1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 06:42

III- OCCIDENTALISATION OU MAINTIEN DE L’IDENTITE

INDIENNE ?

A- Vers une « société de consommation » ?

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Quelques aspects de l’évolution récente de la société indienne…
 
■ « Les Indiens fondent pour les chiens », Amanda Winguis, Aujourd’hui l’Inde, 2009.

Un grand concours international pour les chiens vient d'avoir lieu près de New Delhi. Phénomène grandissant en Inde, les animaux de compagnies génèrent un "business" florissant même si seule une minorité de la population peut se permettre d’élever un animal.

 « Ils étaient 1000 canidés de 75 races différentes, venus du monde entier, à parader fin décembre à Gurgaon, près de New Delhi. Pour sa 7ème édition, le FCI International Dog Show a connu une participation record. Son organisateur va jusqu'à le décrire comme "le plus grand concours de chien du monde".

En Inde, l'engouement pour les animaux de compagnies ne cesse de croître, à mesure que se développe une classe suffisamment aisée pour nourrir et dorloter ces chères bêtes. Un peu partout dans la capitale et dans le pays fleurissent magasins et services où les maîtres peuvent choyer leurs compagnons. "Ils sont comme des enfants ! s'exclame Sudhir Sharma, propriétaire du magasin Petland à Defence Colony. Quand ils aiment, ils sont capables de dépenser beaucoup beaucoup d'argent ! ".

Dans un article du Times of India, Mohan Kadam, le gérant de Windsor, magasin pour animaux de Khan Market, estime que le secteur connaîtrait "une croissance de 40 % par an. Les habitants de New Delhi dépenseraient jusqu'à 10 000 roupies (150 euros) par an pour leurs animaux de compagnie".

Lorsque la culture indienne du service rencontre d'aussi bons clients, les choses ne sont pas faites à moitié. Des magasins de nourriture et d'accessoires en tout genre ont ouvert à proximités des maîtres, dans tous les quartiers résidentiels huppés, suivis par les salons de toilettages et les entreprises de gardiennage.

Certaines se sont spécialisées dans le transport de nos amies les bêtes, moyennant près de 12 000 roupies (178 euros) entre deux villes indiennes et 50 000 roupies pour les Etats-Unis. D'autres se sont lancés dans la livraison de plats sophistiqués pour animaux et même des restaurants s'y sont mis. À New Delhi, Mamata Sharma's Bow Wow propose, en plus du menu pour Monsieur et Madame, un menu pour Rex.

Pour expliquer ce succès, les professionnels mettent en avant l'amour des animaux, le stress des propriétaires et leur besoin de décompresser. Mais s'occuper d'un animal de compagnie, le nourrir de croquettes chères car importées, payer quelqu'un pour le sortir ou pour le toiletter, suppose un niveau de vie supérieur à la moyenne des Indiens.

"Ce sont des personnes pour qui l'argent n'entre pas en ligne de compte, admet Sudhir Sharma, de Petland. Pas des gens qui ne peuvent pas se nourrir eux-mêmes. La plupart sont dans les affaires". À Windsor, le propriétaire décrit même ses clients comme des "VIP et des personnes de la diplomatie", refusant d'en dire davantage sur eux. Autant dire qu'avoir un chien en laisse, en Inde, est un véritable signe extérieur de richesse.

Un grand concours international pour les chiens vient d'avoir lieu près de New Delhi. Phénomène grandissant en Inde, les animaux de compagnies génèrent un "business" florissant même si seule une minorité de la population peut se permettre d’élever un animal. »

 

■ « Découvrez le Mc Do à la sauce indienne ! », Galahad Shavan, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

01132 fast-foods et 250 000 clients par jour : en plus de 10 ans, Mc Donald’s a fait son nid en Inde. Pour conquérir le marché indien, la multinationale a su s’adapter à la culture du pays. Reportage dans l’un des restaurants de New Delhi.

« A peine le portier a-t-il entrouvert la porte que le lourd et gras fumet des frites assaille les narines. Dans ce Mc Do de New Delhi, tout rappelle l'atmosphère des célèbres fast-foods. Même décor, mêmes serveurs en uniforme, mêmes clips sur les écrans-plats. Au mur, le tableau du "meilleur employé du mois" côtoie une pub vantant le jouet Star Wars vendu avec le menu pour enfants. Pas de doute, nous sommes bien chez Mc Donald's.

Pourtant, dès 1996 et l'ouverture du premier restaurant dans le sous-continent, le fast-food a dû s'indianiser. "Pas de boeuf vendu ici" rappelle une grosse plaque dorée en dessous des menus. Du Mc Aloo Tikki Burger, du nom de ces galettes salées aux pommes de terre, au Paneer Salsa Wrap, en référence au paneer, ce fromage très répandu en Inde, sans oublier café froid et thé, les produits proposés ont tous une consonance indienne.

Derrière les comptoirs, les hamburgers s'alignent en deux rangées distinctes : veg ou non veg. "Pour tous leurs sandwichs, ils précisent s'il est végétarien ou non" explique Ilja, un belge de 25 ans. Lui a choisi un Mc Chicken Maharaja. "Il n'y a pas que le nom qui soit indien : ça sent les épices et c'est bourré de piments ! "

Entre la livraison à domicile et les portiers, l'Inde a façonné Mc Donald's, jusque dans les missions confiées à son personnel. Plus nombreux qu'en Europe ou aux États-Unis, les employés sont là pour assister les clients. Faites mine de sortir de table et deux serveurs accourront pour se saisir du plateau et le nettoyer. N.C. Jain, un bijoutier de 40 ans dont le fast-food est devenu la cantine, rigole doucement de l'étonnement des touristes européens. "Heureusement pour eux qu'ils font ça ! Sinon Mc Do n'aurait pas pu se développer en Inde, où les services à la personne sont rois."

Jeune manager lui aussi habitué des lieux, Faisal Khan, son voisin de table, hoche de la tête. "Certes, je paye mon sandwich 5 roupies (0,07 €) de plus que dans n'importe quel autre resto indien. Mais ici, je profite de la qualité des services, sans parler de celle des repas et de la propreté des cuisines. Et pour ça, mêmes les pauvres préfèrent venir manger au Mc Do ! "

Pas de pauvres pourtant dans ce fast-food à deux pas de Connaught Place, le centre économique et commercial de la capitale. Hormis les étrangers, les clients font plûtot classe moyenne, voire classe moyenne aisée. Ici, trois hommes en costard tiennent une réunion d'affaires, ordinateurs portables au pied. Là, ce sont les trois générations d'une famille qui se sont réunis, tous richement vêtus. Plus loin, des jeunes femmes, maquillées et habillées à l'européenne, plaisantent bruyamment.

Pour croiser ceux qui n'ont presque rien à manger, il faut sortir et dépasser le portier. Une Indienne quitte le fast-food, une glace à la main, et l'offre à une fillette, assise sur le trottoir. A côté, une grand-mère sirote une boisson abandonnée par un client. Derrière elles, une immense pub encense les efforts faits par Mc Do sur les prix. Sur fond de coupures de presse parlant d'inflation et de paupérisation, un énorme bandeau aux couleurs de l'enseigne rappelle que le "happy price menu" ou "menu au prix heureux", ne coûte que 20 roupies (0,30 €). »

 

■ Les Indiens fêtent… Noël !  
Photographies personnelles, Calcutta, décembre 2010.
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■ Essor de la middle class : les nouveaux temples de la consommation. Le MGF Metropolitan Mall : 150 magasins, restaurants, cinémas, ouverts 7 jours sur 7 jusqu’à minuit, à Gurgaon (banlieue de Delhi).

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■ Essor de la middle class : des logements de luxe. Photographies personnelles : Calcutta et Varanasi.

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B- Le poids des traditions.

 ■ « Le tabou de l'homosexualité », Cécile Chasol et Iris Deroeux, Aujourd’hui l’Inde, 2007.

 L’homosexualité est un crime en Inde. Mais la loi n’est pas ce qui inquiète le plus ici, les homosexuels ressentent surtout le poids des traditions qui pèse sur leur famille. Même à Mumbai, ville moderne, il est difficile de vivre sa sexualité librement.

« Au Voodoo, le Dj lance le classique I will survive, les Indiens dansent, s'embrassent contre les murs… Libérés, déjantés parfois, les jeunes gens oublient la loi et la police. Car si ces soirées sont tolérées à Mumbai, l'homosexualité chez les hommes est un crime devant la loi indienne. L'article 377 du code pénal, héritée de la période britannique, prévoit que "tout acte volontaire sexuel contre nature avec un homme, une femme ou un animal est passible d'un emprisonnement à vie". Si très peu de condamnations ont été prononcées ces dernières années, tous savent que certains policiers mal intentionnés utilisent cette menace pour soutirer de l'argent aux homosexuels.

"Quand je suis arrivé en 2002, il y avait très peu d'événements pour les homos", hurle Christophe dans la salle enfumée et bruyante du Voodoo. "C'était un milieu carrément underground. Depuis, ça a énormément changé", raconte ce jeune français expatrié à Mumbai.  Tous sont là pour se libérer d'un interdit social qui étouffe leur existence. 

L'homosexualité est rarement acceptée dans les familles. "Mes parents savent que je suis homo, mais je ne ramène jamais personne à la maison et on en parle le moins possible", explique Shakeel, consultant de 33 ans. Difficile de vivre sa sexualité dans un pays où les enfants vivent dans la maison familiale presque toute leur vie.

La plupart des homosexuels vit donc cachée et se marie pour tromper les apparences. "Selon nos estimations, il y a 350 000 homosexuels à Mumbay. Parmi eux, au moins 75% sont des hommes mariés", constate Vavek Anand, vice-président de Humsafar, une association de soutien aux homosexuels. "Nous aidons les hommes à s'assumer et surtout à refuser la pression du mariage. Mais la tradition l'emporte souvent. Ils finissent par céder à la volonté familiale et sont mariés de force", constate-t-il amèrement.

Le tabou de l'homosexualité pose problème pour lutter efficacement contre le Sida . "On a du mal à faire passer le message, les hommes mariés rechignent à utiliser un préservatif avec leur femme", explique Vavek Anand. 

L'Inde compte aujourd'hui le plus grand nombre de séropositifs : 5,7 millions de personnes portent le VIH dont 2,5 sont homosexuels selon les chiffres de l'Onusida. Afin de mener une lutte efficace contre le virus, l'agence indienne de prévention du sida et diverses associations réclament la dépénalisation de l'homosexualité. Depuis 2001, l'article 377 fait des allers-retours entre Haute Cour de Justice et Cour suprême pour décider de sa légalité. En 2003 encore, le retrait de la loi a été rejeté au motif que la société indienne n'était pas prête à tolérer les relations gays et lesbiennes. » 

 

■ « Les quatre commandements du mariage indien », par Dorothée Gieux, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

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08La saison des mariages bat encore son plein en Inde et avec elle son défilé de femmes parées de bijoux, de musiciens folkloriques, et même d’éléphants dans les rues... Plus qu’une union, le mariage indien est un événement social majeur qui répond à des règles traditionnelles parfois compliquées pour des non-initiés. Voici un petit guide.

« "Mariage, indien", pris séparément, ces deux mots font déjà rêver. Mis ensemble, c'est un cocktail explosif. Les films de Bollywood véhiculent l'image souvent réaliste d'une profusion de couleurs, de danse, de musique, d'invités... Mais comment s'y retrouver dans ces cérémonies si strictement codifiées ? Si chaque communauté ajoute sa touche personnelle, le mariage indien répond à certaines règles basiques, dont voici quelques extraits.

09Arrêter de travailler... et prendre des vitamines. Le mariage indien pourrait aussi bien être le sport national tant il s'apparente à un marathon. Avant le mariage, des rituels très importants sont menés pendant plusieurs mois. Après la soirée des fiançailles, les femmes et les hommes font la fête séparément. Tandis que les femmes organisent la cérémonie du Mehndi (peinture des mains au henné) et la soirée du Sangeet, pendant laquelle elles chantent et dansent toute la nuit, les hommes se réunissent pour le rituel de la tika, pastille de poudre rouge déposée au front du futur marié comme signe de son engagement. La cérémonie du mariage a généralement lieu en plein air sur un autel : les futurs époux font sept fois le tour du feu sacré tout en récitant leurs vœux d'amour.

S'accorder les faveurs des astres et des dieux... Les familles consultent un astrologue 10qui fixe la date et l'heure les plus auspicieuses pour le mariage. De même, les gestes et rituels ancestraux sont effectués dans un but symbolique et porte-bonheur. Le henné appliqué sur les mains de la mariée doit être foncé et persistant, comme signe de joie dans le couple. Avant de rejoindre son nouveau foyer, la mariée jette derrière sa tête cinq poignées de riz, signifiant ainsi qu'elle souhaite prospérité à ses parents. Au moment où la voiture des nouveaux mariés va partir, les hommes lancent de l'argent sur les routes pour conjurer le mauvais sort.

Dépenser sans compter... et faire en sorte que les autres le sachent. Le mariage indien célèbre l'amour mais aussi l'argent. De nombreuses familles n'hésitent pas à s'endetter pour offrir des cérémonies fastueuses, devenues une véritable démonstration de 11pouvoir financier. Et cette tendance ne fait que s'accentuer. L'industrie du mariage en Inde est estimée à 60 milliards de roupies (1 milliard d'euros), avec un taux de progression de 20 à 25 % par an. Les soirées ressemblent parfois à de véritables scènes de films, avec tenues de grands designers, danseurs venus tout droit de Bollywood et plusieurs centaines d'invités.

Etre blagueur... mais pas trop. L'humour est aussi présent dans le mariage indien, mais les plaisanteries sont codifiées et laissent peu de place à l'improvisation. Ainsi depuis plusieurs siècles, la mère de la mariée essaie de pincer le nez de son gendre pendant le mariage, symbolisant le fait qu'il soit venu demander la main de sa fille en furetant près de la maison. Les plus malines sont les sœurs de la mariée qui, le jour du mariage, prennent les chaussures du marié en otage et ne les rendront qu'en échange de cadeaux. »

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 ■ « Les mariages d’enfants, une tradition encore très répandue en Inde », par Julie Tissot, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

15Bien qu’ils soient interdits par la loi, les mariages d’enfants sont encore très fréquents en Inde, en particulier au Rajasthan. On estime que plus de 15 millions d’enfants indiens sont mariées avant l’âge de 18 ans. Au mois de mai, des centaines de mariages précoces ont lieu pendant la fête de Akha Teej, censée apporter chance et réussite.

« Dans le calendrier hindou, il y a un jour dans l'année où la Lune et le Soleil brillent au maximum. Parasurama, la sixième incarnation de Vishnu, serait né ce jour-là. Alors tout événement qui a lieu pendant cette journée du mois de mai est une promesse de réussite et de chance.

16Les parents choisissent d'organiser le mariage de leurs enfants pendant ce jour propice et béni. À l'âge où ils devraient simplement taper dans le ballon et aller à l'école, ces enfants se retrouvent époux et épouses et déjà futurs parents.

Le quotidien The Hindustan Times raconte comment, dans un district de Jodhpur, Likhma, 8 ans a épousé Genu, une fillette de 5 ans. C'était le jour d'Akha Teej, il y a une dizaine de jours. Un invité explique qu'ils "appartiennent à la caste des Intouchables. Les petites filles pas mariées sont une source constante d'inquiétude pour les parents. Alors nous les marions avant qu'elles atteignent la puberté".

Au Rajasthan, cette coutume est ancrée depuis des siècles. Pour les parents, c'est une 17façon de d'organiser la transmission de la propriété et de la richesse au sein des familles. Pourtant, depuis exactement 30 ans, la loi indienne interdit le mariage des filles avant 18 ans et des garçons avant 21 ans.

Les conséquences de ces unions précoces sont graves tant au niveau physique que psychologique. Privés d'enfance et d'adolescence, c'est aussi la fin de toutes chances d'accéder à une éducation. C'est la fin aussi de l'apprentissage de la vie adulte. Ces enfants doivent prématurément assumer les tâches des grands.

Les grossesses précoces vont de pair avec ces mariages. Elles sont dangereuses pour 18les jeunes filles. Selon un rapport de l'Unicef, les filles de moins de 15 ans ont cinq fois plus de risques de mourir suite à leur grossesse que les femmes d'une vingtaine d'années. Et il est prouvé que la mortalité infantile est plus élevée, deux fois plus dans certains cas, parmi les enfants nés de mères très jeunes que parmi ceux de mères plus âgées.

Il y a une dizaine d'année, le gouvernement du Rajasthan a mis en place un programme pour retarder ces mariages. Cela consiste à ouvrir un compte d'épargne aux petites filles. Des années plus tard, 25000 roupies (450 euros environ) attendent les jeunes filles majeures si elles sont toujours célibataires. Une aide financière qui sert alors à payer la dot… pour le mariage. »

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■ « Le travail des enfants alimente l'économie parallèle en Inde », par Isaure Vélia, Aujourd’hui l’Inde, juin 2011

L’emploi d’enfants rapporterait près de 19 milliards d’euros par an en Inde, selon un récent rapport. Un revenu considérable qui échappe au secteur formel de l’économie, cette pratique restant illégale, bien que largement répandue.

Embaucher un enfant : une bonne affaire

« La journée mondiale contre le travail des enfants, organisée pour la première fois en 2002 par l'Organisation internationale du Travail (OIT), a eu lieu, comme chaque année, le 12 juin. L'ONG Bachpan Bachao Andolan : Save the childhood movement a profité de cette occasion pour publier un rapport, intitulé "Corruption capitale : le travail des enfants en Inde", dans lequel elle avance un chiffre "choc" : le travail des enfants rapportent chaque année 120 000 crores de roupies (soit 19 milliards d'euros) aux employeurs d'enfants.

Alors que le salaire d'un adulte est d'environ 115 roupies par jour, un enfant n'est payé que 15 roupies par jour (soit 25 centimes d'euros). "Cela fait une différence de 100 roupies par travailleur. La moyenne du nombre de jours travaillés par an étant de 200, les employeurs "économisent" 120 000 crores en employant des enfants" explique un avocat associé à l'ONG qui a rédigé le rapport. Embaucher un enfant est donc une "bonne affaire" bien qu'illégale l’employeur.

Le travail des enfants n'étant pas déclaré, puisque la loi l'interdit, les employeurs ne paient aucun impôt sur ce travail. Ainsi, l'argent gagné est-il de l' "argent sale" qui alimente l'économie parallèle. On estime que 30 à 60 % de cet "argent sale" provient en Inde de l'exploitation du travail des enfants. Le phénomène du travail des enfants contribue par ailleurs au chômage chez les adultes. Un enfant coûtant moins cher qu'un adulte, les enfants prennent aux adultes des emplois qu'ils auraient dû occuper (notamment des emplois très peu qualifiés). »

70% des enfants travaillent dans le secteur agricole

« Selon l'ONG Bachpan Bachao Andolan, 60 millions d'enfants travaillent aujourd'hui en Inde, soit 6% de la population du pays. Le dernier recensement du gouvernement indien (de 2001) n'en dénombrait lui "que" 12,7 millions. Ces enfants prennent un emploi afin de subvenir aux besoins de leur famille. La grande majorité d'entre eux (70%) travaillent dans le secteur agricole, très souvent dans des conditions de travail très dangereuses.

Le gouvernement indien semble peu enclin à agir contre ce fléau. Depuis 2005, il a reçu plus de 50 millions de roupies de budget pour lutter contre le travail des enfants mais n'en a même pas dépensé la moitié. Le National Child Labour Project (Projet national sur le travail des enfants), lancé en 1987, laisse certaines ONG très sceptiques quant à son efficacité. La loi de 2006 qui interdit l'emploi d'un enfant de moins de 14 ans n'existe que sur le papier et s’est révélée inefficace, à elle seule, pour résoudre ce problème. »

http://inde.aujourdhuilemonde.com/le-travail-des-enfants-alimente-leconomie-parallele-en-inde

 

■ « En Inde, 60 millions d’enfants au travail ». Juin 2008. 

 

« Sur les cent millions d’enfants indiens qui ne reçoivent aucune éducation, plus de la moitié travaillent. Rencontres et témoignages à l’occasion de la Journée Internationale de Lutte contre le travail des Enfants.

L'Inde détient le triste record du monde du plus grand nombre d'enfants travailleurs. Car si le gouvernement maintient que le pays ne compte "plus" que dix millions de moins de quatorze ans au travail, les ONG estiment, elles, qu'il y a en réalité quelque 60 millions. Ils sont vendeurs de journaux, ramasseurs de poubelles, marchands ambulants, employés de maison, ouvriers dans des usines ou des ateliers de confection, petite main dans des restaurants…

Etablie à New Delhi, l'ONG Bachpan Bachao Andolan (BBA, littéralement "Sauvez l'enfance") fait ainsi régulièrement des descentes dans des usines de la capitale afin d'arracher ces gamins aux griffes de leurs "employeurs". Souvent des ateliers de broderie, qui n'hésitent pas à faire travailler des enfants dès l'âge de 8 ou 9 ans.

Depuis sa création, l'ONG dit en avoir libéré 75 000. "Après ces opérations de sauvetage, on essaie de ramener les enfants chez eux, mais ce n'est pas toujours possible, explique Bhuwan Ribhu, l'un des dirigeants. Parfois, ils ont quitté leur village à 6 ans. Cinq ans plus tard, ils ne se souviennent plus d'où ils viennent". Parfois, l'ONG se rend compte que s'ils rentrent chez eux, ils seront immédiatement revendus à une autre usine, les parents ne pouvant nourrir une bouche de plus. Ceux-là sont placés dans des centres d'accueil qui s'efforcent de leur fournir une éducation, voire une formation professionnelle.

Avant de rentrer chez eux, les autres passent quelques semaines au Mukti ashram, un centre d'accueil situé au nord de la capitale oú ils ont soignés, habillés et nourris. C'est là que nous avons rencontré quelques rescapés encore tout hébétés de leur liberté retrouvée.

"J'ai quitté mon village il y a trois ans, raconte Akbar, 14 ans. Mon grand frère m'a emmené dans une usine de broderie à New Delhi. On travaillait de 8h à 22h, avec une pause pour le déjeuner. On dormait et on mangeait dans l'atelier. La première année, j'étais apprenti, je touchais 50 roupies (moins d'un euro) par semaine. Au bout d'un an, je gagnais 18 euros par mois, puis 27 euros. Je donnais ça à mon frère, qui l'envoyait à mes parents. Après plusieurs heures de travail, nos yeux pleuraient. Mais quand l'un de nous ne pouvait plus travailler, il n'allait pas chez le docteur, il était renvoyé. Je ne sais pas lire, donc je ne sais pas pour qui on travaillait".

D'après BBA, un employeur paie entre 500 et 2000 roupies (9 et 35 euros) pour acheter un enfant à ses parents. La plupart des victimes viennent du Bihar, l'État le plus pauvre du pays. C'est le cas de Mohammed, 10 ans, qui a travaillé pendant un an dans cette même usine de broderie. "En un an, j'ai parlé deux fois à mes parents au téléphone. C'est mon père qui m'a donné à un monsieur pour que je gagne de l'argent à New Delhi afin de faire vivre ma famille".

Afin d'inciter les parents à ne pas revendre leur enfant sitôt libérés, le gouvernement donne 350 euros à chaque famille une fois les gamins rentrés chez eux. "Pour lutter contre le travail des enfants, il faut soutenir financièrement les familles, explique Bhuwan Ribhu. Cet argent permet aux parents d'acheter un lopin de terre ou quelques vaches".

Sufian, 13 ans, est courageux et optimiste. Arrivé à 10 ans dans la capitale indienne, il a lui aussi été libéré récemment par BBA. "Je suis content de rentrer chez moi. Avec les 350 euros du gouvernement, mes parents pourront ouvrir un petit magasin. Moi, je vais aller à l'école", explique-t-il, une ébauche de sourire aux lèvres. »

Le site de l’ONG : http://www.bba.org.in/

 

■ « De l’esclavage à l’ONU, portrait d’une Indienne de 11 ans », par G. Shavan, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

21L’esclavage existe toujours en Inde. C’est ce qu’a raconté à la tribune de l’ONU Devli Kumari, une Indienne de 11 ans. Fille d’esclaves, née esclave, elle a travaillé jusqu’à ses sept ans dans une carrière de pierres avant qu’une association ne lui rende sa liberté. Aujourd’hui, elle est devenue la voix des enfants privés d’éducation, qu’ils soient esclaves, exploités ou pauvres.

 « Ovations et applaudissements nourris pour Devli Kumari. Fin septembre à New York, face à l'assemblée générale des Nations unies, cette Indienne de 11 ans participe au lancement d'une campagne en faveur de "l'éducation pour tous". Aux grands de ce monde, la fillette raconte son histoire. Celle d'une enfant indienne née esclave dans une carrière de pierres de l'Haryana, cet État du nord-ouest de l'Inde.

Sans peur, sans gêne, Devli leur parle de son enfance. La même que ses parents et ses grands-parents ont connue avant elle : le travail dès le berceau, la vie dans la carrière, les très longues journées passées à casser des cailloux, quel que soit le climat, sans parler de la violence des  "propriétaires". Et, bien évidemment, pas d'école. Sauf que Devli a eu de la chance. La chance de ne pas y passer sa vie, à la différence de ses aïeux. La chance d'être sauvée, à 7 ans, par Bachpan bachao andolan (BBA, littéralement "Sauvez l'enfance"), une ONG qui lutte contre l'exploitation des enfants. En 2004, BBA rend la liberté à sa famille, ainsi qu'à 112 autres. En Inde, on estime que 60 millions d'enfants travaillent au lieu d'aller à l'école.

Au cours des quelques mois passés dans les locaux de l'association, la fillette découvre le monde. Elle qui n'a jamais mangé que des pommes de terre et des oignons, découvre les légumes et la viande. Elle qui n'a connu que la sombre atmosphère d'une carrière de pierres, découvre l'électricité. Enfin, elle reçoit ses premiers cours, une éducation. "Je n'avais jamais vu de papier jusqu'à ce qu'on m'ait sauvée. Je suis allée pour la première fois à l'école. Maintenant, je veux savoir lire et écrire. Et, lorsque je serai grande, je veux enseigner ce que je sais aux autres enfants."

Aujourd'hui, Devli vit avec ses parents à Jodhpur, au Rajasthan. Sauvez l'enfance s'est battu devant les tribunaux pour qu'ils ne soient plus considérés comme des esclaves, pour qu'ils retrouvent du travail avec des salaires décents. Le fondateur de BBA, Kailash Satyarthi, déplore l'absence d'aides de l'État dans cette tâche. "Nous avons sauvé bien des familles exploitées depuis la création de l'association, dans les années 1980. Mais c'est parfois très compliqué, comme avec celle de Devli qui sont esclaves de père en fils, car nous sommes seuls. Face aux très puissants propriétaires de carrières, même le gouvernement n'a pas les moyens d'intervenir pour secourir ces malheureuses victimes."

Après le passage de Devli à la tribune de l'ONU, ses représentants ont dégagé plus de 3,3 milliards d'euros pour aider à la scolarisation des enfants dans le monde. Si Kailash Satyarthi se dit satisfait de l'importance des fonds levés, il maintient que "le chemin est encore long pour remplir les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD)".

Juste avant de quitter l'estrade des Nations unies, Devli a fait un pied de nez aux représentants de la planète. "Je suis fière de moi parce que, dans mon village, j'ai réussi à persuader quinze enfants d'aller à l'école. Et si moi, une jeune fille de 11 ans, j'en suis capable, pourquoi ce n'est pas possible, pour tous les dirigeants du monde, d'inscrire tous les enfants à l'école ?" » 

 

■ « Fallait-il interdire les "hommes chevaux" de Calcutta ? », par P. Shankar, Aujourd’hui l’Inde, 2008. Photographies personnelles.

22Calcutta, capitale du Bengale occidental, est la seule mégapole au monde où des rickshaws sont encore tirés par l’homme. Faute d’emplois de rechange, des dizaines de milliers d’indiens continuent d’exercer ce travail épuisant, malgré son interdiction depuis 2007.

« Après deux ans de tentatives infructueuses, en 2007, le gouvernement du Bengale occidental a finalement réussi à interdire les rickshaws tirés par des hommes à pied. Motif invoqué : c'est un "travail inhumain", qui n'a plus lieu d'être depuis que les britanniques ont quitté l'Inde.

23Selon Sabir Ahamed, coordinateur de programmes aux Samaritains de Calcutta et spécialiste de la question, "la difficulté du travail n'intéresse en fait pas les autorités, sinon ils interdiraient aussi les porteurs de valises dans les gares. Ce qu'ils veulent, c'est donner une belle image de Calcutta, pour attirer touristes et investisseurs".

Quoi qu'il en soit, 24 000 rickshawwallahs, qui se partagent 6000 pousse-pousse, continuent malgré tout d'exercer ce métier. Pour la plupart originaires du Bihar, un Etat du nord de l'Inde, âgés de 18 à 70 ans, beaucoup quittent leur village pendant des mois pour un salaire quotidien de 100 à 200 roupies en moyenne (de 1,5 euros à 3 euros). Somme de laquelle il faut déduire de 20 à 30 roupies par jour pour la location du véhicule et environ 200 roupies par mois pour la police, qui rackette les tireurs de rickshaws.

24Pour le moment, les autorités ferment les yeux, car elles ne sont pas en mesure de proposer d'emplois de rechange, alors que le salaire de ces hommes fait vivre plus de 120 000 personnes. Le gouvernement tente certes de mettre en place des emplois de substitution : collecter l'argent des places de parkings et cultiver des champignons sur de petits lopins de terre, notamment. Mais, comme Abdul, les intéressés répondent qu'ils ne savent pas faire ce qu'on leur propose. "Notre métier, c'est tirer des rickshaws. Ils disent que c'est inhumain, mais nous sommes des hommes et nous savons ce que nous faisons. Et puis les gens ont besoin de nous : lorsqu'il pleut et que les taxis ne peuvent pas circuler (pendant la mousson l'eau monte parfois de manière spectaculaire à Calcutta, ndlr), nous pouvons emmener les malades chez le médecin et les enfants à l'école. Mais personne ne nous demande notre avis".

25Pour Sabir Ahamed, ce "déficit de démocratie" est au cœur du problème : les puissants décident pour les pauvres ce qui est bon pour eux, sans jamais les consulter. Il estime qu'un minimum serait d'organiser des réunions pour prendre l'avis des tireurs de rickshaws, et de les différencier selon leur âge. "Les jeunes peuvent se reconvertir, mais pour les plus vieux, c'est à un système de retraite correct qu'il faudrait réfléchir".

Sans l'aide des associations présentes sur le terrain, les rickshaw pullers ont cependant du mal à s'organiser, et restent souvent ignorants de leurs droits et de la réalité juridique de leur situation. Leur syndicat est relativement inactif, à tel point que beaucoup ignorent même son existence. Certains ne savent même pas que leur métier est illégal, comme Prakash, persuadé "qu'un avocat a réglé l'affaire et qu'il n'y a plus de problème". Il conclut malgré tout, avec un certain pragmatisme: "C'est fini, mais seulement jusqu'à ce que ça recommence". »

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IV- LES CASTES STRUCTURENT-ELLES ENCORE LA SOCIETE ?

 

A- Une division codifiée de la société.

 

« Quand les dieux eurent démembré l'Homme,

comment en distribuèrent-ils les parts ?

Que devint sa bouche, que devinrent ses bras ?

Ses cuisses, ses pieds, quel nom reçurent-ils ?

Sa bouche devint le brahmane,

le guerrier fut le produit de ses bras,

ses cuisses furent l‘artisan,

de ses pieds naquit le serviteur »

 

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« Le terme caste vient du portugais casta, ou catégorie pure, non mélangée (allusion à l'étanchéité des castes entre elles), qui fut introduit en Inde au 16ème siècle. Il est ambigu et, bien que largement employé, il ne reflète pas l'arrière-plan qui explique l'origine et le développement de cette organisation de la société.

On lui préfère le terme varna, qui signifie couleur et englobe les quatre grands groupes sociaux originels suivants :

- Les Brahmanes, dont sont issus les prêtres

- Les Kshatriya qui fournissent les gouvernants et les guerriers

- Les Vaishya ou agents économiques (commerçants)

- Les Sudra ou artisans, au service des trois premières varna.

27Dans la conception traditionnelle, telle que décrite dans les Dharma Shastra, l'appartenance d'un homme à une varna donnée dépend de sa naissance : un fils de Brahmane naît Brahmane. Cette appartenance est intangible pour la durée de cette vie. S'il est né dans une basse caste, Sudra, par exemple, il ne pourra améliorer son statut qu'au cours d'une incarnation ultérieure par l'effet des bons karmas accumulés au cours de la présente vie. Pour l'Hindouisme, cette division de la société est naturelle et correspond aux tempéraments et prédispositions de l'être humain. Telle personne avec une grande force de caractère et de la bravoure est Kshatriya par nature.

A l'époque moderne, le Mahatma Gandhi restait fermement partisan de cette subdivision de la société en quatre catégories. Cependant, quelques rares textes anciens laissent entendre que le passage d'une varna donnée à une autre est possible au cours d'une même vie. Un enseignant (Brahmane) peut ainsi devenir commerçant (Vaishya). Mais l'on ignore si cette facilité était exceptionnelle ou la règle à certaines époques. La courte durée de la vie, la sédentarité dans les villages, l'absence d'éducation de la grande majorité des gens, expliquent aisément et justifient cette conception des varnas ainsi que la spécialisation professionnelle héréditaire dans le cadre des jâti. Les siècles d'occupation par des pouvoirs étrangers ne peuvent qu'avoir renforcé le conservatisme de la société hindoue.

Les mythes rapportent que la race humaine est issue d'un Etre divin géant, à forme humaine, Purusha. De sa bouche, sont venus les Brahmanes, de ses bras les Kshatriya, de ses cuisses les Vaishya et de ses pieds les Sudra. Dans cette conception, il est bien évident que nul n'est supérieur à l'autre. L'humble artisan n'est pas inférieur au puissant guerrier ni au prêtre intercesseur des divinités. Il leur est complémentaire et indispensable. De tous temps, ont existé des intellectuels et des Sages d'une part, des gens de pouvoir et d'action d'autre part, des hommes d'argent et de commerce aussi et enfin des ouvriers et des serviteurs. L'asservissement de certains par d'autres est une faiblesse humaine, non une loi naturelle.

Au fil des siècles, cette organisation s'est complexifiée. A la notion de varna s'est surimposée celle de jâti ou groupement socioprofessionnel spécifique. Dans la société traditionnelle, le fils reprenait souvent le métier du père. Mais la société indienne est ainsi faite que chaque jâti a voulu se différencier des autres par un ensemble de règles comportementales et sociales particulières : c'est le dharma de la jâti. Parmi ces règles, celles qui portent sur la pureté rituelle des habitudes quotidiennes, alimentaires entre autres, sont très contraignantes. Le mariage endogamique est également la règle, mais il évite les risques de consanguinité en recherchant les opportunités de partenaire dans d'autres villages. Les règles qui gouvernent les jâti évoluent progressivement, mais toujours dans le sens d'exigences accrues, d'exclusions variées qui ont pour but de rehausser le statut de la jâti en question. Il faut en effet savoir que plus une catégorie est haut placée dans la hiérarchie sociale, plus elle se doit de suivre des règles de vie exigeantes. Ainsi, les Brahmanes très orthodoxes seront-ils soumis à des règles de pureté rituelle très complexes. A l'autre bout de l'échelle sociale, aucune exigence ne pèse sur les gens. Les jâti sont très nombreuses, plus de 4300. D'une province à l'autre, la place d'une jâti donnée dans la hiérarchie sociale peut varier très sensiblement.

L'apparition de l'intouchabilité au cours histoire de l'Inde s'explique probablement par les deux facteurs suivants. D'une part, certains métiers (vidangeurs, équarisseurs, etc.) sont par nature très sales. Les gens excluaient ceux qui manipulaient des substances pouvant propager des maladies. D'autre part, certains délits graves étaient punis d'une proscription sociale totale et définitive : meurtre d'un Brahmane ou d'une vache, mariage de grave mésalliance.

Reste à savoir si les métiers "sales" n'étaient pas justement les seuls qui restaient accessibles à des gens exclus du corps social... Ce phénomène de l'intouchabilité s'est développé au cours des siècles au point d'atteindre un pourcentage significatif de la société (160 millions de personnes actuellement) car l'intouchabilité, comme d'ailleurs l'appartenance à n'importe quelle caste, est une donnée héréditaire. Il nous paraît stupéfiant que la grave erreur d'un père soit transmise à toute sa descendance, mais il en est ainsi dans la société hindoue où la notion de karma collectif prime sur toute autre analyse. C'est la croyance en la pluralité des vies qui, seule, permet de changer de statut.

Les Intouchables étant des hors castes, il apparaît logique que les non-Hindous soient également considérés comme des Intouchables. Ainsi en est-il des populations tribales (Adivasi) des régions reculées du pays. Ainsi en est-il également des minorités religieuses.

Les discriminations liées à l'intouchabilité ou à l'appartenance à quelque caste que ce soit ont été abolies par la constitution (article 17) de l'Inde indépendante dès 1950. Mais force est de constater que l'ostracisme social dont les Intouchables sont frappés n'a que partiellement évolué. Dans les villages, les Intouchables sont relégués à la périphérie et doivent avoir leur propre puits, car l'accès au puits communautaire ne leur est pas permis. L'entrée dans les temples ne leur a été concédée qu'avec réticence. Autrefois, que l'ombre d'un Intouchable touche celle d'un Brahmane était considéré comme une offense. Les Intouchables, qui se désignent eux-mêmes sous le nom de Dalits (opprimés) sont encore l'objet de persécutions et de mauvais traitements. L'action du gouvernement tente de corriger les inégalités sociales qui les frappent. Moins scolarisés que la moyenne, du fait de la pauvreté des familles et des réticences des villageois à voir leurs enfants admis à l'école, ils bénéficient en compensation d'une politique de discrimination positive qui leur réserve des quotas d'emplois dans la fonction publique, en proportion de leur importance numérique. Ces dispositions pourtant déjà anciennes ne sont pas pleinement efficaces. Les quotas ne sont pas atteints et les emplois pourvus sont le plus souvent subalternes. D'autre part, cette politique de discrimination positive est fortement critiquée par les castes supérieures, surtout les Brahmanes qui, traditionnellement lettrés et bien éduqués, estiment qu'ils sont défavorisés et qu'une telle politique ne peut qu'affaiblir le niveau général de l'éducation.

Un débat actuel pose la question d'appliquer cette politique d'emplois réservés aux Intouchables dans le secteur privé. De nombreuses voix s'élèvent pour s'opposer à une décision qui n'est pas de la responsabilité des Pouvoirs Publics et amoindrirait l'efficacité du secteur privé, surtout en matière de compétitivité internationale. D'autres voix plaident pour l'équité sociale. Intouchable ne signifie pas forcément pauvre et exclu. De nombreux hommes d'affaires, des médecins et avocats réputés, des politiciens influents, ont émergé de la masse des Intouchables et militent souvent en faveur de leurs droits.

Le Mahatma Gandhi les appelait Harijan ou enfants de Dieu, marquant ainsi qu'il ne voyait pas de différence entre le plus puissant et le plus démuni. Mais cette vision d'un saint homme ne changea en rien la situation de ces malheureux et l'appellation fut même considérée comme paternaliste et malencontreuse car Harijan signifie également bâtard.

La situation commença à bouger de manière significative lorsque le Docteur Ambedkar, lui-même Intouchable et membre du Parlement, se convertit en 1956, peu avant sa mort, au Bouddhisme, religion qui ne reconnaît pas les castes, entraînant avec lui des centaines de milliers de personnes, rien qu'au Maharashtra.

La conversion à une autre religion est apparue à beaucoup d'Intouchables comme une solution pour sortir de leur état. Le Christianisme en a largement profité, par exemple dans les Etats du Nord-est (Nagaland, Tripura, etc.), christianisés à 90%, car peuplés de tribaux hors castes. Les missionnaires, souvent américains et se réclamant de sectes chrétiennes diverses, continuent à exercer une forte influence prosélyte dans les régions tribales arriérées. Leur action humanitaire indéniable ne peut cependant occulter l'objectif premier et persévérant de conversion obtenue par la persuasion et la distribution de nourriture.

Le cas des conversions à l'Islam est assez similaire. Si certains empereurs fanatiques comme Aurangzeb (17-18ème siècle) ont converti des populations entières par l'épée, les conversions pacifiques n'en ont pas moins existé tout au long des longues périodes de pouvoir Musulman en Inde. Elles concernaient déjà des Intouchables ainsi que certains courtisans du Palais qui acquéraient ainsi considération et pouvoir. A certaines époques, l'impôt prélevé sur les non-Musulmans (jizia) a également joué un rôle d'incitation. De nos jours, les conversions d'Hindous à l'Islam sont rares et se produisent, par exemple, lorsqu'une femme hindoue épouse un musulman. Les Musulmans (12% de la population) font ainsi de l'Inde le troisième pays musulman du monde (ex-aequo avec le Bengladesh), après l'Indonésie et le Pakistan

L'Hindouisme, lui-même non prosélyte, voit d'un oeil très défavorable les activités de conversion des missionnaires. Il est cohérent avec sa propre vision du monde : chacun naît dans un certain milieu, avec une religion donnée et doit assumer ses origines et sa culture. Les Hindous ne sont pas davantage favorables à ce que des étrangers, Occidentaux par exemple, se convertissent à l'Hindouisme, sans du moins s'y impliquer très sérieusement.

Malgré leur situation souvent misérable, la plupart des Intouchables ne se révoltent pas contre le système des castes puisque celui-ci résulte de l'ordre naturel des choses. On observe même que les Intouchables créent entre eux des catégories qui se comportent entre elles comme des castes. Il existe donc des Intouchables plus Intouchables que d'autres. Ceci est une preuve, s'il en est, de l'extrême solidité du système.

Cette rigidification et stratification de la société ne correspondent plus du tout aux conceptions philosophiques initiales car elles génèrent des antagonismes et non des complémentarités. Lorsque des castes agraires, comme les Jats et les Gujars, qui devraient être très proches l'une de l'autre, en viennent à se jalouser et se combattre, on peut penser que les impératifs de survie économique sont désormais étroitement liés aux intérêts propres à chaque caste. En ce sens, la caste a encore de beaux jours devant elle. D'autant que 65% des gens vivent encore dans les campagnes ou de petites agglomérations. Cependant, la croissance rapide des grandes villes (Mumbay 14 millions d'habitants, Delhi 11 millions) a déjà commencé à nuancer le tableau. La caste y est de moins en moins liée à la jâti. Les changements de profession de père à fils s'accélèrent. L'émergence d'une société aisée, voire riche, la vie en famille nucléaire, l'éducation supérieure, éloignent progressivement les gens des conceptions étroites de la caste et de ses contraintes. On ne saurait dire si le jeune Brahmane a des amis Intouchables mais ce n'est désormais plus impossible.

Le monde moderne altère sensiblement sinon la théorie de cette organisation sociale, du moins sa pratique. On ne change toujours pas de varna mais la caste de naissance influe de moins en moins sur le cours de la vie, du moins dans les villes. L'éducation moderne, l'allongement considérable de la durée de la vie, la grande mobilité, sont autant de facteurs qui facilitent les changements personnels et professionnels, quand ils n'y obligent pas.

On peut se demander si de nouvelles jâti ne vont pas se créer avec d'autres modes de fonctionnement. Mais leurs membres seront issus de castes différentes, par exemple un informaticien peut être Brahmane ou Sudra. C'est sans importance dans l'exercice du métier (jâti) mais l'on ignore jusqu'à quel point la sphère personnelle et comportementale (dharma) en est modifiée. Autrement dit, les varna sont-elles appelées à se dissoudre ou s'uniformiser ? On ne peut préjuger de l'avenir car l'on assiste en même temps à des phénomènes contradictoires. Par exemple, dans de nombreuses annonces matrimoniales, il est fréquent de lire : "caste indifférente". Dans le même temps, la revendication religieuse peut aller jusqu'à l'expression d'un extrémisme violent (conflit d'Ayodhya). Dans un autre registre, l'on constate la persistance du mariage arrangé et des exigences des familles face aux aspirations des jeunes gens. »

 

B- Evolution, enjeux et débats.


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