1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 12:29

Avec 1 155 347 678 habitants (Banque mondiale 2009), l’Inde est le 2e pays le plus peuplé au monde, après la Chine.

 

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■ Evolution de la population indienne depuis 1960. La population indienne augmente d'environ 19 millions d'habitants par an. On peut s'attendre à ce que l'Inde devienne le pays le plus peuplé du monde aux alentours de 2035.

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 ■ Une population jeune.

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■ Peuplement

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 I- L’INDE DE LA PAUVRETE.

 

A – La pauvreté : un lent recul ?

 

■ « Une publicité contre la mendicité dans les journaux indiens », Aujourd’hui l’Inde, M. Jézéquel. 07/01/2009.

Pour lutter contre la mendicité, la municipalité de New Delhi a lancé une grande campagne publicitaire dans les journaux. Elle y dénonce les réseaux d’exploitation des mendiants. Le message est simple : ne donnez pas.

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 « "Ne tuez pas leurs rêves de demain !" En bonne place dans les journaux, une publicité du département de la protection sociale de New Delhi incite les lecteurs à ne pas donner aux mendiants. "Vous avez pris pitié d'un mendiant et vous lui avez donné l'aumône. Vous n'avez pas réalisé que ces personnes sont forcées de mendier par d'autres qui les exploitent et gagnent de l'argent en profitant d'eux. Alors, la prochaine fois que vous ressentirez de la pitié pour un mendiant, arrêtez vous et réfléchissez ! Aidez vous vraiment les nécessiteux ?"

En Inde, chacun a été confronté à la question de la mendicité. Dans les lieux touristiques, les gares, à la sortie des temples, aux feux rouges ou tout simplement dans la rue… les formes de mendicité sont très variées.

Il y a les vieillards et les infirmes. Les enfants des rues, livrés à eux mêmes, envoyés mendier par leur famille ou exploités par d'autres. Il y a les femmes qui, avec un bébé – souvent loué pour mieux mendier – ne demandent pas de l'argent mais du lait en poudre. Elles ont en fait un marché avec l'épicier du coin : elles emmènent le touriste chez l'épicier complice. Le touriste achète une boîte de lait qu'elles viennent rendre quelques minutes plus tard à l'épicier qui leur donne la moitié de l'argent.

A qui donner ? A qui ne pas donner ? Faut-il donner tout court ? Ces questions, toute personne séjournant en Inde s'y trouve confrontée. Pour le département de la protection sociale de New Delhi, il ne faut rien donner, pour ne pas encourager cette pratique. D'autant qu'un certain nombre de personnes, capables de travailler, font le choix de la mendicité, parfois plus rentable.

La municipalité a dit qu'il n'y aurait plus de mendiants en 2010, à l'occasion des jeux du Commonwealth qui se dérouleront dans la ville. Mais comment y parvenir ? Empêcher les gens de donner limitera peut-être la mendicité, mais ne réglera pas le problème de la pauvreté pour autant.

Pour lutter contre ce phénomène, l'Inde a mis en place des maisons de réhabilitation pour les mendiants. Mais leur taux de remplissage se limite à 50 %. Les conditions de vie dans ces établissements sont en effet très mauvaises. Des emplois spécifiques ont aussi été créés pour réintégrer les mendiants dans le monde du travail. Mais pour le moment, aucune de ces initiatives n'a eu d'impact notable ».

 

■ Pauvreté comparée entre l’Inde et quatre autres pays en développement.
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 ■ L’alphabétisation – inégalités régionales.

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■ L’évolution de la mortalité infantile depuis 1960.

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■ « UNICEF : Deux millions d’enfants meurent chaque année en Inde », par Thomas Pekish, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

09Un rapport du Fond des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) sonne aujourd’hui l’alarme sur la santé des enfants indiens : malgré sa croissance économique rapide, le second pays le plus peuplé du monde "ne parvient pas à fournir des soins adaptés aux enfants les plus démunis".

« Plus de 20% des enfants qui meurent dans le monde avant leur cinquième anniversaire sont indiens, soit près de deux millions d'enfants qui disparaissent chaque année. C'est ce qu'annonce un rapport de l'Unicef, The State of The Asia Pacific's Children Report 2008 (…) qui examine les tendances en matière de santé maternelle et infantile en Asie. Le Sous-continent tient là un triste record, loin devant la Chine, qui ne compte "que" 400 000 enfants morts par an. D'autant que pour l'Unicef, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans est le baromètre mesurant les progrès réalisés par un pays en matière de développement humain.

La fulgurante croissance économie indienne a pourtant permis à des millions de personnes de "sortir de la pauvreté" ces dernières années. De 115 morts pour 1000 enfants de moins de cinq ans en 1990, le taux de mortalité infantile est ainsi passé à 76 pour 1000 en 2006, une baisse de près d'un tiers. Mais ces progrès sont insuffisants, affirme l'organisation des Nations Unies : "le fossé entre riches et pauvres s'accroît à un rythme inquiétant dans le pays, mettant en danger des millions de mères et d'enfants. Les soins de santé ne parviennent toujours pas à toucher les plus pauvres".

Le "miracle" économique a paradoxalement amplifié les inégalités, particulièrement prégnantes en Inde, explique le rapport. En effet, aux inégalités sociales et géographiques – la mortalité infantile est de 50% supérieure dans les zones rurales - s'ajoutent les discriminations de sexe et de caste. La plupart des quelques 240 millions de miséreux que comptent aujourd'hui le pays sont en effet issus des "basses castes", dont la couverture médicale est quasi nulle : "plus des trois quart des enfants de ces castes sont anémiques, et la grande majorité n'ont jamais vu de médecin", affirme l'Unicef.

La discrimination à l'égard des femmes est également un facteur majeur alimentant la mortalité infantile : selon une récente étude de l'ONG ActionAid, il y aurait plus de 500 000 avortements de fœtus féminins chaque année, et le ratio femmes/hommes vient d'atteindre un taux historiquement bas, avec 927 filles pour mille garçons nés. "Si la discrimination à l'encontre des femmes et des filles n'est pas prise en compte dans les stratégies générales visant à améliorer la santé de la mère et de l'enfant, leurs taux de mortalité resteront obstinément élevés", avertit le rapport.

Touchant de plein fouet ces populations marginalisées, la sous-alimentation (responsable de 50 % de la mortalité infantile) et la pneumonie (30%) sont les principaux responsables de l'hécatombe, dans un pays où les deux-tiers de la population sont de facto exclus des services de santé de qualité. Le taux de malnutrition indien est en effet le plus élevée d'Asie : "Une femme sur trois souffre d'un poids insuffisant : le risque de décès de son enfant est alors 20 fois supérieur à celui de bébés en bonne santé", affirme l'Unicef. Pour l'organisation, seule une augmentation conséquente des dépenses de santé publique -qui ne représentent actuellement qu'1% du PIB- à destination des plus pauvres pourrait améliorer significativement la survie des enfants indiens.

Une étape fondamentale : l'Inde détient la "clef" pour que le monde atteigne les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), conclut le rapport. En 2000 en effet, les 189 pays membres de l'ONU ont signé les OMD, huit objectifs à atteindre d'ici 2015, parmi lesquels figure la réduction de la mortalité infantile. "A moins que l'Inde ne fasse des progrès majeurs sur la santé, la nutrition, l'hygiène, l'éducation, l'égalité des sexes et la protection infantile, les efforts mondiaux pour attendre les OMD sont voués à l'échec", alerte l'Unicef ».

 

■ « L’Inde prend enfin soin des orphelins du sida », par Thomas Pekish, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

10Le sida demeure un sujet tabou en Inde, et les discriminations envers les séropositifs sont monnaie courante. Le gouvernement vient de prendre une première mesure afin de porter assistance aux orphelins du sida, en première ligne de cette marginalisation.

« Selon les estimations de l'Onusida, 2.5 millions d'indiens sont aujourd'hui atteints du sida. Dans un pays où la pandémie, apparue à la fin des années 1980, reste un tabou culturel associé à des pratiques sexuelles décadentes, séropositivité est synonyme de marginalité, pour ne pas dire pire.

Qu'ils soient porteurs ou non du virus, les orphelins du sida sont sans doute les plus exposés aux discriminations. L'année dernière, dans l'Etat du Kerala, des parents d'élèves ont par exemple décidé de boycotter une école chrétienne, refusant que leurs enfants y côtoient cinq orphelins séropositifs. Ce n'est que sous l'impulsion du gouvernement qu'ils ont pu réintégrer l'établissement. Selon un rapport publié en 2004 par Human Right Watch, "les cas d'enfants porteurs du virus renvoyés par les écoles, les hôpitaux et les orphelinats sont très nombreux. Pour le moment, la situation des enfants n'a pas été prise en compte par le gouvernement".

Quatre ans après ce lugubre état des lieux, le gouvernement vient enfin de se résoudre à prendre soin des enfants infectés ou affectés par le VIH.  Le numéro deux du ministère de la Santé, Naresh Dayal, vient de donner son feu vert à la National Aids Control Organization (NACO), organisme chargé de mettre en œuvre les programmes gouvernementaux, pour la création de centres d'accueils destinés aux orphelins du sida. "Les enfants dont les deux parents sont morts du sida peuvent trouver des familles d'adoption, mais pour ceux qui ont hérités de la maladie, c'est impossible.  Même leur propre famille refuse de prendre soin d'eux. La création de ces centres est une nécessité", explique le Dr Damodar Bachani, directeur adjoint de la NACO, au Times of India.

Les centres prendront entièrement en charge ces enfants, en leur fournissant un hébergement, des médicaments, des vêtements et de la nourriture. Ils pourront y séjourner jusqu'à ce que la NACO leur trouve une famille d'accueil. Pour l'instant, dix centres d'une capacité de cinquante lits chacun vont être construits, dans les Etats les plus touchés par le VIH, comme l'Andrah Pradesh ou le Karnataka.

Un premier pas qui paraît bien dérisoire face à l'ampleur du phénomène. Il y a aujourd'hui 80 000 enfants de moins de 15 ans atteints du sida en Inde, selon les dernières estimations de la NACO. Seule une moitié d'entre eux est répertoriée, et un sur huit bénéficie d'un traitement antirétroviral gratuit. Selon l'Onusida, seul un traitement débuté dès les premiers mois peut permettre d'augmenter significativement le taux de survie d'un enfant séropositif. »

 

B – Villes et campagnes : contrastes et évolution.

 

■ Evolution de la population urbaine, en pourcentage de la population totale, depuis 1960. Depuis 15 ans, la population urbaine a augmenté près de 70 %.

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■ 32 villes de plus de 1 million d’habitants.

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■ L’urbanisation : localisation et croissance.

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■ Paysages urbains (photographies personnelles).

Jaipur :

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15Varanasi :

16Delhi :

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Calcutta :

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■ « Les Indiens vivent dans des logements de plus en plus petits », par Morgane Jézéquel, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

 Au moins 33 % des Indiens disposent de moins de 6 m2 pour vivre. L’augmentation de la population, l'arrivée massive de nouveaux habitants dans les villes et les prix prohibitifs des loyers sont à l’origine de cette situation. Exemple avec ce reportage dans un bidonville de Bombay.

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« On dit qu'il y a deux problèmes à Mumbai (Bombay) : où trouver une place pour vivre et où garer sa voiture ? La capitale économique de l'Inde compte 19 millions d'habitants. 55% des habitants vivent dans des bidonvilles qui occupent seulement 8% de la superficie de la ville.

Un million de personnes vit dans celui de Dharavi, considéré comme le plus grand d'Asie. Construit petit à petit depuis les années 1930, c'est une ville dans la ville avec ses marchés, ses écoles, ses cinémas et ses milliers de petites entreprises. La partie "résidentielle" est un véritable labyrinthe avec des rues si étroites que deux personnes peuvent à peine s'y croiser.

Meena, 17 ans, vit dans une minuscule pièce sans sanitaire avec ses parents, ses trois sœurs et son frère. Il n'y a ni lit, ni table, ni chaise. La famille gagne moins de 80 euros par mois et paie 18 euros de loyer à un autoproclamé propriétaire. À la nuit tombée, les grands enfants poussent les casseroles et le petit réchaud pour s'allonger sur des nattes par terre. Les parents s'installent sur une mezzanine.

Il y a 4 ans, le gouvernement local a décidé de raser le bidonville pour construire des immeubles. Il a promis d'y reloger gratuitement des familles entières dans des appartements de 21 m2. Mais la majorité des habitants refusent toujours cette réhabilitation, en particulier les potiers. Ils ont construit d'immenses fours dans les rues de Dharavi. Perdre leur logement, si petit soit-il, signifie aussi perdre leur travail.

En 50 ans, la proportion d'Indiens vivant dans moins de 10 m2 a augmenté d'environ 15%, apprend-on dans le Times of India. Exode rural oblige, les villes sont prises d'assaut. Elles manquent d'espace et les loyers atteignent des sommets. L'augmentation démographique accentue le phénomène puisque, chaque année, la population indienne augmente de plus de 18 millions de personnes qu'il faut bien loger. Mumbai est ainsi devenue la quatrième ville la plus chère au monde.
Aux Etats-Unis, une cellule de prison ne peut pas mesurer moins de 5,6 m2. Question de dignité humaine. En Inde, un habitant sur trois doit se contenter de moins pour vivre, dormir, cuisiner et se laver. Selon une étude de l'institut national de statistiques, la surface moyenne par habitant est d'environ 11 m2 en Inde, avec des habitations de 45 m2, la plupart du temps, partagées par cinq ou six personnes. »

 
■ Le bidonville de Dharavi, à Mumbai (Bombay).
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■ Un bidonville de Calcutta (photographie personnelle).  25
 
■ Le travail des peaux dans un bidonville de Calcutta.

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■ La pauvreté existe aussi dans les campagnes…

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■ Evolution des dépenses publiques dans le secteur de l’éducation, en % du P.I.B., de 1971 à 2008.

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II- INEGALITES SOCIO-CULTURELLES : L’EXEMPLE DE LA CONDITION FEMININE.

 

A- Aspects d’une discrimination traditionnelle.

 

■ Statistiques UNICEF :

- 28 millions de filles privées de scolarité.

- 54% de filles de 7 ans sont scolarisées, contre 75% des garçons du même âge.

- 45% des femmes se sont mariées avant l’âge de 18 ans.

 

■ « En Inde, la coutume de la dot tue toujours », par Neeli Hawa, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

30C'est la saison des mariages en Inde. Au cœur de ces unions, la pratique de la dot. Malgré son interdiction en 1961, elle est toujours la norme. Outre le fait de réduire les femmes au rang d’objet, cette coutume est aussi responsable de milliers de victimes chaque année.

 « Soir de mariage dans le petit village de Kalpa, dans les montagnes de l'Himmachal Pradesh. Sous le regard attentif de tout le village, deux hommes comptent et recomptent des liasses de billets. Il s'agit de la dot. Deux lakhs, soit près de 3000 euros, une petite fortune pour ces producteurs de pommes.

En plus de l'argent, la famille donne aussi un réfrigérateur, une machine à laver, une télé couleur, un lit, des meubles et un service de vaisselle. Et en prime, la mariée. Ce soir, elle est couverte de billets de 10 roupies pour mieux souligner sa valeur marchande.

Avec un sourire un peu crispé, la mère de la mariée se déclare "soulagée". Marier sa fille n'est pas une mince affaire. Cette charge rebute plus d'une famille : avec un ratio de 927 filles pour 1000 garçons, (rapport de l'UNICEF 2007), l'Inde est le deuxième pays après la Chine à avoir situation aussi déséquilibrée. Malgré l'interdiction de révéler le sexe de l'enfant, les avortements sélectifs et les infanticides sont monnaies courantes. "Élever une fille, c'est comme arroser le jardin d'un voisin", dit un vieux proverbe indien.

 Selon le Fond des Nations Unies pour la population, l'Asie a vu le nombre de femmes manquantes passer de 100 à 163 millions entre 1990 et 2005. Mohammed Ahmed, petit employé, est père de deux garcons et d'une petite fille. "Je ne regrette rien mais Dieu ne devrait pas donner de filles aux pauvres gens comme moi. Cela coûte trop cher", explique-t-il.

La sélection à la naissance n'est pas la seule conséquence meurtrière de la dot. Les femmes indiennes sont également victimes de la dowry death, la mort pour cause de dot. Le schéma est généralement le suivant : la famille de la mariée est dans l'incapacité d'honorer la dot ou de l'augmenter. La belle famille, mari compris, commence alors à violenter la jeune femme qui finit par se donner la mort ou par se faire assassiner. Le mari peut alors se remarier et toucher une nouvelle dot.

Les statistiques officielles sont effrayantes. En 1999, le gouvernement faisait état de 98 victimes par jour. Mais on semble encore loin de la réalité. Vimochana, une association basée à Bangalore, a mené une étude systématique de 1997 à 1999. Elle a établi, que sur les 100 cas de morts violentes de femmes établis par la police de Bangalore tous les mois, la très grande majorité était des dowry crimes. La plupart des victimes sont des jeunes femmes récemment mariées. Les 2/3 d'entres elles ont péri par le feu.

Les assassinats bénéficient du silence des témoins, de la police et des médecins. En effet, même taboue, cette pratique est largement acceptée. En 2000, la Cour Suprême du Karnataka a sévèrement épinglé la police et les magistrats : seuls 6% des poursuites des criminels aboutissent.

Pour D. Fernandes, activiste de Vimochana, "ce système meurtrier se développe en grande partie sur la mentalité de plus en plus consumériste et matérialiste des Indiens. Le mariage n'est plus qu'une question d'argent et la seule valeur de la femme, c'est sa valeur marchande". On est loin de la tradition originelle de la dot qui consistait à offrir des bijoux et de l'or à sa fille pour la dédommager de la terre dont elle n'héritait pas. » 

 

B – « Quand les femmes auront disparu »

 

■ Interview de Bénédicte Manier, auteur de l’excellent ouvrage Quand les femmes auront disparu. L'élimination des filles en Inde et en Asie, Ed. La Découverte, 2006.

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« Qu'appelle-t-on les "femmes manquantes" en Asie ? - Ce sont les 163 millions de femmes (nombre estimé par des études démographiques des Nations Unies) qui auraient dû vivre sur ce continent, mais qui n'existent pas : elles ont soit été éliminées par avortement, soit tuées après leur naissance ou bien on les a laissées mourir en bas âge, faute de soins et de nourriture. L'Asie est devenue le continent le plus masculin au monde, parce que les familles y sélectionnent les naissances au profit des garçons. L'accès de plus en plus facile à l'échographie (bien qu'en Inde les médecins aient officiellement interdiction de révéler le sexe aux parents) et à l'avortement favorise cette pratique. En Inde, il manque ainsi une soixantaine de millions de femmes.

Pourquoi en 2009 la fille est-elle toujours un fardeau pour les familles indiennes ? - Parce que la dot prend de l'importance. Elle est pourtant interdite depuis 1961, mais en réalité, de plus en plus de catégories sociales la pratiquent. La dot prend de l'ampleur parce que le pays entre dans l'ère consumériste : en plus des cadeaux traditionnels (vêtements, argent, têtes de bétail…), les parents de la mariée doivent désormais offrir réfrigérateur, climatiseur, TV, téléphone portable, scooter ou voiture… Beaucoup de parents économisent toute leur vie ou s'endettent pour payer la dot de leur fille, ce qui les empêche d'accéder eux-mêmes aux biens dont ils rêvent. La dot est donc devenue une charge plus lourde qu'avant. D'autant qu'une dot importante est souvent la clé d'une forme d'ascension sociale : marier sa fille à un homme qui a une bonne situation implique d'offrir une montagne de cadeaux…

Est-ce que ce sont seulement les filles de milieux pauvres qui sont les victimes de fœticides et d'infanticides ? - Justement non, ce ne sont pas les pauvres qui éliminent le plus les filles, mais les catégories les plus aisées et éduquées, où la dot est la plus coûteuse, et où, par ailleurs, il faut absolument un garçon pour transmettre ses biens (ferme, entreprise, maison…). C'est pourquoi les régions qui voient naître le moins de filles sont les Etats riches (Punjab, Haryana, Gujarat…), et les zones urbaines, plus prospères que les campagnes. Une ville aisée comme Chandigarh, par exemple, ne compte plus qu'une proportion de 77 femmes pour 100 hommes dans sa population. Dans les villes, les quartiers où vit la classe moyenne émergente (par exemple à New Delhi : Defence Colony, Vasant Vihar, Hauz Khas…) sont aussi davantage touchés que les quartiers populaires. Dans les campagnes, ce sont les fermiers riches. Enfin, dans tout le pays, les hautes castes sont plus concernées que les basses castes. Voilà donc le paradoxe: le développement économique actuel de l'Inde se retourne contre les filles, car il accélère l'inflation de la dot.

On va célébrer le premier Girl child day, pensez-vous qu'il y a désormais une prise de conscience en Inde des conséquences de ce déficit hommes-femmes ? - Oui, la presse indienne parle de plus en plus de l'avortement sélectif, les ONG indiennes font de la sensibilisation de terrain et les autorités lancent des campagnes publiques contre l'élimination des filles. En 2008, le lancement du programme expérimental Dhan Laxmi (allocation de 200 000 roupies aux familles qui élèvent et scolarisent une fille) a aussi beaucoup fait parler de lui. Et peu à peu, la société indienne réalise que le manque de filles a un prix : beaucoup de célibataires ne trouvent pas de femme, on constate une montée du trafic d'épouses et une hausse des agressions sexuelles envers les jeunes femmes. Au point que la ministre des droits des femmes Renuka Chowdhury a rendu obligatoire l'an dernier les cours d'autodéfense pour filles dans les écoles publiques de New Delhi. Cela dit, sur le fond, rien n'est vraiment fait pour contrer l'inflation croissante de la dot chez les classes moyennes, ni pour réprimer les milliers de cliniques privées qui prospèrent sur l'avortement sélectif. Les sanctions restent inadaptées à l'ampleur du problème.

Combien de temps faudra-t-il pour rétablir l'équilibre de ce ratio hommes-femmes en Inde ? - Même si l'équilibre des naissances filles-garçons se rétablit dans les prochaines années, le déficit actuel ne sera pas rattrapable. Selon le démographe Christophe Guilmoto, l'Inde connaîtra jusqu'à 2040 un surplus d'hommes supérieur à 15% de sa population adulte masculine : concrètement, cela signifie plusieurs dizaines de millions d'hommes de plus que de femmes. Et donc d'hommes qui devraient rester célibataires. Ce qui n'empêche pas d'espérer un changement : le pays compte en effet de plus en plus de femmes qui montrent qu'elles ont autant de valeur qu'un homme, et on voit des jeunes couples qui n'affichent aucune préférence pour le sexe de leur enfant. A terme, les mentalités devraient évoluer et il naîtra peut-être un jour autant de filles que de garçons en Inde. Mais pour le moment, on se trouve bien face à une "génération amputée" de filles. »

 

■ Une chanson populaire indienne :

« Pourquoi es-tu venue au monde, ma fille,

Quand un garçon je voulais ?

Vas donc à la mer remplir ton seau :

Puisses-tu y tomber et t'y noyer »

 

■ La détermination du sexe du fœtus est interdite. « Ici, la détermination prénatale du sexe (garçon ou fille avant la naissance) n’est pas faite, c’est un acte punissable ».

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 ■ « Le journal Marie Claire s’engage pour la cause des femmes en Inde », par Nina Casal, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

32L’édition indienne du journal français Marie Claire, s’engage régulièrement pour la cause des femmes. Dans son numéro de mai, elle fait le bilan de sa campagne What women want (ce que veulent les femmes) qui a duré un an. Un travail long et difficile pour tenter de changer les mentalités.

« De juin 2007 à avril 2008, l'édition indienne du magazine féminin français Marie Claire a mené une campagne de sensibilisation sur le thème What women want (ce que veulent les femmes). "La situation des femmes en Inde est encore assez précaire pour la majorité d'entre elles. Nous voulons que cela change", explique Aekta Kapoor, éditrice du journal Marie Claire.

Il y a plus d'un an le journal a lancé auprès de ses lectrices un sondage afin de connaître les cinq désirs majeurs de changement, des femmes indiennes. "Le résultat a été sans surprise. Le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, les violences domestiques, les abus commis contre les enfants, la coutume des dots à l'occasion du mariage et l'avortement sélectif sont des problèmes majeurs dans la société indienne", affirme Aekta Kapoor.

À partir de juin 2007, chacun de ces thèmes, ainsi que six autres ont fait l'objet d'un dossier publié tous les mois dans Marie Claire. "À chaque édition, nous traitions un thème dans des dossiers. Nous apportions des témoignages de victimes et l'avis de spécialistes comme des médecins ou des avocats", poursuit-elle.

On pouvait par exemple lire le témoignage d'un père qui a enterré vivante sa fille âgée de deux jours. "Je dois marier mes quatre autre filles. Je ne peux pas prendre cette responsabilité pour une cinquième…" expliquait ce fermier de l'Andra Pradesh. En Inde, 60 millions de filles manquent à cause des avortements sélectifs et des meurtres de nouveau-nés. Un déficit qu'il sera impossible de rattraper.

Les journalistes de Marie Claire ont voulu aller plus loin dans leur campagne. Elles ont organisé des débats pour tenter d'apporter des réponses à ces problèmes. Elles mettent aussi à disposition des victimes des aides psychologiques et même médicales. "Pour le thème de l'avortement sélectif, nous avons mis en place une campagne de photos. Et nous avons demandé aux hôpitaux indiens d'afficher ces clichés dans leurs locaux à la vue de tous", explique Aekta Kapoor.

Mais le travail est long et difficile pour changer les mentalités et améliorer le sort de près de 500 millions de femmes indiennes. Aekta Kapoor déplore que "les seuls docteurs et avocats ne soient pas suffisants pour rendre justice à ces femmes. Les traditions sont très fortes en Inde. On a l'impression de ne jamais en faire assez pour bouleverser les choses".

Marie Claire n'abandonne pourtant pas son combat et lance dans son prochain numéro une nouvelle campagne dont le thème est encore tenu secret. »

 
■ « L'Inde au feminin : Ranjana Kumari, pour le droit des femmes », par Dorothée Gieux, Aujourd’hui l’Inde, 2007.

33Ranjana Kumari se consacre à la défense des droits des femmes depuis plus de trente ans. Avec détermination et une pointe de rage, elle dirige le Centre for social research (CSR), une organisation vouée la protection des femmes et des enfants. Rencontre.

« Sur les photos, Ranjana Kumari pose élégamment aux côtés de Hilary Clinton et d'Indira Gandhi. Au quotidien, elle travaille dans un bureau modeste de New Delhi. C'est ici qu'elle reçoit, en sari et la tikka sur le front. "Je dois porter une tenue traditionnelle pour que les femmes à qui je m'adresse, souvent en zones rurales, puissent s'identifier à moi." Se rendre toujours plus proche des femmes et défendre leurs droits fondamentaux, telle est la mission que Ranjana s'est donnée il y a plus de trente ans.

 

"Je voulais être une femme qui compte, qui fait la différence." Le combat féministe de Ranjana commence dès ses premières années d'études supérieures, quand elle tente d'imposer ses choix à sa famille. "Mes parents ne voulaient pas que j'étudie avec des garçons, ils refusaient que j'aille à l'université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Mais j'ai résisté, pourquoi je n'aurais pas eu le droit de faire comme mes frères !", s'insurge-t-elle. Elle refuse d'étudier pendant un an, jusqu'à ce qu'ils cèdent. Ranjana rejoint ensuite l'université –mixte-, où elle obtient son doctorat en sciences politiques. Quelques années plus tard, elle résiste encore à sa famille et choisit d'épouser un homme d'une autre caste.

Issue d'un milieu conservateur de Bénarès, Ranjana a subi le poids des traditions. "Pour ma famille, je devais être une bonne épouse, puis une bonne mère et une bonne grand-mère." Mais elle souligne qu'elle n'a jamais été "humiliée" par sa famille. "J'ai été privilégiée, mes parents m'aimaient autant que leurs fils." Son engagement féministe vient d'ailleurs, elle raconte qu'un simple fait divers l'a déclenché. Une amie militante pour les droits des femmes l'a emmenée sur le lieu où une jeune fille qui n'avait pas payé sa dot venait de se faire assassiner. "Elle était défigurée, mais la police voulait classer l'affaire comme un suicide."

Depuis, Ranjana a embrassé la cause des femmes et ne l'a plus quittée. Les thèmes de révolte ne manquent pas en Inde, des infanticides sur les jeunes filles, aux pressions et harcèlements dont elles sont victimes à tous les âges. Mais la bataille prioritaire de Ranjana reste les crimes liés à la dot. "Cette pratique est la racine de tous les problèmes. C'est à cause de la dot que les filles sont considérées comme une charge et qu'elles sont maltraitées."

Aujourd'hui Ranjana se réjouit d'une certaine évolution des mentalités à l'égard des femmes, tout en regrettant de "ne pas avoir fait plus". Ce qui lui importe aujourd'hui : que les jeunes générations n'oublient pas tout le chemin parcouru par leurs aînées. "Certaines jeunes filles ne se doutent pas qu'il y a trente ans, on ne pouvait pas porter de jean. Je voudrais vraiment que les jeunes générations ne gâchent pas ce qu'on leur a transmis : la liberté." »

 

■ « À New Delhi, une université enseigne aux filles la liberté de penser », par Hélène Agelou, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

34Fondé il y a 52 ans, le Lady Shri Ram College de New Delhi dispense une éducation supérieure aux jeunes filles. Régulièrement classé parmi les dix meilleures universités indiennes, cet établissement situé à Lajpat Nagar, est considéré comme un haut lieu du féminisme en Inde.

« "Filles de L.S.R.C. s'abstenir". Voilà le genre de formule que l'on peut lire en parcourant les petites annonces matrimoniales des journaux indiens. Qui sont ces filles pour que des familles indiennes refusent catégoriquement que leur fils épouse l'une d'entre elles ?

Ce sont les étudiantes d'une des meilleures universités du pays : le Lady Shri Ram College (L.S.R.). Fondé en 1956, pour donner aux jeunes filles une éducation supérieure de qualité, cet établissement accueille sur un campus à la pelouse parfaite et aux bâtiments de pierre rouge, 2000 étudiantes en jeans et baskets. En 50 ans, ce college a formé des femmes de talent et de conviction. La plus emblématique est la Birmane Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix en 1991, qui y fut étudiante en Sciences Politiques dans les anneés 1960.

L.S.R.C., qui a pour slogan "c'est uniquement le savoir, qui mène à la libération", est progressivement devenue un haut lieu de féminisme. Certains départements d'études, tels que celui d'anglais, sont reputés pour être particulièrement féministes. "Parce que nous discutons beaucoup autour des textes que nous étudions, nous développons notre esprit critique et interrogeons les traditions", explique Pritika, 21 ans, étudiante en 3ème année.

Celles qui ne se définissent pas comme féministes tiennent tout de même un discours des plus égalitaires. Ainsi, Vibhuti Rathore, étudiante en 3ème année d'économie, est "contre le système de quotas pour les filles à l'université car le plus important est de donner à la base une éducation de qualité à tous, grâce à laquelle les quotas seront inutiles, les filles étant capables de se confronter aux hommes".

Toutes les étudiantes insistent sur le fait que L.S.R.C. est un établissement universitaire d'excellence, mais aussi un lieu de vie et de construction personnelle, où pullulent les associations et évènements en tout genre. Un point de vue partagé par les enseignants, comme le confirme Rukshana Rhroff, professeur d'anglais : "nous donnons aux étudiantes les opportunités pour exceller dans les domaines de leur choix". Pour Vibhuti, 20 ans, "L.S.R.C. est une expérience". "Étudier ici m'a mise en confiance et rendue heureuse d'être une femme".

Mais ce sentiment d'égalité dont jouissent les étudiantes leur fait parfois oublier qu'il n'en est pas de même pour toutes les Indiennes. "Aujourd'hui, les femmes sont partout au même niveau que les hommes", se réjouit Puja. Mais selon l'Unicef, seulement 54% des petites Indiennes de 7 ans sont alphabétisées contre 75% des garçons du même âge.

En ce qui concerne les filles de L.S.R.C., si "au début elles se cantonnaient à des métiers traditionnellement féminins comme institutrice ou infirmière, elles sont aujourd'hui partout, se réjouit Rukshana Rhroff, de l'armée au cockpit d'avion de ligne !" Exception faite de certaines familles indiennes, effrayées par leur esprit d'indépendance… »

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