1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 12:46

Interview de  Francis Fukuyama, A.F.P., octobre 2012.

« Je pense que le système va exploser à un moment ou à un autre » : pour le politologue, sociologue et philosophe américain Francis Fukuyama, l’avenir de la Chine est plus qu’incertain. Selon lui, la rigidité du système politique chinois se heurte de plus en plus à la rapidité avec laquelle circule l’information via les réseaux sociaux. La cassure est inévitable, prédit-il. Dans cette interview accordée au journaliste de l’AFP Marlowe Hood,  Francis Fukuyama analyse les grands bouleversements politiques en cours dans le monde. L’intellectuel, qui s’est progressivement éloigné des néoconservateurs américains et affirme qu’il votera Obama le 6 novembre, vient de publier en français « Le Début de l’histoire, des origines de la politique à nos jours » (Editions Saint-Simon). Cet essai sur la formation des institutions politiques dans le monde sort vingt ans après le best-seller « La Fin de l’histoire et le dernier homme ». 

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QUESTION : Vous avez publié le premier des deux volumes d’un livre qui retrace les origines des systèmes politiques. Votre théorie, c’est que toute société stable s’appuie sur trois piliers : un Etat fort, l’autorité de la loi et la responsabilité du gouvernement. Alors que vous êtes plongé dans la rédaction du tome deux, nous assistons à des bouleversements considérables au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le « Printemps arabe ». Ces événements sont-ils plutôt de nature à conforter, ou bien à contredire votre théorie ?

REPONSE : Le « Printemps arabe » est un événement très positif. On ne peut pas obtenir la démocratie sans mobilisation sociale. Pour ce faire, les gens doivent être mécontents, devenir furieux de la façon dont leur gouvernement autoritaire les traite. Jusqu’en janvier 2011, il existait une opinion très répandue dans le monde occidental selon laquelle les Arabes étaient différents du reste du monde, parce que la culture arabe ou la religion musulmane leur faisait accepter la dictature et qu’ils étaient culturellement passifs. Mais si vous regardez ce qui se passe en Syrie – où nous assistons à une guerre civile depuis maintenant dix-huit mois – il est clair que cette opinion n’a plus lieu d’être. Ce qui se produit en ce moment est un point de départ. La façon dont les peuples ont obtenu la démocratie en Europe, et en premier lieu en Angleterre, c’est en résistant à l’autorité du roi, en se battant jusqu’à obtenir gain de cause.

Il est évident que la vraie démocratie est encore une perspective très lointaine en Egypte, en Tunisie ou encore en Libye. Une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre, c’est pour montrer aux Occidentaux à quel point il est difficile de créer des institutions démocratiques. La transition initiale, c’est l’étape la plus facile. Ce qui prend du temps, c’est de créer des partis politiques, un système judiciaire, une culture du respect du compromis... Mais il faut bien commencer par quelque chose. Rien ne peut se produire sans une mobilisation initiale.

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Q : La plupart des pays arabes qui ont connu la révolution disposaient d’un Etat fort. Cet Etat s’est écroulé ou chancelle. Est-ce le signe que plus aucun des trois piliers nécessaires, selon vous, pour créer une société stable et dynamique n’est désormais présent dans ces pays ?

R : Cela dépend des pays. C’est vrai pour la Libye. Kadhafi avait véritablement dépouillé le pays de toutes ses institutions, donc il n’y a pas d’Etat. Un Etat, c’est ce qui détient le monopole de la violence légitime, et il n’y a rien de tel en Libye. Mais l’Egypte a encore un Etat. C’est d’ailleurs une partie du problème de l’Egypte : le pays a encore un Etat très profondément enraciné, une armée intacte. Ces forces restent importantes, comme cela a été cas dans l’histoire de la Turquie. La Syrie va se retrouver avec un gros problème si Assad est renversé, car l’Etat va être démantelé. Le Yémen n’a jamais eu d’Etat central fort. Il n’y a aucun problème de ce genre en Tunisie, un pays relativement petit où existe un fort sentiment d’identité nationale.

Le principal défi à la démocratie libérale dans la région, c’est évidemment la montée de l’islamisme. Dans l’histoire, la religion a toujours été une source importante d’identité politique et de mobilisation. Donc on ne devrait pas être surpris si au Moyen-Orient, la démocratie arrive par ce biais. Ce que tout le monde craint, c’est que la démocratie libérale ne soit pas très compatible avec le salafisme et d’autres interprétations extrêmes de l’islam. A ce stade, je ne crois pas que quiconque soit capable de prédire exactement ce que feront les Frères musulmans en Egypte. Certaines de leurs actions sont très troublantes, tandis que d’autres sont encourageantes. Il va y avoir un vrai dilemme. Nous n’avons pas envie de voir émerger une nouvelle théocratie à l’iranienne ou à la saoudienne, mais il est trop tôt pour dire ce qui va se passer.

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Q : Vous considérez que l’Eglise catholique a été un acteur-clé de l’émergence de l’autorité de la loi en Europe. Est-ce une particularité du Vieux continent ?

R : Non, absolument pas. La seule civilisation du monde où l’autorité de la loi ne découle pas d’une religion, c'est la Chine, qui n’a jamais vraiment eu de religion d’Etat. Mais dans le monde musulman et en Inde, la religion a été à la source de la loi, tout comme le judaïsme et le christianisme l’ont été en Occident. C’est intéressant : si on regarde les noms des partis islamistes, ceux-ci comportent presque toujours le mot « justice ». Comme le Parti justice et développement au Maroc. La justice se réfère à la charia, au désir de droit. Nous avons tendance à associer la sharia aux châtiments extrêmes, comme ceux pratiqués en Arabie saoudite ou par les talibans en Afghanistan. Mais en fait, dans beaucoup de pays musulmans, le désir de droit équivaut à la volonté qu'ont les gens de voir ceux qui les gouvernent respecterla loi. Prenez Boko Haram (un groupe islamiste radical, NDLR) au Nigeria, un des pays les plus corrompus du monde où les dirigeants pillent sans vergogne les ressources publiques. Certes, les choses ont pris une tournure très mauvaise, violente. Mais le désir de voir triompher la charia est le même que le désir qu'avaient Chrétiens occidentaux lorsqu’ils aspiraient à imposer des règles morales plus strictes à leurs dirigeants, à les empêcher de faire tout ce qu’ils voulaient. Le contenu des règles est évidemment très différent en ce qui concerne les droits des femmes, etc. Mais structurellement, la situation est la même : on veut des lois qui posent des limites au pouvoir des dirigeants. Donc, cette aspiration à la charia pourrait, éventuellement, jouer un rôle positif.

En Iran, la constitution de 1979 n’est pas une mauvaise constitution en soi, à l’exception du chapitre huit qui institue le Conseil des gardiens et définit le rôle du Guide de la révolution, et qui est très antidémocratique. Elle prévoit aussi l’existence de tribunaux religieux mais, si ces tribunaux coexistaient avec une justice séculière, le système politique ne serait pas si terrible. La loi joue un rôle important pour empêcher les gouvernements de devenir tyranniques. Cela peut fonctionner dans le monde musulman aussi bien que cela a fonctionné en Occident.

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Q : Vous soutenez que la religion a joué un rôle crucial pour imposer l’autorité de la loi partout dans le monde, sauf en Chine. Pourquoi pas en Chine ?

R : Dans l’Occident chrétien, le monde musulman et en Inde, la religion a toujours été un contrepoids au pouvoir de l’Etat. Dans ces trois civilisations, il a existé un droit qui n’était pas contrôlé par l’Etat mais par les religieux. C’est ce qui est à l’origine de l’autorité de la loi en Occident. Le scénario en Occident a été très inhabituel, car la loi est arrivée d’abord. Elle a précédé la création du premier Etat fort. C’est la raison pour laquelle l’Allemagne n’a pas été unifiée avant les années 1870 : les contraintes légales imposées par le Saint-Empire romain l’en empêchaient.

La Chine, elle, n’a jamais eu d’élite religieuse capable d’empêcher l’empereur de faire des choses. Il n’y avait pas de mécanisme judiciaire séparé. En Chine, un Etat fort s'est constitué de lui même. Il a empêché la formation, au sein de la société, de groupes susceptibles de s’opposer à lui. Cette situation a prévalu au cours des 2.000 premières années de l’histoire chinoise.

Maintenant que la Chine vit une période de croissance économique rapide, la situation change énormément. Soudainement, des groupes nouveaux sont apparus en marge de l’Etat. Ces groupes sont le résultat de la croissance capitaliste : des hommes d’affaires, une classe moyenne, des gens éduqués qui s’inscrivent sur Sina Weibo, l’équivalent chinois de Twitter... Et ils sont très mobilisés.

A cet égard, l’accident du train à grande vitesse de l’an dernier est révélateur : le gouvernement a investi des milliards pour construire ce réseau à grande vitesse. La catastrophe est survenue très tôt dans le processus, et le premier réflexe du gouvernement a été d’enterrer le train accidenté pour que personne ne découvre ce qui s’était passé. Mais il a été forcé de revenir sur cette mesure, parce que les gens ont commencé à en parler et à publier des photos sur Weibo.

Bien que l’histoire de la Chine soit pauvre en protestations sociales organisées, la modernisation crée de nouveaux groupes sociaux qui changent beaucoup la donne pour le gouvernement chinois. La mondialisation joue un rôle crucial : la Chine n’est pas la Corée du Nord, elle veut faire partie du monde. Un fait intéressant : 90% des membres du Comité central du Parti communiste ont de la famille et des avoirs à l’étranger. Eux-mêmes voient qu’il existe des alternatives à leur système. Malgré les longs antécédents de centralisation étatique en Chine, il y a des raisons de penser que le pays ne va pas être particulièrement stable dans l’avenir.

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Q : Il y a un an, vous avez dit que la Chine se trouvait à la croisée des chemins. Qu’entendiez-vous par là ?

R : L’affaire Bo Xilai (le haut dirigeant exclu du Parti communiste pour des accusations de corruption, NDLR) est révélatrice de faiblesses congénitales du système chinois. Une des choses qui font que le gouvernement autoritaire fonctionne mieux en Chine que chez Moubarak ou Kadhafi est qu’il s’est de plus en plus institutionnalisé. Il respecte des règles : des mandats limités à dix ans, une limite d’âge de 67 ans pour siéger au comité du Politburo, etc. L’affaire Bo Xilai a révélé les limites du système. Une des raisons pour lesquelles on a voulu se débarrasser de lui est qu’il était un leader charismatique, qui remettait au goût du jour de vieilles chansons révolutionnaires du temps de Mao et développait une base populiste qui aurait pu finir par mettre à bas la totalité du système. Voilà le point faible : jusqu’à présent, les dirigeants chinois étaient des gens qui avaient survécu à la Révolution culturelle et qui ne voulaient pas qu’elle se reproduise. Mais une fois qu’ils disparaîtront, il n’y a aucune garantie que nous n’assisterons pas à l’émergence d’un nouveau Mao.

La Chine est un immense pays où il y a toujours eu un problème d’information. L’empereur ne parvenait pas à savoir ce qui se passait dans les provinces. C’est exactement le problème du Parti communiste actuellement: en l’absence de médias libres, d’élections locales, il lui est impossible de savoir ce que pense le peuple. Il compense en créant des mécanismes de surveillance. C’est une des raisons pour lesquelles je pense que le système va exploser à un moment ou un autre. Alors que l’économie ralentit, personne ne sait ce qui se passe vraiment parce que les responsables sont incités à mentir sur la production de leurs régions. Les gens ne croient pas les statistiques.

En Chine, il doit y avoir au moins 50.000 personnes dont le travail consiste à surveiller ce qui se passe sur internet. C’est en partie dans un but répressif. Mais c’est surtout pour que le gouvernement sache ce que les gens pensent et ne perde pas le contact avec la réalité.

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Q : Vous avez évoqué les réseaux sociaux. Dans ce contexte, sont-ils une force ?

R : Absolument. Au fur et à mesure que les gens deviennent plus éduqués et ont accès aux technologies, ces réseaux deviennent des autoroutes de l’information à l’échelle nationale. La technologie facilite l’avènement d’une conscience nationale qui n’existait pas du temps des médias contrôlés par le régime communiste.

L’histoire de l’accident de train est un bon exemple. Le gouvernement a été forcé de déterrer les wagons et d’ouvrir une enquête. Bien sûr, les vraies responsabilités ont été diluées, car il existe de nombreuses façons d’y parvenir. Mais cela reste intéressant. Une telle chose ne se serait pas produite il y a dix ans (...).

Q : Vos travaux font beaucoup appel à la biologie et à la psychologie de l’évolution. Dans le domaine des sciences politiques, c’est inhabituel. Qu’est-ce que cela vous apporte de plus ?

R : Beaucoup de spécialistes des sciences sociales ne s’intéressent absolument pas aux sciences naturelles. Ils pensent que les institutions sont l’œuvre exclusive de la société, que la biologie n’apporte rien. Je pense que c’est faux. Nous avons tous une nature, un patrimoine génétique, qui rend une partie de notre comportement prévisible. C’est pourquoi, dans mon livre, je commence par parler de biologie. Le postulat de base, c’est que les êtres humains sont naturellement sociables, mais que cette sociabilité nous amène à favoriser nos parents génétiques et nos connaissances. Il n’est nul besoin d’enseigner à un être humain à se comporter de cette façon : il le fait naturellement, à la naissance, quelle que soit la culture dont il est issu.

Dans un sens, c’est le grand problème de la politique moderne : nous ne voulons pas que les gens se comportent de cette façon. Nous interdisons aux politiciens d’échanger des faveurs avec leurs électeurs, cela s’appelle de la corruption. Nous voulons qu’ils traitent tout le monde sur un pied d’égalité. Tous les systèmes politiques doivent faire face à ce problème. Notre tendance naturelle est de favoriser notre famille et nos amis. On ne peut pas construire un système politique, un Etat moderne, sans surmonter cette tendance. La Chine est devenue très tôt un Etat moderne, il y a 2.000 ans, en instituant des examens pour recruter les fonctionnaires. Les Turcs capturaient des enfants chrétiens dans les Balkans et les élevaient en musulmans pour casser tout lien familial, les rendre entièrement loyaux envers l’Etat, grâce à quoi ils sont venus à bout du puissant système tribal qui existait chez eux. L’histoire de l’avènement de la politique moderne, ce sont toutes ces stratégies pour vaincre notre tendance naturelle à privilégier nos proches.

Q :  Que vous inspire la situation en Europe ?

R : Il est clair que la structure de l’Union européenne souffre de graves faiblesses. Elle est dépendante du consensus, offre de trop nombreuses possibilités de véto et rend très difficile de prendre des décisions collectives fortes. Les Etats européens sont plutôt forts en soi, mais la superstructure européenne est faible. Je ne vois pas comment l’Europe réussirait à atteindre cette union budgétaire que souhaite l’Allemagne. Le système doit être plus flexible.

La Grèce aurait dû sortir de l’euro il y a deux ans. Elle aurait pu y parvenir sans faire exploser tout le système. Maintenant, c’est très difficile. Au final, c’est l’Allemagne qui va être obligée de secourir tous ces pays en difficulté. Elle n’aura pas le choix.

Propos recueillis par Marlowe HOOD

 

http://blogs.afp.com/geopolitique/?post/2012/10/12/Francis-Fukuyama-interview-debut-histoire

 

 

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