19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 16:49

Par Cécile Asanuma-Brice (Chercheuse en sociologie urbaine, rattachée au centre de recherche de la Maison franco-japonaise de Tokyo)

A Kumamoto (préfecture située dans le sud du Japon), secouée par des séismes importants depuis quelques jours, le gouvernement japonais joue un bras de fer bien risqué avec les éléments naturels et ceux qui le sont moins. Le choix de maintenir en activité la centrale nucléaire de Sendai, à 140 km de là, suscite la colère des Japonais. La centrale nucléaire de Sendai se trouve en effet dans le département de Kagoshima, dans le sud-ouest du département de Kumamoto.

Cette centrale, composée de deux réacteurs, est la seule à avoir été redémarrée sur le territoire japonais, en août 2015, depuis le séisme accompagné d’un tsunami qui avait provoqué la fonte des cœurs de trois des six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, en mars 2011. La centrale de Sendai, bien que construite en 1984, aurait été remise aux normes après le drame nucléaire du Tohoku.

Cette fois, l’enjeu pour le gouvernement japonais serait de montrer que les nouvelles normes sont viables et permettent de résister aux plus forts séismes, redonnant un élan à la politique de redémarrage des centrales nucléaires, qui rencontre de fortes oppositions dans le pays.

Bilan géologique et humain

En quatre jours, la préfecture de Kumamoto a subi pas moins de 410 secousses sismiques, dont trois tremblements de terre principaux, les jeudi 14, vendredi 15 et samedi 16 avril. Ces secousses sont d’intensité croissante, leur magnitude allant de 6,5 à 7,3 sur l’échelle de Richter (qui va jusqu’à 12). Elles sont précédées et suivies de nombreuses répliques. Ces poussées tectoniques ont engendré une avancée des terres d’un mètre vers le sud-ouest.

La région est sillonnée par d’innombrables failles actives d’où proviennent les séismes actuels, le long de la vallée du rift Beppu-Shimabara. Ces failles sont reliées à la ligne tectonique médiane du Japon, qui traverse le pays dans sa longueur.

La centrale nucléaire de Sendai située à proximité de ces zones de failles réveille le traumatisme de mars 2011, dont ni les spécialistes japonais ni les nombreux experts internationaux ne savent, cinq ans après, maîtriser les conséquences matérielles, environnementales et humaines. Conséquences incommensurables par leur ampleur.

A la suite du séisme de 2011, le magma souterrain s’est rapproché de l’écorce terrestre, provoquant le réveil, si ce n’est l’éruption, de divers volcans. La centrale nucléaire de Sendai, localisée sur une zone extrêmement sensible, entourée de nombreux volcans, avait déjà inquiété, alors que le volcan de l’île de Sakura, à une cinquantaine de kilomètres de là, était entré en éruption le 25 août 2015. L’évacuation de la totalité de la population insulaire avait alors été préconisée. Sur l’île de Kyushu, le volcan Aso, actif depuis un mois, est entré en éruption le 16 avril. Huit personnes du village d’Aso sont aujourd’hui portées disparues.

Des pans entiers de montagne se sont effondrés, emportant tout sur leur passage : routes, ponts, bâtiments ainsi que 41 vies (au 17 avril). Plus de 190 000 personnes sont réfugiées dans les écoles, gymnases et autres bâtiments permettant leur accueil.

Un défi bien audacieux

Malgré un risque qui pourrait sembler évident, et à l’encontre des diverses protestations qui se manifestent, le gouvernement japonais a pourtant pris la décision de ne pas arrêter le fonctionnement de la centrale nucléaire de Sendai. La dépendance énergétique du Japon au nucléaire ayant toujours été faible (28 % de l’énergie produite par les 54 réacteurs avant Fukushima), ça n’est pas la nécessité énergétique qui motive une telle décision.

Ainsi, quelques heures après le plus fort des séismes, et alors que les répliques se succèdent par centaines chaque jour, la ministre de l’environnement, Tamayo Marukawa a déclaré, le 16 avril, qu’après réunion du conseil des normes nucléaires, il ne paraissait pas nécessaire d’arrêter la centrale.

Elle a justifié cette décision par le fait que les séismes actuels engendrent des mouvements allant jusqu’à 12,6 gal – le gal est une unité spéciale employée en géodésie et en géophysique pour exprimer l’accélération due à la pesanteur terrestre. Or les réacteurs de la centrale de Sendai sont dotés d’un système d’arrêt automatique pour des mouvements d’intensités allant de 80 à 260 gal, soit un séisme dont la magnitude serait supérieure à 8,1, chiffres en deçà desquels la centrale ne serait pas mise en péril.

Ainsi, les motivations militaires à l’origine de la volonté politique farouche de relancer le nucléaire au Japon recherchent dans cette nouvelle « expérience » la preuve de leur infaillibilité. L’arrogance liée au désir de pouvoir atomique coûte pourtant cher et le Japon, qui en a déjà subi maintes fois les frais, devrait être le premier à s’en méfier. Chaque jour nous le prouve un peu plus, la menace de la guerre nucléaire, sous un prétendu intérêt de liberté, crée, dans les faits, une extrême privation de liberté.

LE MONDE | 19.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/19/japon-la-centrale-nucleaire-de-sendai-reveille-le-traumatisme-de-mars-2011_4904980_3232.html

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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 16:53

Le président birman, Htin Kyaw, a gracié, dimanche 17 avril, quatre-vingt-trois prisonniers politiques à l’occasion du nouvel an, confirmant la volonté du nouveau pouvoir de tourner la page après des décennies de pouvoir militaire.

Qui sont les prisonniers graciés ?

« Les quatre-vingt-trois prisonniers amnistiés aujourd’hui par le président sont des prisonniers politiques et des prisonniers concernés par des affaires politiques », a déclaré à l’AFP Zaw Htay, directeur adjoint du cabinet présidentiel.

Parmi eux figurent cinq journalistes condamnés à dix ans de prison en 2014 pour un article accusant l’armée de produire des armes chimiques, ce qu’avaient démenti les autorités. Les peines, dénoncées par les défenseurs des droits humains, avaient ensuite été réduites à sept ans.

La priorité du nouveau gouvernement

Htin Kyaw, un proche d’Aung San Suu Kyi, est devenu à la fin de mars le premier chef d’Etat civil de la Birmanie, après près d’un demi-siècle de pouvoir militaire. Le président est considéré comme la doublure de la Prix Nobel de la paix, empêchée de devenir présidente en raison d’une Constitution héritée de la junte.

Aung San Suu Kyi avait annoncé dans un communiqué, jeudi 7 avril, qu’elle allait « s’efforcer de faire libérer immédiatement les prisonniers politiques, les activistes et les étudiants sous le coup d’accusations liées à leurs activités politiques ». La ministre des affaires étrangères, a fait son annonce en sa qualité de nouvelle conseillère d’Etat, l’un des postes clés qu’elle s’est attribués.

Au début du mois, les autorités ont abandonné les poursuites engagées contre près de deux cents activistes politiques, dont des dizaines d’étudiants qui ont passé plus d’un an en détention en raison d’une manifestation contre une réforme de l’éducation.

Des dizaines de prisonniers de conscience encore embastillés

L’emprisonnement de dissidents par les militaires est l’une des raisons pour lesquelles le combat de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD) avait obtenu le soutien croissant des Birmans. Le gouvernement sortant, composé essentiellement de généraux de l’ancienne junte, avait fait libérer, depuis 2011, des centaines de prisonniers politiques dans le cadre du processus de démocratisation. Mais des dizaines d’autres personnes avaient été arrêtées ces derniers temps, notamment des étudiants protestataires, dont les manifestations avaient été brutalement réprimées par la police au printemps 2015.

D’après l’Association d’assistance aux prisonniers politiques (AAPP), des dizaines de prisonniers politiques sont toujours derrière les barreaux, et des centaines d’autres militants sont en attente d’un procès.

LE MONDE | 17.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/04/17/le-president-birman-gracie-83-prisonniers-politiques_4903837_3216.html

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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 16:58

Les électeurs sud-coréens ont infligé un camouflet à la présidente Park Geun-hye. Le Parti conservateur Saenuri, dont elle est issue, sort minoritaire des législatives du 13 avril. Avec 122 élus – contre 152 auparavant – sur 300, il est devancé par le Parti Minjoo (123 sièges), principale formation d’opposition.

Le scrutin marque également l’affirmation du tout jeune Parti du peuple comme troisième force politique du pays. Avec 38 élus, la formation issue fin 2015 d’une scission du Minjoo pourrait jouer les arbitres au cours d’une 20e législature qui retrouve le tripartisme pour la première fois depuis 1996.

Le président du Saenuri, Kim Moo-sung, a présenté le 14 avril sa démission, « pour assumer la responsabilité de la défaite ». D’autres dirigeants de la formation conservatrice devraient faire de même.

De quoi affaiblir un peu plus la présidente Park Geun-hye à moins de deux ans de la fin de son mandat. Autrefois qualifiée de « reine des élections » pour sa capacité à forcer la décision lors des scrutins serrés, elle semble s’être fourvoyée. Mécontente de l’inertie des débats parlementaires, elle a tenté d’imposer au Saenuri des candidats lui étant entièrement dévoués, provoquant des affrontements entre différentes factions pour s’assurer les nominations.

Dans le même temps, Mme Park a toujours joué la confrontation avec l’opposition. Défaite, « sa seule chance de terminer en douceur son mandat est de passer à une logique de coopération », estime Yoon Hee-woong, de l’institut de sondage Opinion Live cité par l’agence Yonhap.

C’est sans doute désormais l’unique moyen pour faire avancer ses projets, en matière économique principalement. Son gouvernement veut modifier la législation du travail pour instiller plus de flexibilité dans le secteur des services. Le projet, présenté par son gouvernement, fait l’objet d’une vive opposition car il faciliterait les licenciements et toucherait le domaine médical, suscitant la crainte d’une privatisation progressive de la santé. Or, selon la législation sur le fonctionnement de l’Assemblée nationale, un texte est adopté uniquement s’il réunit 60 % des voix des élus.

Marge de manœuvre réduite

Autre dossier important pour Mme Park, la Corée du Nord. Le scrutin s’est déroulé alors que Pyongyang semble préparer un nouveau tir de missile. Ayant choisi la fermeté contre le Nord, Mme Park pourrait voir sa marge de manœuvre réduite, le Minjoo et le Parti du peuple prônant la reprise du dialogue et la réouverture du complexe industriel de Kaesong. Géré par les deux Corées, ce site a été fermé en février à la suite du quatrième essai nucléaire du Nord en janvier et au lancement d’une fusée interprété comme un test de missile balistique.

Idem pour les relations avec le Japon. Une amélioration a été observée, en partie sous pression américaine et motivée par le positionnement de Mme Park contre la Corée du Nord et pour l’économie. Elle s’est traduite par la reprise des échanges, notamment dans le domaine militaire, et par l’adoption, fin décembre 2015, d’un accord sur les femmes dites « de réconfort ». Mais l’opposition reste fermement opposée à cet accord, dont l’adoption finale s’annonce complexe.

Le scrutin du 13 avril marque le coup d’envoi des préparatifs pour la présidentielle de décembre 2017. Mme Park ne peut se représenter, la loi limitant à un le mandat présidentiel. La défaite de son camp pourrait l’exclure du choix du candidat conservateur.

Le succès du Parti du peuple pourrait conforter son cofondateur, l’ancien entrepreneur Ahn Cheol-soo dans ses ambitions présidentielles. La réussite du Minjoo pourrait favoriser son ex-président Moon Jae-in, élu de Busan (Sud-Est) et candidat malheureux à la présidentielle de 2012. Selon un sondage réalisé début avril par Realmeter, M. Moon est pour l’heure favori, avec 20,7 % des intentions de vote.

Il n’en est pas moins contesté, notamment dans les provinces de Jeolla du Nord et du Sud, les bastions traditionnels de l’opposition où le Minjoo a cette fois cédé le leadership au Parti du peuple. L’implantation régionale reste déterminante en politique sud-coréenne. Si cette région devait lui retirer son soutien, M. Moon a déclaré le 8 avril qu’il en tirerait les conséquences : « Je quitterai le devant de la scène politique et renoncerai à me présenter à la présidentielle. »

LE MONDE | 14.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/04/14/coree-du-sud-la-presidente-park-geun-hye-perd-sa-majorite_4902080_3216.html

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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 17:04

Restée en retrait sur le dossier syrien malgré un soutien indéfectible à Bachar Al-Assad, la Chine entend peser davantage sur les scénarios de sortie de crise qui s’élaborent. Pékin a désigné, le 29 mars, son premier émissaire pour la Syrie, Xie Xiaoyan, un diplomate de carrière qui fut ambassadeur en Iran, puis en Ethiopie et auprès de l’Union africaine. Cette nomination doit permettre de « contribuer plus efficacement en sagesse et en propositions chinoises », avait alors déclaré Hong Lei, le porte-parole du ministère des affaires étrangères.

Les premières interventions de M. Xie sur le dossier résument la position chinoise : la résolution de la crise syrienne passe par un compromis politique, pas par des opérations militaires. « Par la négociation, un consensus sera atteint et une solution peut être trouvée, a voulu croire M. Xie le 9 avril, nous insistons pour que la recherche d’une solution politique soit la ligne directrice pour régler le problème. »

Sur le dossier syrien, la Chine a jusqu’à présent collé aux positions russes, exerçant à quatre reprises son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU aux côtés de Moscou pour bloquer les projets de résolutions occidentales entre 2012 et 2014. « La Chine est restée relativement conservatrice sur le dossier syrien. Elle n’est pas assez sûre d’elle-même, ou pas assez prête, pour intervenir dans les troubles au Moyen-Orient », analyse Zhu Feng, directeur adjoint du Centre d’études internationales et stratégiques de l’université de Pékin. « Maintenant que la Syrie va avoir besoin d’investissements pour sa reconstruction, la Chine estime que c’est le bon moment, et la nomination d’un envoyé spécial indique qu’elle est prête à devenir plus active », poursuit-il.

Partenaire commercial privilégié

La Chine tire plus de 50 % de ses approvisionnements en pétrole du Moyen-Orient. Elle est la première cliente aussi bien de l’Arabie saoudite que de l’Iran, deux acteurs-clés du jeu syrien. « Il est évident que les Chinois veulent jouer un rôle plus important au Moyen-Orient et apparaître comme partie prenante de ce qui s’y décide, explique Jean-Pierre Cabestan, auteur de La Politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté de puissance (éditions Presses de Sciences Po, 2015). Cela participe de leur montée en puissance et fait suite à la tournée du président Xi Jinping en Arabie saoudite, en Egypte et en Iran de janvier. »

Pékin, qui a eu un rôle-clé dans l’accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015 en jouant de son statut de partenaire commercial privilégié de la République islamique, émerge comme un acteur incontournable dans la région, d’un point de vue économique, mais aussi politique. « Après la fin de la guerre en Irak, les Chinois ont placé très vite leurs billes en achetant du pétrole. Certes, avec l’Iran, ils sont conscients du fait que les Iraniens vont désormais vouloir faire plus avec l’Occident : le consul iranien à Hongkong a parlé récemment de “relations plus réalistes” de l’Iran avec la Chine. Avec la Syrie, en tout cas, ils entendent faire partie de l’équation et participer aux contrats d’infrastructures et de financement », poursuit M. Cabestan, qui est basé à Hongkong.

Islamistes ouïgours

Le programme des nouvelles « routes de la soie » et son cortège d’investissements en infrastructures sont l’outil idoine pour promouvoir l’influence économique de la Chine dans la région. Pékin s’engage toutefois à petits pas sur une nouvelle voie depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping : celle d’une présence militaire en dehors de la zone Asie-Pacifique. La Chine va ouvrir une base navale à Djibouti et a annoncé fin mars qu’elle se dotait, dans le cadre de la restructuration de ses forces armées, d’un nouveau département d’action outre-mer destiné à coordonner ses « activités non combattantes » sur les territoires extérieurs. En outre, de nouvelles lois antiterroristes autorisent désormais l’Armée de libération à intervenir en dehors de ses frontières.

Cette inflexion discrète de sa traditionnelle politique de non-interférence est pour l’instant motivée par le besoin d’assistance à ses ressortissants en Afrique et au Moyen-Orient et sa politique de participation aux opérations de maintien de la paix onusiennes. Personne n’imagine par exemple Pékin s’engager dans une intervention militaire comme la Russie l’a fait en Syrie.

La Chine n’en a pas moins un intérêt crucial à une stabilisation de la Syrie. La guerre syrienne sert de terrain d’entraînement à des islamistes ouïgours, issus de la minorité musulmane et turcophone du Xinjiang, essentiellement en soutien aux rebelles du Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaida. La chaîne saoudienne Al-Arabiya, dont les informations sont à prendre avec des pincettes, faisait état, début mars, de milliers de combattants ouïgours et de leurs familles nouvellement installés dans les zones rebelles. La Chine est toujours restée évasive sur ce qu’elle sait de l’implication d’Ouïgours en Syrie.

LE MONDE | 13.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/04/13/la-chine-s-invite-dans-les-negociations-sur-la-syrie_4901186_3218.html

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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 17:02

L’antichambre du bureau de Khin Shwe, magnat des affaires et l’une des dix plus grosses fortunes de Birmanie, sénateur sortant de la Chambre haute du Parlement, membre du parti des militaires, homme de l’ancien régime et nouvel ami très cher d’une Lady nommée Aung San Suu Kyi en dit long sur le personnage – et sur les paradoxes d’une Birmanie désormais démocratique : partout, sur les murs, des photos de lui, prises dans des poses avantageuses, y sont accrochées.

Ici, il est debout devant un éléphant blanc porte-bonheur. Là, toujours en compagnie d’un éléphant, mais assis sur son dos. Ailleurs, on le voit, dans une pose guindée, au palais du Peuple de Pékin en train de serrer la main du président chinois, Xi Jinping. Ailleurs encore, il s’esclaffe devant l’objectif aux côtés d’un ancien premier ministre thaïlandais. L’homme a des relations.

Le « docteur » Khin Shwe fait son entrée. Il tend une carte de visite sur laquelle sont gravés son nom et son titre universitaire. Hélas inventé de toutes pièces, comme l’a sournoisement révélé le journal birman en ligne Irrawaddy, certes souvent malintentionné à l’égard des proches d’un régime qui fut dictatorial.

Engeance haïe par la population

A 64 ans, le patron de Zaykabar, l’un des grands groupes de construction immobilière du pays, est un homme affable, souriant, ouvert, dont la silhouette arrondie confère à sa démarche une certaine majesté. Il évalue son patrimoine, en une moue faussement modeste : « Environ 500 millions de dollars. »

Khin Shwe ne tarde pas à entrer dans le vif du sujet : « On dit que je suis un crony, c’est faux, je n’ai jamais profité de ma proximité avec les dirigeants des précédents gouvernements pour faire fortune. » Le « gros mot » anglais est lâché : crony au singulier, cronies au pluriel, en français ça veut dire « copain » . En Birmanie, c’est plutôt « copain-coquin », et c’est la façon dont tout le monde désigne ici les affidés des ex-généraux de l’ancienne dictature ayant joui de relations complexes, mais fructueuses, avec ces derniers. Ce qui leur a permis à tous de se bâtir de coquettes fortunes. Cronies, c’est aussi une engeance haïe par la population, dont le mépris à l’égard de ces businessmen prorégime n’a eu d’égal que celui qu’elle réservait au régime lui-même…

« J’ai commencé ma carrière d’ingénieur sous le général Ne Win [l’auteur du putsch de 1962], raconte Khin Shwe. J’ai bien connu Than Shwe [dictateur retiré des affaires en 2010 quand la junte s’est autodissoute]. Je jouais au golf et buvais l’apéro avec Thein Sein [ex-premier ministre de la junte et président sortant du dernier régime issu de la dictature], mais je vais vous dire : ce gouvernement quelque peu démocratisé présidé par Thein Sein était inefficace, économiquement parlant. Alors, aux dernières élections [de novembre 2015], j’ai appelé à aller voter pour la NLD [Ligue nationale de la démocratie, le parti d’Aung San Suu Kyi]. »

Un comble pour ce compagnon de route de la tyrannie qui était sénateur du Parti pour le développement et la solidarité de l’Union (USDP), la formation politique soutenue par les militaires et les caciques de la junte défunte.

Raison de ce lâchage tardif : quand ils sont arrivés au pouvoir en 2010, explique en substance Khin Shwe, les nouveaux dirigeants, qui étaient tous d’anciens généraux, ont essayé de se « blanchir ». « Ils se sont désolidarisés de nous, accuse-t-il, parce que nous étions attaqués dans les médias pour nos activités passées. »

Résultat, sous le régime sortant a ainsi émergé une « nouvelle génération de cronies », comme l’explique, un peu dépité, Khin Shwe, assis, tel le pacha d’un autre temps, dans un profond fauteuil qui disparaît sous sa royale corpulence.

Vers une « continuité »

Le Wall Street Journal affirmait, au mois d’août 2015, que « des entreprises qui font partie de la liste de celles encore ciblées par les sanctions américaines ont en réalité prospéré depuis quelques années et, dans certains cas, ont même accru leur contrôle sur l’économie ». Serait-ce le cas de Khin Shwe ? Peut-être pas : il est lui aussi sur la liste noire des Américains, mais il n’est plus « l’homme le plus riche », ce qu’il avait été auparavant, concède-t-il.

« Les cronies sont les principaux gagnants », analyse Sean Turnell, expert des questions économiques birmanes et conseiller de la NLD, cité par l’AFP. « Le gouvernement sortant leur a donné des licences et les protège de la concurrence. »

Cronies d’hier, cronies d’aujourd’hui, qu’importe : la question essentielle est de savoir comment ces hommes d’affaires peu fréquentables vont profiter ou non de la nouvelle situation politique. Un expert basé à Rangoun affirme :

« L’arrivée au pouvoir de la NLD et de la “Dame” ne va pas bouleverser les choses, économiquement parlant. Le nouveau gouvernement démocratique va s’inscrire dans la continuité de l’ouverture économique d’inspiration libérale commencée il y a quelques années. La NLD a besoin de grands groupes pour relancer la machine. Et les plus malins des cronies arriveront à s’adapter en transformant leur manière de fonctionner. »

Les « copains-coquins » n’ont rien à craindre. Aung San Suu Kyi a déjà promis aux anciens dirigeants à épaulettes, coupables de crimes de guerre, qu’il n’y aurait pas de chasse aux sorcières. Alors les cronies, n’en parlons pas !

Certains d’entre eux sont de curieux personnages : Tay Za, qui s’est enrichi dans le trafic d’armes et de bois précieux, l’hôtellerie et l’aviation, se promène dans Rangoun en Bugatti. On dit que ce grand fêtard termine souvent ses soirées très arrosées en piteux état après avoir joué au tennis, parties égayées par la présence de son bébé tigre qui ramasse les balles.

Steven Law, PDG de la puissante compagnie Asia World, qui a décroché le juteux contrat de construction du nouveau terminal de l’aéroport de Rangoun, est le fils du Sino-Birman Lo Hsing Han, décédé en 2013 : ce dernier fut l’un des plus grands parrains de la drogue du pays.

Déjà, tous les cronies prennent leurs marques. Khin Shwe nous dit sa passion tardive, mais forte pour « Sister Suu », avec laquelle il lui arrive de dîner. « C’est une femme extraordinaire, qui va s’occuper des pauvres, comme moi, qui donne chaque année de grosses sommes à des organismes de charité », se félicite notre homme. Souriant, il confie, prenant tendrement la main de son interlocuteur : « Je lui dis souvent : “Ne vous tuez pas à la tâche, vous allez vieillir trop vite” ! » Une belle amitié vient de naître.

LE MONDE | 13.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/04/13/les-cronies-vrais-gagnants-de-la-transition-en-birmanie_4901202_3216.html

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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 17:00

Par Christophe Granier (conseiller du commerce extérieur) et Alexandre King (conseiller du commerce extérieur)

L’accord de la COP21 adopté à Paris le 12 décembre 2015 est une opportunité pour le développement international de la Chine. Ses entreprises dans les secteurs de la production et de la distribution d’électricité possèdent en effet les compétences techniques, la capacité de financement et une approche des partenariats bien perçue dans beaucoup de pays.

La centrale thermique la plus puissante au monde (1 000 MW) a été construite à Shanghaï. C’est aussi celle qui offre le meilleur rendement et l’impact le plus réduit sur l’environnement grâce à la technologie dite « ultra-supercritique ». Ses performances sont meilleures que celles des turbines à gaz, ce qui en fait une référence à l’export et devrait susciter l’intérêt de pays ayant d’abondantes ressources en charbon et une forte pression environnementale.

Centrales hydrauliques et turbines éoliennes

En juillet 2015, State Power Investment (SPI) a signé un contrat d’étude de préfaisabilité pour la construction d’une centrale ultra-supercritique de 2 x 660 MW au Bangladesh. Les grands fabricants chinois de chaudières et de turbines (Shanghai Electric, Dongfang), qui maîtrisent le savoir-faire des équipements ultra-supercritiques, devraient trouver leur place sur le marché international.

La Chine occupe aussi la première place dans le domaine des centrales hydrauliques (300 GW, 25 % des capacités installées dans le monde). Le groupe dominant est China Three Gorges Corporation (CTGC), qui a construit des centrales hydrauliques en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, certaines réalisées en collaboration avec Alstom.

Au cours de ces dernières années, CTGC a réalisé des projets au Pakistan, au Kazakhstan, en Malaisie, au Népal et au Laos. En 2012, elle a acquis 21 % de l’électricien portugais PEC. SPI et China Energy Engineering sont les autres acteurs majeurs du secteur. Datang se développe notamment dans la région du Mékong et assure le développement de projets au Kazakhstan et en Afrique du Sud.

La Chine est le premier pays au monde pour la capacité installée de turbines éoliennes. Quatre chinois figurent parmi les dix premiers fournisseurs de ces turbines en 2015. Leader mondial, Goldwind développe des projets aux Etats-Unis, au Chili, en Equateur, au Pakistan et en Ethiopie. Une filiale de Guodian a ouvert des bureaux d’études à l’étranger, a construit un parc éolien de 99 MW au Canada et termine deux parcs d’une capacité installée de 244 MW en Afrique du Sud.

Un accord avec EDF

En 2015, la Chine a dépassé l’Allemagne pour devenir leader mondial dans le domaine des fermes photovoltaïques, avec une capacité totale installée de 43 GW. Las des mesures antidumping et antisubventions prises par l’Union européenne et les Etats-Unis, les fabricants chinois de panneaux solaires se concentrent sur l’Inde, l’Afrique et les pays des « Routes de la soie ». Les noms à retenir dans ce secteur sont Golden Concord (n° 1 mondial), Hareon Solar, Jiangsu Shunfeng et Trina Solar.

Avec 28 réacteurs nucléaires installés d’une capacité totale de 27 GW, 24 en construction pour 27 GW, 40 en projet pour 47 GW et la technologie nationale de centrale de 3e génération Hualong One, les entreprises chinoises du secteur nucléaire sont de grands acteurs sur le marché international. Les trois majors sont China National Nuclear Corporation (CNNC), General Nuclear Power Corporation (CGN) et SPI.

Face aux technologies plus éprouvées, Hualong One a besoin de temps et de références pour prouver son efficacité, mais la compétitivité des sociétés chinoises en matière de construction de centrales et leur capacité de financement sont attirantes. Leur stratégie consiste à s’associer avec un fournisseur de technologie reconnu, prendre une part dans le consortium d’investisseurs, participer à la construction, fournir le financement du projet et vendre dans le même temps Hualong One pour un autre projet de centrale nucléaire.

En octobre 2015, CGN a signé un accord avec EDF pour financer, construire et exploiter deux centrales de technologie française à Hinkley Point, en Angleterre. L’accord inclut aussi la collaboration des deux groupes pour la construction d’une centrale Hualong One à Bradwell. CNNC a fait de même pour son premier contrat en Argentine : grâce à un engagement de financement, le groupe a remporté en novembre 2015 la construction de deux centrales de technologie canadienne et signé en même temps un accord-cadre pour la 5e centrale nucléaire du pays, de technologie Hualong One.

Technologie dite à « ultra-haut-voltage »

Dans le secteur de la distribution électrique, State Grid, géant chinois des réseaux, a mis au point la technologie dite à « ultra-haut-voltage » (UHV), sûre, efficace et verte, qui cumule les avantages d’une capacité plus grande, d’une distance plus longue, d’une perte de transmission réduite, d’une emprise au sol moindre, donc d’une excellente économie d’échelle.

Liu Zhenya, président de State Grid, est convaincu que la meilleure façon pour l’humanité de relever les défis de la raréfaction des ressources naturelles, de la pollution et du changement climatique est d’utiliser les énergies propres renouvelables, et de remplacer au maximum la combustion des énergies fossiles par la consommation d’électricité.

Selon lui, 0,05 % du potentiel existant d’énergie hydraulique, éolienne et solaire suffirait à satisfaire les besoins de l’être humain sur notre planète. Le reste est affaire d’interconnexion des réseaux d’électricité entre les nations et entre les différents continents.

L’application réussie de la technologie UHV sur le réseau électrique domestique chinois prouve que l’idée est techniquement faisable et économiquement intéressante. Il reste aux gouvernements des pays à accepter l’idée d’une interconnexion au niveau mondial.

En mai 2015, State Grid a inauguré son premier projet étranger de transmission UHV pour transférer l’électricité de la centrale hydraulique de Belo Monte, au nord du Brésil, vers le sud-est du pays sur une distance de 2 084 km. La construction sera achevée fin 2017.

LE MONDE ECONOMIE | 13.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/13/la-transition-energetique-une-opportunite-pour-le-developpement-international-de-la-chine_4901236_3232.html

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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 16:55

Selon les dernières projections du Fonds monétaire international (FMI), l’Union du Myanmar (« Pays merveilleux » – ex-Birmanie) connaîtra la croissance la plus rapide de la planète en 2016, à + 8,6 %, selon Quartz. Le secteur agricole a un potentiel immense – dans le passé le pays fut le principal exportateur mondial de riz – et sa main-d’œuvre peut alimenter des usines à très bas coûts comme pour le textile ou la chaussure. Mais il reste un long chemin à parcourir sur la voie du développement. Le PIB par habitant en 2015 n’était que de 1 300 dollars environ, entre le Bangladesh et le Yémen, très loin des 6 000 dollars de la Thaïlande voisine. Aung San Suu Kyi, qui tient les rênes du nouveau pouvoir, derrière le président Htin Kyaw, aura pour priorité, hormis la paix civile, l’économie. Celle-ci est dans un état épouvantable, remarque Foreign Policy. Un quart de la population vit dans la pauvreté, les infrastructures de transport sont les plus mauvaises d’Asie du Sud-Est. Le nouveau gouvernement de la National League for Democracy concentre ses efforts sur l’agriculture, 70 % des Birmans habitant en zone rurale. Il veut aussi accroître les revenus fiscaux de l’Etat (actuellement à seulement 5 % du PIB) pour financer le développement. Quelles sont les chances de succès du nouveau pouvoir ? La nouvelle équipe inspire la confiance, mais elle doit faire la preuve de ses compétences. Surtout les priorités du gouvernement peuvent entrer en conflit avec les intérêts des militaires de la vieille garde. Ceux-ci détiennent encore des postes importants au cabinet et un quart des sièges au Parlement. Et leurs intérêts dans l’économie sont nombreux et souvent opaques. Le secteur agricole est improductif car les agriculteurs hésitent à investir dans des terres dont ils pourraient être expropriés par les militaires. La question des droits de propriété est donc essentielle. Le secteur minier est aussi sensible, car les militaires se sont enrichis en pillant les ressources minières du pays, notamment le jade. Il faudra donc changer le comportement des compagnies minières ; ce qui risque d’attiser les tensions avec l’armée. Certains militaires sont ouverts au changement ; d’autres non. Certes, certains secteurs se sont libéralisés, notamment les télécommunications, et les réformes ont entraîné un boom de l’investissement étranger, expliquait Forbes. Mais d’autres restent peu ouverts à la concurrence. Dans ce contexte, l’avenir du pays dépend de la capacité et de la volonté d’Aung San Suu Kyi de défier les intérêts des militaires.

LE MONDE | 13.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/04/13/la-birmanie-en-plein-boom-face-au-defi-des-reformes_4901164_3216.html

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12 avril 2016 2 12 /04 /avril /2016 17:09

Le projet a coûté quelque 500 millions de dollars. Dessiné par Norman Foster, l’architecte du viaduc de Millau, le « centre culturel » de Datong devait à l’origine accueillir un théâtre, une bibliothèque, un musée d’histoire et un musée d’art contemporain. Las, trois ans après la fin des travaux, seuls les gardiens de l’édifice et quelques curieux peuvent admirer son architecture futuriste. En face, un centre sportif comprenant un stade de 30 000 places, une salle omnisport et deux piscines olympiques n’a jamais été mis en service non plus. Quant à l’imposante muraille qui traverse en partie la ville, reconstruite de toutes pièces sur le plan de l’ancienne capitale impériale, son chantier a été abandonné.

Bienvenue à Datong, cité devenue l’un des symboles du surendettement des collectivités locales en Chine ! Trop dépendante du charbon, dont la région du Shanxi est l’un des principaux producteurs, la ville s’était lancée en 2008 dans un grand chantier de rénovation urbaine. Objectif : redonner du lustre à l’ex-cité impériale, située à l’ouest de Pékin, afin d’attirer les touristes. Mais en 2013, cette ville de 3 millions d’habitants a tout arrêté : plus d’argent dans les caisses. En 2012, sa dette s’élevait à 10 milliards de yuans (1,3 milliard d’euros). A l’époque, certains soupçonnaient un montant déjà double, le trucage des statistiques étant un sport national en Chine. Depuis, la mairie refuse de communiquer sur le sujet.

A l’image des chantiers inachevés de Datong, la dette des collectivités locales inquiète de plus en plus les économistes. En 2015, elle a atteint 15 400 milliards de yuans (2 088 milliards d’euros), soit près de 25 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, selon les autorités. Habituellement réservé, le ministre des finances Lou Jiwei a reconnu l’an dernier que certains exécutifs locaux peinaient à honorer leurs factures. Si la dette moyenne des collectivités semble supportable, puisqu’elle représente 86 % de leurs recettes fiscales annuelles, 100 villes et 400 comtés auraient dépassé la barre dangereuse des 100 %, selon Pékin. Une ville est même endettée à hauteur de 220 % de ses revenus fiscaux.

En cause : la frénésie de construction qui sévit depuis plusieurs années en Chine. Selon un article publié en octobre 2015 par l’agence de presse officielle Xinhua, chaque capitale provinciale construit actuellement quatre ou cinq nouveaux quartiers, sortis de nulle part. Au total, l’ex-empire du Milieu compterait déjà une cinquantaine de villes sans habitants ou presque, a calculé le moteur de recherche Baidu, en étudiant la localisation et les déplacements de ses 700 millions d’internautes entre septembre 2014 et avril 2015.

Folie des grandeurs

Terminée en 2010, après cinq ans de travaux, Ordos est ainsi devenue la plus célèbre cité « fantôme » de Chine. Peu après la fin des chantiers, la ville nouvelle de Mongolie intérieure attirait plus de journalistes qu’elle ne comptait d’habitants. Conçu au début des années 2000, quand l’industrie du charbon explosait dans la province, le nouveau quartier de Kangbashi peut accueillir à lui seul un million d’habitants. Le gouvernement local a dû pousser les paysans des alentours à s’y installer, quitte à brader les appartements, pour faire venir 100 000 personnes. Symbole de la folie des grandeurs de la Chine à l’époque de la croissance à deux chiffres, Ordos est aujourd’hui endettée à hauteur de 240 milliards de yuans (32,5 milliards d’euros), alors que son revenu fiscal ne dépasse pas 44,5 milliards de yuans (6 milliards d’euros).

Depuis, tout porte à croire que la situation n’a fait qu’empirer, les revenus de la ville ayant été divisés par deux. L’année dernière, plusieurs entreprises garanties par la ville étaient ainsi au bord de la faillite. C’était le cas notamment d’Ordos City Huayan Investment Group, un promoteur immobilier. Le 10 décembre, il a annoncé qu’il ne pourrait pas honorer une échéance de 1,2 milliard de yuans. Mais l’entreprise est garantie par une structure d’investissement de la ville. Une semaine plus tard, dans un nouveau communiqué, le promoteur annonçait finalement le paiement de l’échéance. En dernier ressort, c’est l’ardoise de la ville qui s’allonge.

« Certaines localités ont des difficultés à emprunter car elles sont déjà très lourdement endettées, mais il n’y a pas de risque systémique, relativise Gao Xu, économiste en chef à China Everbright Securities. Il faut mettre la dette chinoise en regard de ses actifs, le constat est alors beaucoup moins alarmant. »

Pour autant, Pékin semble décidé à agir. L’an dernier, le ministère des finances a mis en place un système de titrisation des dettes des gouvernements locaux, transformant celles-ci en obligations. Ces titres vendus par les gouvernements locaux sont garantis par la Banque populaire de Chine, la banque centrale du pays, ce qui permet de réduire leur risque et donc de diminuer les intérêts versés à leurs acheteurs. Les collectivités paient aujourd’hui 4,5 % d’intérêts pour ces obligations, contre plus de 7 % auparavant. « Pékin utilise sa crédibilité pour alléger la charge de la dette, mais cela n’efface pas les créances des collectivités », estime Hao Hong, directeur de la recherche à la Bank of Communications International.

Une autre approche envisagée par Pékin est de rééquilibrer les dépenses entre le gouvernement central et les collectivités locales. Alors que les villes et les régions touchent à peu près 50 % des taxes en Chine, elles assurent en effet 80 % des dépenses publiques. Jusqu’ici, elles joignaient les deux bouts en vendant des terrains constructibles. Or, depuis la crise immobilière, cette source est quasiment tarie.

Pour compenser les baisses de taxes annoncées dans le cadre de « l’économie de l’offre », le gouvernement a annoncé qu’il prendrait en charge une plus grande part des investissements. « Si la société entière réduit l’investissement, le gouvernement central doit investir davantage et augmenter son déficit », a affirmé le ministre des finances lors de l’Assemblée nationale populaire, en mars dernier. De fait, la dette de l’Etat chinois reste assez faible, à 41 % du PIB en 2014. Augmenter la dépense publique et baisser les taxes pour soutenir la croissance ne semble donc pas insurmontable.

Le hic ? Cette politique risque de mettre un peu plus sous pression les finances de l’ensemble de l’économie chinoise. Au total, la dette publique et privée atteint aujourd’hui 236 % du PIB chinois. Fin mars, l’agence de notation Standard & Poor’s a abaissé la perspective de la dette chinoise de « stable » à « négative ». Moody’s l’avait fait un mois plus tôt. Depuis, plusieurs économistes ont alerté sur l’état des finances du pays, évoquant un risque de crise à moyen terme.

Des finances encore assez solides

La dette chinoise croît aujourd’hui beaucoup plus vite que l’économie : elle a été multipliée par quatre en sept ans. Un rythme soutenable lorsque la croissance dépassait 10 % par an. Mais inquiétant lorsque celle-ci ralentit : la Chine a enregistré une croissance de 6,9 % en 2015, la plus faible depuis 25 ans, portant officiellement son PIB à 67 670 milliards de yuans. D’autres économistes nuancent en mettant en avant les réserves de la banque centrale, le fort taux d’épargne du pays et le fait que l’essentiel de la dette nationale est détenu en Chine, ce qui laisse une marge de manœuvre aux autorités.

« Je suis très inquiet pour l’économie chinoise à moyen et long terme, et je ne vois pas de porte de sortie », explique Vincent Chan, qui dirige la recherche au Credit Suisse, cité par le quotidien hongkongais South China Morning Post. A court terme, les finances chinoises sont encore assez solides, la banque centrale disposant des premières réserves de changes au monde, avec 3 210 milliards de dollars. Mais celles-ci ont fondu de 800 milliards depuis leur pic de 2014, à la suite des efforts de la banque centrale pour soutenir le yuan.

De plus, nombre d’analystes s’inquiètent de la direction prise par l’économie. « Le gouvernement met en place des réformes significatives. Notre opinion est que rythme et la profondeur des réformes des entreprises d’Etat ne sont sans doute pas suffisants pour réduire le risque d’une croissance financée par le crédit », a ainsi avancé Standard & Poor’s pour justifier sa dégradation de la perspective de la dette chinoise. « Le total des emprunts chinois va atteindre 300 % du PIB avant 2020, abonde Vincent Chan. Historiquement, la croissance économique s’arrête quand le ratio de dette atteint ce niveau-là. »

LE MONDE ECONOMIE | 12.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2016/04/12/la-bombe-a-retardement-de-la-dette-chinoise_4900417_3234.html

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 17:14

Bon courage, Aung San Suu Kyi ! Maintenant, le plus difficile reste à faire… La remarque peut paraître exagérée, voire déplacée, quand on pense aux quinze années que cette femme a passées en résidence surveillée : à trois reprises, sur une période qui s’étale de 1989 à 2010, elle est restée confinée dans sa maison de la rue de l’Université, à Rangoun. Face aux généraux de la junte, l’illustrissime « lady » a fait preuve d’une détermination sans faille.

Aujourd’hui, sa lutte a porté ses fruits, avec le concours paradoxal des militaires, qui ont fini par décider de laisser le Myanmar progresser, de manière assez inattendue, sur la voie de réformes politiques inédites. Mais c’est maintenant que les difficultés risquent de commencer pour cette icône mondialisée arrivée au pouvoir le 1er avril, entourée d’une aura sans pareille et dont le peuple birman attend beaucoup. Trop, sans doute. On assiste en Birmanie à l’équivalent local d’une redoutable « obamania » qui risque de provoquer son lot de déceptions et de frustrations.

Même si elle n’a pas pu devenir présidente – un article de la Constitution passée sous régime militaire l’en empêchant car elle a des enfants de nationalité étrangère –, Aung San Suu Kyi vient de devenir la « numéro un » du gouvernement : le nouveau président, Htin Kyaw, qui est l’un de ses proches, devrait obéir à ses ordres. Dans un premier temps, la Dame devait cumuler les postes de ministre des affaires étrangères, de l’éducation, de l’électricité et de l’énergie, ainsi que celui de ministre du « bureau du président ». Un portefeuille qui est l’équivalent d’un « super-ministère » coiffant tous les autres et fait d’elle un véritable premier ministre. Finalement, lundi 4 avril, elle a abandonné les postes de l’énergie et de l’éducation, mais tout en s’octroyant le poste de « porte-parole » du président…

Dame de fer

La Prix Nobel de la paix 1991 a-t-elle perdu le sens des réalités ? Comment, physiquement et psychologiquement, va-t-elle parvenir, à 70 ans, à gérer un ensemble de dossiers aussi importants et relever un tel défi dans un des pays les plus pauvres de l’Asie, marqué par plus d’un demi-siècle de régime dictatorial et d’incessantes guerres intestines ?… Ses proches disent qu’il faut une dame de fer pour mettre de l’ordre dans son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD). Nombre de ses adversaires, et certains de ses compagnons de route, pointent le tempérament d’autocrate d’Aung San Suu Kyi.

Comme bien d’autres femmes de pouvoir en Asie, toutes héritières ou veuves de dirigeants charismatiques assassinés, elle n’a pas préparé sa succession, ni favorisé l’émergence au sein de son parti de futurs dirigeants susceptibles de reprendre le flambeau. Il y a près de vingt-huit ans, alors que les soldats birmans mitraillaient les manifestants dans les rues de Rangoun, Aung San Suu Kyi fut littéralement propulsée à la tête d’un mouvement prodémocratique parce qu’elle était la fille de son père : le général Aung San, figure tutélaire du mouvement de l’indépendance birmane, abattu dans son bureau en juillet 1947 par un commando de tueurs à la solde de l’un de ses rivaux. Quelques mois avant que l’Union Jack du colonisateur britannique cesse de flotter dans le ciel de Birmanie.

Une relation de type gaullien

Personne ne peut nier que la Dame a acquis une rigueur morale et un sens aigu de la destinée de son pays. L’une de ses camarades d’Oxford, Anne Pasternak Slater, petite-nièce de l’auteur du Docteur Jivago, la décrit ainsi : « Elle était d’une naïveté touchante et d’une réelle innocence », doublées d’une personnalité « très collet monté ». Dans les années 1990, après sa première libération, elle avait mûri et ne se faisait pas d’illusions sur le chemin à parcourir, anticipant avec lucidité la durée de la lutte à venir. « Il est assez normal pour des régimes autoritaires de se montrer intraitable pour de longues périodes, avait-elle admis dans le quotidien thaïlandais Nation.Il faut simplement persévérer. »

Nul doute qu’elle a fait preuve d’une remarquable persévérance. Mais la tâche qui l’attend est démesurée : négocier avec les guérillas « ethniques », qui poursuivent la guerre contre l’armée birmane. Trouver un terrain d’entente avec les Chinois, anciens alliés de la junte, qui lorgnent sans vergogne les ressources naturelles. Poursuivre les réformes économiques dans un environnement des affaires corrompu où chacun entend se servir à loisir au mépris des réglementations. Eradiquer le trafic de drogue et de jade. Combattre la pauvreté dans un pays qui compte 70 % de paysans, dont l’écrasante majorité utilise encore le bois pour faire cuire les aliments. Gérer la montée des haines interconfessionnelles, bouddhistes contre musulmans. Et, last but not least, définir un modus vivendi avec une armée toute-puissante qui a la main sur les ministères-clés de la défense, de l’intérieur et des frontières.

Dans les années 1990, à un congressiste américain qui l’interrogeait sur sa vision pour la Birmanie dans l’hypothèse où elle accéderait au pouvoir, elle avait répondu : « Ce n’est pas MA vision. Je me satisferais d’être une dirigeante au pouvoir symbolique. Je ne suis pas LA Birmanie. » Aujourd’hui, tout porte à croire que les années passant, elle a développé avec son pays et son peuple une relation de type gaullien. La façon dont elle a dirigé son parti, et dont elle pourrait bien diriger « son » gouvernement, se conduisant comme une maîtresse d’école inflexible ne souffrant pas la contradiction de la part de parlementaires ou de collaborateurs qui la craignent et la vénèrent tout à la fois, est une force qui pourrait devenir fragilité. En attendant, elle est devenue LA Birmanie. Cela ne va pas forcément lui faciliter la tâche.

LE MONDE | 06.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/06/en-birmanie-aung-san-suu-kyi-a-l-epreuve-du-pouvoir_4896976_3232.html

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25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 18:17

Dans un quartier poussiéreux et bruyant du centre de Delhi, les bureaux de la Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, Association des volontaires nationaux) se repèrent grâce à un détail. Au-dessus du portail trône la représentation d’une « Mother India » peu ordinaire. Le personnage, aux allures de déesse, coiffé d’une parure de pierres précieuses, a les deux pieds sur un territoire indien qui s’étend bien au-delà de ses frontières, de l’Afghanistan à la Birmanie. Autre surprise : elle ne brandit pas le drapeau national, mais un drapeau safran, couleur fétiche des nationalistes hindous.

La « mère Inde » veille sur un campus hébergeant l’organisation la plus puissante et la plus influente d’Inde, fondée en 1925, et dont l’objectif est la création d’une nation indienne dominée par sa majorité hindoue. « Un gouvernement de l’ombre », vont même jusqu’à dire certains, depuis que son aile politique, le Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien), a remporté les élections générales en mai 2014. Le portail gardé par la « mère patrie » s’ouvre sur un petit paradis : un hectare de quiétude, de propreté et de discipline à l’abri du chaos de Delhi. Des hommes aux cheveux grisonnants discourent politique, la taille emmaillotée dans un dhoti, le pagne traditionnel, pendant que des garçons en shorts kaki et chemises blanches jouent au football en silence. Aucune femme n’est visible. Le « campus Keshav », du nom du fondateur de la RSS, est si paisible qu’une clochette en laiton suffit pour sonner le rassemblement des fidèles à l’heure du thé.

La visite du siège de la RSS, drapé dans la culture du secret, s’effectue sous escorte. Shridhar Damle, l’auteur de l’un des rares ouvrages en anglais autorisés par l’organisation (The Brotherhood in Saffron, « La confrérie safran », Westview Press, 1987), détaille d’une voix douce les idéaux de la RSS. « L’organisation considère que la race hindoue intègre même ceux qui font partie des 20 %, explique-t-il, en allusion aux minorités religieuses du pays, car ils étaient autrefois hindous. Que ce soit par force, envie, ou par choix, ils ont changé de religion. Mais cela ne signifie pas changer de culture. »

« Terrorisme safran »

La RSS a ses idéaux et sa manière, bien à elle, de vouloir les imposer. Nathuram Godse, ancien membre de l’organisation, assassina le Mahatma Gandhi de trois balles dans la poitrine, le 30 janvier 1948. Après avoir été brièvement interdite, la RSS est revenue sur le devant de la scène politique dans les années 1980 pour réclamer la destruction de la mosquée de Babur à Ayodhya (Uttar Pradesh, nord), où le dieu Rama serait né. Les émeutes firent au moins 2 000 morts entre 1989 et 1992, dont une majorité de musulmans.

Il y a enfin un « terrorisme safran » que l’organisation a longtemps cherché à dissimuler. Entre 2006 et 2008, des extrémistes hindous ont été impliqués dans une série d’attentats responsables de la mort de 121 personnes. Les fondamentalistes hindous se sont bien gardés de les revendiquer : une façon de cibler les musulmans, tout en suggérant que des islamistes puissent en être à l’origine. Un rapport de police a plus tard mis en évidence les liens entre la RSS et des organisations satellites impliquées dans la planification de ces attaques.

La RSS revendique aujourd’hui 6 millions de membres en Inde. « Aucun autre mouvement ou institution dans le monde n’a attiré autant de sympathisants, s’enorgueillit l’organisation sur son site Internet. La sphère d’influence du Sangh s’est propagée au loin, rayonnant tel un diamant aux multiples splendeurs. » Parmi ces « diamants », il en est un qui brille plus fort que les autres : le premier ministre Narendra Modi, élu en mai 2014. Membre de la RSS depuis l’âge de 8 ans, il y a gravi les échelons jusqu’à devenir pracharak, ou « cadre prêcheur », un titre réservé aux plus zélés, qui ont renoncé à fonder une famille ou à exercer un métier pour consacrer leur vie aux idéaux du nationalisme hindou. Pendant dix-sept ans, M. Modi a ainsi prêché dans quelques-unes des 35 succursales de l’organisation, du syndicat étudiant à celui des paysans ou des ouvriers. « La RSS m’a donné l’inspiration pour vivre au service de la nation, avait déclaré M. Modi peu avant de devenir premier ministre, j’ai appris à vivre pour les autres, et non pour moi. Je dois tout à la RSS. »

Une fois élu, c’était à son tour de « rendre » à la RSS ce qu’elle lui avait prodigué. Des fondamentalistes hindous ont ainsi été propulsés dans l’appareil d’Etat. Toujours dans l’ombre, car la RSS n’aime pas la lumière. « M. Modi et plusieurs de ses ministres se sont rendus à une réunion de la RSS en septembre 2015. Ils faisaient la queue pour exposer le bilan de leur action. Il est évident que la RSS influence l’action du gouvernement », affirme Amir Ali, professeur à l’université Jawaharlal Nehru de Delhi. Cette influence s’est déjà manifestée. Lorsque M. Modi a voulu réformer la loi portant sur l’acquisition des terres, la succursale de la RSS du Bharatiya Kisan Sangh [BKS, Association des fermiers indiens] a exprimé son mécontentement. La loi n’a finalement pas été votée. Quand il a été question de réformer le code du travail, le syndicat affilié à la RSS est allé négocier point par point la nouvelle loi au ministère du travail.

« Ne posez aucune question »

Au « campus Keshav » de New Delhi se trouve un homme discret, appelé « point de contact », car il rend visite chaque semaine au premier ministre pour discuter avions de chasse, recensement ou encore programmes scolaires. Krishna Gopal Sharma, qui a étudié la botanique avant de rejoindre la RSS, reçoit ses visiteurs pieds nus ou en chaussettes, dans une pièce meublée de canapés et de fauteuils. Tous doivent ôter leurs chaussures, comme s’ils s’apprêtaient à pénétrer dans un lieu sacré. Avant la rencontre, l’assistant du « point de contact » prévient : « Ne lui posez aucune question. » L’entrevue se résume à une simple salutation.

Il arrive cependant que les négociations entre la RSS et M. Modi soient houleuses. Car, si la RSS l’a porté au pouvoir, le premier ministre s’est en partie affranchi de son emprise en mettant la main sur l’appareil d’Etat et en s’alliant à de puissantes entreprises, tels le groupe minier Adani ou encore le conglomérat Reliance Industries dirigé par Mukesh Ambani, plus grande fortune d’Inde. Ces nouveaux alliés réclament des réformes économiques, comme l’assouplissement de la loi d’acquisition des terres ou du code du travail, parfois en contradiction avec les principes défendus par la RSS. En guise de compromis, la RSS et M. Modi se sont partagé le pouvoir.

La RSS a ses domaines de prédilection. Des ministères, comme celui de l’aviation civile ou des engrais, ne l’intéressent que de loin. Contrairement à l’éducation et à la culture, deux portefeuilles pour lesquels elle a même suggéré le nom des ministres. « La RSS est dans une stratégie à long terme, elle veut transformer la société en une nation hindoue, pas s’arroger tous les pouvoirs. Elle laisse au BJP le soin de gérer les affaires courantes. » La ministre du développement des ressources humaines, Smriti Irani, consulte régulièrement ses collègues de la RSS, notamment sur la manière de « promouvoir l’éducation » dans les zones tribales, autrefois bastions des missionnaires chrétiens. A de nombreuses reprises, la RSS lui a demandé d’intégrer au programme scolaire les contributions de la culture et de la religion hindoues, telles que les « mathématiques védiques » ou la « science hindoue ». Souvent, c’est la ministre qui se déplace dans les bureaux de la RSS pour débattre de ces sujets.

Une réécriture de l’Histoire

Cette influence conduit parfois des ministres à soutenir des « vérités » scientifiques étonnantes, très éloignées de celles énoncées par Newton ou Einstein. En octobre 2014, M. Modi a ainsi expliqué à des médecins médusés que la divinité Ganesh, avec sa tête d’éléphant posée sur un corps humain, était bien la preuve que « la chirurgie plastique existait en Inde » dans des temps anciens. D’autres, comme Dinanath Batra, qui géra le réseau d’éducation de la RSS, affirment que la recherche sur les cellules souches ou l’invention de la télévision étaient déjà contenues dans le récit du Mahabharata, vieux de plusieurs millénaires. Préparer les esprits à la fondation d’une nation hindoue passe aussi par la réécriture de l’Histoire. Pour cela, nul besoin d’infiltrer l’Etat. Des nominations à des postes-clés dans des centres de recherche ou dans des universités suffisent.

Il y a fort à faire pour les historiens de la RSS. Notamment s’attaquer au sécularisme, pierre angulaire de l’identité de l’Inde depuis son indépendance. Les nationalistes hindous appellent les partisans du sécularisme sickular, néologisme qu’on pourrait traduire par « les malades du sécularisme ». La RSS perçoit le multiculturalisme indien comme un affaiblissement de la majorité hindoue au profit des minorités. « On pourrait surnommer l’Inde le paradis des minorités. Dans aucun autre pays au monde, elles ont autant porté atteinte au bonheur et à l’harmonie du pays », lit-on dans l’un des pamphlets publiés en 2015 par la RSS.

Lynché à mort pour une vache

Les attaques se concentrent tantôt sur les musulmans, tantôt sur les chrétiens. Et, puisque ces deux minorités ont pour point commun de consommer du bœuf – la vache étant considérée comme sacrée par certains hindous –, son interdiction est devenue l’un des fers de lance du combat du BJP. « Je ne sais pas pourquoi les musulmans nous rebattent les oreilles avec leur prétendu droit d’abattre des vaches. Ils ne devraient pas. C’est juste une manière d’humilier les hindous depuis des temps anciens », déclarait Madhav Sadashiv Golwalkar, en 1972, lorsqu’il occupait la position de « leader suprême » de la RSS. Dans plusieurs Etats, la consommation de bœuf est désormais interdite. Et gare à ceux qui ne respectent pas la règle. Car ce n’est pas la police qui les traque, mais des brigades autoproclamées « brigades de sauvetage de la vache ».

En septembre 2015, un musulman, suspecté à tort d’avoir mangé de la viande de bœuf, a été lynché à mort par une foule de fanatiques. « En Inde, la vache est plus en sécurité que le musulman », s’est désolé quelques semaines plus tard le parlementaire indien Shashi Tharror. Lorsqu’ils sont impliqués dans des émeutes, ou dans des meurtres comme celui de septembre 2015, les extrémistes hindous peuvent au moins compter sur l’indulgence du gouvernement. Arrivé sur les lieux peu après la tragédie et avant même que la police ne rende les premières conclusions de son enquête, le ministre de la culture, Mahesh Sharma, a qualifié cette tragédie de « malencontreuse » et de « non planifiée ». Quant à M. Modi, il s’est exprimé tardivement, se contentant de regretter un « malheureux incident ».

Intolérants, les nationalistes hindous ? « Les musulmans et les chrétiens sont des hindous qui s’ignorent », clame la RSS. Les fidèles de l’islam sont d’ailleurs surnommés les « hindous musulmans ». De nombreuses cérémonies de gharwapasi, ou « retour au foyer », sont organisées, au cours desquelles des chrétiens et des musulmans sont « reconvertis » à la religion hindoue. La conversion aux religions chrétienne, bouddhiste ou musulmane, notamment pour les intouchables qui cherchent à fuir la hiérarchie oppressante des castes, est devenue périlleuse. Des lois anti-conversion ont été mises en place dans plusieurs Etats gouvernés par le BJP. Fin janvier, un homme soupçonné d’avoir converti des hindous a été tondu avant d’être exhibé au public, une paire de chaussures autour du cou. La RSS doit pourtant bien s’accommoder des musulmans, qui forment près de 15 % de la population indienne. Il a créé pour eux une énième succursale, le « Muslim Rashtriya Manch » (MRM, Forum national musulman), « organisée pour les musulmans et par les musulmans », explique son responsable et « guide » Indresh Kumar. Ses activités sont toutefois limitées. Elles consistent principalement à demander aux mosquées du pays de lever le drapeau indien, renforçant au passage la suspicion selon laquelle les musulmans seraient antinationaux.

Former des miliciens

Du désert du Thar aux collines du nord-est du pays, pas un millimètre du territoire indien n’échappe au maillage de l’organisation safran. Ni un secteur de la société, de la culture à la science, en passant par l’économie. La RSS ouvre des écoles dans les zones tribales, gère des camps d’entraînement pour former des miliciens au maniement de l’arme blanche, vêtus de shorts kaki et de chemises blanches, prêts à défendre le pays. Le fonctionnement de la RSS est celui d’une machine bien huilée. Ou, comme le disait pandit Nehru (1889-1964), l’un des pères de l’indépendance de l’Inde, celui d’« une milice privée qui procède selon des principes strictement nazis ». Ses shakhas, unités de base du mouvement, propagent la bonne parole de la RSS et forment les nouvelles recrues pendant trois ans. Celles-ci suivent un entraînement physique chaque jour, assistent à des séances d’endoctrinement idéologique, étudient la glorieuse civilisation hindoue. Des récits où les invasions musulmanes sont décrites de manière si sanglante qu’ils ne pourraient figurer dans aucun manuel d’histoire.

Difficile de connaître le budget de fonctionnement d’une telle organisation, et plus encore d’identifier ses sources de financement. La réponse donnée par l’organisation est simple, sans être limpide : « Les dons de particuliers. » La RSS s’est ainsi réapproprié une vieille tradition, le Guru Dakshina, au cours de laquelle un élève rend hommage à son maître. A cette occasion, chaque année, les sympathisants du mouvement déposent une offrande, avant de saluer le drapeau couleur safran. Certaines donations sont toutefois plus problématiques que d’autres, notamment celles en provenance de la diaspora indienne aux Etats-Unis, où la RSS jouit d’une grande popularité.

Alors même que le gouvernement, dirigé par le BJP, bloquait en 2015 les activités de nombreuses organisations, dont Greenpeace, au motif qu’elles ne respectaient pas la loi encadrant les financements étrangers d’ONG ou de partis politiques, la RSS avait été épargnée. En 2002, un rapport rédigé par le mouvement Campaign to stop funding hate (Campagne pour stopper le financement de la haine) a pourtant montré que 3 millions de dollars (2,7 millions d’euros) avaient été versés depuis le Maryland à des organisations évoluant dans la galaxie de la RSS. La confrérie safran avance discrètement, inexorablement, avec l’espoir de voir se concrétiser un jour son rêve d’une « nation hindoue ». A la question « Le Sangh veut-il s’emparer du pouvoir ? », le guide suprême de la RSS, Madhav Sadashiv Golwalkar, avait répondu en 1949 : « Nous maintenons l’idéal du dieu Krishna, qui gardait la mainmise sur l’empire sans en être l’empereur. »

LE MONDE | 25.03.2016

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/03/25/l-armee-des-fanatiques-de-mother-india_4890311_3210.html

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