Tezuka Osamu. Astroboy, qui allait à l’école avec les enfants de son âge et défendait le Bien, la démocratie et l’égalité entre les races aux quatre coins du monde, avait un cœur atomique... La loi sur le développement de l’énergie nucléaire fut votée trois ans après sa naissance, et le premier réacteur a démarré à moins de 150 kilomètres de Tokyo dès 1965, alors que la version animée d’Astroboy battait tous les records d’audience sur la chaîne publique NHK.

Depuis la guerre, les cataclysmes sont une source d’inspiration inépuisable pour la culture populaire nippone. Le manga, le cinéma et les jeux vidéo ont familiarisé les Japonais avec les images post-apocalyptiques de raz de marée gigantesques, de villes rasées, de carcasses de voitures éparpillées dans des paysages ravagés et de raffineries en flammes. Mais en un demi-siècle, le genre a connu une évolution radicale. Dans les années 1970, le jeune survivant de Gen d’Hiroshima, auquel sa mère fait jurer au soir du bombardement atomique de bâtir un monde meilleur, surmonte l’épreuve avec un optimisme increvable et un sens très clair de son devoir ; au final, il avance avec enthousiasme vers l’avenir. Une décennie plus tard, les héros d’Akira errent dans les ruines de Néo-Tokyo en poursuivant des buts personnels dérisoires à l’échelle du cataclysme qui a détruit la mégapole, et le monde, au final, n’est pas reconstruit. L’héroïne de Nausicaä (dont la version manga par Hayao Miyazaki est bien plus complexe et noire que son film) décide que l’humanité qui a transformé la planète en un enfer pollué ne mérite pas d’y rétablir sa domination. Au tournant du XXIe siècle, dans Larme Ultime ou Dragon Head, nul ne sait plus pourquoi le monde s’effondre ; la folie gagne partout et c’est une mort solitaire qui attend les adolescents perdus dans ce désastre. Si le thème post-apocalyptique a pu muter ainsi en moins de cinquante ans, on peut à bon droit se demander ce qu’il en est de cette « conscience aiguë de la précarité (…) entre le rêve et la réalité  » qui inspirait déjà les poètes de l’époque d’Heian (794-1185) et s’il est légitime de les invoquer pour expliquer l’attitude des Japonais de 2011 (...)".

http://www.monde-diplomatique.fr/2011/04/BOUISSOU/20356

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« L’espoir d’un souffle nouveau », par Ishida HIDETAKA, Le Monde Diplomatique, avril 2011.

 

 53Ishida Hidetaka : Philosophe, professeur et doyen de la faculté des sciences de la communication et de l’information (GSII) à l’Université de Tokyo.

 "Aucune nation n’était mieux préparée que le Japon à un séisme d’une telle ampleur ; aucune population n’était plus consciente que celle du Tôhoku des risques d’un tel tsunami. Cependant, le 11 mars 2011 a bien eu lieu. Et la catastrophe a dépassé toutes les prévisions.

Dans la salle où je donnais mon cours, au dixième étage, lorsque la première secousse survint, rien ne semblait sortir de l’ordinaire. D’abord une onde « P », puis, après un intervalle, une onde « S », plus importante : n’importe quel habitant de Tokyo sait décrypter cela. Si la longueur de l’intervalle est suffisante, on peut en conclure que ce n’est pas très méchant. Mais ce n’était pas comme d’habitude : l’onde continuait, s’amplifiait, et tout l’étage se mit à vaciller dans un mouvement de pendule ; nous ne pouvions plus rester ni debout ni assis. Chacun se mettait sous la table pour se protéger des chutes d’objets. Malgré notre confiance dans les constructions parasismiques, la panique nous aurait envahis si cela avait duré encore quelques dizaines de seconde. Lorsque la longue secousse est passée, le programme « alerte aux séismes » a immédiatement fait sonner nos portables : sur leurs écrans s’affichait en caractères rouges l’annonce d’un tsunami de plus de dix mètres sur toutes les côtes du Tôhoku.

11Le fond du Pacifique s’est fracturé d’une brèche de 500 kilomètres de long et de 200 kilomètres de large ; les régions du Tôhoku (cf. carte ci-contre) ont été dévastées ; plus de six préfectures ont été directement touchées ; le bilan se chiffre à plus de 12 000 morts et près de 15 500 disparus. Si les Japonais ont derrière eux toute une série de grands séismes historiques, aucun n’avait jamais atteint ce degré de violence. Et jamais un tsunami n’avait été aussi meurtrier. La région en a connu plusieurs, notamment en 1896 – plus de 20 000 morts – et en 1933 – plus de 3 000 victimes. Un gigantesque barrage de 10 mètres de haut et de 2 400 mètres de long avait alors été construit ; il a été détruit par le raz-de-marée du 11 mars dernier.

A tout cela sont venus s’ajouter les pannes et accidents des réacteurs nucléaires de Fukushima, dont l’issue à ce jour est incertaine. Qui n’associerait pas cet accident grave aux irradiations atomiques de Hiroshima et de Nagasaki ? Cruelle ironie de l’histoire que de voir dans notre pays le cycle du désastre naturel rejoindre celui de la catastrophe nucléaire.

Le séisme, le tsunami et le nucléaire. Ce triple désastre sans précédent ne pourra pas ne pas déclencher une profonde secousse dans la conscience des Japonais en réactivant la mémoire collective…

Dans l’immédiat, la crise nucléaire se traduit déjà par une crise énergétique. La première semaine après le séisme, les transports publics ont été perturbés en raison de l’arrêt des centrales nucléaires et thermiques de TEPCO ; la vie de la capitale était paralysée ; bureaux, écoles, grands magasins et centres commerciaux étaient fermés. Tokyo et alentours ont vu leurs sources d’électricité amputées d’un peu moins de 20 %. Les centrales – nucléaires et thermiques – de Fukushima fournissaient 9 millions de KW sur les 50 millions de la zone de TEPCO. Cette crise de l’électricité risque de freiner l’économie japonaise, entraînant la récession. Dans l’immédiat, la compagnie fera redémarrer les centrales thermiques. Mais tôt ou tard se posera la question d’abord de la réforme de l’électricité (le Japon est un pays où coexistent historiquement les deux courants à 50 Hz et à 60 Hz) et, plus tard sans doute, des choix énergétiques. Il va être difficile de ne pas songer à geler le nucléaire, mais il ne sera pas non plus facile de rester dans le tout-carbone.

Très vite, la reconstruction du Tôhoku sera à l’ordre du jour. Les ports, les gares, les aéroports, toutes les infrastructures ont été dévastées et tout est à reconstruire. Les coûts sont estimés entre 15 à 20 trillions de yen, soit de 3 à 4 % du produit national brut (PNB) du pays. On sait d’ores et déjà que le désastre nucléaire aura des conséquences énormes sur les industries agricoles et marinières ; les régions touchées sont en effet le grenier du Japon et comprennent les principaux ports de pêche. On sait d’ores et déjà qu’il faudra un long travail pour que le Tôhoku redevienne habitable.

L’expérience montre que sur le plan économique, cette destruction massive pourrait offrir l’occasion de lancer une politique économique de relance, du type New Deal. En 1995, après le séisme de Kobe et alors que le Japon venait tout juste sortir d’une crise financière, cela était encore possible. Avec l’endettement actuel de l’Etat, cela est-il envisageable ?

Cette crise pourrait aussi offrir l’occasion d’une réorganisation du monde politique. Il appartient à la grammaire élémentaire de la politique de profiter d’un moment critique que traverse la nation pour consolider le pouvoir. Ces dernières années, l’incurie des gouvernants paraissait si flagrante que l’effondrement du monde politique semblait imminent. Est-ce seulement moi qui me sens un peu soulagé de voir les dirigeants enfin mis face à de grands enjeux, obligés de prendre des décisions majeures ? Dans la crise, le gouvernement semble cependant s’orienter vers une grande coalition avec l’opposition ; bien entendu, ce règne du consensus n’aura pas que des effets bénéfiques.

Vers une nouvelle étape historique

071Le Japon est désormais entré dans une nouvelle ère. Dans la conscience collective des habitants de l’archipel, depuis la nuit des temps, la calamité naturelle est une donnée première. Même si la vie moderne paraissait avoir réussi à exorciser les violences de la nature, la population garde le souvenir des cataclysmes passés, ravivé chaque année par les typhons. L’entraînement des écoliers aux exercices d’évacuation a lieu le 1er septembre, jour anniversaire du Grand Séisme du Kanto, en 1923 (photo) ; tremblements de terre, éruptions volcaniques, inondations ou éboulements sont des phénomènes relativement fréquents dans la réalité géoclimatique du Japon.

Le 11 mars, à son tour, va entrer dans la mémoire collective ; et, à terme, cela entraînera inévitablement des effets sur la politique de ce pays, sur son identité nationale, sur sa conscience historique. J’ose penser que c’est sur le plan de l’« esprit » qu’une nouvelle époque s’ouvre pour le Japon. En effet, si l’on cherche dans l’histoire récente une destruction d’une telle ampleur, on ne trouve que celle de la seconde guerre mondiale, qui a donné naissance à la nation actuelle. Le désastre de Kobe, en 1995, avait déjà sérieusement remis en cause la fiabilité de l’urbanisme ; personne n’aurait cru possible qu’un séisme fasse autant de morts dans une ville moderne. La crise nucléaire pourrait bien achever d’ébranler le socle du Gijutsu Rikkoku (la nation technologique).

En surface, on s’affaire afin de répondre à l’urgence de l’après-séisme ; mais, en profondeur, les strates de la mémoire collective s’éveillent et s’ouvrent. L’impermanence du monde n’a jamais véritablement scandalisé les Japonais. Elle constitue au contraire à leurs yeux le fondement de la condition humaine : puisque rien ne dure, il faut se maintenir en vie avec le maximum de détermination éthique envers soi et envers autrui. Telle serait une leçon de morale à la japonaise, qui ne passe pas par la transcendance. Ce constat de la fragilité des choses ne signifie pas la résignation : il constitue le fond éthique d’un être au monde. Les grands cataclysmes sont l’occasion de dévoiler ce substrat éthique.

Alors que le Japon avait régressé au rang de troisième puissance économique du monde, et que les Japonais perdaient confiance dans la voie suivie par leur pays depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le drame actuel est perçu comme la troisième épreuve majeure – après la Restauration du Meiji, en 1868, et la défaite de 1945 – à laquelle le pays ait été confronté à l’âge moderne. Il représente un moment de consolidation de la conscience nationale autour des thèmes de la solidarité, du sacrifice, de l’endurance, du civisme. Ce sursaut, qui, à tout moment, risque d’être politiquement instrumentalisé, pourra, s’il se maintient, donner à la nation un nouveau souffle. Il y a là certes du danger, mais aussi de l’espoir".

http://www.monde-diplomatique.fr/2011/04/HIDETAKA/20438

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