28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 07:45

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I- DE TCHERNOBYL A FUKUSHIMA

 

- Comment fonctionne une centrale nucléaire ?

Voir à ce sujet l’excellent article proposé sur son site par la S.F.E.N. (Société Française d’Energie nucléaire) :

http://www.sfen.org/Comment-fonctionne-une-centrale,19

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- Les accidents de Tchernobyl et de Fukushima sont-ils comparables ?

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Blog publié dans Le Monde en avril 2011.

« C'est une décision grave qu'a prise l'Agence japonaise de sûreté nucléaire (NISA), mardi 12 avril, en relevant le niveau de l'accident de la centrale de Fukushima Dai-Ichi de 5 à 7, soit le plus élevé de l'échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques (INES). Ce nouveau classement place ainsi la catastrophe japonaise au même degré de gravité que celle de Tchernobyl, alors qu'il y a un mois, les scientifiques se refusaient à comparer les deux crises nucléaires. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Que signifie le classement de Fukushima au niveau 7 de l'INES ?

Depuis 1991, cette échelle logarithmique classe les incidents et accidents nucléaires en fonction de huit niveaux de gravité notés de 0 à 7. Au lendemain du séisme et du tsunami qui ont ravagé le nord-est du Japon, le 12 mars, la NISA avait classé l'accident niveau 4, avant de finir par le relever d'un cran, le 24 mars, indiquant ainsi un "accident ayant des conséquences étendues, hors du site". Un classement contesté par l'Agence de sûreté nucléaire française (ASN), qui a de son côté, le 15 mars, qualifié la catastrophe d'"accident grave" de niveau 6, c'est-à-dire intermédiaire entre Three Mile Island, aux Etats-Unis, et Tchernobyl.

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Mais avec la décision de mardi, les autorités japonaises vont encore plus loin, en parlant d'"accident majeur"de niveau 7, ce que l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) décrit comme un "rejet majeur de matières radioactives entraînant des effets considérables sur la santé et l'environnement, nécessitant une mise en œuvre des contre-mesures prolongées". Jusqu'à présent, seule la catastrophe de Tchernobyl de 1986 a été classée au sommet de l'INES par l'AIEA. Selon un responsable de l'agence japonaise, la décision de revoir la gravité de l'accident à la hausse a été prise "sur la base des mesures d'iode et de césium relevées dans l'environnement". "Nous allons continuer de surveiller la situation. C'est un niveau provisoire", a-t-il précisé. En dernier mot, ce sera à l'AIEA de décider du classement final de l'accident.

Quelles sont les principales différences entre les accidents de Tchernobyl et Fukushima ?

Dans l'accident de Tchernobyl, c'est une réaction en chaîne non maîtrisée qui a provoqué un emballement du réacteur et donc sa surchauffe, conduisant à une explosion de vapeur ou d'hydrogène. Celle-ci a libéré des produits de fission, propulsés jusqu'à plus de 3 000 mètres dans l'atmosphère, qui ont ensuite contaminé une grande partie de l'Europe. Il n'y avait pas d'enceinte de confinement ni de cuve pour contenir les restes du cœur, comme dans le cas des réacteurs japonais.

A Fukushima la réaction en chaîne s'est arrêtée automatiquement au moment du séisme et la puissance avec laquelle les produits de fission sont libérés est beaucoup plus faible. Le vent et les intempéries ont contribué à rabattre rapidement une partie de la contamination au sol. Les populations ont par ailleurs été évacuées avant les principaux rejets radioactifs, dans un rayon de 20, 30 puis aujourd'hui 40 km autour du site, et des mesures de confinement, puis de restrictions alimentaires ont été prises. Mais dans certaines villes situées à plus de 60 km de la centrale, l'exposition a été supérieure au seuil annuel d'un millisievert, soit la limite sanitaire fixée en France. Surtout, les multiples tentatives avortées pour parvenir à refroidir de manière pérenne le cœur des réacteurs - et éviter une fusion totale - et les piscines de combustibles - afin d'empêcher la poursuite des émissions radioactives - en font un accident majeur.

Quelles ont été les émissions radioactives des deux catastrophes ?

La NISA estime que entre 370 000 et 630 000 terabecquerels (un million de million de Bq) ont été rejetés dans l'air depuis le 11 mars, auxquels il faut encore ajouter les considérables rejets en mer qui n'ont été stoppés qu'en milieu de semaine dernière. Dans les jours qui ont suivi le séisme, la centrale de Fukushima a en particulier libéré jusqu'à 10 000 terabecquerels d'iode 131 par heure, l'un des plus dangereux éléments radioactifs. Mais l'essentiel de cette radioactivité a été émise entre les 15 et 17 mars, lors des dégazages volontaires et explosions d'hydrogène. Mais depuis, les émissions seraient tombées à moins d'un terabecquerel par heure. Au final, le niveau des émissions radioactives enregistré depuis le début de l'accident de Fukushima équivaudrait à environ 10 % de celui mesuré en 1986 à Tchernobyl, estimé à 5,2 millions de terabecquerels d'iode 131 rejetés dans l'environnement.

Pour l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire français (IRSN), les rejets de Fukushima et leur impact sont donc "significatifs" mais "pas comparables" à la catastrophe ukrainienne. "A l'heure où nous parlons (...) Fukushima n'est pas et ne sera pas Tchernobyl même s'il s'agit d'un accident très grave", a assuré Patrick Gourmelon, directeur de la radioprotection à l'IRSN, lors d'un point de presse. Toutefois, pour les autorités françaises, si le refroidissement ne s'améliorait pas de manière pérenne d'ici quelques semaines, la totalité du combustible se retrouvera hors de l'eau et les rejets radioactifs seront très importants, les piscines se trouvant quasiment en plein air, sans enceinte de confinement. On serait alors dans la même gamme de rejets que Tchernobyl.

Quelles sont leurs conséquences ?

Les conséquences humaines de la catastrophe de Tchernobyl, si elles sont considérables, n'ont pas encore été établies de manière certaine. Un rapport de l'AIEA de 2005 recense près de 30 morts par syndrome d'irradiation aiguë directement attribuables à l'accident et estime que jusqu'à 4 000 personnes pourraient, à terme, décéder des suites d'expositions trop importantes. Mais selon d'autres médecins, le nombre de risques de décès serait plus proche de 10 000 en prenant en compte l'ensemble des habitants des zones les plus touchées et des 600 000 "liquidateurs", soit environ 5 millions de personnes. Au final, 350 000 personnes ont fini par être évacuées des zones contaminées et des centaines de milliers de personnes ont été exposées à des doses de rayonnement considérables.

Si le bilan des morts du séisme et du tsunami est plus de 13 000 morts, aucun décès imputable aux émissions radioactives n'a pour l'instant été signalé au Japon. Vingt et un "pompiers" du nucléaire ont toutefois été victimes de problèmes de santé liés à des irradiations de 100 à 180 mSv. Alors que 80 000 personnes ont pour l'instant été évacuées, la zone d'évacuation a été élargie à 40 km, concernant cinq communes, dans lesquelles l'exposition de la population pendant un an serait voisine de 20 mSv. »

http://ecologie.blog.lemonde.fr/2011/04/13/peut-on-comparer-fukushima-et-tchernobyl/

 

II- UNE CRISE DE CONFIANCE.

 

- « Le gouvernement et Tepco ont ignoré le risque d'accident » (Le Monde, 23 juillet 2012).

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Le gouvernement japonais et la compagnie d'électricité Tepco ont ignoré le danger lié à l'énergie nucléaire, ce qui a rendu possible l'accident à la centrale Fukushima Daiichi en mars 2011. C'est ce qu'a affirmé, lundi 23 juillet, le rapport final de l'exécutif sur la catastrophe. "Le problème principal provient du fait que les compagnies d'électricité, dont Tepco, et le gouvernement n'ont pas perçu la réalité du danger, car ils croyaient au mythe de la sécurité nucléaire au nom duquel un accident grave ne peut se produire dans notre pays", ont expliqué les membres d'une commission d'enquêtedésignée par le gouvernement.

Les auteurs, dont des ingénieurs, chercheurs et juristes, ont rendu un rapport de 450 pages à l'issue d'entretiens avec 772 personnes impliquées avant ou pendant l'accident, dont le premier ministre au moment de la catastrophe, Naoto Kan.

"GESTION DE CRISE DÉFICIENTE" DE TEPCO - A l'instar d'un précédent rapport, commandé par le Parlement et rendu au début de juillet, le texte publié lundi critique en des termes assez virulents tant le régulateur public que Tepco, gérant la centrale Fukushima Daiichi. Non seulement les autorités et Tepco n'ont pas pris les mesures suffisantes pour empêcher cet accident, survenu après un séisme de magnitude 9 et un tsunami géant qui a submergé les installations le 11 mars 2011, mais leur gestion de la catastrophe a laissé à désirer, d'après le rapport gouvernemental. Il pointe ainsi un "certain nombre de problèmes internes à Tepco, comme une gestion de crise déficiente, une structure organisationnelle peu adaptée aux situations d'urgence et une formation insuffisante du personnel en cas d'accident grave".

Samedi, plusieurs médias japonais avaient notamment rapporté qu'un sous-traitant intervenu sur le site nucléaire accidenté aurait poussé ses ouvriers à sous-déclarer le niveau de radiations auquel ils étaient soumis, vraisemblablement pour ne pas perdre son contrat.

LENTEURS POUR "IDENTIFIER LES CAUSES DE L'ACCIDENT" - Le rapport accuse aussi Tepco d'avoir traîné les pieds "pour identifier les causes de l'accident", ce qui empêche l'industrie nucléaire nippone de tirer les conclusions adéquates de la catastrophe.
Tepco continue de prétendre depuis l'accident que rien ne laissait penser qu'un séisme et un tsunami aussi importants frapperaient le nord-est du Japon, où se trouve la centrale Fukushima Daiichi.

Le rapport critique par ailleurs les interventions directes de l'ancien premier ministre Naoto Kan et de son équipe dans la gestion opérationnelle de l'accident. "Il faut dire que son intervention directe a fait plus de mal que de bien, car cela a pu entretenir la confusion, empêcher de prendre des décisions importantes et entraîner des jugements erronés", pointe-t-il.

L'accident de Fukushima, le pire du secteur depuis celui de Tchernobyl (Ukraine), en 1986, a provoqué d'importantes émissions radioactives dans l'air, les eaux et les sols de la région de la centrale, située à 220 kilomètres au nord-est de Tokyo. Une centaine de milliers de personnes ont dû évacuer leur domicile en raison des risques sanitaires.

http://www.lemonde.fr/japon/article/2012/07/23/fukushima-le-gouvernement-et-tepco-ont-ignore-le-risque-d-accident_1736895_1492975.html

 

- « Dessin animé, musée : lobby nucléaire japonais manipule l’opinion ? » (M. GAULENE, Rue 89, 2011).

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Depuis le début de l’accident nucléaire, de nombreux observateurs français ont salué le calme et le stoïcisme des Japonais, l’attribuant un peu vite à une culture extrême-orientale fantasmée.

Si l’on s’en tient aux faits, de nombreux exemples montrent qu’en réalité il existe un fort contrôle social sur la population qui réduit à néant le travail des antinucléaires et rend tout débat impossible dans ce pays.

Les médias japonais ne répercutent d’ailleurs pas la voix des antinucléaires alors même que le Citizen’s Nuclear Information Center (Cnic), principale ONG antinucléaire, organise tous les jours depuis le début de l’accident nucléaire de Fukushima, des conférences de presse au Club des correspondants étrangers. Des conférences pourtant de bonne qualité, avec la présence par exemple du professeur Masashi Goto, l’un des ingénieurs ayant conçu les enceintes de confinement des réacteurs de Fukushima Dai-Ichi.

La communication n’est pas le point fort du gouvernement et de manière générale des acteurs du nucléaire en temps de crise.

On le voit aujourd’hui avec une population qui, après quelques jours de stupeur et d’abattement, critique de plus en plus le manque de transparence et le rôle des médias. Mais en temps de « paix », la communication est beaucoup plus efficace.

Trois puissants lobbies

Les compagnies d’électricités japonaises disposent pour cela d’une véritable machine de guerre avec trois puissants lobbies.

1- Le Japan Atomic Industrial Forum (Jaif) (« Nihon genshiryoku sangyô kyôkai ») reste le plus sérieux et fournit des synthèses de la catastrophe nucléaire en cours, en s’appuyant sur les conférences de presse de l’Agence de sécurité nucléaire japonaise (Nisa) et de la Compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco).

Cet organisme fournit des enquêtes internes sur l’état de l’opinion publique concernant le nucléaire civil, des sondages qui ne sont jamais rendus publics. Un sondage de Jaif de 2008 révélait par exemple qu’à la question « l’énergie nucléaire est-elle nécessaire ? », 27,4% des hommes et 9% des femmes seulement répondaient « oui »

Sur son site en japonais, l’Agence annonce aujourd’hui discrètement l’annulation de sa 44e Convention annuelle « en raison du tremblement de terre ».

2- La Japan Atomic Energy Relations Organization (Jaero) a elle pour but de promouvoir l’énergie nucléaire de la manière la plus simple possible, par des campagnes d’affichages publicitaires et des brochures destinées aux enfants. Une véritable propagande visant à saturer le débat public d’idées simples, comme le « nucléaire est notre futur ».

Elle organise chaque année un concours de posters de promotion du nucléaire et publie chaque mois un mensuel au titre évocateur, Genshiryoku Bunka, la « culture du nucléaire ».

Jusqu’au 15 mars, le site ne présentait aucune information sur les évènements. Depuis, une page spéciale est consacrée au « tremblement de terre de la région de Tohoku » donnant des informations capitales aux internautes japonais : un schéma explique par exemple que « la radioactivité d’une centrale est très inférieure à un voyage vers le Brésil ».

3 - La Federation of Electric Power Companies (FEPC), financée par l’ensemble des compagnies d’électricités, intervient par des campagnes de publicité dans les journaux ou à la télévision.

Un exemple de la capacité d’influence de cette organisation : un documentaire diffusé sur BS-TV en 2009 montrait le quotidien des habitants de Rokkasho-mura, riverains d’un immense complexe nucléaire rassemblant deux centres de stockages de déchets nucléaires, une usine d’enrichissement d’uranium et une usine de retraitement des déchets nucléaires. L’usine de retraitement était à peine évoquée. Le tout, entrecoupé de spots de publicités – des dessins animés – d’une simplicité abrutissante.

Exemples : un monstre vert surgit d’un lac. La petite famille en balade est effrayée mais le monstre-nucléaire les rassure : « Je ne suis pas méchant, je ne rejette pas de Co2. »

Dans un deuxième spot, un pingouin pleure. Une petit garçon lui demande pourquoi et le pingouin lui explique que sa maison – la banquise – est en train de fondre. Alors, le petit garçon lui explique que grâce au nucléaire, il n’y aura bientôt plus d’émission de Co2. Le pingouin sèche ses larmes, tout le monde est heureux. Bien évidemment, le générique de fin laissait apparaître que ce « documentaire » était produit par la FEPC.

« Changer les cœurs et les esprits » avec Areva

Il s’est en fait mis en place au Japon, peut-être plus qu’en France, ce que Daniel P. Aldrich décrit comme un « soft social control », un contrôle social doux.

Le but n’est plus seulement de réprimer les militants antinucléaires – qui font parfois l’objet d’une surveillance policière étroite. Ni d’obtenir l’adhésion des riverains par des mesures incitatives – création d’emplois et taxes du nucléaire dans des régions rurales souvent pauvres. Le but affiché des nucléocrates japonais était de « changer les cœurs et les esprits » par une propagande soutenue.

Et pour convaincre les riverains des centrales des bienfaits de l’énergie nucléaire, la France a été d’un grand secours aux compagnies d’électricité japonaises. Celles-ci, en partenariat avec l’ex-Cogema (Areva), ont organisé de nombreux voyages gratuits à La Hague pour les « leaders » – politiciens locaux, membres influents de la société civile –, chargés à leur retour de répandre la bonne parole.

Le docteur Pierre-Yves Cordier, actuel conseiller nucléaire de l’ambassade de France à Tokyo, expliquait très bien le fonctionnement de ces voyages :

« On envoie en fait ce qu’on appelle des “ relais d’opinions ”, c’est-à-dire par exemple les femmes des pêcheurs ou des cultivateurs de betteraves de Trifouillis-les-Oies version Japon et on leur fait visiter les sites en France pour leur montrer que tout va bien. »

Un musée spécial « pour les mères et leurs enfants »

Les femmes japonaise sont les principales opposante à l’énergie nucléaire. Elles sont aussi particulièrement visées par la communication des industriels du nucléaire.

A Rokkasho-mura, un immense musée gratuit est consacré au cycle du combustible et a été « spécialement conçu pour les mères et leurs enfants » d’après Sasaki Yoshiaki du département des relations publiques de la JNFL, en charge de l’usine de retraitement.

Le site nucléaire de Marcoule, dans le Gard, dispose également d’un musée de ce genre, le Visiatome, où se succèdent des cars d’écoliers toute l’année.

Enfin, une bonne communication ne peut se passer d’une certaine manipulation du langage. « C’est un accident grave, mais pas une catastrophe nucléaire », assurait le 12 mars Eric Besson, ministre de l’Industrie et de l’Energie, cherchant à minimiser l’ampleur du désastre.

« Combustibles usés » plutôt que « déchets nucléaires »

Au Japon, les autorités se sont bornées à présenter la situation de façon parcellaire à la presse, sans interprétation ni prospective des faits. Le 11 mars, elles assuraient qu’il n’y avait « aucune fuite radioactive », alors même que la situation était très préoccupante.

Cette manipulation du langage s’accompagne d’un choix méticuleux des mots utilisés qui révèle de quelle manière les acteurs du nucléaire entendent communiquer au sujet de cette énergie.

Dans le cas du retraitement des déchets nucléaires, le terme de recyclage (« risaikuru » en japonais) est préféré à celui de « cycle » (« saikuru »), car il évoque le recyclage du plastique ou du verre, connoté très positivement au Japon. Or, le recyclage des déchets nucléaires, dans ses objectifs comme dans son processus, n’a pas grand-chose en commun avec le recyclage des déchets ménagers.

En France aussi, on note cette stratégie linguistique dans la communication autour du nucléaire. Lors d’un entretien avec Philippe Gilet, ingénieur au département plutonium d’Areva, celui-ci nous invita sur un ton pédagogique à ne pas parler de « retraitement » mais de « traitement » et à utiliser « combustibles usés » au lieu de « déchets nucléaires ».

Il est vrai qu’en se revêtant de sa nouvelle et étonnante appellation « énergie propre », l’industrie du nucléaire ne pouvait plus se permettre de laisser des mots comme « déchets » salir son image.

Pour l’heure, la catastrophe nucléaire de Fukushima nous emmène au bord d’un gouffre dont personne ne connaît le fond. Et le lobby nucléaire, si prompt à communiquer, se tait.

http://www.rue89.com/planete89/2011/03/21/dessin-anime-musee-le-lobby-nucleaire-manipule-les-japonais-196128

 

III- QUE RESTE-T-IL DU SYNDROME D'HIROSHIMA ?

 

- L'Américain John Hersey a été l'un des premiers journalistes étrangers à se rendre sur place, et son témoignage est considéré comme l'un des classiques du reportage de guerre.

b

 

« Ce matin là, avant 6 heures, il faisait si clair et si chaud déjà que la journée s'annonçait caniculaire. Quelques instants plus tard, une sirène retentit : la sonnerie d'une minute annonçait la présence d'avions ennemis, mais elle indiquait aussi, par sa brièveté, aux habitants de Hiroshima qu'il s'agissait d'un faible danger. Car chaque jour, à la même heure, quand l'avion météorologique américain s'approchait de la ville, la sirène retentissait (…). 

cLe matin était redevenu calme, tranquille. On n'entendait aucun bruit d'avion. Alors, soudain, le ciel fut déchiré par un flash lumineux, jaune et brillant comme dix mille soleils. Nul ne se souvient avoir entendu le moindre bruit à Hiroshima quand la bombe a éclaté. Mais un pêcheur qui se trouvait sur sa barque, près de Tsuzu, dans la mer Intérieure, vit l'éclair et entendit une explosion terrifiante. Il se trouvait à trente-deux kilomètres de Hiroshima et, selon lui, le bruit fut beaucoup plus assourdissant que lorsque les B-29 avaient bombardé la ville d'Iwakuni, située à seulement huit kilomètres.

dUn nuage de poussière commença à s'élever au-dessus de la ville, noircissant le ciel comme une sorte de crépuscule. Des soldats sortirent d’une tranchée, du sang ruisselant de leurs têtes, de leurs poitrines et de leurs dos. Ils étaient silencieux et étourdis.

eC'était une vision de cauchemar. Leurs visages étaient complètement brûlés, leurs orbites vides, et le fluide de leurs yeux fondus coulait sur leurs joues. Ils devaient sans doute regarder vers le ciel au moment de l'explosion. Leurs bouches n'étaient plus que blessures enflées et couvertes de pus... 

fDes maisons étaient en feu. Et des gouttes d'eau de la taille d'une bille commencèrent à pleuvoir. C'étaient des gouttes d'humidité condensée qui tombaient du gigantesque champignon de fumée, de poussière et de fragments de fission qui s'élevait déjà plusieurs kilomètres au-dessus de Hiroshima. Les gouttes étaient trop grosses pour être normales. 

gQuelqu'un se mit à crier : «Les Américains nous bombardent d'essence. Ils veulent brûler!» Mais c'étaient des gouttes d'eau évidemment, et pendant qu’elles tombaient le vent se mit à souffler de plus en plus fort, peut-être en raison du formidable appel d'air provoqué par la ville embrasée. Des arbres immenses furent abattus ; d'autres, moins grands, furent déracinés et projetés dans les airs où tournoyaient, dans une sorte d'entonnoir d'ouragan fou, des restes épars de la cité : tuiles, portes, fenêtres, vêtements, tapis… 

hSur les 245.000 habitants, près de 100.000 étaient morts ou avaient reçu des blessures mortelles à l'instant de l'explosion. Cent mille autres étaient blessés. Au moins 10000 de ces blessés, qui pouvaient encore se déplacer, s'acheminèrent vers l'hôpital principal de la ville. Mais celui-ci n'était pas en état d'accueillir une telle invasion. Sur les 150 médecins de Hiroshima, 65 étaient morts sur le coup, tous les autres étaient blessés. Et, sur les 1780 infirmières, 1654 avaient trouvé la mort ou étaient trop blessées pour pouvoir travailler. 

iLes patients arrivaient en se traînant et s’installaient un peu partout. Ils étaient accroupis ou couchés à même le sol dans les salles d'attente, les couloirs, les laboratoires, les chambres, les escaliers, le porche d'entrée.et sous la porte cochère, et dehors à perte de vue dans les rues en ruines... Les moins atteints secouraient les mutilés. 

jDes familles entières aux visages défigurés s'aidaient les unes les autres. Quelques blessés pleuraient. La plupart vomissaient. Certains avaient les sourcils brûlés, et la peau pendait de leur visage et de leurs mains. D'autres, à cause de la douleur, avaient les bras levés comme s'ils soutenaient une charge avec leurs mains. Si on prenait un blessé par la main, la peau se détachait à grands morceaux, comme un gant... 

kBeaucoup étaient nus ou vêtus de haillons. Jaunes d'abord, les brûlures devenaient rouges, gonflées, et la peau se décollait. Puis elles se mettaient à suppurer et à exhaler une odeur nauséabonde. Sur quelques corps nus, les brûlures avaient dessiné la silhouette de leurs vêtements disparus. Sur la peau de certaines femmes – parce que le blanc reflétait la chaleur de la bombe, et le noir l'absorbait et la conduisait vers la peau –, on voyait le dessin des fleurs de leurs kimonos. Presque tous les blessés avançaient comme des somnambules, la tête dressée, en silence, le regard vide. 

lToutes les victimes ayant subi des brûlures et les effets de l'impact avaient absorbé des radiations mortelles. Les rayons radioactifs détruisaient les cellules, provoquaient la dégénération de leur noyau et brisaient leurs membranes. Ceux qui n'étaient pas morts sur le coup, ni même blessés, tombaient très vite malades. Ils avaient des nausées, de violents maux de tête, des diarrhées, de la fièvre. Symptômes qui duraient plusieurs jours. La seconde phase commença dix ou quinze jours après la bombe. Les cheveux se mirent à tomber. Puis vinrent la diarrhée et une fièvre pouvant atteindre 41 degrés.

mVingt-cinq à trente jours après l'explosion survenaient les premiers désordres sanguins : les gencives saignaient, le nombre de globules blancs s'effondrait dramatiquement tandis qu'éclataient les vaisseaux de la peau et des muqueuses. La diminution des globules blancs réduisait la résistance aux infections ; la moindre blessure mettait des semaines à guérir ; les patients développaient des infections durables de la gorge et de la bouche. A la fin de la deuxième étape - si le patient avait survécu - apparaissait l'anémie, soit la baisse des globules rouges. Au cours de cette phase, beaucoup de malades mouraient d'infections dans la cavité pulmonaire. 

nTous ceux qui s'étaient imposé un certain repos après l'explosion avaient moins de risques de tomber malades que ceux qui s'étaient montrés très actifs. Les cheveux gris tombaient rarement. Mais les systèmes de reproduction furent affectés durablement : les hommes devinrent stériles, toutes les femmes enceintes avortèrent, et toutes les femmes en âge de procréer constatèrent que leur cycle menstruel s'était arrêté... 

oLes premiers scientifiques japonais arrivés quelques semaines après l'explosion notèrent que le flash de la bombe avait décoloré le béton. A certains endroits, la bombe avait laissé des marques correspondant aux ombres des objets que son éclair avait illuminés. Par exemple, les experts avaient trouvé une ombre permanente projetée sur le toit de l'édifice de la chambre de commerce par la tour du même bâtiment. On découvrit aussi des silhouettes humaines sur des murs, comme des négatifs de photos. Au centre de l'explosion, sur le pont qui se situe près du Musée des sciences, un homme et sa charrette avaient été projetés sous la forme d'une ombre précise montrant que l'homme était sur le point de fouetter son cheval au moment où l'explosion les avait littéralement désintégrés... »

 

III- PEUT-ON SE PASSER DU NUCLEAIRE ?

 - " Deux ans après Fukushima, où en est l'énergie nucléaire au Japon ?" (A. GARRIC, Le Monde, mars 2013.

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« Alors que le Japon fête dans la douleur les deux ans de l'accident de Fukushima, lundi 11 mars, la question de l'usage de l'énergie nucléairesuscite toujours débats et inquiétudes dans l'archipel, mais l'abandon total de l'atome n'est plus au programme.

Actuellement, seuls deux des 50 réacteurs du pays sont en exploitation : les n°3 et 4 de la centrale d'Ohi, située dans la préfecture de Fukui sur la côte centre-ouest du Japon, qui ont été remis en fonctionnement en juillet 2012. Les autres sont arrêtés sine die en attendant que soit confirmée leur sûreté sur la base de normes plus sévères en cours d'élaboration par une nouvelle instance de régulation nucléaire.

De nouvelles normes de sûreté en cours d'élaboration

En janvier, l'autorité japonaise de régulation nucléaire (NRA) a présenté un projet de durcissement des normes de sûreté des centrales atomiques. Parmi les mesures : des équipements permettant de garantir le maintien des moyens de refroidissement des réacteurs et des piscines en cas de très grave accident et la présence d'un centre de secours situé à distance des réacteurs pour conserver le contrôle des installations y compris si ces dernières sont en partie détruites ou inaccessibles.

Les 26 réacteurs à eau bouillante du pays – la même technologie que ceux de Fukushima – devront en outre être équipés de systèmes de ventilation dotés de filtres, afin d'une part d'empêcher l'accumulation d'une pression excessive dans l'enceinte de confinement, et donc limiter le risque d'explosion, et d'autre part d'éviter d'importants rejets de particules radioactives dans l'environnement. Ces propositions doivent être soumises aux commentaires publics avant d'être éventuellement amendées, pour une mise en application prévue en juillet.

En parallèle, le régulateur a aussi élaboré de nouveaux plans de prévention et de secours avec les régions hébergeant des installations nucléaires, explique le Japan Times. Les zones d'évacuation autour des centrales ont ainsi été élargies de 10 à 30 km, impliquant de fait 21 préfectures et non plus 15 dans la gestion de crise. Les habitants vivant dans un rayon de 5 km autour des centrales se verront remettre des pastilles d'iode, afin de prévenir des cancers de la tyroïde. Les populations devront par ailleurs évacuer les zones en cas de débit de dose dépassant les 500 microsieverts par heure – un seuil plus strict que celui de l'Agence internationale de l'énergie atomique qui recommande 1 000 microsieverts.

Dernière étape : des évaluations de sûreté doivent être effectuées dans chaque réacteur par l'autorité sur la base de ces nouveaux critères et ce, dans un délai de trois ans. Outre le passage en revue des résultats des "tests de résistance", l'autorité est notamment en train de procéder, avec des experts-géologues extérieurs, à des examens du sous-sol de cinq sites nucléaires soupçonnés d'être bâtis au-dessus ou à proximité de failles géologiques actives.

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La relance des réacteurs en question

C'est la question qui brûle toutes les lèvres : à l'issue de ces contrôles renforcés, certains des réacteurs pourront-ils redémarrer avant la fin de l'année ? Rien n'est moins sûr, selon le ministre de l'industrie Toshimitsu Motegi, qui qualifie la relance des sites atomiques d'"imprévisible". "Même si certains réacteurs remplissent les conditions de sûreté, il y aura des procédures additionnelles ultérieures, dont celles d'obtenir l'approbation de la populationlocale", indique un fonctionnaire de l'Autorité de régulation nucléaire, cité par l'AFP.

L'agence de presse Kyodo avait quant à elle indiqué, sur la base d'une enquête auprès des compagnies, qu'aucun réacteur ne devrait être relancé cette année à cause des délais et contraintes réglementaires. "Les travaux de mise aux normes pourraient prendre plusieurs années. Surtout, la rédéfinition des failles sismiques actives, qui prend en compte les mouvements au cours des 400 000 dernières années et non plus 130 000, pourrait empêcher défintivement le redémarrage des 17 réacteurs concernés", ajoute Sophia Majnoni, chargée des questions nucléaires à Greenpeace France.

La récente découverte, par le régulateur, de défauts dans les systèmes anti-incendie d'une bonne dizaine de réacteurs pourrait aussi repousser leur redémarrage de plusieurs années, avait affirmé début janvier le journal nippon Mainichi.

Quant aux deux réacteurs d'Ohi en activité, ils devraient être arrêtés pour maintenance en septembre, ce qui risque d'entraîner une nouvelle période "nucléaire zéro" comme le Japon en a déjà connu une en mai et juin 2012.

La construction de nouvelles centrales envisagée

En octobre, Electric Power Development a indiqué avoir repris les travaux – suspendus à la suite de l'accident de Fukushima – sur le site d'Oma, au nord de l'archipel, après avoir reçu le feu vert du gouvernement. Le réacteur devra toutefois répondre aux nouvelles exigences de sécurité des autorités avant d'être autorisé à fonctionner.

Ce réacteur ne sera peut-être pas le seul. Fin décembre, la presse japonaise indiquait ainsi que le premier ministre japonais, Shinzo Abe, envisagerait, malgré l'opposition d'une grande partie de la population, la construction de nouvelles centrales pour remplacer les plus anciennes, avec des technologies de pointe garantissant a priori une meilleure sécurité.

Le gouvernement de droite arrivé au pouvoir fin décembre 2012 grâce à la victoire écrasante du parti libéral-démocrate (PLD) affiche une position pro-nucléaire, essentiellement pour des raisons industrielles et économiques. Il a annoncé son intention de revoir le projet d'abandon de l'énergie atomique d'ici à 2040 imaginé par le précédent gouvernement. Si la part de nucléaire souhaitée à cet horizon n'est pas connue, elle sera toutefois inférieure aux 50 % visés avant l'accident.

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Une réduction drastique de la consommationd'énergie

Comment le Japon fait-il actuellement pour se passer de réacteurs qui fournissaient plus du quart de l'électricité avant l'accident de Fukushima ? Le public et les entreprises ont d'abord été forcés de réduire drastiquement leur consommation en attendant la remise en service ou l'augmentation de puissance de centrales thermiques au gaz naturel ou autre carburant.

Mais surtout, le Japon se retrouve tributaire des importations de ces hydrocarbures qui lui coûtent une fortune et ont fait basculer dans le rouge le solde de ses échanges commerciaux. Conséquence : les compagnies d'électricité ont fortement augmenté leurs tarifs. Pour réduire cette dépendance à l'énergie nucléaire ainsi qu'aux ressources fossiles, plus d'une centaine de projets de parcs solaires a été présentée, pour une puissance totale équivalent à celle d'un réacteur de puissance moyenne ».

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/09/deux-ans-apres-fukushima-ou-en-est-l-energie-nucleaire-au-japon_1845121_3244.html

 

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