18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 16:24

Par Sylvie Bednar, LeFigaro.fr, 17 janvier 2014

À travers les grandes baies vitrées de la ­cabine, le paysage défile en format 16/9 dans la brume blanche du petit matin tandis que le doux clapot de l'eau contre la coque berce notre réveil. Les esquifs des «pêcheurs de bois», qui arrachent au courant les branchages à la dérive, exhibent leurs voilures carrées, belles comme les toiles d'un Rothko. «Mingalabar! Mingalabar!» À quelques brasses du bateau, une attendrissante guirlande humaine épousant les pentes de la berge s'est formée spontanément pour saluer les passagers de l'Orcaella. Rituel ­informel et enthousiaste qui se réitérera sur notre passage, tout au long des 1 600 kilomètres de la croisière...

Orcaella brevirostris, dauphin de l'Irrawaddy, endémique des deltas d'Asie du Sud-Est, a donné son nom (et peut-être aussi sa physionomie, lui qui n'a pas de museau) à ce bateau inspiré d'un steamer des années 30. Il est le deuxième navire de la flotte Orient-Express sur les eaux birmanes. Moins long que le célèbre Road to Mandalay, son grand-frère, qui sillonne ­depuis dix-sept ans le fleuve Irrawaddy, l'Orcaella peut croiser sur des voies navigables plus étroites, sinueuses et moins profondes grâce à son faible tirant d'eau.

C'est ainsi que, dépassant Mandalay, la deuxième plus grande ville du Myanmar sur l'Irrawaddy, le bateau vire lentement vers la droite et le nord pour s'engager sur la versatile Chindwin, son principal ­affluent, dont l'amplitude des crues peut varier d'une dizaine de mètres en quelques heures.

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Un temple façon cupcake coiffé de stupas dorés

Nous le remonterons à contre-courant jusqu'au terminus de sa voie navigable, Homalin, au pied de la chaîne des monts Kumon, contreforts himalayens. Cette ­navigation ne peut s'effectuer qu'au pic de la mousson et s'effectue en huit jours au rythme lent de 5 nœuds.

À la première étape, près de Monywa, l'on découvre amusé, que pour trouver le salut au sein du bouddhisme theravada - 89 % de la population est bouddhiste - il ne faut pas être avare de dévouement, ni de donations! La pagode Thanboddhay, construite durant la Seconde Guerre mondiale, en est un formidable exemple. Couleur bonbon, les bâtiments de ce ­monastère se succèdent, tous plus bigarrés les uns que les autres. Un temple façon cupcake coiffé de dizaines de stupas ­dorés! Un écrin de staff meringué de bas- et de hauts-reliefs, de fleurs et de cordons tressés couleur guimauve, pour exhiber plus d'un demi-million de bouddhas de toutes tailles, bien alignés le long des murs ou formant d'improbables pièces montées… À l'intérieur, les plus grands s'offrent parfois les rayonnements clignotants de la fée Electricité. Mais c'est à Buddha Tataung que l'on atteint le Nirvana: 7 000 bouddhas identiques de la taille d'un homme, au milieu d'un boisement de plus de 7 000 arbres de Bhodi. Kaléidoscope géant dans lequel les idoles de ciment en position du lotus semblent se refléter à l'infini. «Un bouddha, un ficus!» commente notre guide Win Myint. Et de compter toujours et encore les 129 ­mètres du plus grand bouddha debout du monde planté sur sa colline et les ­95 ­mètres de long du bouddha allongé à ses pieds.

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Sur le rivage, entre cocotiers, aréquiers, bambous ou feuillus tropicaux, les villages essaiment. Et les stupas blancs lancent vers le ciel leur hampe d'or auréolée parfois d'un hti, sorte d'ombrelle ­aérienne. Le doux tintinnabulement de leurs clochettes s'envole jusqu'à nous. Les rires d'enfants aussi. Le jour suivant, à Mokehtaw, nous assistons à la cérémonie du Shinbyu, le noviciat d'une poignée de gamins âgés d'une dizaine d'années. Avec beaucoup d'humilité et d'émotion, ils revêtent la robe pourpre. Les chevelures sont sacrifiées, rasées par un moine. Les cheveux tombent, l'enfance s'étiole. Les grands bols à aumône leur sont transmis.

Au quatrième jour, la rivière se rétrécit et coupe à travers un défilé de grès coiffé d'une végétation dense. La jungle est proche. La croisière prend des airs d'expédition. Des troncs d'arbre et des branchages dérivent. Le bateau décrit de grandes courbes à la recherche du chenal invisible et profond. Un marin sonde le fond avec une longue canne de bambou pour ­déjouer les caprices de la Chindwin, ses forts courants et bancs de sable affleurant. À Maukkadaw, surnommé le port du Teck, des grumes attendent près du ­rivage les extraordinaires convois formés de longs radeaux de bambous qui les transporteront sur l'onde limoneuse jusqu'à Yangon (Rangoon). Le Myanmar abrite 75 % des réserves mondiales de teck mais perdrait, en forêt, l'équivalent de la surface de la Belgique tous les ans...

La mousson joue son rôle, présente et prégnante...

Sans prévenir, au détour d'un méandre, Homalin, ville d'immigration des peuples Shan et Naga, apparaît auréolée de nuages bas sur le fond bleuté des collines de Manipur. Ses maisons sur pilotis semblent se bousculer sur la rive. Nous sommes à la frontière des montagnes du Nagaland, terre d'anciens grands guerriers et coupeurs de têtes. Une association naga nous en dévoilera les danses et mélopées ancestrales. Plus festifs, les Shans nous accompagneront vers la rive du retour au rythme endiablé des membranophones et de la danse du papillon. Puis nous filerons, dans le sens du courant cette fois, à 11 nœuds et en (seulement) trois jours pour retrouver l'Irrawaddy et les plus de 3 000 pagodes et stupas de l'historique plaine de Pagan (Bagan).

La mousson joue son rôle. Présente et prégnante. Confortablement installé sur une méridienne du pont observatoire, abrité par un taud, les pensées s'évadent. On se remémore le dernier marché - sous les trombes d'eau - à Kalewa, aux portes de l'Inde, les bâtiments coloniaux aux façades décrépies et moisies, les marchandes souriantes assises sur leurs étals, les corbeilles débordant de fruits, de légumes et de feuillages inconnus, de crevettes séchées, de grenouilles ou de poissons-chats. On se souvient aussi des femmes fumant le cheroot (sorte de cigare enroulé d'une feuille de maïs) et des moines qui, en file indienne, au son du gong, déambulent pour ­recueillir les offrandes dédiées aux repas. On s'amuse encore du son des trompes des rafiots crachant tous leurs décibels à notre rencontre! On revoit, dévalant à flanc de colline, la kyrielle de stupas blanc et or de Masein. Et aussi ces femmes rayonnantes, de l'ethnie Shan, allant cueillir le thé dans les montagnes, les palanches à l'épaule.

La photographie couleur sépia dans ­laquelle nous avait plongés ce temps de mousson, délavant tout sur son passage, s'efface sous les rayons inespérés du soleil. De nouvelles perspectives se forment à l'horizon. Le nouveau Myanmar semble aussi vouloir s'épanouir… Et l'on aimerait contredire Rudyard Kipling qui écrivait «L'Est est l'Est, et l'Ouest est l'Ouest, et jamais ils ne se rencontreront.» Mingalabar!

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 http://www.lefigaro.fr/voyages/2014/01/17/30003-20140117ARTFIG00476-la-birmanie-a-contre-courant.php

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