19 janvier 2017 4 19 /01 /janvier /2017 16:02

Cyclone-08-800x533

1ère partie : LE CREPUSCULE DE LA JUNTE (2007-2011)

1) La révolution safran vire au rouge sang – Amnesty international, nov.2007. 

17

C’était un espoir couleur safran (…) Il n’aura duré que deux semaines. Les chaudes couleurs des robes des moines sous la pluie de la mousson – des images qui ont fait le tour du monde des écrans de télévision. Isolé depuis des années, le Myanmar s’est soudainement retrouvé sur le devant de la scène.

20070924birmanieinside 0Les jeunes religieux marchaient à travers Rangoon, à travers Mandalay, à travers Sittwe. Priant d’abord doucement, timidement, puis plus fort, et le poing levé. Pendant deux petites semaines. Leur protestation ne portait en apparence que sur l’augmentation du prix de l’essence et du diesel, arbitrairement décidée par un régime militaire sans scrupules. Mais au fond, il en allait du respect de la dignité humaine, des droits humains, et de tout le reste. Peu à peu, les spectateurs et spectatrices ont osé se mêler au cortège. On a alors pensé que le régime vacillait, que les généraux au pouvoir allaient fléchir pour la première fois depuis vingt ans, depuis la dernière grande révolte, en 1988. Il semblait que les autorités ne savaient plus comment répondre à ce défi moral relayé par les blogs, démultipliés par tant d’images.

18

Des ressources convoitées

2007 Myanmar protestsOn ne connaît pas les chiffres exacts de la révolution safran, qui a viré au rouge sang. Après deux semaines, le silence s’est abattu sur le pays. Les deux serveurs internet qui avaient brièvement ouvert le Myanmar sur le monde ont rapidement été mis hors service par le régime. Les blogs et les services de messagerie ont été fermés. Le Myanmar était redevenu ce qu’il avait toujours été, impénétrable, isolé. Un enjeu géopolitique pour ses puissants voisins et un conglomérat d’intérêts économiques inextricablement mêlés.

19

Un coup d’oeil rapide sur la carte suffit à expliquer les choses. Le Myanmar s’enfonce comme un coin entre l’Inde et la Chine. Il partage plusieurs milliers de kilomètres de frontières avec les deux pays, qui ne se touchent que tout au nord. Le Myanmar joue donc le rôle d’une zone tampon entre les deux rivaux asiatiques, ces deux grandes puissances en devenir. Il se trouvejuste au milieu d’un champ de forces géostratégiques qui sera peut-être le plus important de la prochaine décennie. Et il possède des ressources que beaucoup convoitent: le pétrole et le gaz.

birmanie280907On comprend pourquoi tous les acteurs de la région, les voisins proches ou éloignés, les grands comme les petits, se donnent si peu de peine pour ramener le régime birman à la raison. Personne ne veut devoir semoncer les généraux. Personne ne veut devoir le faire tout seul. En tout cas pas tant que la junte militaire semble aussi solidement établie. Tous se réfugient derrière un appel à la mesure et à la clémence envers le mouvement de protestation. Appel sans conséquences.

20

Le silence des puissants

Les plus grands – la Chine et l’Inde – sont aussi les plus retenus. La région a longtemps été une zone d’influence indienne, ce que la Chine conteste aujourd’hui. Toutes deux ont des vues sur le golfe de Bengale, et, plus loin, sur l’océan Indien. On voit sur la carte à quel point cet accès est important pour le commerce avec l’Occident – pour l’importation d’énergies fossiles en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient aussi bien que pour l’exportation des marchandises fabriquées en Asie.

269427 des-moines-boudhistes-manifestent-le-26-septembre-20

En passant par le Myanmar, la Chine peut s’épargner un long détour en mer de Chine ainsi que le passage du détroit de Malacca, qui peut être dangereux. C’est un rêve auquel elle tient beaucoup. Depuis de nombreuses années, les Chinois investissent dans les infrastructures birmanes. Ils ont aidé à construire les routes, les ports, les barrages, les aéroports. Sur l’île de Ramree, au large de l’Etat d’Arakan, situé à l’ouest du pays, il est prévu d’établir une plateforme pétrolière reliée par un pipeline à la ville de Kunming et à d’autres encore, plus à l’est. Les contrats sont signés, les travaux devraient commencer avant la fin de l’année. Un grand port est projeté sur cette même île, ainsi qu’un gazoduc qui traversera le Myanmar.

21

Mais ç’en est trop pour l’Inde. Delhi craint que la Chine ne prenne le contrôle du golfe du Bengale. Non seulement économiquement, mais aussi militairement. On spécule sur des bases militaires et des postes d’observation que la Chine aurait déjà installés sur la côte ouest du Myanmar. Personne ne peut démêler ce qui est vrai de ce qui relève d’une théorie du complot.

220px-2007 Myanmar protests 11 (M-cropped)De nombreux intérêts entrent en conflit dans la région. Quels qu’ils soient, ils passent par le Myanmar. Il y en a probablement trop pour que les appels et les déclarations tonitruantes aient un réel effet. Les militaires birmans s’en réjouissent. Ils exercent le pouvoir depuis 1962 sans être dérangés, et ils sont toujours aussi impitoyables. Aucun crime ne leur fait peur. Ainsi la population a été soumise, à coups de déportation, de viols, d’incendies de village, de torture. Les étudiant·e·s qui osent s’exprimer sont persécuté·e·s. Parmi les dictatures asiatiques à la triste réputation, seule la Corée du Nord fait mieux.

921044722-nouvelles-manifestations-de-moines-bouddhistes-au

Le pillage des généraux

Au cours des décennies, le régime a coupé du monde ce beau pays fertile. L’économie n’a pas cessé de décliner. Au vu des fabuleuses richesses de son sol et de son sous-sol – plantations de thé, pétrole, gaz, pierres précieuses –, le Myanmar devrait être l’un des plus riches pays d’Asie. Il est parmi les plus pauvres, pillé et vampirisé par une nomenklatura kleptomane qui ne recule devant aucun moyen pour asseoir son pouvoir. A Rangoon, elle écrase les démocrates, les fait espionner par des hordes de dénonciateurs grassement payés, qui épient à chaque coin de rue et s’infiltrent partout. Aung San Suu Kyi, icône de l’opposition et prix Nobel de la paix, est en résidence surveillée depuis plus de douze ans.

Au service de la répression, les généraux ont entraîné une des plus grandes armées du monde: ses effectifs se montent à près de 400’000 hommes. Elle engloutit plus de quarante pour cent du budget national; pour l’éducation, il reste tout juste 0,3 pour cent. Logique, lorsque l’objectif est de maintenir la population dans l’ignorance de ses droits.

22

La paranoïa des généraux est si grande qu’ils ont déplacé la capitale loin de Yangon (ex-Rangoon) vers l’intérieur du pays. Grâce au travail forcé de milliers de personnes, le général Than Shwe, la plus haute personnalité du gouvernement, a fait surgir une ville de nulle part. Presque un million de fonctionnaires ont été forcés de déménager à Naypyidaw, à 460 kilomètres de l’ancienne capitale. On a dit que Than Shwe, 74 ans, s’est fait conseiller par des astrologues pour déterminer le site de la nouvelle ville. Les familles au pouvoir vivent dans le luxe et leurs enfants étudient à l’étranger.

2007-09-26T103109Z-01-NOOTR-RTRIDSP-3-OFRTP-MYANMAR-RANGOUNTout cela devrait suffire pour une condamnation massive et sans équivoque de ce sombre régime. Pourtant, le Conseil de sécurité de l’ONU se déchire à propos des intérêts économiques et des intérêts stratégiques de deux de ses membres permanents (Chine et Russie). La communauté internationale est seulement parvenue, en fin de compte, à exprimer ses «regrets» à propos de la sanglante répression birmane – et l’asphyxie d’un fragile espoir, couleur safran, qui n’aura duré que deux semaines à l’automne 2007.

http://www.amnesty.ch/fr/actuel/magazine/2007-4/birmanie-myanmar


32

1) La junte militaire confrontée au cyclone Nargis.

Article de 2008

2008 Burma Nargis

"L’Union de Birmanie, après avoir été oubliée par l’actualité depuis les manifestations de septembre et d’octobre 2007, a brièvement, de nouveau, fait la une des journaux: « Parodie d’ouverture diplomatique ? », « Un génocide par omission ? », « Désastre naturel, catastrophe humanitaire », etc. En effet, le pays doit la recrudescence de sa médiatisation à deux évènements: le Cyclone Nargis de catégorie 4 qui a touché les Divisions de Rangoun, de l’Irrawaddy et de Bago (Pegu), ainsi que les Etats Môn et Karen les 2 et 3 mai 2008 et le référendum sur la Constitution birmane qui s’est déroulé le 10 mai 2008. Le « Cyclone Nargis », ainsi nommé par le service météorologique indien ou « Cyclone tropical 01B » selon le Joint Typhoon Warning Center américain (JTWC) a été qualifié par Jean-Francois Riffaut, porte-parole de la Croix-Rouge, de « désastre le plus important » depuis le Tsunami du 26 décembre 2004 qui avait fait 200 000 morts en Inde du sud, au Sri Lanka, en Indonésie et dans le sud de la Thaïlande.

img-1

L'Agence des Nations Unies pour la prévention des catastrophes a déploré l'absence d'alerte par le gouvernement birman, bien que le service météorologique indien (IMD) affirme avoir prévenu la Birmanie 48 heures à l’avance. Un premier bulletin aurait été envoyé dès la formation du cyclone le 26 avril. Selon le ministre birman des Affaires étrangères, le bilan au 5 mai 2008 était d’environ 15 000 morts. Le 13 mai, il était de 32 000 et 41 000 disparus, tandis que les évaluations du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) oscillent entre 63 300 et 101 000 morts et 220 000 disparus. Au 28 mai, le nombre de morts était évalué à 133 600. Certains diplomates avancèrent le chiffre de 100 000 morts mettant en doute et attirant l’attention sur les épidémies à venir dues à l’inaccessibilité à l’eau potable (salinisation de l’eau, pollution des pluies et destruction partielle du système de distribution). Bilan encore plus redoutable lorsqu’on sait que le budget pour la santé s’élève à peine à 3 %du budget global de l’Etat birman. Cette catastrophe a lieu au début de la mousson birmane, moment où la recrudescence des maladies, dont le paludisme, fait habituellement rage. La population sinistrée se chiffre entre un et deux millions. La tempête a inondé toute la zone littorale de la Division de l’Irrawaddy. Une vague de 3,5 mètres a submergé environ 5 000 km2 selon Richard Horsey, le porte-parole de l'ONU à Bangkok. Certaines villes et villages ont été dévastés à plus de 80 %.

img-2

La catastrophe naturelle a-t-elle véritablement des répercussions sur la situation politique de la Birmanie? A l’échelle nationale, l’impact semble moindre car la junte n’est pas prête à la moindre concession et est toujours en position de force face au peuple. Sur la scène internationale, la tenue du référendum a porté au comble l’indignation générale et la colère préexistantes à cet évènement. Le référendum a malgré tout été maintenu le 10 mai, excepté dans les régions sinistrées où le régime a concédé son report au 24 mai. Premier référendum depuis les élections législatives de mai 1990, il s’est soldé par un “succès” dont la junte s’est aussitôt félicitée. Le journal de propagande étatique, le New Light of Myanmar, rapporte que les Birmans « ont massivement participé au référendum ».

Le-cyclone-Nargis-touche-Birmanie-2-mai-2008.Du point de vue du pouvoir, le référendum constitutionnel a encore un sens, même après une catastrophe de l'ampleur du cyclone Nargis: il ne semble pas y avoir d'avant et d'après catastrophe. D'un point de vue humain, ce référendum semble totalement déplacé lorsque le peuple meurtri pense avant tout à sa survie. Le référendum constitutionnel est une réponse à la demande internationale répétée d'opter pour "une voie vers la démocratisation" de l'appareil dictatorial birman. Certes le référendum semble user de moyens démocratiques, mais c'est une façon d'entériner l'accession illégitime de la junte au pouvoir et de lui donner une justification et une assise constitutionnelles « validées par le peuple ». A l'instar de nombreux gouvernements et organisations internationales, dont l'Union Européenne par la voix de son envoyé spécial, l'Italien Piero Fassino, Aung San Suu Kyi – principale figure de l’opposition birmane – qualifie le référendum d'insulte au peuple, resté exsangue par le passage du Cyclone.

apres-le-passage-de-nargis-birmanie-2-mai-2008 999 w460

Un scrutin sous haute surveillance

Le corps électoral est évalué à 30 millions. Les médias dénoncent la pression exercée par les autorités locales sur la population des villes comme des campagnes durant les quelques mois après l'annonce de la tenue du référendum et de possibles élections en 2010. Ils se font désormais l’écho des fraudes électorales qui ont eu lieu. Le vote s’est déroulé en l’absence de toute Commission Internationale d’Observation, refusée par la junte militaire. Parmi la société civile birmane, il y a de nombreux informateurs à la solde du gouvernement. Ce sont parfois des activistes n'ayant pas eu le choix entre l'espionnage, la prison ou la mort, ou de simples quidams désignés par les organisations locales de contrôle de la population. A chaque niveau la société locale est surveillée, ce qui rend illusoire la possibilité du scrutin libre et démocratique. Le New Light of Myanmar titre qu' « approuver la Constitution étatique est un devoir national ». Le processus importe peu, c'est la fin qui compte: une confortation du pouvoir national aux yeux de la scène internationale. Le peuple ne connaît pas le texte constitutionnel et n'y a pas accès. Quant à l'opposition, il faut considérer d’une part, la traditionnelle opposition de la NLD, la Ligue Nationale pour la Démocratie, et de l’autre, les nouveaux activistes. La seule information véhiculée est le probable renforcement du pouvoir des militaires au gouvernement. Du point de vue majoritaire de la population locale, tout semble comme si le référendum était un référendum pour ou contre la dictature.

birmanie

Malgré les efforts de l'opposition en Birmanie et sur la scène internationale en faveur du non, le oui l'a emporté. Bien que l'opposition meurtrie par la répression des manifestations de 1988 et celles de 2007 subsiste toujours, un mouvement massif de contestation politique, d'une ampleur similaire au mouvement mené par les bonzes en 2007,semble peu probable. Avant le cyclone Nargis, la population birmane semblait découragée et désemparée par les évènements de septembre et d'octobre 2007. Chaque famille birmane a un proche ou une connaissance ayant été victime de la répression: soit arrêté, torturé ou exécuté (voire les trois). Ces évènements ont montré que la junte militaire n'hésite pas à réprimer dans le sang tout mouvement contestataire même si elle doit user de sa force contre le « Sangha », la communauté des moines bouddhistes incontestablement respectée par la population birmane dont le Bouddhisme constitue une des caractéristiques majeures de l'identité.

Birmanie-cyclone-3-mai2008-360

La junte militaire semble prête à tout mettre en œuvre pour consolider son pouvoir et la « voie vers la démocratisation » souhaitée par la NLD, le parti politique d'opposition, et par la scène internationale ne semble possible qu'en passant par un bain de sang. Les Birmans sont désormais convaincus que la voie pacifique est illusoire. Ils craignent une nouvelle répression car les mouvements contestataires désorganisés ne possèdent pas, à l'heure actuelle, assez d’armes en comparaison avec l'armée birmane, le « Tatmadaw », qui représente 40 % du budget de l'Etat birman. Un des problèmes majeurs d'un mouvement de contestation politique demeure la désunion des mouvements d'opposition et de rébellion, birmans ou des minorités ethniques. Ce problème subsiste depuis l’échec du fédéralisme dans les débuts de la Birmanie indépendante.

img-5-small480

Un des problèmes révélés au passage par le cyclone Nargis est celui d'un pays à deux vitesses: les régions touchées par le Cyclone, c’est-à-dire les divisions de l'Irrawaddy et de Rangoun, d'une part, et celles épargnées, d'autre part. Les zones sinistrées par ce que les Nations Unies ont qualifié de « désastre majeur » se soucient de leur reconstruction, du « retour à la normale » des facilités telles que l'eau et l'électricité. (Il faut cependant savoir qu'en temps normal aucun des quartiers de Rangoun, l'ancienne capitale et pôle économique majeur du pays, n'a d'électricité 24h/24. La majeure partie des citadins est habituée à 10/12 heures d'électricité par jour par tranche de 5/6 heures exceptées les familles les plus aisées et de nombreuses entreprises qui peuvent se permettre l'achat d'un générateur. Après le cyclone, face à la hausse exorbitante du prix du pétrole, le ravitaillement apparaît un luxe réservé à une minorité très privilégiée. Le ravitaillement en eau des habitations est entièrement dépendant de l'électricité. Les pompes à eau ne fonctionnent que durant les plages horaires où il y a de l'électricité. Ce système, déjà défaillant et insuffisant en temps normal, désormais anéanti par le passage du cyclone, devrait être rétabli dans les deux mois à venir au minimum.)

birmanie-nargis-9 287706

Même si parmi les Birmans, une colère grandissante à l'égard du gouvernement se fait sentir, notamment depuis la répression des moines, figures hautement vénérées par la population civile, c'est une colère doublée d'une grande lassitude : les nouvelles générations n’ont vécu que sous un régime dictatorial instauré depuis 1962. Colère, mais pas encore révolte. En effet, une majeure partie des birmans pensent selon les préceptes bouddhiques que la destinée de la Birmanie, dictature militaire et cyclone, doit être ainsi et que leurs actions de lutte contre des phénomènes « divins » sont vaines. « Sur le chemin de la démocratisation, la voie semble encore bien longue pour une société aussi militarisée que la Birmanie » (voir l'article de l’auteur, « Birmanie : vers une démocratisation ou un renforcement de l'appareil dictatorial ? », EchoGéo, Sur le vif, décembre 2007.) Le référendum et la possibilité de la tenue d’élections en 2010 apparaissent comme une « Opération Séduction » de la junte vis-à-vis de la communauté internationale qui n’est pas dupe. Concrètement, le résultat a été « truqué » à l'avance.

Birmanie Situation432

Sur la scène internationale, la Birmanie semble encore plus isolée qu’auparavant, bien que la Chine ait réitéré son soutien en octroyant une aide financière de 250 000 dollars et surtout en s’opposant au vote de la résolution proposée par la France aux Nations-Unies pour imposer une aide humanitaire au gouvernement birman. La Chine a argué que les questions humanitaires n’étaient pas du ressort du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Les intérêts de la Chine sont avant tout politiques et économiques. Néanmoins, le 24 mai, Yang Jiechi, le chef de la diplomatie chinoise, conscient de l’ampleur de la catastrophe, a déclaré que la communauté internationale devait continuer à aider la Birmanie après le cyclone. Dix jours après le passage de Nargis en Birmanie, la région du Sichuan, sud-ouest de la Chine, a été touchée par un tremblement de terre. Pékin a eu une première réaction similaire à celle de la junte : accepter l’aide internationale mais pas les équipes. Les médias semblaient moins troublés. La Chine est finalement revenue sur sa décision et a opté pour la transparence : la communauté internationale a pu conjointement avec les troupes participer à l’aide d’urgence, les soins médicaux et à la mise en place de la reconstruction. Cependant toute aide et le moyen de la mettre en oeuvre a exigé et exige encore des consultations bilatérales. C’est une accessibilité et une ouverture similaires qu’espère encore la communauté internationale à l’égard de la catastrophe en Birmanie.

cyclone-nargis01

La situation politique birmane sur le plan national et international apparaît dans la même impasse qu’avant la catastrophe naturelle. La junte n’a fait que se discréditer davantage aux yeux de son peuple et du monde. Il y a eu certains cas de désertion de soldats pour rejoindre leurs familles en péril, mais ni les évènements de 2007 ni les problèmes dans la gestion de la situation actuelle birmane n’ont entraîné de tension majeure au sein du régime. Malgré de nouvelles sanctions par la communauté internationale et la catastrophe humaine, la junte militaire ne paraît pas ébranlée et continue à accepter l’aide matérielle. Le 23 mai, Senior Général Than Shwe promettait à Ban Ki-moon, le Secrétaire Général des Nations Unies, lors de sa visite à Rangoun, une ouverture du pays aux travailleurs internationaux sans considération de leur nationalité. Bien qu’elle ait donc tenu le discours opposé, la junte minimise encore l’entrée de travailleurs humanitaires étrangers sur son territoire. Le 24 mai, 52 pays et 24 organisations ont participé à la Conférence des donateurs qui s’est tenue à Rangoun et où la junte a demandé 7 milliards d’euros pour la reconstruction de la zone.

img-6-small480

Pour les organisations internationales, il s’agissait davantage d'éliminer les différents obstacles à l'acheminement de l'aide aux populations. Au 30 mai, seul un nombre restreint de travailleurs médicaux de pays de l’ASEAN, à laquelle la Birmanie appartient depuis 1997, ont facilement obtenu leurs visas. Le problème reste donc l’obtention des visas mais surtout les autorisations pour accéder à la zone de distribution de l’aide. Le 28 mai, toute la zone du Delta de l’Irrawaddy n’est toujours pas accessible et les initiatives birmanes privées sont majoritairement contrôlées et/ou bloquées par les militaires sur place. A la périphérie de Rangoun, depuis le 24 mai, des barrages militaires ont cependant disparu. La majeure partie des ONG sur place s’accorde pour affirmer que seulement 10 % à 20 % de l’aide arrive à destination des sinistrés dans le besoin. Ce sont la plupart du temps les mêmes villages où l’aide peut se rendre. Les mois à venir dévoileront davantage l’ampleur de la catastrophe humaine.

http://echogeo.revues.org/4572

img-4-small480

 

2ème partie : LE TEMPS DU CHANGEMENT (2011/2013).

1) En Birmanie, une ouverture en demi-teinte – Le Monde, avril 2012.

Les élections partielles du 1er avril 2012 en Birmanie ne remettent pas en cause la suprématie du parti au pouvoir au Parlement, mais elles étaient considérées comme un test majeur dans l'actuel contexte d'ouverture politique.

33

Où en est le pays politiquement ? 

Le scrutin avait pour objet de renouveler seulement 48 sièges sur 664, dont 40 dans la Chambre basse, 6 dans la Chambre haute et 2 dans les Assemblées régionales. Il s'agissaitt de remplacer des députés qui ont récemment été appelés à des fonctions ministérielles, non cumulables avec des mandats de législateurs.

L'enjeu de ces élections était d'importance pour un ensemble de raisons. Cette fois-ci, la chef de l'opposition et Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi se présentait au scrutin. Lors des élections générales de novembre 2010 - qui avaient marqué le début d'une évolution "démocratique", après quarante-huit ans de dictature militaire -, le parti de la "dame de Rangoun", la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), avait appelé au boycott. Le processus électoral avait été entaché de multiples fraudes, décrédibilisant les promesses de la junte d'alors de mener l'Union de Myanmar sur la voie d'une "démocratie disciplinée", pour reprendre la phraséologie officielle. La formation des militaires, le Parti pour la solidarité et le développement de l'Union (USDP), avait raflé 76 % des sièges des deux Chambres.

L'année 2011 fut marquée par une ouverture politique sans précédent depuis le coup d'Etat de 1962. Le président Thein Sein a surpris les observateurs et les chancelleries occidentales en multipliant les signes d'une volonté de réformes. Aung San Suu Kyi a accepté de jouer le jeu de cette ouverture en dépit des quinze années qu'elle a passées, de 1989 à 2010, en résidence surveillée à Rangoun, ex-capitale et plus grande ville du pays.

A l'été 2011, elle a rencontré le chef de l'Etat et d'autres caciques d'un régime dont elle fut, durant des lustres, la bête noire. La chef de la NLD se dit confiante, quoique avec des réserves, dans les promesses du gouvernement. Mais ce dernier, issu des élections truquées de 2010, est encore composé en majorité d'anciens généraux, tandis qu'un quota de 25 % reste attribué aux militaires dans chacune des deux Chambres du Parlement.

L'ouverture politique est-elle réelle ?

Ce scrutin était ainsi un test crucial aux yeux des Occidentaux et de tous les pays qui ont accueilli favorablement le processus de réforme. Son déroulement a été observé avec une grande attention alors que des signes inquiétants se sont fait jour : Aung San Suu Kyi s'est plainte de plusieurs irrégularités au cours de la campagne électorale. Elle a accusé l'USDP de forcer des villageois à se rendre aux meetings de ses candidats, tandis que certaines autorités locales ont été soupçonnées de s'apprêter à faire voter les morts...

Image 35

La réalité de l'ouverture politique est malgré tout indéniable, surtout venant d'un régime aussi violent et prédateur, fût-il devenu "civil". Après l'"autodissolution" de la junte, le 30 mars 2011, et l'annonce simultanée du retrait de son vieux tyran, le généralissime Than Shwe, le nouveau chef de l'Etat, Thein Sein, a multiplié les annonces de réformes. Création de syndicats libres, loi sur l'autorisation de manifester, assouplissement de la censure, libération de centaines de prisonniers politiques, suspension des travaux d'un barrage très controversé construit par les Chinois dans le nord du pays : le rythme des annonces a été si soutenu qu'il a laissé pantois nombre d'observateurs. Même si la plupart de ces intentions doivent encore être confrontées à l'épreuve des faits.

Dernière promesse en date : le gouvernement a signé le 17 mars avec l'Organisation internationale du travail (OIT) un accord visant à en finir avec le travail forcé en... 2015. Ce qui est mieux que rien, au vu du nombre de Birmans réduits à la condition d'esclaves au cours des dernières décennies.

Le contrôle des militaires sur le pays reste disproportionné : une clause de la Constitution de 2008 permet au chef d'état-major des armées de s'emparer dupouvoir en cas de crise.

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/03/24/birmanie-une-ouverture-en-demi-teinte_1674877_3216.html

 

2) Accélération de l'histoire en Birmanie - Par E.Rush, Le Monde Diplomatique, janvier 2012.

24

Depuis que le pouvoir birman se donne des allures de gouvernement civil, tout se précipite : légalisation du parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, libération de prisonniers politiques, visite d’un dirigeant américain pour la première fois depuis un demi-siècle…

Le long du fleuve Yangon, là où jadis allaient et venaient tigres et éléphants, deux garçons âgés de 12 ans s’agitent au milieu d’amas de briques et de débris, à la recherche de métaux à revendre. « Argent », se réjouit l’un deux en brandissant un tube en fer rouillé. Son camarade se baisse et, à l’aide d’un petit marteau, entreprend de débarrasser le bout de ferraille de son enveloppe de rouille. En quelques heures, la veille, le mur dressé à l’époque coloniale entre la ville et le fleuve a été démoli. A l’aube, les plus démunis ont alors accouru pour passer les gravats au crible.

Voici quelques mois, l’Autorité portuaire birmane de Rangoun a annoncé une vaste opération de dragage du fleuve, la première du genre, ainsi qu’un programme d’élargissement du Strand (la route du littoral). Un chantier d’une importance stratégique, puisque celui-ci relie les forêts du Nord au fleuve et constitue de ce fait la principale voie de transport pour le bois, l’une des ressources d’exportation les plus précieuses du pays.

Construit par les Britanniques il y a presque un siècle et demi, le Strand offre sa base au plan orthogonal de la ville — comme un symbole d’ordre tracé le long d’un fleuve lointain. C’était la dernière étape terrestre dans le périple des bois exotiques pillés par la puissance coloniale. Mais désormais, la route s’avère trop étroite et trop fatiguée pour résister au boom commercial qui s’annonce. D’où les travaux, d’un coût total de plusieurs millions de dollars, impliquant la percée d’artères comportant jusqu’à dix voies dans les zones les plus denses de Rangoun.

Destinée à permettre le passage de cargos de trente-cinq mille tonnes, contre quinze mille aujourd’hui, l’opération de dragage devrait, selon ses promoteurs, provoquer un triplement du trafic fluvial. Le port de Rangoun, qui marque la limite entre la Birmanie du Nord et la région de l’Ayeyarwady, pourrait donc renouer avec sa prospérité d’autrefois.

Dans les années 1920 et 1930, Rangoun est en effet le deuxième port d’immigration du monde après New York, une promesse d’eldorado pour les milliers de travailleurs et de marchands venus d’Inde, du Bangladesh, d’Arménie et d’Europe. En peu de temps, la ville se couvre d’écoles, de grands magasins et de bâtiments luxueux, équipés de vitraux et de céramiques d’importation, d’ascenseurs aux portes en fer forgé. Mais cet âge d’or sera de courte durée. Contrairement à New York, Rangoun sombre. Les périodes de prospérité passagère alternent avec les effondrements, un phénomène commun à de nombreuses métropoles au cours du XXe siècle.

Les Britanniques partis, l’économie agonise. Une dictature militaire s’installe, qui maintient d’une main de fer l’unité du territoire, récemment rebaptisé République de l’Union du Myanmar. L’histoire paraît s’être figée. Seuls quelque trois cent mille touristes ont débarqué à l’aéroport international de Rangoun en 2010, et les mouvements migratoires en direction du pays sont devenus quasi inexistants. La Birmanie est aujourd’hui le pays le plus pauvre de l’Asie du Sud-Est. Mais, s’il est un enseignement à tirer des travaux du Strand, c’est que l’Etat birman a décidé de faire son grand retour sur la scène mondiale.

Publicités à foison
pour des marques étrangères.

Il y a six ans, le Comité pour le développement de la ville de Rangoun (Yangon City Development Committee, YCDC) considérait encore cette route comme un patrimoine à protéger. Le projet du comité suggérait de transférer la majorité des activités portuaires dans la ville de Thilawa, située à vingt-cinq kilomètres, afin de transformer le front de mer en zone piétonne et de rendre leur splendeur aux bâtisses coloniales qui bordent le côté nord de la route. 

Comment concilier la valorisation de ce site historique avec sa transformation en autoroute à marchandises ? A cette question, le directeur des constructions du YCDC donne une réponse évasive : « Désormais, le Strand aura pour seule utilité de permettre, comment dire, le transport. Nous espérons qu’il facilitera la croissance des entreprises de taille moyenne et de l’industrie lourde. »

Déjà se dresse sur les bords de la route une imposante rangée de panneaux publicitaires pour Max Cola, Samsung, le café Gold Roast, du shampoing aux herbes ou du lait en poudre de Nouvelle-Zélande, à destination de la classe moyenne. En ville, le nombre de ménages suffisamment fortunés pour habiller leurs enfants de tee-shirts à la gloire de groupes de rock américains est de toute évidence à la hausse. Mais les jouets en plastique et les programmes de télévision d’importation qui envahissent les boutiques donnent un aperçu incomplet de l’avenir auquel la Birmanie se prépare.

Les travaux d’extension du Strand sont financés par Asia World, un conglomérat dirigé par M. Stephen Law, probablement la deuxième fortune du pays. C’est par lui que transitent la plupart des capitaux chinois injectés dans l’économie locale. Asia World contrôle non seulement les plus gros projets de construction — un oléoduc et un gazoduc sino-birmans, le barrage de Myitsone, le port en eau profonde de Kyaukpyu… —, mais aussi 40 % du trafic de conteneurs passant par Rangoun. L’extension du Strand va stimuler le commerce maritime, et donc permettre à la société d’accroître considérablement ses profits, déjà faramineux. Certains prédisent une hausse de 500 % de ses activités de fret.

En dépit des efforts de l’Etat birman pour nier ses liens avec Asia World, les habitants de Rangoun savent à quoi s’en tenir. La modernisation de la route les laisse d’autant plus indifférents qu’ils doivent composer avec des infrastructures invariablement vétustes. « Les gens s’en moquent, car les projets de ce genre ne servent qu’à attirer des capitaux étrangers dont nous ne verrons jamais la couleur », lâche M. U Zaw Win, un libraire, comme pour résumer l’opinion générale.

25

Alors que les autorités focalisent toute leur attention sur le Strand, les pannes d’électricité et les défaillances d’un système d’égout vieux d’un siècle continuent de rendre la vie impossible à la population. Chaque jour, on peut voir de jeunes garçons vêtus de simples shorts déboucher, à mains nues, les fossés qui bordent les ruelles. Les piétons slaloment entre les tas de boue noirâtre jusqu’à ce que les collègues de ces jeunes éboueurs, travailleurs municipaux eux aussi, emportent les immondices dans des brouettes. Un peu plus loin au sud, une arroseuse asperge l’asphalte rutilant de la nouvelle route pour en optimiser la qualité.

Que les ressources naturelles du pays n’existent que pour la vente en gros, cela n’a rien de vraiment neuf. Les richesses minières et agricoles — rubis, or, cuivre, teck, opium... — excitent depuis longtemps la convoitise des marchés étrangers, mais la cadence de leur exportation s’accélère. Au cours de ces vingt dernières années, la junte militaire a peu à peu mis en œuvre une politique d’ouverture au libre-échange qui a eu pour effet de multiplier le commerce par dix. Les capitaux issus de Chine, de Corée du Sud, d’Inde et de nombreux pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase, en anglais Asean) ont afflué, cependant que les ressources naturelles s’évaporaient.

Mais si « investissement » est aujourd’hui le maître mot, la subordination à ses exigences a produit toute une série de changements sociaux pas toujours négatifs.

La Birmanie a ainsi connu en novembre 2010 ses premières élections législatives depuis près de vingt ans. Même si le scrutin ne fut que très modérément démocratique — l’opposante historique et Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi n’était pas autorisée à se présenter — et fut marqué par de nombreuses irrégularités, le nouveau Parlement s’est réuni. A la surprise générale, ses membres ont paru prendre au sérieux leur mandat. Non contents de débattre comme de vrais députés, ils ont de surcroît autorisé les journalistes à assister à leur session d’août 2011.

En septembre, le gouvernement a lancé un programme baptisé « Du cash pour les épaves ». Ce dispositif permet à tout propriétaire d’un véhicule vieux de quarante ans d’échanger son bien contre une ristourne de 50 % sur les lourdes taxes d’importation qui rendent impossible l’achat d’une voiture neuve. Un coup de pouce apparemment anodin, mais qui a son importance dans un pays où le parc automobile ressemble encore à un magasin d’antiquités. L’acquisition d’un véhicule construit après 1971 n’est donc plus un privilège réservé à une poignée de protégés du régime.

Plus de six mille prisonniers ont récemment été libérés, dont plusieurs dissidents politiques. Le président Thein Sein a même accepté fin septembre de suspendre le projet de barrage de Myitsone qui faisait l’objet d’une vive contestation de la part des riverains du fleuve Irrawaddy. Le barrage « est contraire à la volonté du peuple », a admis le chef de l’Etat.

Pour certains, ce changement de ton s’explique par le désir du nouveau président de faire étalage de ses pouvoirs. Pour d’autres, il illustre le double jeu des anciens généraux devenus bons gestionnaires, soucieux avant tout de récolter les faveurs — et les dollars — de l’Occident. Les intellectuels ne cachent pas leur soulagement de voir la chape de plomb qui pesait sur eux se soulever un peu, même s’ils restent prudents quant à la suite.

26

A qui profiteront
 la rénovation du Strand
et la libéralisation économique ?

Après plusieurs décennies de dictature militaire, il faudra plus que quelques gestes isolés pour convaincre. L’espoir, pour l’avenir, pour ses proches, pour soi-même, a été si longtemps et si fortement rationné que peu de Birmans sont prêts à s’y abandonner sans l’assurance d’un changement profond et durable.

D’où la question qui se pose aujourd’hui : une fois les sanctions économiques d’hier métamorphosées en investissements juteux, qui en récoltera les bénéfices ? Les amis du régime qui se sont approprié 80 % des entreprises publiques lors d’une vente aux enchères éclair organisée à la veille des élections de 2010, depuis les usines à glace jusqu’aux stations-service ? Le milliardaire Law et son groupe Asia World ? Le milliardaire Tay Za et son groupe Htoo (mine, transport maritime, immobilier, hôtellerie) ? Chevron (une des rares compagnies pétrolière américaines opérant en Birmanie, malgré les sanctions) ? Les promoteurs sud-coréens et chinois qui transforment Rangoun en construisant des appartements de luxe érigés en un temps record ? Et, au-delà de ces candidats évidents, les Européens parviendront-ils à nouveau à glaner quelques dollars dans ce coin éloigné du globe ?

Selon le New York Times, des discussions ont eu lieu l’été dernier entre le ministère du commerce birman et le groupe américain Caterpillar, réputé pour son flair et qui fait souvent la pluie et le beau temps auprès des autres investisseurs internationaux. Quelques mois plus tard, au cours de l’automne, le Fonds monétaire international (FMI) a effectué une visite de deux semaines dans le pays, afin de clarifier la question du taux de change (officiellement fixé à 6,5 kyats pour 1 dollar, alors que le billet vert s’échange à 800 kyats dans la rue) et les procédures de transfert de fonds.

Le retour de la Birmanie sur la scène commerciale mondiale finira certainement par effacer son image actuelle. Bientôt, le pays ne paraîtra plus du tout aussi distant ni aussi brutal. On pourrait même penser que la corne d’abondance des investisseurs fournira à la population birmane non seulement un salaire correct et du soda d’importation, mais également les moyens de vivre une fois les réserves de teck épuisées et les derniers rubis transformés en dollars ...

A Rangoun, les travaux de réfection du Strand se sont ralentis avec l’irruption de la saison des pluies. Le soir venu, la route à moitié refaite se peuple d’amateurs de football et de couples venus flâner dans l’air moite. L’électricité, capricieuse, ne cesse de sauter et de repartir. A la belle étoile, devant des téléviseurs alimentés par des groupes électrogènes, des groupes d’amis prennent le thé sur de petites tables en plastique, dégustent des frites de courge et commentent le feuilleton coréen du soir. Toute une ville perchée sur un bout de route, à la lisière d’on ne sait quoi. Une fois le chantier terminé, c’en sera fini de cette promenade publique improvisée. Le cliquetis des claquettes sur l’asphalte cédera la place au vrombissement des semi-remorques.

« Les fortunes gagnées grâce au pillage du teck ont été la force motrice de la colonisation, explique Moe War Than, un intellectuel birman. Aujourd’hui, c’est la même chose, mais avec d’autres bénéficiaires. A ceci près que le réchauffement de la planète rend ce trafic encore plus crucial qu’avant. »

Le cuivre, le bois et l’étain vont désormais descendre par le Strand en direction de pays lointains. Qu’est-ce qui aura vraiment changé, en dehors de la destination finale des exportations et du rythme auquel elles poursuivent la dévastation du paysage ?

http://www.monde-diplomatique.fr/2012/01/RUSH/47172

 

3) En Birmanie, l'information devient quotidienne – AFP, avril 2013.

Pour la première fois depuis un demi-siècle, les Birmans ont découvert ce lundi quatre quotidiens privés.

28

Ils sont seize à avoir la licence mais seuls quatre ont pour l’instant réussi à se lancer : les Birmans ont découvert ce lundi leurs premiers quotidiens privés, dans un pays où les réformes politiques redessinent chaque jour un peu plus le secteur de l’information.

The Voice, version quotidienne d’un des plus grands magazines du pays, The Union, proche du parti majoritaire, The Golden Fresh Land et The Standard Timesont arrivés dans les kiosques lundi matin, au grand bonheur d’une population de 60 millions d’habitants avide d’une information libérée du joug de la censure.

29

«Les gens sont contents de lire des quotidiens pour la première fois», a ainsi estimé Phyu Phyu, marchande de journaux à Rangoun. «The Voice Daily a été épuisé très vite», a-t-elle ajouté, décrivant des stands pris d’assaut dès le petit matin.

Certains titres voulaient absolument être présents pour ce premier jour. «Nous voulions faire partie de cette étape historique», a relevé Aung Soe, un responsable de The Voice. Mais entre faiblesse logistique, inexpérience des rédactions et imprimeries sous-équipées, le défi à relever est immense. «Nous nous sommes préparés pendant six mois pour le quotidien», a-t-il ajouté. Notre plus grand défi, ce sont les ressources humaines. Nous devrons le surmonter.»

Les douze autres élus n’ont de leur côté pas réussi à tenir les délais, comme D-Wave, le journal du parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, qui espère publier en juillet.

Et beaucoup s’interrogent sur l’espérance de vie de si nombreux quotidiens concurrents, qui coûtent 200 kyats (moins de 20 centimes d’euro), dans un des pays les plus pauvres de la planète. «C’est bien d’avoir beaucoup de journaux, mais nous craignons qu’ils ne soient pas capables de continuer à long terme», a indiqué à l’AFP le vendeur Kalar Lay. Les gens n’ont pas les moyens de les acheter tous

30

«Nous devons attendre de voir comment la population va les accepter», a indiqué de son côté Thiha Saw, de l’hebdomadaire Open News. «Le gouvernement ne peut pas aider le secteur privé parce qu’il est occupé à transformer les médias d’Etat en service public.» Le gouvernement a en effet annoncé il y a quelques mois une réforme des quotidiens d’Etat, considérés comme de simples porte-parole du régime et qui sont vendus deux fois moins chers que les privés.

Le quotidien anglophone New Light of Myanmar, modèle d’un journalisme d’un autre âge qui s’est légèrement dépoussiéré ces deux dernières années, a ainsi lancé un appel d’offre pour trouver un partenaire privé, local ou étranger, et devenir un «journal normal».

Le régime militaire avait nationalisé les quotidiens il y a un demi-siècle. Jusqu’à ce lundi, toutes les publications privées étaient hebdomadaires, n’utilisant que leurs sites internet pour satisfaire la soif d’information. Mais depuis l’auto-dissolution de la junte en mars 2011, les réformes du nouveau gouvernement se sont étendues au secteur des médias. La censure a été abolie en août dernier, des journalistes emprisonnés ont été libérés. Et des sujets tabous, comme les activités de l’opposante Aung San Suu Kyi, font désormais la une. Le Golden Fresh Land a d’ailleurs choisi une photo de l’ancienne prisonnière politique, désormais députée, pour son premier numéro.

Mais malgré ces progrès décrits par Reporters sans frontières comme une «révolution de papier», le pays figure encore, après une remontée de 18 places, au 151e rang sur 179 au classement 2013 de la liberté de la presse de l’organisation. Et les textes destinés à remplacer les lois liberticides d’hier sont toujours en discussion. Dont un, rédigé par le pouvoir sans concertation, qui a soulevé de vives protestations de la part des professionnels.

http://www.liberation.fr/monde/2013/04/01/en-birmanie-l-information-devient-quotidienne_892817

1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 21:00

Armée

I- LE REGIME MILITAIRE DE NE WIN : ENTRE AUTARCIE SOCIALISTE ET ISOLATIONNISME (1962-1988). 

 

1- Les origines de la dictature

04Après la défaite du Japon, la coalition birmane avait réussi à maintenir sa cohésion pour faire échouer le plan britannique d'autonomie au sein du Commonwealth et réclamer l'indépendance immédiate, malgré la tentative avortée des communistes de prendre le contrôle de l'organisation nationaliste. En janvier 1946, la première conférence qui se tint à Rangoun procédait à l'élection de son président : ce fut Aung San, promu major général pendant les hostilités, qui fut élu. II prenait ainsi une stature nationale et internationale tandis que son regroupement politique nationaliste se retrouvait affaibli par la scission du Parti communiste entre les « Drapeaux blancs » et les « Drapeaux rouges », puis par l'exclusion du Parti communiste (BCP) de la coalition.

U NuSuite à l'assassinat d'Aung San, le 1er ministre U Nu a essayé de faire réadmettre le Parti communiste birman au sein de la Ligue. Il a même pour cela fait voter une constitution qui, par la création d'une République, rompait tout lien avec le Commonwealth. Le traité U Nu-Attlee du 17 octobre 1947 comportait malgré tout des clauses considérées comme inacceptables par le Parti, notamment les dispositions concernant les intérêts économiques de la Grande-Bretagne, ainsi que la défense. La tentative d'unité de la gauche voulue par U Nu échouait. Les marxistes se scindaient en deux clans, l'un qui quittait la Ligue et suivait les communistes, et l'autre qui restait fidèle au gouvernement.

On était en juin 1948. À la même époque, trois des cinq bataillons birmans de l'armée régulière se mutinaient. Pour le gouvernement U Nu, cette rébellion ne pouvait pas tomber plus mal. On fut obligé de recruter une police auxiliaire et 52 brigades territoriales dont l'indiscipline expliquerait les massacres de Karen la nuit de Noël 1948. Au pouvoir depuis l'assassinat de Aung San, U Nu le bouddhiste, partisan de la non-violence, voyait non seulement se désintégrer les forces qui le soutenaient, mais aussi les valeurs bouddhistes qu'il s'acharnait à faire prévaloir comme doctrine officielle de l'État.

Ne WinÀ la même époque, le colonel Ne Win, qui s'était consacré jusqu'ici à la formation des cadres de l'armée, était promu général ; il avait accru son influence en repoussant l'offensive karen contre Rangoun.

Le 1er avril 1949, U Nu l'avait nommé vice-premier ministre, alors que les socialistes, majoritaires dans le gouvernement, venaient de démissionner en bloc quelques jours auparavant. Un an et demi plus tard, Ne Win quittait aussi le gouvernement pour se consacrer de nouveau au développement des forces armées. De son côté, la gauche ne restait pas inactive, avec la formation en 1951 d'un noyau dur, constitué par les socialistes exclus de la coalition, les « socialistes rouges ». Ce parti d'opposition constituait la quatrième scission des nationalistes. À la suite des premières élections de la Birmanie indépendante échelonnées entre 1951 et 1952, la coalition réussissait à se maintenir au pouvoir grâce au premier ministre, U Nu, obligé de naviguer au mieux entre les antagonismes personnels. En juin 1956, il décidait de quitter son poste de premier ministre, officiellement pour se consacrer à la réorganisation de la coalition, alors qu'il cumulait les fonctions de président de cette coalition avec celles de premier ministre. De retour un an plus tard, soutenu par l'une des factions socialistes et combattu par l'autre, U Nu se résignait à la cinquième scission de son parti depuis 1946.

La démission de U Nu, effective le 28 octobre 1958, le général Ne Win fut élu premier ministre. Il forma aussitôt un gouvernement de quatorze membres non parlementaires, à l'exception des cinq ministres représentant les minorités. Dans une période intérimaire, jusqu'au coup d'État de 1962, Ne Win se lança dans une politique coercitive de remise en ordre qui annonçait la dictature qui suivit: arrestations des communistes, militarisation des services publics, mainmise des militaires sur les secteurs de la distribution, et surtout offensive généralisée contre les groupes rebelles.

Mais à la faveur des élections de février 1960, U Nu revint triomphalement au pouvoir, sans doute grâce à l'engagement qu'il avait pris de faire du bouddhisme la religion d'État; cependant, derrière lui, des rivalités de faction, l'inquiétude des non Bouddhistes, les rébellions des minorités ethniques, notamment l'insurrection karen, précipitèrent les événements : le 2 mars 1962, le général Ne Win prenait le pouvoir avec l'armée et promulguait une nouvelle constitution. Le 30 avril était publiée la « Voie birmane vers le Socialisme » et le 4 juillet, le Parti du programme socialiste birman (BSPP) était créé. On entrait dans une ère de régime socialiste autoritaire, politiquement articulé autour d'un parti unique.

 

2- Une nouvelle doctrine : la « Voie birmane vers le socialisme ».

La majorité des hommes politiques birmans et la première génération de militaires de l'armée birmane de l'indépendance, dont le général Ne Win, avaient été formés à l'idéologie marxiste. Qu'il s'agisse des pères fondateurs ou des officiers de cette première période, tous étaient acquis aux idées socialistes d'appropriation par l'État des moyens de production et à la nationalisation des entreprises. C'est ainsi que la conception de la démocratie par Aung San, inscrite dans le manifeste du Parti nationaliste du 25 mai 1945, précisait que la Constitution devrait définir une démocratie socialiste qui protégerait les pauvres par la nationalisation des moyens de production les plus importants. La réalisation d'un socialisme intégral devrait cependant attendre la mise en place de la démocratie.

Le socialisme birman avait été influencé par des facteurs locaux plus que par le mouvement socialiste international. Comparé à la démocratie religieuse de U Nu, le socialisme de Ne Win mettait en évidence une idéologie plus pragmatique qui replaçait la tradition comme facteur essentiel dans la légitimité du système politique birman. La majorité interprétait le socialisme comme un système basé sur les valeurs traditionnelles bouddhistes; il n'avait jamais représenté une idéologie à proprement parler mais avait plutôt été compris comme une pratique bouddhiste, une sorte de méditation sociale.

Dans l'ordre des étapes du développement politique birman, Aung San faisait passer le socialisme après la démocratie. Telle n'avait pas été la démarche du général Ne Win après le coup d'État du 2 mars 1962 et la mise en place assez brutale d'un système politique socialiste avec un parti unique. Il s'en est suivi une socialisation progressive de l'économie. Les héritiers d'Aung San ne s'y étaient pas trompés et avaient refusé leur concours au Conseil révolutionnaire de 17 membres dont un gouvernement réduit de huit ministres, qui comptait un seul civil. En fait, le Parti s'identifiait à l'État. Le chapitre 5 de ses statuts prévoyait par exemple que « le Parti déploiera ses efforts pour l'établissement d'une économie socialiste, avec comme guide d'action la Voie birmane vers le socialisme » (manifeste de Ne Win à son arrivée au pouvoir). Cette économie socialiste devait être planifiée selon des principes faisant appel à une large coopération de toutes les couches sociales. Il s'agissait d'une économie volontariste et autoritaire, ce qui signifiait que les individus n'avaient d'autre choix que de collaborer aux tâches définies par l'armée, instrument de la construction de la société socialiste.

Ne Win 2Le socialisme birman se distinguait cependant du socialisme marxiste en ce qu'il reconnaissait à la religion bouddhiste un rôle de guide dans l'édification du socialisme. Dès le coup d'État, le général Ne Win avait mis fin à l'activité des partis politiques, ce qui n'empêcha pas une fraction du Parti de soutenir le nouveau régime, malgré quelques réticences à accepter une formule de parti unique. Plusieurs syndicats ouvriers et paysans firent de même tandis que les partis de gauche adoptaient une position intermédiaire qui était loin d'être franchement hostile. Les premiers opposants à se manifester furent les étudiants de l'université de Rangoun. On leur fit payer très cher leur rébellion: arrestations, dynamitage de leur siège social, mise au pas comprenant l'interdiction de tous les livres qui ne seraient pas conformes à l'esprit du manifeste, fermeture des universités de Rangoun et de Mandalay.

Sur le plan économique, le Conseil révolutionnaire accéléra les nationalisations. Celle des chemins de fer et des compagnies de transport fluvial était déjà acquise depuis l'indépendance, tandis que celle du secteur minier se poursuivit après le coup d'État pendant trois ans, jusqu'à ce que toutes les entreprises de ce secteur aient fait l'objet d'une nationalisation. Concernant l'industrie pétrolière, le gouvernement birman, qui possédait la majorité de 51 % dans la Burmah Oil Company, signa un accord avec les Anglais dès la fin de 1962 pour le rachat des 49% de parts détenues par les Britanniques. Le général Ne Win avait annoncé que la nationalisation ne concernerait que les entreprises étrangères. Mais au début de l'année 1963, il revenait sur sa parole, ce qui obligeait le général Aung Gyi, vice-président du Conseil révolutionnaire, vice-chef d'état-major de l'armée, ministre du Commerce, de l'Industrie et du Ravitaillement, président de la Burmah Oil, partisan du maintien d'un secteur privé important, à démissionner de toutes ses fonctions. Son départ permit à Ne Win d'annoncer que l'ensemble de l'économie du pays serait désormais placée sous le contrôle de l'État. Ce fut d'abord la nationalisation du commerce du riz, puis des 22 banques privées dont quatorze étrangères, l'annulation de la garantie de non-nationalisation qui avait été donnée aux plantations de caoutchouc, la mise sous contrôle de l'État de la Burma Economic Development Corporation, un organisme semi-privé créé pour reprendre à l'armée la gestion d'une trentaine d'entreprises à caractère commercial. L'année 1963 vit la création d'inspiration chinoise, de magasins d'État, puis d'un organisme chargé de gérer le commerce extérieur.

Le 19 octobre 1963, le Conseil révolutionnaire promulguait une loi autorisant le gouvernement à nationaliser n'importe quelle société privée, moyennant une compensation payée aux propriétaires. Au début de l'année 1966, le secteur privé était réduit à sa plus simple expression puisque seules subsistaient les entreprises de distribution de produits alimentaires périssables. Devant la pénurie qui commençait à sévir dans tous les secteurs et l'atrophie de l'économie dans son ensemble, Ne Win décidait la création d un système coopératif avec la mise en place généralisée de coopératives de consommation, de coopératives de production et de coopératives de crédit. En 1970, on comptait 12563 coopératives de production agricole, 27 de production industrielle, 271 de services, 328 d'épargne et de crédit. Au milieu des années 1970, le système coopératif concernait 21 millions de personnes et avait donc vocation à englober la majorité de la population.

La socialisation de l'économie était devenue le facteur essentiel de la cohésion nationale. En ce sens, le Conseil révolutionnaire la considérait comme une priorité et reléguait le bouddhisme au second plan de ses préoccupations.

Censée apporter une prospérité égale à tous, cette politique aboutissait en fait à une stagnation de la production agricole. Elle favorisait la création d'un marché parallèle qui servait à alimenter la rébellion des Karen. Ceux-ci percevaient à la frontière thaïlandaise une taxation sur toutes les importations clandestines de biens d'équipement ou de consommation qui s'étaient raréfiés en Birmanie.

 

3- L’évolution des institutions. 

Ces réformes dans le sens d'un socialisme radical touchèrent la nation dans ses profondeurs, ce qui incita Ne Win et le Conseil révolutionnaire à préparer une nouvelle constitution. Les généraux birmans avaient sous les yeux l'exemple de leur voisin thaïlandais qui, après une période de dictature militaire absolue, étaient revenus à un système parlementaire, certes sous le contrôle de l'armée et des généraux, mais avec une participation de politiciens qui leur étaient acquis et une certaine coopération de la société civile. Ne Win avait déjà fait un pas dans cette direction en libérant la plupart des prisonniers politiques (dont U Nu) qui avaient été arrêtés après le coup d'État de 1962. Pour la forme, il les avait même consultés. Bien décidé à ne pas suivre les conseils d'U Nu qui préconisait un retour à la démocratie parlementaire, il n'avait pas l'intention, non plus, de tenir compte des suggestions d'un groupe qui conseillait la création d'une démocratie socialiste fondée sur le pluralisme politique. Un troisième rapport du « Corps consultatif pour l'unité intérieure » qu'il avait créé demandait que le pouvoir fût « remis aux travailleurs ». Cette dernière option était encore moins acceptable, car Ne Win envisageait de durcir le régime qu'il avait installé. Devant le Burma Socialist Program Party (BSPP), il dévoila les futures institutions qui instauraient un régime à parti unique, une économie socialiste et un régime totalement centralisé.

Le 20 avril 1972, Ne Win et une vingtaine d'officiers supérieurs démissionnaient de l'armée pour former un nouveau gouvernement composé de quinze ministres dont douze civils. Ce dernier acte mettait fin, dix ans après, au régime provisoire instauré depuis le coup d'état.

La Constitution fut promulguée le 3 janvier 1974, à l'occasion du 26e anniversaire du retour de la Birmanie à l'indépendance. Auparavant, Ne Win avait organisé un référendum truqué qui avait approuvé les dispositions constitutionnelles à 98 %. Dans les bureaux de vote, on avait disposé des urnes blanches pour le « oui » et des urnes noires pour le « non ».

Le fonctionnement des pouvoirs rappelait celui de l'Union soviétique et, par certains côtés, celui de la Chine. Cependant, dans le système birman monocaméral, il n'y avait pas de structures provinciales comme en Chine et, contrairement à l'Union soviétique, le président était ici investi de tous les pouvoirs.

 

4- L’Etat central face aux minorités.

AdmLa Constitution de 1974, dans son article 30, donnait satisfaction, du moins en apparence, à certaines minorités nationales qui accédaient au statut d'État puisque la République socialiste de l'Union birmane était divisée en sept États et sept divisions, structure territoriale qui perdure encore aujourd'hui. Or, pas plus qu'à l'époque de Ne Win, les principes affichés par la Constitution ne correspondaient dans la pratique ni à une autonomie des minorités, ni même à une décentralisation, si minime soit-elle. Les rébellions avaient certes été réduites, à quelques rares exceptions en pays shan ou en pays karen, mais les frustrations demeuraient et ne restaient contenues que par un appareil de quadrillage policier et par la présence d'une armée birmane considérée comme une armée d'occupation dans de nombreuses régions frontalières.

L'excès de centralisation de Ne Win a conduit à une tentative de rassemblement des mouvements ethniques en révolte contre le pouvoir central de Rangoun. Le 15 mai 1975, les délégués de cinq mouvements en révolte se réunissaient au quartier général de la rébellion karen. Le communiqué remis aux journalistes étrangers à l'issue de cette réunion de deux semaines faisait mention d'un accord qui devait consacrer l'unité de l'ensemble des minorités ethniques. Les participants s'entendaient notamment pour la création d'une nouvelle union des nationalités, fondée sur l'autodétermination. Ils réclamaient également l'abolition du système foncier féodal, la restauration de la démocratie et la nationalisation des intérêts financiers des capitalistes étrangers. Les cinq partis convenaient également, à l'unanimité, que ces objectifs devaient être poursuivis par la lutte armée.

Un an plus tard, en avril 1976, se tenait une nouvelle conférence qui réunissait cette fois toutes les minorités ethniques, y compris les factions rivales comme celles de l'État shan. Deux éléments avaient amené des « frères ennemis » à essayer de trouver un terrain d'entente. D'abord, la volonté clairement exprimée de secouer le joug birman. Ensuite, une prise de conscience du danger que représentait la progression de la rébellion armée du Parti communiste qui ne manquait ni d'approvisionnements, ni de munitions, grâce à l'assistance logistique des Chinois. Les communistes avaient déjà autorité sur le tiers de l'État shan. Les nationalités avaient l'impression d'être prises en tenaille du fait de la composition majoritairement birmane des groupes communistes armés. À l'issue de la conférence de 1976, une organisation commune fut mise sur pied : le NDF (National Democratic Front).

Après s'être assuré de la neutralité voire de la coopération des forces frontalières thaïlandaises, Ne Win engagea la riposte. Les Karen puis les Shan essuyèrent un sérieux revers face à l'armée birmane qui allait dès lors pouvoir s'occuper de la rébellion communiste.

Le combat autoritaire mené par Ne Win pour maintenir la cohésion et l'unité de son pays sur la base de la Constitution de 1974 montrait que l'objectif de la construction de la société socialiste n'était qu'une tentative de détourner les ethnies de leur antagonisme séculaire contre les Birmans. Mais l'échec économique du nouveau régime, mis en évidence par la ruine d'un réseau de boutiques du peuple créé et contrôlé par l'État, et la faillite du système coopératif qui leur a succédé, a ramené les populations à leurs oppositions traditionnelles. Il semble que la lutte des classes n'ait eu aucune emprise sur la société socialiste birmane de Ne Win, pas plus qu'elle n'en a aujourd'hui sur un modèle social qui s'apparente à un système communiste. Un décalage apparaissait au grand jour entre les espoirs qu'il avait suscités et le fait que la Constitution qui portait ces espoirs n'a jamais été appliquée. Ce n'est qu'après le départ de Ne Win que la situation s'est en quelque sorte éclaircie. Les idéologies ont été gommées au profit d'une lutte politique articulée autour de plusieurs clivages : centralisme-fédéralisme, dictature-démocratie, ouverture-autarcie.

Les nationalisations à outrance du régime Ne Win avaient eu un double impact sur des populations rurales à plus de 80% : un effet négatif sur la production et donc une rupture dans les circuits de distribution alimentant les centres urbains; un effet positif par la dépossession des propriétaires terriens et la possibilité offerte aux décideurs d'une redistribution des terres, notamment aux paysans les plus pauvres.

 

5- Bilan des années Ne Win. 

La préférence de l'État allait à la poursuite d'une collectivisation forcée accompagnée de quotas de production jamais remplis parce que totalement irréalistes, d'où organisation de marchés parallèles, trafics en tout genre, retour au système du troc... L'économie socialiste de Ne Win organisait la rareté des produits de première nécessité, voire la disette, jusque dans les campagnes, tandis que seuls pouvaient s'en sortir les trafiquants de toute sorte, pierres précieuses, opium. La réponse du régime dictatorial militaire se traduisait par une oppression accrue sur les populations, travail forcé y compris des enfants, prostitution, punitions collectives en cas de rébellion ou d'attentat par les milices des nationalités contre l'armée régulière birmane, pressions de toutes sortes pour pallier la disette des villes.

Par manque de spécialistes économiques et par application d'une économie « stalinienne », planifiée et rigide, les successeurs de Ne Win ont persisté dans les mêmes erreurs, dont les effets négatifs sont encore évidents malgré une incursion timide dans l'économie de marché. 

 

Complément biographique : NE WIN (1911-2002)

Ne WinNé le 24 mai 1911 à Paungdale dans une famille sino-birmane de petit fonctionnaire, Shu Maung fait des études de médecine mais quitte l'université, en 1931, sans diplôme. Employé des postes à Rangoon, il milite au sein du mouvement anticolonial « Nous les Birmans » (Dobama Asi Ayone). Il y fait la connaissance d'Aung San et le suit avec le groupe des Trente Camarades sur l'île de Hainan, pour bénéficier d'une formation militaire japonaise et constituer l'embryon d'une armée. Il rentre dans son pays avec l'armée nippone quand celle-ci l'envahit, en décembre 1941. C'est pendant la guerre qu'il prend le nom de guerre de Bo Ne Win (Brillant comme le Soleil). Bien que commandant en chef, depuis 1943, de l'Armée nationale birmane mise sur pied par et pour l'Empire du Soleil levant, il rejoint, en mars 1945, avec Aung San, les rangs des Alliés. Alors que les Britanniques restaurent leur autorité, à la différence de nombre de ses camarades entrés en politique, Ne Win reste dans l'armée et commande le 4e régiment des fusiliers, une unité qu'il utilisera plus tard comme noyau de l'armée du nouvel État indépendant. En attendant, il collabore avec le pouvoir colonial.

À l'heure de l'indépendance, le général de brigade Ne Win est adjoint au commandant en chef de l'armée, le général de corps d'armée Smith-Dun, un officier karen qui se retire quelques mois plus tard. D'avril 1949 à septembre 1950, devenu vice-Premier ministre, Ne Win est en charge des Affaires intérieures et de la Défense, tout en continuant d'exercer les fonctions de chef d'état-major, charge qu'il n'abandonnera qu'en 1972. Il exploite les conflits ethniques pour renforcer ses positions et son influence. Il se montre néanmoins à même de contenir les révoltes karen, môn et les ambitions du Parti communiste, soutenu par la république populaire de Chine.

Appelé à diriger le gouvernement d'octobre 1958 à avril 1960 par U Nu qui estime que « c'est le seul moyen de sauver la Birmanie de l'insurrection civile et de l'anarchie », Ne Win tente de moderniser l'administration et de faire face aux éléments séparatistes des États shans. Devant l'agitation politique qui se poursuit, l'officier s'empare de tous les pouvoirs lors d'un coup d'État militaire, le 2 mars 1962. Président du conseil révolutionnaire (1962-1974) puis président de la république socialiste de l'Union de Birmanie (1974-1981), il conduit son pays sur la « voie birmane vers le socialisme », suspend la vie parlementaire et procède à la nationalisation complète de l'économie. Une politique d'autarcie qui conduit le pays à quitter, en 1979, le Mouvement des non-alignés et à entretenir peu de contacts avec l'étranger. Ne Win, bien qu'anglophone, voyage peu : Chine populaire (1965,1974), U.R.S.S. (1965), Pakistan et États-Unis en 1966, Singapour (1968, 1974), Thaïlande (1973), Cambodge (1976). Venu en France en 1984, il ne se rend pas au rendez-vous prévu avec le président Mitterrand en raison de « conditions astrologiques défavorables ». La politique birmane devient xénophobe et ruine le pays alors que l'instabilité politique des années 1950 n'avait pas fait obstacle à la prospérité de l'économie. En 1987, la Birmanie est devenue si pauvre que les Nations unies l'inscrivent sur la liste des pays les moins avancés.

Le cœur du régime est le Parti du programme socialiste birman (B.S.P.P.) dont Ne Win assume la présidence jusqu'à sa démission le 23 juillet 1988. Tout au long de la dictature, Ne Win fait face à de violentes contestations, de la part des communistes en dépit de son admiration pour le président Mao, comme des minorités ethniques (karen, kachin, shan...) ; il connaît une tentative d'assassinat en 1966, des manifestations d'étudiants en décembre 1974 lors des obsèques de l'ancien secrétaire général des Nations unies, U Thant, une tentative de putsch de jeunes officiers en 1976... À la fin de 1987, après deux démonétisations hasardeuses, guidées autant par les nécessités économiques que par les règles de la numérologie, il est obligé de reconnaître publiquement que des erreurs ont été commises. Les événements sanglants de l'été de 1988 l'incitent à abandonner ses dernières fonctions officielles. Ses vingt-six ans de pouvoir ont obéré l'avenir de son pays, fait de l'armée le seul instrument de gouvernement et ont durablement isolé la Birmanie du reste du monde.

Bien que malade et reclus dans sa résidence de Maykha Road, Ne Win est soupçonné d'être à l'origine des grandes orientations de la junte qui lui a succédé. Toutefois, ni son immense fortune, ni sa croyance dans les rites protecteurs, ni son chiffre « 9 » fétiche qui l'incita à remplacer les billets de 25, 35 et 75 kyats par ceux de 45 et 90, ou encore à faire sa dernière apparition publique pour être béni par 99 moines lors de son quatre-vingt-dixième anniversaire ne lui ont épargné finalement la disgrâce. Il est assigné à résidence en mars 2002, après la découverte d'un « complot » attribué notamment à plusieurs de ses proches. Ses funérailles au cimetière de Ye Way interviennent de manière précipitée quelques heures à peine après son décès, le 5 décembre.

Source : Encyclopaedia Universalis.

II- TENSIONS ET REVOLTES (1988-1990).

 

En 1962, le coup d'État de Ne Win n'avait fait que clarifier ce qui était déjà un état de fait: la centralisation des pouvoirs codifiée dans le texte appelé « la voie birmane vers le socialisme ». II est aujourd'hui admis que les événements de 1988 ne furent que la conséquence directe de la stricte application de ce texte. Les jacobins du régime de Ne Win n'ont pas vu les signes annonciateurs de la rébellion qui sont apparus quelques mois à peine après le coup d'État, lorsque les étudiants avaient pris d'assaut les rues de la capitale et le contrôle du campus universitaire. La répression fut féroce. Le 7 juillet 1962, Ne Win a donné l'ordre de tirer sur la foule des manifestants étudiants non armés.

 

1- Les manifestations de l’été 1988.

C'est seulement en janvier 1974, donc douze ans après le coup d'État, que le mouvement d'opposition à Ne Win a trouvé presque spontanément un regain de vigueur, dans la foulée de l'adoption de la Constitution de 1974. Les ouvriers des installations pétrolières du centre de la Birmanie se mirent en grève. Le conflit social s'étendait à tous les sites du pays, puis à l'ensemble du réseau ferré de la Burma Railways Corporation. En juin 1974, 42 entreprises de la capitale rejoignirent le mouvement de grève qui se transformait en contestation de l'ordre établi. Le général San Yu, qui assurait l'intérim de la présidence en l'ab­sence du général Ne Win en voyage à l'étranger, fit tirer sur la foule ; bilan : 22 morts et 73 blessés, dont treize militaires. La grève de Rangoun était stoppée, mais l'agitation reprenait quelques mois plus tard chez les étudiants, et prenait les proportions d'une insurrection à l'occasion des funérailles d'U Thant (cf. biographie plus bas) décédé d'un cancer à New York le 25 novembre 1974, alors qu'il était secrétaire général des Nations Unies. Son catafalque, enlevé par les étudiants sur le stade central de Rangoun avec la complicité des moines, fut transporté sur le campus de l'uni­versité, en présence de plusieurs dizaines de milliers de personnes, au prétexte de donner au héros national U Thant une sépulture plus digne que celle que lui réservait le gouvernement. L'armée encercla l'université et la loi martiale fut proclamée.

Sein LwinEn 1988, le même scénario, avec quelques variantes, s'est reproduit. Depuis le 23 juillet, Ne Win, qui avait reconnu devant les instances du Parti l'échec de « la voie birmane vers le socialisme » cédait officiellement la place à Sein Lwin, tout en conservant son pouvoir de manière occulte. Quelques jours plus tard, Sein Lwin allait se distinguer en faisant encore tirer sur la foule le 8 août, jour symbolique puisque ce fut le 8/08/1988 que des milliers de manifestants pacifiques déferlèrent dans les rues, moines, militaires et policiers en tête.

Tin OoParmi les manifestants, on notait la présence de l'ancien premier ministre U Nu, de l'ancien chef d'état-major de Ne Win, Tin Oo, et de la fille d'Aung San tandis que le portrait de ce dernier figurait sur de nombreuses pancartes. L'armée tira alors sur les manifestants et en tua plus de trois mille.

Maung Maung

Selon le témoignage vécu du journaliste suédois Bertil Lintner, un groupe de médecins et d'infirmières brandissaient une pancarte sur laquelle on lisait : « Médecins, infirmières et travailleurs de l'hôpital où sont traités les blessés demandent aux militaires de cesser de tirer ». Un camion militaire s'est approché du groupe : « J'ai entendu un premier coup, puis un autre, puis un tir en rafale d'arme automatique... J'ai vu des morts et des blessés baigner dans des mares de sang à l'extérieur de l'hôpital général de Rangoun. J'ai aidé à les transporter à l'intérieur... » Sein Lwin, surnommé « le boucher de Rangoun », obligé de démissionner le 13 août, fut remplacé par un civil, Maung Maung.

ASSK 1988Le 26 août, Aung San Suu Kyi se rendait à la pagode Shwe Dagon et s'adressait pour la première fois à un auditoire estimé à 500000 personnes.

Maung Maung, renversé par un coup d'État de l'armée le 18 septembre, cédait le pouvoir au général Saw Maung, qui le gardera jusqu'en 1992.

Saw Maung

 Complément biographique : U THANT (1909-1974)

U ThantSecrétaire général de l'O.N.U. de 1961 à 1971. Né à Pantánaw en Birmanie, U Thant, après des études primaires à l'école de sa ville natale, entre à l'University College de Rangoon où ses dons naturels lui valent d'être élu secrétaire de plusieurs associations philosophiques et littéraires. En 1928, il retourne enseigner au lycée de Pantánaw ; il y fait une carrière remarquable autant que rapide : en 1931, il est nommé directeur de l'école de Pantánaw, avant d'en être promu super-intendant.

Le mouvement nationaliste est alors en plein essor ; bien que se distinguant de certains dirigeants à qui il reproche le recours à la violence contre les Britanniques, U Thant se montrera favorable à leur action. En mai 1942, alors que la Birmanie est passée sous la coupe japonaise, il est nommé secrétaire de la Commission birmane de réorganisation de l'enseignement, mais, l'année suivante, il reprend la direction de l'école de Pantánaw, poste qu'il occupe encore pendant quatre ans.

En 1947, quelques mois avant la date fixée pour l'accession de la Birmanie à l'indépendance, il se voit confier la direction des services de presse du gouvernement U Nu, puis, en 1948, celle de la radiodiffusion. Nommé secrétaire général au ministère de l'Information en 1949, il fera partie en 1951 des missions birmanes de bons offices en Thaïlande et en Indonésie.

En 1953, le Premier ministre le charge de son secrétariat spécial pour les projets de première importance, et cette fonction lui permettra de donner la mesure de ses talents diplomatiques.

En 1955, assumant les fonctions de secrétaire général du Conseil économique et social, il participe, en cette qualité, aux travaux de nombreuses organisations birmanes. En avril 1955, il assiste, en qualité de conseiller du chef du gouvernement, à la conférence afro-asiatique de Bandung (Indonésie), dont le président Senghor devait dire « qu'elle avait été le plus grand coup de tonnerre dans l'histoire depuis la Renaissance ».

En 1957, il devient le représentant permanent de la Birmanie auprès des Nations unies, avec le rang d'ambassadeur. Dès les premiers mois de son mandat, le jeune accrédité impressionne par son sens de la modération, par la fermeté de ses principes et la subtilité de son argumentation. La rigueur de son jugement, son intégrité morale, ses qualités intellectuelles lui ménagent très vite l'estime de la plupart de ses collègues, ceux du Tiers Monde en tout premier lieu.

Une responsabilité exceptionnelle accroît alors son prestige : la présidence du comité algérien du groupe afro-asien. Proposé par les représentants du F.L.N. à New York, il est choisi par l'ensemble du groupe comme étant la personnalité la plus digne d'occuper ce poste. Élu vice-président à la quatorzième session de l'Assemblée générale des Nations unies à New York en 1959, il est nommé en 1961 président de la commission de conciliation des Nations unies pour le Congo ainsi que du comité des Nations unies pour un fonds de développement de ce comité.

Le 3 novembre de cette même année, après la mort de Dag Hammarskjöld et sur la recommandation du Conseil de sécurité, il est élu secrétaire général par intérim de l'O.N.U. et sera confirmé dans ces fonctions le 30 novembre 1962. U Thant va alors entreprendre une série de voyages officiels dans plusieurs pays, notamment à Cuba au moment de la crise cubano-américaine, en Suède, au Danemark, au Royaume-Uni, en Norvège, en Suisse, en France, en U.R.S.S.

Au début d'août 1963, il est invité par les gouvernements soviétique, américain et britannique à participer à la cérémonie de la signature du traité de Moscou sur l'interdiction des essais nucléaires.

Fréquemment mandaté par le Conseil de sécurité, U Thant tente de trouver des solutions aux conflits sanglants qui éclatent à travers le monde, en particulier au Congo, à Chypre, aux frontières du Pakistan et de l'Inde. Il s'efforce aussi de remédier à la grave crise financière des Nations unies et insiste pour que l'Indonésie revienne sur sa décision de quitter l'organisation.

En janvier 1965, à l'occasion du vingtième anniversaire de l'O.N.U., il ouvre l'année de coopération internationale par un message spécial et, en février, participe au colloque international sur Pacem in terris organisé à New York pour l'étude des conditions de la paix mondiale à la lumière de l'encyclique de Jean XXIII.

Bien qu'ayant fait connaître sa décision de démissionner en raison de l'impossibilité où il était d'influer sur la solution de la guerre du Vietnam, il est réélu le 2 décembre 1966 secrétaire général de l'O.N.U. pour un deuxième mandat de cinq ans. À l'expiration de ce mandat, il refuse le troisième mandat qui lui est proposé.

Source : Encyclopaedia Universalis.

 

2- Les origines de l’explosion sociale.

Kyat 2La crise de 1988 ne procédait donc pas d'une génération spontanée mais apparaissait comme le résultat d'une accumulation d'erreurs économiques qui ne provenaient pas seulement de choix erronés mais aussi de fantasmes, de dérives sectaires et d'illuminations. Ainsi, en 1985, Ne Win avait procédé à un échange de billets en démonétisant les valeurs de 10, 20, 30, 100, etc. par des coupures multiples de 5, chiffre considéré comme bénéfique. Il avait renouvelé l'opération en 1987, mais cette fois sans dédommagement, ce qui avait provoqué des émeutes. Suivait une inflation de 500 %. L'été 1988, qui aurait pu être l'été de l'espoir, s'est transformé en été du désordre et de l'anarchie. Après la répression sanglante du mouvement démocratique, le coup d'État du 18 septembre, organisé, selon certains historiens, par Ne Win lui-même, portait au pouvoir une Junte militaire dont le premier acte était de suspendre la constitution de 1974.

L'armée assumait désormais seule le pouvoir, au nom du SLORC (State Law and Order Restoration Council). Composé de 20 membres, le SLORC exerçait tous les pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire. Si besoin, il pouvait instaurer la loi martiale. Le nouveau gouvernement était composé de trente-sept ministres supervisés par un premier ministre et deux vice-premier ministres.

Du point de vue du droit international, la prise de pouvoir du 18 septembre n'accordait au gouvernement qu'une légitimité temporaire pour la durée de l'état d'urgence. Ce fut la raison pour laquelle les généraux annoncèrent qu'après la remise sur les rails d'une administration viable, ils céderaient le pouvoir aux civils et organiseraient des élections. Leurs intentions furent contredites par une mesure radicale de dissolution à l'encontre de l'organisation boud­dhiste chargée de désigner les représentants de l'institution monastique, tout comme par le refus de reconnaître le résultat des élections de 1990, lorsque le peuple birman se prononça majoritairement pour l'opposition démocratique. Soucieux de camoufler leur main de fer, les généraux avaient utilisé de nombreux subterfuges en procédant par amalgames, une technique toujours en vigueur aujourd'hui.

 

3- Les militaires à la recherche de légitimité.

Armée 2

Les militaires se montrent chaque fois qu'ils le peuvent en compagnie de moines en robe ou de ressortissants des minorités ethniques en costume national pour convaincre le peuple de l'adhésion des couches les plus influentes de la société civile. Une presse aux ordres est chargée d'accréditer la symbiose des militaires avec le peuple. Les chefs de l'armée se font photogra­phier à tour de rôle à toutes les pages. Soumise à une censure draconienne, la presse écrite évite les articles de fond. À la télévision, les images soporifiques à force de répétitivité ne s'accompagnent jamais du son correspondant, même lorsqu'il s'agit de déclarations officielles. On n'a droit qu'à inaugurations, coupures de ruban, conférences interminables où ni les participants ni les orateurs ne font entendre leur voix, pas plus qu'on ne rapporte leurs propos, à l'exception de deux ou trois généraux ou du premier ministre.

PropagandeCette recherche de légitimité touche également le domaine des affaires. La signature du moindre contrat, surtout avec des firmes étrangères, donne lieu à une publicité qui tend à imposer l'image d'un régime internatio­nalement reconnu. Mais comment justifier la permanence d'un gouvernement militaire installé depuis 1962 et dont l'autorité s'exerce sans contrôle depuis que la Constitution a été suspendue ? À en croire le gouvernement, une Constitution aurait été mise à l'étude pour créer une administration civile agissant selon les instructions de l'armée. Pour asseoir leur légitimité, les militaires prenaient prétexte de leur action dans une guerre civile qui n'arrivait pas à s'éteindre, malgré les accords passés localement avec certaines factions des ethnies les plus opposées au gouvernement central de Rangoun. Les conflits interethniques servaient d'argument commode pour justifier la part de 50% du budget national alloué aux forces armées. Dans l'étude de la nouvelle Constitution en cours depuis le début des années 1990, la Convention nationale chargée de là rédaction du texte avait pour principal souci de trouver une formule qui garantisse à l'Armée en tant qu'institution, le rôle dirigeant dans la politique de la nation. Parmi les membres de cette convention nationale, tous choisis par les généraux, beaucoup se sont désistés à leurs risques et périls, trouvant inacceptable qu'on leur imposât d'emblée la suprématie politique de l'armée.

 

4- Une véritable guerre civile.

À l'époque où elle prit le pouvoir, la Junte était aux prises avec le mécontentement de toutes les couches sociales, indépendamment des apparte­nances ethniques ; elle devait également faire face à une véritable guerre civile que les militaires affirmaient incontrôlable avec les moyens conventionnels.

Des succès ont certes été remportés, comme la prise de Manerplaw, quartier général des forces de la rébellion Karen; cela n'empêchait pas les minorités ethniques en révolte de poursuivre leur harcèlement en utilisant les vieilles tactiques de guérilla. Or, tant que la menace de guerre civile planait sur l'ensemble des territoires des minorités, il était difficile pour le gouvernement d'ac­corder à des firmes étrangères, américaines, thaïlandaises, japonaises, chinoises, coréennes ou autres, des permis d'extraction de minerais, de construction de barrages, ou d'attirer des investissements suffisamment conséquents pour redon­ner de la vigueur à une économie en état de décomposition après 25 ans de dictature de Ne Win. Les militaires décidèrent alors d'opposer à une guérilla souvent brutale à l'égard de leurs propres populations, une vieille tactique formulée par le stratège chinois Sun Tsu au ive siècle avant J.-C. et qui traîne dans tous les manuels de stratégie des écoles de guerre: le contrôle des populations.

Ethnies

Dans tous les États de minorités où se produisaient des révoltes sporadiques, l'armée birmane s'imposait par la terreur, ici par le viol, ailleurs par le travail forcé, notamment le portage ou le déplacement et le regroupement de villages autour de camps militaires. De ce contrôle musclé des villes et villages, l'organisme gouvernemental tira des avantages certains qui permirent de parve­nir à des résultats décisifs et parfois spectaculaires quant à la soumission des États shan, kachin, karenni ou môn. Par ces tactiques, l'armée birmane s'est procurée une main-d’œuvre gratuite pour entretenir ou construire des routes et des ponts nécessaires au maintien de l'ordre, ainsi que pour assurer le portage de matériel militaire. Les villages ethniques, devenus otages en cas d'attaque des rebelles, ont été séparés de leurs minorités combattantes, coupant à la rébellion ses sources d'approvisionnement et sa logistique de recrutement. La ceinture sécuritaire de certaines zones jouait comme un cordon sanitaire de contrôle de tous les dépla­cements à l'intérieur et à la périphérie des régions dites « noires » où les militaires se réservaient le droit de tirer à vue.

Le dispositif adopté à l'époque laissait d'ailleurs prévoir une offen­sive généralisée contre les régions en révolte. Il s'agissait en fait d'amener un par un les groupes combattants à un cessez-le-feu aux conditions des généraux. Les offres de reddition comportaient de la part de la Junte quelques avantages qui ne pouvaient pas se refuser, comme l'autorisation donnée à la minorité Wa de garder ses armes ou l'accès des minorités à l'aide internationale. L'essentiel pour les militaires était le contrôle permanent des ressources et de l'accès à leur territoire. Certains observateurs birmans pensent qu'un plan de négociation avec l'Alliance démocratique de Birmanie (DAB) a été élaboré. Ce projet politique présentait l'avantage de rassembler tous les adversaires politiques et militaires du gouvernement central. Mais un règlement d'ensemble risquait de contredire la stratégie de l'armée qui consistait à faire une distinction entre l'opposition ethnique et l'oppo­sition politique. Pour prix d'un règlement, les minorités ethniques se voyaient obligées de renoncer à toute opposition politique.

ThanShweÀ partir de 1993, le gouvernement de Rangoun s'intéressa de plus en plus à l'Indonésie parce qu'elle leur offrait l'image d'une dictature militaire avec une façade civile acceptable par l'armée. Il semble que les relations personnelles du dictateur Suharto avec la Junte se soient dans le même temps resserrées, compte tenu des investissements personnels considérables de la famille Suharto dans des entreprises birmanes. Sur un plan officiel, le ministre des Affaires Étran­gères indonésien Ali Alatas se rendit à Rangoun en février 1994, tandis que le ministre de la Défense, invité de son homologue birman, y séjournait en novembre 1995. De son côté, le chef de l'État, le général Than Shwe, rencontrait Suharto à Djakarta en 1995.

Ce rapprochement entre un pays musulman à plus de 80% et un pays bouddhiste dans les mêmes proportions avait de quoi intriguer les observa­teurs, d'autant plus qu'en terre birmane, les difficultés que connaissait l'islam étaient loin d'être aplanies, notamment en Arakan. En Indonésie, la tolérance de façade masquait une guerre larvée des musulmans contre les autres minorités religieuses. Il faut croire qu'au-delà de la similitude de situation et de méthodes des deux dictatures, d'autres liens plus importants pour l'un et l'autre avaient revêtu une priorité absolue : côté birman, Djakarta, siège de l'ASEAN, pouvait jouer un rôle d'intermédiaire et de soutien de la demande de Yangon de faire ouvrir à la Junte, les portes de l'organisation régionale. De plus, les généraux birmans s'intéressaient à la formulation des principes politiques indonésiens qui s'exprimaient dans la doctrine d'État du Pancasila. Rédigée en forme de commandements bibliques, celle-ci se référait à l'existence de Dieu, à une priorité de la nation sur les intérêts particuliers, mais surtout à une unité nationale dans un pays morcelé et éclaté, une situation que connaissait bien les militaires birmans. En outre, la Constitution indonésienne présentait un modèle d'intégration de l'armée à la vie politique.

Dans l'Indonésie, la Junte voyait l'exemple d'une dictature qui avait réussi à tirer son pays du marasme économique grâce à une élite formée aux États-Unis. Or la Birmanie ne possédait pas cette élite ; la plupart des militaires, à l'ex­ception de Khin Nyunt, plus rusé que technique et du général Abel, plus technique que rusé, étaient considérés comme incompétents. Après la répression sanglante de 1988, la ligne dure s'affirmait dans un contexte national et international particu­lièrement défavorable aux militaires et à leur gouvernance dictatoriale.

 

5- Les élections de 1990.

Une fois le soulèvement populaire de 1988 maté, le S.L.O.R.C. s'appliqua à légitimer son autorité politique. Le B.S.P.P. ayant été dissous après le coup d'État, un nouveau parti ne tarda pas à apparaître. Le National Unity Party, N.U.P., fondé en septembre 1988, reprit les cadres, les bureaux et les financements du B.S.P.P. En février 1989, le nouveau régime, frappé d'ostracisme par l'ensemble de la communauté internationale à l'exception de la Chine, annonça sa volonté d'organiser, dans un avenir proche, des élections nationales. En outre, la Birmanie était désormais renommée Myanmar, par la loi de l'adaptation de l'expression du 18 juin 1989.

LNDLa campagne électorale vit apparaître, au cours de l'année 1989, plus de deux cents partis régionaux, corporatistes ou simplement réunis autour d'une figure charismatique locale. La National League for Democracy (N.L.D.) avait été fondée le 27 septembre 1988 et Aung San Suu Kyi en était devenue la secrétaire générale. Néanmoins, face à la ferveur populaire essentiellement déclenchée par les tournées incessantes de celle-ci à travers le pays, le S.L.O.R.C. mit brusquement fin à cet élan de liberté. Le 20 juillet 1989, le régime assigna à résidence Aung San Suu Kyi pour une durée illimitée, la privant de tout contact avec l'extérieur, tandis que les autres leaders de la N.L.D. étaient emprisonnés. Bien qu'il se retrouve décapité, le principal parti d'opposition continua sa campagne électorale jusqu'aux élections organisées le 27 mai 1990.

ASSK 1990Au grand étonnement de la communauté internationale, ces élections ont non seulement eu lieu, mais en plus dans des conditions louables, compte tenu des trois décennies d'expérience dictatoriale. En effet, ni le vote, ni le comptage des voix par la suite, ne semblent avoir été entachés d'irrégularités manifestes. Ce sont 20,8 millions d'électeurs potentiels qui avaient été appelés à voter ce jour-là, la plupart des groupes ethniques insurgés ayant par ailleurs choisi de ne pas perturber le processus. Or les premiers résultats annoncèrent un véritable triomphe pour la N.L.D. Avec 60 % des suffrages exprimés, celle-ci obtenait 396 sièges sur les 485 à pourvoir. Une vingtaine de partis politiques, essentiellement régionaux, dont la Shan Nationalities League for Democracy (deuxième parti avec 23 élus), l'Arakan League for Democracy (11 sièges) et le N.U.P. – soutenu par le S.L.O.R.C. – avec seulement 10 élus, se partageaient les sièges restants.

Face à cette déconvenue, largement relayée par les médias étrangers, la junte chercha à gagner du temps et les résultats officiels ne furent annoncés que six semaines plus tard. En juillet 1990, le général Saw Maung déclara une période moratoire de deux mois, le temps pour le S.L.O.R.C. de mettre en place la stratégie politique à venir. Finalement, en septembre 1990, les autorités militaires décidèrent qu'une Convention nationale (et non un Parlement composé des nouveaux élus) devait se réunir afin de rédiger une nouvelle Constitution (le pays n'en avait plus depuis 1988).

 

III- LE RETOUR A L’ORDRE (1990-2002).

 

 1- La mise en place du nouveau régime

Alors que certaines grandes puissances tels les États-Unis, le Japon ou l'Allemagne suspendaient – comme en 1988 – leur assistance économique et leur aide humanitaire, la junte birmane chercha à assurer sa légitimité politique interne, grâce à une Convention nationale sous contrôle.

a6c6bd1e-eb03-11df-94d8-827c7f6a32a5À l'instabilité des années 1988-1990 succéda une période d'intense répression et de retour aux tendances dictatoriales de l'armée. Aung San Suu Kyi et les principaux dirigeants de la N.L.D. demeuraient emprisonnés ou assignés à résidence, tandis que les militants étaient pourchassés. Parallèlement, les offensives contre les insurrections ethniques qui n'avaient pas conclu de cessez-le-feu se poursuivaient avec plus d'efficacité grâce au matériel militaire fourni par la Chine qui avait signé, dès 1989, un contrat d'armement d'un milliard de dollars. Aussi, bien que, en octobre 1991, le prix Nobel de la paix fut décerné à Aung San Suu Kyi, le S.L.O.R.C. s'estimait en position de force. Après une première purge interne en avril 1992, lorsque le général Than Shwe, numéro deux du régime, déposa le général Saw Maung pour devenir le nouvel homme fort du S.L.O.R.C., la junte décida de poursuivre son programme politique annoncé en 1990 en mettant enfin en place, le 9 janvier 1993, la Convention nationale.

Celle-ci devait, selon le régime, inclure les représentants de l'ensemble des partis, de l'armée et des groupes ethniques (signataires d'accords de cessez-le-feu), et non pas seulement les 485 élus, afin de marginaliser l'opposition démocratique civile incarnée par Aung San Suu Kyi et la N.L.D. Cette marginalisation était pourtant déjà effective : Sein Win avait formé, en décembre 1990, en zone insurgée karen, un gouvernement birman de coalition en exil (National Coalition Government of the Union of Burma - N.C.G.U.B.).

Composée de 702 délégués soigneusement choisis par la junte (seuls 99 d'entre eux avaient été élus en mai 1990), la Convention nationale avait pour unique but de rédiger les principes fondamentaux d'une nouvelle Constitution. Très vite, le processus se révéla être opaque et très contrôlé par le S.L.O.R.C. Pour celui-ci, la Convention devait légitimer le rôle essentiel de l'armée dans la conduite des affaires du pays et, de la sorte, établir légalement un régime autoritaire centralisé. Ainsi, selon les cent quatre principes édictés, la Tatmadaw se voyait qualifiée d'organisation « extra-constitutionnelle ». Le président du pays devait, en outre, être un militaire de carrière, avoir vécu plus de vingt années consécutives en Birmanie, ne pas avoir de parents ou de conjoints étrangers, écartant de cette façon Aung San Suu Kyi et de nombreux opposants exilés. De même, un quart des sièges de chacune des deux futures assemblées du pays (Chambre des députés et Chambre dite « des nationalités ») serait réservé à l'armée.

Enfin, dans le but de s'assurer une nouvelle base sociale, le régime créa, en septembre 1993, l'Union Solidarity and Development Association (U.S.D.A.). Cette organisation de masse à caractère social et non politique, patronnée par Than Shwe, est entièrement contrôlée et dévouée au régime à qui elle sert de relais sur l'ensemble du territoire. Elle comptait, dix ans après sa création, entre 15 et 18 millions de membres.

 

2- Répression des minorités.

En parallèle avec cette politique de répression, les généraux au pouvoir menaient un combat contre les révoltes des minorités ethniques, prenant d'assaut plusieurs bases le long de la frontière thaïlandaise et provoquant l'exode vers la Thaïlande de plus de vingt mille réfugiés. Cet afflux de populations déplacées avait décidé les autorités thaïlandaises à renvoyer chez eux de nombreux immigrants dont la plupart furent arrêtés dès leur retour forcé en territoire birman.

general than shwe-e3530En avril 1992, lorsque le général Saw Maung fut remplacé à la tête de l'État par le général Than Shwe, tandis que l'armée avait engagé des opéra­tions de répression contre les Rohingya, la minorité musulmane du Nord de l'Arakan, 270000 musulmans furent été contraints de se réfugier au Bangladesh. La politique d'oppression s'est poursuivie pour ainsi dire sans faille jusqu'à la décision du triumvirat au pouvoir de changer d'étiquette.

 

3- 1997 : un début d’ouverture ?

Pour quelle raison le gouvernement militaire se saborda-t-il le 15 novembre 1997, alors qu'il avait théoriquement accepté le dialogue avec la National League for Democracy, tandis qu'en juillet de la même année, le Myanmar avait été admis au sein de l'ASEAN ?

La date du 15 novembre correspondait à la veille de l'ouverture de la conférence du Comité de coopération ASEAN-Union européenne qui devait se tenir du 16 au 19 novembre 1997 à Bangkok. L'Europe avait accepté la proposi­tion de l'ASEAN d'admettre les représentants du Myanmar à siéger comme obser­vateurs. Mais les Birmans, arguant de leur qualité de membre à part entière de l'ASEAN, n'étaient pas du tout satisfaits de cet arrangement. Selon le journal de Bangkok The Nation, les autres membres de l'ASEAN ne voulaient pas risquer de compromettre leurs relations avec leurs clients européens en soutenant aveuglément la Junte, dont les dirigeants étaient interdits de séjour en Europe pour leurs violations répétées des Droits de l'Homme. Pour les Birmans, il s'agissait d'une discrimination intolérable: ou ils participaient à l'ASEM (Asia Europe Meeting) en tant que membres de plein droit, ou ils ne se rendraient pas à Bangkok. C'était du moins la position exprimée par le ministre des Affaires Étrangères de l'époque, U Ohn Gyaw.

S'agissait-il d'une coïncidence entre le sabordage du gouvernement et l'ouverture de ces négociations ou fallait-il voir dans ce changement d'étiquette le souhait de la Junte de présenter une image d'une nouvelle équipe dirigeante, le State Peace and Development Council (SPDC), plus acceptable par la Communauté internationale que celle du SLORC, gouvernement associé aux nombreux abus qui avaient mis le Myanmar au ban de la Communauté interna­tionale ?

Au sein de l'ASEAN, certains membres et non des moindres, comme le Japon ou l'Australie, donnaient priorité au développement écono­mique de la région. Jusqu'ici, ils avaient encouragé les généraux à ouvrir un dialogue avec l'opposition en échange d'un soutien économique accru. La réponse de la Junte semblait augurer d'une nouvelle flexibilité politique, immé­diatement contredite par les conditions mises à l'ouverture de ce dialogue: selon le général Khin Nyunt, une rencontre pouvait être envisagée avec Aung Shwe, le président de la NLD, mais pas avec la secrétaire générale Aung San Suu Kyi, ni avec Tin Oo, vice-président. L'exclusion des éléments les plus impliqués dans la formulation de la politique de l'opposition et les plus populaires parmi les militants équivalait à un refus, donc à une nouvelle impasse internationale débouchant sur une situation impossible à gérer dans la durée.

Soutenue par Pékin, la grande offensive menée en 1991 et 1992 contre les rébellions ethniques avait été couronnée de succès militaires. Sous la pression de Pékin, le KIO (Organisation indépendantiste kachin) signait en 1993 un armistice avec Yangon qui mettait fin à trente ans de guérilla dans le Nord. Quatorze groupes armés suivirent cet exemple. Fin 1994, Le KNU (Union natio­nale kayin) et son chef le général Bo Mya, affaibli par la prise de son quartier général par l'armée de Yangon, engageait des pourparlers de paix. En août 1995,

Kun Sha, le seigneur de l'opium qui revendiquait l'indépendance de l'État shan, abandonnait la direction du Conseil de restauration de l'État shan et son succes­seur promettait la destruction des cultures de pavot. Cette même année, le Nouveau parti pour l'État môn (NMSP) et le Front môn de libération nationale (MNLF) signaient un cessez-le-feu avec les généraux de Rangoun.

Malgré le refus de la Banque Mondiale et du FMI d'accorder un prêt au Myanmar, la Junte réussissait à attirer les capitaux étrangers, chinois et du Sud-Est asiatique.

La levée de l'assignation à résidence de Aung San Suu Kyi se traduisait pour la Junte par un succès diplomatique: l'Union du Myanmar obte­nait un statut d'observateur à l'ASEAN.

asean-carte

La voie autarcique du socialisme birman était définitivement aban­donnée. Le « libéralisme» de la Junte recouvrait en réalité une volonté des géné­raux de limiter l'assouplissement du régime à ce qui apparaissait indispensable à sa survie. L'ouverture économique mesurée, timide réplique de celle du grand voisin chinois, n'avait pas réussi à inverser la tendance à la paupérisation, accentuée par les prélèvements des militaires sur la richesse nationale. Avec l'ou­verture du pays au tourisme, et quelques investissements étrangers, un peu d'oxygène ne faisait que mettre en lumière une gestion désastreuse souvent due à l'incompétence de l'encadrement et au défaut de formation par les écoles et universités, victimes de la répression politique. Conscients de ces carences, les militaires birmans, à l'image des Chinois, avaient lâché du lest sur l'économie de subsistance du peuple, sur les activités de troc et sur les marchés parallèles qui s'étaient installés sur certains produits, comme par exemple le secteur de l'élec­tronique. En revanche, l'État continuait de peser de tout son poids sur les marchés internationaux par le truchement de sociétés écrans le plus souvent gérées par l'armée. D'un socialisme à la Ne Win qui appauvrissait l'ensemble des Birmans et n'enrichissait que le dictateur et sa famille, on était passé à un socia­lisme camouflé qui appauvrissait toujours les mêmes et enrichissait la caste privilégiée issue de l'armée.

 

4- Le mouvement démocratique.

NobelEn 1994, les militaires avaient décidé qu'ils pouvaient légalement détenir pendant six ans, sans inculpation ni jugement, celle qui, depuis l'attri­bution du Prix Nobel de la Paix en 1991, était devenue la figure de proue de la démocratie birmane. Au cours de rencontres avec les représentants des Nations Unies, du Congrès américain, et de journalistes du New York Times, Aung San Suu Kyi avait demandé instamment l'ouverture d'un dialogue. Les généraux Than Shwe et Khin Nyunt la reçurent le 20 septembre 1994, puis elle rencontra Khin Nyunt seul le 28 octobre, apparemment sans résultat. Libérée de son assignation à rési­dence le 10 juillet 1995, Aung San Suu Kyi renouvelait ses appels et continuait de deman­der une transition pacifique pour l'installation d'un gouvernement démocratique. En novembre, la National League for Democracy refusait de cautionner la commission chargée de rédiger la nouvelle Constitution et s'en retirait, tandis qu'en décembre l'Assemblée générale des Nations Unies condamnait le régime birman pour violations répétées des Droits de l'Homme.

Khin NyuntDans le triumvirat au pouvoir, Khin Nyunt émergeait comme la personnalité la plus influente. Dès 1996, le régime durcissait sa politique avec l'ar­restation en mai de 256 membres de la NLD. C'est en juillet de la même année que l'ASEAN invitait le Myanmar à prendre part à ses réunions, officiellement pour contrebalancer l'influence chinoise sur le gouvernement militaire birman. En septembre, le régime provoquait une nouvelle tension avec l'arrestation de 159 délégués au Congrès de l'opposition et 414 militants. La résidence de Suu Kyi au centre de Rangoun était interdite d'accès. Ces mesures provoquèrent des mani­festations d'étudiants de l'université toute proche. Aung San Suu Kyi était de nouveau confi­née dans sa maison et 200 étudiants emprisonnés. Malgré les sanctions d'embargo prises à l'encontre du régime par les États-Unis, la Birmanie était admise à l'ASEAN comme membre de plein droit. La répression se poursuivait bien que le parti d'Aun San Suu Kyi eût été autorisé à se réunir en congrès à sa résidence.

Le 15 novembre 1997, le Conseil d'État pour la Restauration de la Loi et l'Ordre (SLORC) devenait le Conseil d'État pour la Paix et le Développement (SPDC). Cette nouvelle situation changeait-elle la donne politique pour Aung San Suu Kyi ? Les trois personnalités les plus influentes gardaient leurs fonctions.

ASSK 2002Certes, quinze nouveaux militaires de haut rang entraient dans l'équipe diri­geante, mais on considérait comme de bon augure la permission de tenir congrès accordée à l'opposition en septembre, d'autant plus que cette autorisation avait été refusée auparavant par deux fois. Or, après une première réunion et deux rencontres avec des étudiants de la NLD, Aung San Suu Kyi se trouva en présence d'un SPDC installé dans un double langage. D'un côté, il durcissait sa position à l'égard d’Aung San Suu Kyi en interdisant les réunions de la NLD et en renforçant l'isolement de son assignation à résidence. La rue de l'université qui marque la façade sud du lac Inya fut complètement bloquée par les militaires tandis que des poli­ciers en civil dissuadaient avec fermeté quiconque, étranger ou birman, de s'aven­turer sur cette voie large et ombragée. D'un autre, les généraux parlaient de « démocratie disciplinée», tout en renforçant leur pouvoir avec la nomination de jeunes commandants régionaux. II était même question de multipartisme et d'élections qu'il fallait comprendre comme un système contrôlable par le seul Conseil d'État, ce que confirmait la presse aux ordres. Elle dénonçait Aung San Suu Kyi, opposant systématique, incapable de compromis, dont la politique fermait la voie à la démocratie. Ce type d'attaque traduisait la crainte des militaires devant la puissance politique de leur adversaire le plus coriace. Le nouveau gouvernement avait-il vraiment l'intention de dialoguer avec l'opposition ?

Partagée entre les souhaits clairement exprimés du peuple de se libérer de la tutelle des militaires et la place prédominante occupée par l'armée pour des raisons historiques, Aung San Suu Kyi avait toujours affirmé que les mili­taires avaient nécessairement un rôle « honorable» à jouer dans le développement du pays.

ASSK 3« La personnalité d'Aung San Suu Kyi réunit un engagement profond et une ténacité inébranlable avec une vision dans laquelle la fin et les moyens ne font qu'un. Les composantes les plus importantes de cette vision s'ap­pellent démocratie, respect des droits de l'Homme, réconciliation entre les groupes sociaux, non-violence, discipline personnelle et collective ». Ce sont là les termes utilisés par le professeur Francis Sejersted, président du comité du Nobel, lors de la présentation du prix à ses deux fils et à son mari, mais en l'ab­sence d'Aung San Suu Kyi, retenue par la Junte à Rangoun. Le professeur Sejersted expliquait qu’Aung San Suu Kyi puisait son inspiration dans l'enseignement du Mahatma Gandhi qu'elle étudia lorsque sa mère était ambassadeur de la Birmanie à New Delhi, ainsi que dans le souvenir de son père assassiné. De celui-ci, elle avait retenu qu'il n'y a de leadership que dans l'humilité, la confiance et le respect des peuples que l'on a la charge de conduire. Tous deux furent pour elle des exemples d'indépendance et de modestie. Un autre fondement de sa croyance dans les Droits de l'Homme lui vient de sa foi bouddhiste. Le professeur Sejersted cita l'incident qui survint pendant sa campagne électo­rale, lorsqu'elle se trouva en face d'un détachement militaire prêt à tirer si elle continuait d'avancer dans la rue, ce qu'elle fit. Son mari Michael Aris avait édité et publié un recueil de ses pensées intitulé Libération de la peur. Elle y écrit : « Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt mais la peur de le perdre.» Dans sa conclusion, elle ajoute: « Vérité, justice et compassion [...] sont la plupart du temps le seul rempart contre un pouvoir impitoyable ; ce sont là les enseigne­ments du Bouddha ».

 

5- Quel est le rôle du SPDC ?

À ses débuts (1998), le SPDC (Conseil d'État pour la Paix et le Développement) souffla le froid et le chaud mais, pour les observateurs étrangers, journalistes ou diplomates, pour sa première année d'exercice, il se distinguait plutôt par son intransigeance, les rares moments de détente à l'égard d’Aung San Suu Kyi intervenant lorsque les organisations internationales ou l'ASEAN manifestaient trop crûment leur réprobation pour les méthodes de la Junte. Les rapports de l'OIT (Organisation internationale du Travail) en 1998 stigmatisaient sans relâche le travail forcé, y compris le travail des enfants. Ainsi, dans les environs de Mrauk U au Nord-Est de l'Arakan, on pouvait voir des bandes d'enfants encadrés par des militaires, munis de serpettes et de coupe-coupe, arracher les mauvaises herbes, nettoyer les buissons et les abords des temples ainsi que les berges de la rivière. Interrogé sur la fréquentation scolaire de ces enfants, l'encadrement répondait qu'il s'agissait d'un service communautaire commandé par le chef du village.

DASSK1998, c'est l'année où Aung San Suu Kyi tenta de quitter la capitale pour rencontrer ses supporters en province. En juillet, arrêtée par un barrage militaire à la sortie de Rangoun, elle demeurait pendant cinq jours sur place avant d'être contrainte de faire demi-tour. II en était de même un mois plus tard. En 1999, le harcèlement d’Aung San Suu Kyi prenait un tour plus cruel. La Junte refusait à son mari anglais qui vivait à Londres un visa pour lui rendre visite. En phase terminale d'un cancer, il souhaitait venir à Rangoun rencontrer son épouse avant de mourir. En revanche, la Junte suggérait qu'Aung San Suu Kyi se rendît à Londres. Elle refusait en sachant qu'elle irait grossir les rangs des nombreux exilés birmans à l'étranger qui ne pouvaient pas revenir dans leur pays. Son mari mourut le 27 mars sans l'avoir revue. La réprobation internationale fut sans doute pour quelque chose dans la décision prise à la fin de l'année d'accorder un visa à son fils.

Du 24 août au 2 septembre 2000, Aung San Suu Kyi était de nouveau arrê­tée, alors qu'elle tentait une nouvelle fois de sortir de Rangoun. Ramenée à son domicile, elle était placée en résidence forcée. Le 21 septembre une tentative pour se rendre à Mandalay par le train échouait. 92 militants de la NLD furent mis en prison. Elle fut libérée de son assignation à résidence le 6 mai 2002, puis de nouveau arrêtée le 30 mai 2003 avec 18 militants de son parti. Jusqu'au 30 mai 2003, elle avait pu voyager en province, bien que soumise à quelques tracasseries. Ainsi avait-elle été empêchée de se rendre dans certaines régions de minorités, notamment dans certaines zones du pays shan, officiellement pour des raisons de sécurité.

La situation créée par les incidents du 30 mai 2003 a placé la communauté internationale devant de nouvelles responsabilités susceptibles de se répercuter sur les entreprises occidentales présentes sur le terrain. La réaction du secrétaire général des Nations Unies, Kofi Anan, laissait augurer de nouvelles mesures de rétorsion à l'encontre de la dictature en fonction des rapports de l'en­voyé spécial des Nations Unies, Ismaïl Razali, en mission à Rangoun du 6 au 16 juin, puis en septembre 2003.

L'arrivée au sein du SPDC de nouveaux généraux proches de Khin Nyunt, le chef des services secrets, mettait en évidence un accroissement de son influence au détriment de son rival Maung Aye, chef de l'armée. La purge au sommet de l'État et dans la hiérarchie militaire ne servait, semblait-il, qu'à pérenniser une continuité de la politique précédente. Le Conseil d'État pour la Paix et le Développement maintenait le quasi isolement d’Aung San Suu Kyi, sa stratégie consistant désormais à ce qu’elle soit rejetée par son propre parti.

 

6- La Birmanie dans son environnement régional.

04

Depuis le 15 novembre 1997, nombreux avaient été les observa­teurs qui disaient qu'il ne s'était produit qu'un changement d'étiquette. Ceux qui avaient toujours espéré que le régime évoluerait progressivement avaient été déçus par les nombreux retours en arrière constatés après quelques semblants de progrès. Mais dans l'environnement international, un changement radical était en train de se produire.

a) La Thaïlande devenait avec précaution un État démocra­tique, certes dominé par des oligarchies, mais où l'influence de l'armée n'avait plus d'incidence notable sur la gouvernance du pays.

b) En Indonésie, la chute de Suharto, qui affectait un investisseur privé soucieux de blanchir son argent sale, sonnait aussi le glas de la domination des forces armées.

c) En Chine, le retour des militaires dans leurs casernes avait suivi la fin de la période de remise en ordre consécutive à la révolution culturelle, puis l'accalmie, après les soubresauts démocratiques sans suite, dont les événements de Tien An Men avaient donné le signal. Une armée se désengageant de la politique et des affaires chez le grand voisin ne pouvait qu'inciter les généraux birmans à réfléchir.

d) La prospérité de Singapour tournait le dos à la dictature d'un Lee Kwan Yew qui avait en son temps prévenu les Birmans du risque qu'ils encouraient s'ils persistaient dans un mode de gouvernement que les peuples avaient rejeté, à l'exemple du Japon.

e) Le premier ministre de Malaisie, le Dr. Mahathir, considéré par le régime comme un ami à cause de ses théories sur l'asiatisme, s'était cru dans l'obligation de préve­nir les généraux de ce qui les attendait sur le plan international s'ils n'assou­plissaient pas leur politique, en particulier à l'égard des minorités ethniques obligées par l'armée à se réfugier dans les pays voisins.

 

7- Au début des années 2000 : une nouvelle ouverture ?

En mars 2002, l'attention internationale fut détournée de l'opposante birmane lorsque la Junte au pouvoir fit incarcérer les membres de la famille du général Ne Win, 92 ans, réputé intouchable. L'arrestation de son gendre, de sa fille aînée, et de leurs trois enfants prenait par surprise la commu­nauté internationale. Le chef de la police, le colonel Soe Win, le chef d'état‑major de l'armée de l'air, le général Myint Swe et le commandant de la région du Triangle d'or, le général Chit Than, faisaient partie de la liste des personnalités incarcérées. Quelques semaines plus tard, en mai 2002, la Junte relâchait Aung San Suu Kyi, assignée à résidence depuis septembre 2000, après avoir été libérée une première fois en 1995. Deux cent cinquante prisonniers politiques sur envi­ron mille cinq cents incarcérés étaient également relâchés.

aung 1251138cCette nouvelle ouverture des militaires au pouvoir annonçait-t-elle un revirement des généraux et une transition douce vers un régime plus démo­cratique ? Les experts pensaient que le degré de liberté de mouvement accordé à Aung San Suu Kyi constituait un test décisif pour juger de la sincérité des mili­taires birmans. Les États-Unis et l'Union européenne firent clairement savoir que les sanctions économiques qui frappaient l'Union du Myanmar ne seraient levées que si la libération des opposants était inconditionnelle et si la Birmanie déférait aux demandes des Nations Unies pour ce qui concernait le travail forcé, le commerce de l'opium et de la drogue et, plus largement, pour tout ce qui touchait aux violations des Droits de l'Homme.

38551609 ap newin150La mort de Ne Win, le 6 décembre 2002, parut tourner une page peu glorieuse de l'histoire de la Birmanie. Pour le dictateur déchu, ni radio, ni télévision, ni articles dans les journaux du pays: un mort sans importance alors que pendant trente ans, il avait détenu tous les pouvoirs. En septembre 2002, le gendre de Ne Win et ses trois fils avaient été condamnés à la pendaison après la découverte d'un complot qui aurait visé à obliger la Junte à faire allégeance à Ne Win. Cette condamnation pour trahison et divers crimes économiques permettait aux généraux de Rangoun d'en finir avec une famille gênante à bien des égards par son arrogance et son mépris affiché des lois, alors qu'elle régnait sur des secteurs entiers de l'économie comme par exemple la téléphonie mobile. Le dernier acte de la pièce pouvait-il contribuer à rendre au triumvirat en place une crédibilité qui permette tant aux organisations internationales qu'à l'opposition démocratique de poursuivre un dialogue jusqu'ici peu encourageant ?

khin nyuntEn septembre 2002, le complot organisé par l'entourage de Ne Win avait entraîné, semble-t-il, un remaniement ministériel, que le journal Le Monde qualifia en son temps de « coup d'État feutré». La direction était purgée de ses éléments les plus radicaux. Le général Khin Nyunt renforçait encore son pouvoir en prenant le titre de Secrétaire numéro 1, tout en restant prudem­ment, dans l'ordre hiérarchique, derrière Maung Aye, le chef de l'armée. Il était crédité de toutes les mesures d'ouverture. Les avancées du régime dans un sens d'assouplissement et de libéralisation, quasiment annulées par des raidisse­ments au niveau du gouvernement central ou des décisions iniques prises à l'échelon local, laissaient pourtant penser que si ce jeu se poursuivait, c'était parce que l'ensemble de la Junte jouait la même partition. Cette distribution des rôles du méchant et du bon n'avait pour objectif que la poursuite d'une politique autoritaire dans laquelle les soi-disant « valeurs asiatiques » primeraient sur d'autres valeurs universelles auxquelles beaucoup de pays d'Asie adhèrent plus ou moins, sans que cette adhésion entraîne de situations conflictuelles pour les individus et pour les sociétés.

 

Conseil bibliographique :

biblio

 

 

16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 23:57

drapeau

Nom officiel : République de l’Union du Myanmar.

Président de la République : Thein Sein (depuis 2011).

Superficie : 676 578 km²


Densité : 71,15 hab./km2


Monnaie : Kyat


Fête nationale : 4 janvier (fête de l’indépendance)


Population : 55 167 330 (estimation juillet 2013)

Capitale : Naypidaw (depuis 2005)

villes

Villes principales :

Yangon (Rangoon) : 4 948 920 hab.

Mandalay : 1 620 758 hab.

Mawlamyine (Moulmein) : 542 017 hab.

Bago (Pegou) : 278 622 hab.

 

04

Avec ses quelques 678 500 kilomètres carrés qui s'étendent des sommets pré-himalayens au nord aux plaines côtières de l'isthme de Kra au sud, la Birmanie, dont la nouvelle capitale Naypyidaw a remplacé Rangoon en 2005, est le plus vaste pays d'Asie du Sud-Est continentale, et le deuxième de toute la région après l'Indonésie. Son territoire se situe presque entièrement sous des latitudes tropicales, à l'ouest de la péninsule indochinoise, au contact de deux grands foyers de civilisation qui l'ont influencée profondément, l'Inde (sur 1 463 kilomètres) au nord-ouest, et la Chine (sur 2 185 kilomètres), au nord-est. Elle partage aussi une frontière avec la Thaïlande (sur 1 800 kilomètres) au sud-est, et avec le Bangladesh (sur seulement 193 kilomètres) à l'ouest, et le Laos (sur 235 kilomètres) à l'est.

Adm

 

 

 

Les frontières du pays ne correspondent pas seulement aux limites de l'espace politique birman, qui regroupe sept divisions majoritairement birmanes (Irrawaddy, Pegu, Magwe, Mandalay, Sagaing, Tenasserim et Rangoon) et sept États non majoritairement birmans (Chin, Kachin, Karen, Kayah, Môn, Arakan et Shan), mais aussi aux obstacles physiques que constituent les montagnes de la périphérie birmane. Celles-ci marquent la différence, et même l'opposition, entre les hautes terres périphériques des minorités ethniques et les vastes bassins fluviaux centraux, majoritairement peuplés de Birmans.

 

 

 

 

 

Considérée comme l’un des pays les plus démunis de la planète, la Birmanie se classe au 132e rang sur 177 dans l'indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Une situation que les experts attribuent en général à la mauvaise gestion de l'économie par le régime militaire au pouvoir. Les dépenses militaires représentent en effet plus de la moitié du budget de l'État, bien au-delà des dépenses publiques dans les domaines de la santé et de l'éducation.

 

I- PRESENTATION GENERALE DU PAYS.

 

1) L'Irrawaddy, artère principale du pays.

05

Sensiblement inférieure à la densité moyenne régionale (plus de 120), la Birmanie est souvent considérée, en comparaison avec son voisin le Bangladesh (1 045 hab./km²), comme étant un "creux démographique". En fait, cette faiblesse relative de la densité est essentiellement celle des régions périphériques, c'est-à-dire celle des 7 Etats dont la population est en majeure partie composée de représentants des minorités ethniques. Dans les provinces ou divisions birmanes du centre du pays, ainsi que dans le pays môn, la densité est nettement plus élevée. Aussi, comme c'est le cas en Thaïlande et au Cambodge, la majeure partie des effectifs de population est rassemblée dans la partie inférieure du couloir fluvial central. Ce fleuve central est l'Irrawaddy.

07Avec ses affluents, dont la très imposante rivière Chindwin, le grand fleuve draine les 3/5èmes du territoire dont 100 000 km² de basses terres, autrement dit l'essentiel de celles dont dispose le pays. Dans la région, seul le Mékong est plus impérial, en particulier à l'endroit des territoires du Cambodge et du Laos. Comme lui, l'Irrawaddy connaît des variations de débit considérables, les principales crues de son delta survenant vers la fin de l'été alors qu'il transporte une lourde charge de limons que la pluie de mousson et ses affluents sont allés arracher aux hauteurs environnantes.

00Son bassin occupe en réalité un immense fossé d'effondrement, soumis à de fréquents tremblements de terre et traversé par des structures plissées orientées nord-sud. Celles-ci donnent naissance à des massifs longilignes de moyenne altitude, tels le Pegu Yoma (moins de 1 000 m). Ainsi alternent, dans le bassin même, des ensembles de collines et les terrasses alluvionnaires à la fois formées et alimentées en eaux par le réseau du grand fleuve.

Les rivières qui lui donnent naissance, les Me Hka et Mal Hka, prennent leurs sources dans les hautes montagnes du nord-est, dans le cas de la première au pied même du mont Hkakabo Razi, le sommet de l'Asie du Sud-est (5 881 m), situé à la frontière de la Chine et de l'Inde. Avant d'atteindre son embouchure, après quelques 2 200 km de parcours, l'Irrawaddy aura drainé trois grandes régions.

100538-004-CA06F61ELa première, en majeure partie montagneuse, correspond essentiellement à L'Etat Kachin. C'est la moins densément peuplée (environ 20 hab./km²). Entre Bhamo et l'embouchure de la rivière Chadwin, l'Irrawaddy effectue un parcours de près de 1 400 km, traversant ainsi une deuxième région, la Dry Zone (zone sèche), qui correspond au coeur de la Haute-Birmanie. A l'aval de Mandalay, après avoir reçu le renfort de son principal affluent, la rivière Chadwin, l'Irrawaddy traverse une longue plaine s'étalant entre les monts Arakan et les monts Pegu. A l'est de ceux-ci, poursuivant un cours parallèle à l'Irrawaddy - il s'agit en réalité de l'ancien cours du grand fleuve -, le fleuve Sittang parcourt une plaine plus étroite et débouche sur le golfe de Martaban, juxtaposant ainsi son propre delta à celui de l'Irrawaddy.

08Au total, l'Irrawaddy et ses ramifications, tout particulièrement la rivière Chindwin, représentent encore aujourd'hui les artères essentielles non seulement de l'agriculture mais aussi des communications et des échanges commerciaux internes du pays. D'ailleurs, pendant la période coloniale, par l'expression "the road to Mandalay", les Britanniques désignaient en réalité l'Irrawaddy.

Axe principal de l'ancien royaume de Birmanie, l'Irrawaddy a façonné l'histoire, le peuplement et l'essor économique du pays. Dès le VIe siècle apr. J.-C., les ancêtres des Birmans arrivent de la frontière sino-tibétaine. Navigant sur l'Irrawaddy, ils avancent progressivement jusque dans la plaine de Kyaukse, s'emparant du pouvoir dans la région rizicole du nord. Les Birmans fortifient la ville de Pagan, puis prennent le contrôle des vallées de l'Irrawaddy et du Sittang ainsi que des routes commerciales reliant l'Inde à la Chine. Au XIIe siècle, la ville développe une civilisation florissante fondée sur la riziculture et sur un vaste réseau de canaux d'irrigation. Au XIIIe siècle, les armées birmanes sont vaincues par les Shan et les Mongols. La région éclate alors en de nombreux États. Les royaumes birmans unifient cependant par intermittence le bassin de l'Irrawaddy. À partir du XVIe siècle, les Européens établissent des comptoirs marchands dans les ports longeant la côte birmane. En 1886, les Britanniques prennent le contrôle de la Birmanie. Ils obtiennent ainsi les droits de navigation sur l'Irrawaddy, également convoités par les Français, en quête d'un accès direct à la Chine.

10Les Britanniques nourrissent surtout un intérêt économique pour la région. Ils exportent ainsi du riz grâce à l'ouverture du delta de l'Irrawaddy et à l'essor du port de Rangoon. Dans leur élan, ils fondent l'Irrawaddy Flotilla Company en 1865 afin d'acheminer des soldats, du courrier et des provisions aux ports fluviaux qu'ils contrôlent dans la région. La compagnie ne compte au départ que quatre bateaux à vapeur, mais en possédera plus de six cents en 1940. Renommée Inland Water Transport Company en 1948, elle a depuis vu son trafic diminuer de moitié, tandis que ses équipements sont vétustes et ses liaisons irrégulières.

Aujourd'hui, les peuples vivant sur les rives de l'Irrawaddy présentent des cultures très diverses. Le bassin supérieur est surtout peuplé de Kachin, qui pratiquent des cultures itinérantes. Les bassins moyen et inférieur sont dominés par les Birmans, qui cultivent le blé, le coton et des oléagineux dans la zone centrale aride ainsi que le riz et le jute au sud et dans le delta, où les précipitations abondent. Dans le sud, en particulier dans le delta, une forte minorité de Karen et quelques Indiens vivent au milieu de la majorité birmane. Un petit nombre de Chinois sont également éparpillés dans les campagnes et les villes de l'ensemble du bassin fluvial.

01Les principales marchandises acheminées par le fleuve sont le riz (le delta de l'Irrawaddy est l'une des principales régions rizicoles du monde), diverses autres denrées, le pétrole, le coton et les produits de base locaux. Les rondins de teck, dont la Birmanie est l'un des premiers exportateurs, flottent au fil de l'eau. Dans la région du delta, le riz est transporté par de petits bateaux jusque dans les marchés locaux, d'où il est acheminé à Rangoon pour être exporté.

 

2) D’importantes ressources naturelles.

 

CampagnesLa plupart des gisements minéraux sont partagés entre le Nord-Ouest montagneux des États shan et le sud, essentiellement la côte du Tenasserim. Outre les pierres précieuses, rubis, saphirs, le cuivre, le nickel, le plomb, le zinc, le minerai de fer et le gaz naturel existent en abondance. Toutes ces richesses sont sous-exploitées par suite de manque d'investissements dans les infrastructures et de la quasi absence de moyens de communication.

L'industrie agroalimentaire, riz, sucre et céréales est un peu plus prospère ainsi que l'industrie du bois et du textile. Les ressources hydroélec­triques fournissent près de 50% de la consommation, notamment le barrage de Kinda dans la région de Mandalay et plusieurs barrages sur la rivière Salween. La forte progression de la demande a incité le gouvernement de Yangon à envi­sager la construction de centrales nucléaires. En janvier 2002, des négociations avaient été initiées avec la Russie, ce que le vice-ministre des Affaires étrangères du Myanmar avait confirmé. Un officiel du département d'État à Washington avait indiqué à la presse que le gouvernement fédéral avait rappelé à Rangoun, son obligation de respecter ses engagements internationaux de ne pas utiliser l'énergie nucléaire à des fins militaires, conformément au traité de non-prolifé­ration signé par le Myanmar en 1992.

13Les rentrées de devises étrangères sont longtemps restées dépen­dantes du riz dont le rendement était allé en diminuant au fil des années après l'indépendance. Le quasi doublement de la population par rapport à son niveau d'avant le second conflit mondial avait amené la Birmanie à exporter de moins en moins de riz et à assurer une production à peine suffisante pour sa consom­mation. À la fin du règne de Ne Win en 1988, le Myanmar était un des dix pays les plus pauvres de la planète. Depuis 1995 et l'abandon du socialisme, la croissance économique dépasse les 6%, sans toutefois pouvoir combler le retard accumulé depuis 1962. Quatre grands secteurs ont retrouvé la prospérité: la pétrochimie, les chemins de fer, les pierres précieuses et le caoutchouc. Cela ne signifiait pas que la population dans son ensemble puisse en bénéficier, compte tenu d'une politique monétaire désastreuse, de salaires très bas et d'une inflation galopante.

Cependant, l'Union du Myanmar est un pays riche en ressources naturelles. Sur les traces de Joseph Kessel, c'est à Mogok, centre mondialement connu pour ses pierres précieuses, qu'il faut aller pour trouver ce monde bigarré qui dans les arrière-boutiques de la ville vient troquer de petits cailloux rouges ou verts contre du papier dollar. Rien à voir avec la fièvre des chercheurs d'or d'Amazonie. Pas de démonstrations bruyantes; le visiteur est frappé par la dignité et la retenue de ces mineurs qui exercent leur profession dans des condi­tions difficiles, sans broncher, comme leurs pères qui eux-mêmes avaient pris la succession familiale.

pierres-precieusesLa vallée de Mogok est située à environ deux cents kilomètres au Nord-Est de Mandalay. Depuis plus de mille ans, elle a produit les pierres précieuses les plus belles du monde. Le site, difficile d'accès, tantôt ouvert, tantôt fermé au tourisme, abrite cinq cent mille personnes. Si ce n'était la présence des rubis, des saphirs et autres pierres, il n'y aurait ici que «tigres et léopards errants qui ont été repoussés dans les montagnes et dont les espèces sont en voie de disparition » (Jospeh Kessel). Presque tous les habitants possèdent une collection de pierres qui ne sont pas à vendre mais sont montrées au visiteur non sans quelque fierté. Dans chaque maison ou presque, un espace est réservé à la taille des pierres et à leur polissage. Mogok est une ville de petites boutiques les unes à côté des autres qui vendent des pierres; des centaines d'échoppes et de restaurants se succèdent, proposant les lots les plus hétéroclites. Les mines s'éparpillent sur les collines envi­ronnantes, simples trous à ciel ouvert, puits profonds, tunnels creusés par explo­sion de collines de marbre. La plupart des mines, de petite taille, sont propriété privée moyennant une redevance d'exploitation. En revanche, les plus productives appartiennent à l'État ou à des sociétés privées avec des participations d'État.

mine rubisLa procédure de traitement des pierres est la même dans la plupart des mines. Le gravier supposé contenir des pierres est sorti du trou, du puits ou du tunnel et passé par une série de tamisages qui séparent le matériau léger des résidus plus lourds censés contenir les précieuses pierres. Ces gravats sont séchés et méthodiquement examinés, à la recherche d'une indication sur la brillance et la couleur. C'est un travail éreintant même pour les plus robustes, mais la récom­pense peut s'avérer substantielle. À Mogok, la tradition est de partager les béné­fices avec les mineurs et de permettre à qui le souhaite de sonder les gravats après le dernier tamisage, au cas où un précieux caillou se serait glissé à travers les tamis. Généralement, ce sont les femmes et les jeunes filles ou les enfants des écoles qui se livrent à cette minutieuse recherche; depuis quelques années, des hommes se joignent aussi à ce travail fastidieux et long pour un résultat qui est loin d'être garanti. Des marchés de la pierre en plein air se tiennent à l'extérieur de la ville, mais les plus belles pierres demeurent chez des particuliers ou sont montrées dans certaines boutiques cossues.

La condition des mineurs demeure cependant précaire. La plupart vivent dans des cahutes sur le site, mangent dehors autour d'un feu. La majorité d'entre eux accomplit un travail ingrat qui commence avant l'aube et se termine après le coucher du soleil. La pénibilité de leur travail et l'indigence de leur rémunération ont pour conséquence le développement d'une contrebande des pierres précieuses revendues à des négociants internationaux à la frontière thaï-landaise. Cependant, l'extraction minière a été relancée par une décision de Rangoun d'ouvrir à l'exportation six centres commerciaux contrôlés par l'État: Rangoun, Kaw Thaung, Mandalay, Mu Se, Taunggyi, Tachilek. C'est à Mogok qu'on trouve les fameux «sang de pigeon» comme celui aperçu par l'aigle de la légende rapportée par Kessel.

 

3) Territoire et populations : une opposition centre / périphérie.

 

La Birmanie est un pays de contrastes, mais pas seulement physiques. En effet, les oppositions entre les plaines, les vallées, les plateaux et les montagnes sont largement renforcées par la répartition ethnique et démographique de la population, et par la diversité des mises en valeur et des modes d'exploitation de l'espace.

06 

L’État birman englobe un grand nombre d’ethnies :

les Birmans (75 %)

les Shans (11 %)

les Arakans (6 %)

les Karens (5 %)

les Môns (3 %)

les Kachins (2,5 %)

les Chins,

les Karennis (Kayahs)

les Lahus

les Rohingyas

les Gurkhas

les Palaungs,

les Méos (Hmongs)

les Nagas

les Akhas,

les Lisaws

les Kadus

les Was

les Mokens (ou Mawkens)

etc…

Le pays compte aussi 150 000 Chinois et 800 000 Indiens. Trois de ces ethnies font souvent parler d'elles en se révoltant régulièrement contre l’ethnie majoritaire birmane : les Karens, les Kachins et les Shans. De plus, les Was vivant sur la frontière avec la Chine sont périodiquement en insurrection.

Les Birmans, groupe ethnique le plus important de la population, parlent le birman. Son alphabet repose sur le sanskrit et le pali, les deux langues sacrées du bouddhisme. Tandis que les minorités du pays, qui représentent environ 23 % de la population totale et occupent les 2/3 du territoire, parlent une centaine de langues : le shan (11 %), l’arakan (6 %), le karen (5 %), le môn (3 %), le kachin (2,5 %), le chin, le karenni, le lahu, le rohingya, etc. La plupart de ces langues sont d’origine sino-tibétaine, mais certaines d’entre elles, comme le môn, appartiennent à la famille austro-asiatique. En plus du birman, l'anglais, le chinois et le thaï sont très utilisés dans ce pays en tant que langues véhiculaires.

Géo 

La confrontation entre la carte ethnolinguistique et celle du relief révèle une dimension majeure du peuplement birman : une opposition centre et périphérie.

Des oppositions peuvent être établies par exemple entre les basses terres (urbanisées, fortement peuplées - populations birmanes, bouddhistes - et marquées par la riziculture) et les hautes terres (caractérisées par une population multiethnique : des populations tribales - en majorité animistes et parfois bouddhistes ou chrétiennes - dont certaines ont perpétué une forme d'agriculture sur brûlis, itinérante ou non).

Ainsi, et malgré les liens historiques et culturels qui sont établis entre les populations des plaines et celles des montagnes, les différences identitaires qui existent entre elles sont aujourd'hui encore très fortes.

BaganEt elle le sont d'autant plus que le système politico-territorial actuel est hérité de la formation des grands royaumes agraires, dont les contours ont été dessinés en fonction de la cosmologie hindouiste qui voulait qu’un temple-montagne soit situé au centre de la ville royale, autour de laquelle s'étendaient concentriquement les auréoles successives du royaume. En l’occurrence, le niveau d'intégration des groupes ethniques et des villages décroissait du centre (la capitale) aux périphéries, qui jouissaient d'une autonomie politique plus ou moins grande, voire d'une indépendance.

D'un point de vue politique, territorial et économique, la périphérie de la Birmanie s'est ainsi caractérisée par une très nette marginalisation, notamment au niveau du développement limité des infrastructures de communication modernes.

Cette histoire explique le fait que certaines minorités ethniques mènent, depuis l'indépendance (1948), une lutte armée contre le pouvoir birman.

Ne WinQuant à l'instauration concomitante par Ne Win, en 1962, d'une dictature et de la « Voie birmane vers le socialisme », elle a encore augmenté l'écart qui séparait  les Birmans (centre politique du pays) et les minorités (occupant les périphéries).

Enfin, d'un point de vue économique et politico-territorial, l'isolationnisme birman a permis, de façon paradoxale, que les minorités ethniques indépendantistes et/ou autonomistes fassent preuve d'une plus grande ouverture que la junte et développent plus de liens avec les pays limitrophes. Le rôle crucial des zones frontières (indienne, chinoise et thaïlandaise) dans le développement et la pérennisation des mouvements de guérillas autonomistes témoigne de l'impact et des conséquences de la politique de la junte sur l'ensemble du territoire birman et ses périphéries proches.

 

3) Un pays « en développement ».

 

Quelques indicateurs démographiques, qui permettent de définir le « profil » du pays en terme de développement :

Structure par âge :

0 – 14 ans : 26,7%

15 – 24 ans : 18,6%

25 – 54 ans : 42,8%

55 – 64 ans : 6,7%

65 ans et plus : 5,2%

Age médian : 27,6 ans
.

Taux de croissance de la population : 1 %

Taux de natalité : 18,89 naissances pour 1 000 habitants

Taux de mortalité : 8 décès pour 1 000 habitants.

Taux de fécondité : 2,2 enfants par femme.

Taux de mortalité infantile : 46,3 décès pour mille naissances
.

Espérance de vie à la naissance : 65,6 ans
 (H : 63,2 ans
 / F : 68 ans)

Taux d’alphabétisation : 92,7%


Indice de développement humain (IDH 2011): 0,483 (149°)

 

II- PRESENTATION HISTORIQUE - LA BIRMANIE JUSQU'EN 1962.

Source : http://www.cosmovisions.com/ChronoBirmanie.htm

Fermée du côté du Nord par de hautes montagnes, la Birmanie qui ne s'ouvre qu'au Midi vers la mer, a reçu par là les influences qui ont forgé sa civilisation, et a subi le contrecoup des révolutions qui ont remué l'Inde. C'est de l'île de Ceylan (Sri Lanka) que vinrent les missionnaires bouddhistes qui convertirent au VIe siècle les populations birmanes, et des relations suivies subsistèrent entre l'Inde méridionale et la Birmanie. Le pali devint la langue sacrée du pays, et c'est l'art hindou qu'imitèrent les architectes et les sculpteurs.  

1) Le royaume d'Ava.

Les Birmans furent un peuple militaire et conquérant, et leur histoire, jusqu'au moment où ils entrèrent en conflit avec les Européens, est une longue suite de guerres et de révolutions. Il y eut d'abord dans le bassin supérieur de l'lrrawaddy de petits Etats qui se réunirent les villes de Tagoung (au Nord-Est d'Ava) puis de Bagan (au Sud d'Ava) furent les premières capitales du royaume birman. En 1364 fut fondée la ville d'Ava (Innwa) qui resta la métropole jusqu'en 1783. Elle donna son nom à l'empire, et tous les voyageurs européens des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ont parlé de la Birmanie en l'appelant le royaume d'Ava.

ava

Longtemps cet Etat resta confiné dans les hautes vallées du Nord. Au XVIe siècle seulement il s'étendit jusqu'à la mer par la conquête du Pégou. Mais, vers 1710, les Pégouans se soulevèrent, chassèrent les envahisseurs et pénétrèrent même dans le pays birman. Ava fut prise par eux en 1752. Leur domination ne dura pas. En 1754, un Birman de la famille royale, Alom-Pra, affranchissait ses compatriotes et envahissait à son tour le Pégou. En 1756 il détruisit le port de Siriam, où étaient établis les comptoirs des Européens, et prit Pégou en 1757. Dans cette guerre les Birmans acquirent une réputation de courage et de férocité qu'ils gardèrent longtemps auprès des nations européennes. Maître de tout le pays, Alom-Prâ continua la guerre contre les Siamois qui avaient secouru les Pégouans, et mourut en pleine victoire en 1760. A partir de ce règne, la domination birmane s'étend sans cesse dans l'Indochine occidentale. En 1769 le successeur d'Alom-Prâ détruit près de Bhamo l'armée chinoise qui avait envahi la Birmanie, et les conquêtes se succèdent. L'Arakan, le Tenasserim et Tavoy, deviennent provinces birmanes. Les Birmans dominent dans le Munnipour et dans l'Assam.

ava2

Compléments sur le royaume d'Ava : ici.

Compléments sur Bagan : ici 

2) L'arrivée des Européens.

Amarapura succède alors à Ava comme capitale (1783-1819). Mais la Birmanie allait se heurter dans son développement à une puissance européenne. C'est au XVe siècle que la relation du Vénitien Nicolo di Conti fit connaître la Birmanie à l'Europe (1444). Mais c'est à la fin du XVIIe siècle seulement que le royaume d'Ava entra en relations régulières avec les puissances européennes. Les diverses compagnies des Indes faisaient le commerce à Siriam, et les Anglais qui avaient obtenu en 1687 la permission de s'établir au cap Negrais, envoyèrent en 1695 deux de leurs commis à la cour d'Ava. Cette première mission, et une seconde en 1709, ne leur procurèrent aucun nouvel avantage, et la situation des Européens au Pégou sous la domination birmane, resta précaire et mal assurée. Le soulèvement du Pégou et les révolutions qui se succédèrent de 1740 à 17556 vinrent donner aux puissances européennes qui se disputaient l'Inde l'occasion d'intervenir et l'espérance de s'établir dans le pays. 

DupleixDupleix envoya au Pégou un agent qui fut massacré en 1756. De son côté, la Compagnie anglaise offrait ses services au roi d'Ava. Elle lui envoya en 1755 l'agent Baker. Alom-Pra permit aux Anglais d'installer un comptoir à Basséïn, mais il ne leur fut guère favorable, car c'est sous son règne que l'établissement du cap Negrais fut détruit et sa garnison massacrée (1759). Sous ses successeurs, tandis que la domination anglaise s'étendait dans l'Inde, les Français cherchèrent à se rapprocher des rois d'Ava. En 1770 l'agent Féraud fut envoyé de Pondichéry en Birmanie; il ne reçut que des promesses et l'établissement qu'on avait projeté ne fut pas formé. En 1783 le gouvernement de Louis XIV fit une nouvelle tentative : il envoya au roi d'Ava un officier de marine, Geslin, dont la mission n'eut pas plus de résultat, il y avait cependant des relations amicales entre Ava et Pondichéry, et les gouverneurs français fournissaient des armes aux Birmans, qu'inquiétaient les progrès de l'Angleterre. Là, comme dans le reste de l'Inde, en effet, l'influence britannique allait supplanter les Français. En 1795, redoutant une invasion birmane sur le territoire de Chittagong, la Compagnie anglaise envoya en ambassade à la cour d'Ava le colonel Symes. La relation qu'il a laissée est le premier document de valeur qu'on ait eu sur la Birmanie. Il y joignit une carte, dressée par ses compagnons, Hood et Buchanan. On ne possédait encore sur la Birmanie que la carte du cours de l'lrrawaddy tracée par Baker, lors de la mission de 1755-1756. 

Compléments sur Dupleix et la Compagnie des Indes : ici.

3) Les guerres anglo-birmanes.

A partir de 1795 les ambassades se succèdent : elles affermissent l'influence anglaise, et en même temps font connaître le pays. Mais les relations pacifiques ne pouvaient pas durer. A la suite de troubles à la frontière d'Arakan, la guerre éclata entre la Compagnie anglaise et la Birmanie en janvier 1824. Les Birmans furent vaincus malgré une résistance très sérieuse. Par le traité de Yeudabô ils durent céder l'Arakan et le Tenasserim, et payer 100 Iaks de roupies (1826). La Birmanie était dès lors ouverte. Le major Crawfurd fut envoyé à Ava pour y négocier un traité de commerce (1826-1827) et la Compagnie établit comme résident à Ava le capitaine Burney (1829-1832). Ces missions contribuèrent à faire connaître la contrée. La partie orientale de la Birmanie fut explorée par le voyageur Richardson, et une série d'itinéraires furent tracés. En 1835 le capitaine Hanuay pénétrait jusqu'à Bhamo. Le résultat de ces explorations fut la grande carte de Pemberton publiée à Calcutta en 1838.

premiere guerre anglobirmane

Une seconde guerre, en 1852, mit la Birmanie à la discrétion des Anglais. Le roi vaincu ne voulut signer aucun traité, et les Anglais annexèrent purement et simplement le Pégou et le Martaban (1854) : ils en firent une nouvelle province indienne, la Birmanie britannique (British Burmah) et la frontière fut formée par le 19° 27' de latitude Nord. C'est alors que fut envoyé en mission à Ava le capitaine Yule dont la remarquable relation a complété celle de Symes (1858). Ainsi mutilé, séparé de la mer par les possessions anglaises, resserré dans la haute vallée de  l'lrrawaddy, le royaume birman était à la merci de l'Angleterre. L'annexion totale pouvait être prévue, le jour où les Anglais auraient intérêt à devenir les maîtres de tout le cours du fleuve. C'est ce qui arriva lorsqu'on crut trouver dans la vallée de l'lrrawaddy une route facile pour communiquer avec la Chine. De ce côté, en effet, se dirigent à partir de 1868 environ, les explorations européennes dans l'Indochine. Ce que les Français cherchaient dans les vallées du Mékong ou du fleuve Rouge, la route vers les riches plateaux du Yunnan, et par là vers l'intérieur de la Chine, les Anglais la cherchèrent naturellement par l'Iraouaddy. Ce fleuve devait, à ce qu'il semblait, ouvrir la voie la plus courte et la plus rapide vers le bassin du Yang-tse-Kiang. Dès 1860 les chambres de commerce des grandes villes anglaises demandaient qu'on fît des recherches de ce côté.

Une série d'expéditions prirent Bhamo pour point de départ, afin d'atteindre la Chine centrale par la vallée du Tapeng et le Yunnan. La première fut celle de Sladen en 1868, puis celle d'Anderson en 1871. En 1876 la mission Brown fut arrêtée dans sa marche par le meurtre de l'interprète Margary, au milieu des populations hostiles du Nord. Les missions de Gill en 1877, de Colqhoun en 1881 montrèrent que s'il était possible de traverser les montagnes et d'atteindre la Chine orientale à force de temps et de patience, il serait difficile de créer entre la Birmanie et la Chine une véritable voie commerciale. D'autres explorations, par la vallée du Salouen, ne donnèrent pas des résultats plus pratiques. (Cette voie de communication, connue sous le nom de "route de Birmanie" et longue de 1100 km, finira cependant par exister entre la Birmanie et la ville chinoise de Kunming. Elle jouera un rôle essentiel dans le ravitaillement des Chinois lors de la guerre qui les opposera au Japon entre 1937 et 1945,  et elle est encore aujourd'hui une voie commerciale importante entre la Chine et l'Océan indien).

Compléments sur les guerres anglo-birmanes : ici.

4) L'annexion par l'Angleterre.

L'importance que des explorations menées par les Anglais donnaient à la haute vallée de l'lrrawaddy hâtèrent l'annexion de la Birmanie. Déjà, en 1879, lors de l'avènement du roi Thibô, les Anglais avaient cherché des prétextes d'intervention. L'occupation du Tonkin par les Français, en donnant pour voisine aux Birmans une puissance européenne, fut sans doute la véritable raison qui décida l'invasion du pays par les Anglais. Une ambassade birmane était venue à Paris, où l'on songeait à ouvrir entre la nouvelle possession française et Mandalay une route commerciale à travers les Etats Chans. En 1885 l'occupation de la Birmanie fut décidée; le roi Thibô fut arrêté et interné à Madras, et les troupes anglaises entrèrent à Mandalay sans rencontrer de grande résistance. C'est après coup que la Birmanie se souleva : des bandes de partisans, les Dacoïts, firent aux Anglais une guerre de détail, fatigante et même dangereuse, et les forcèrent à entretenir dans le pays un effectif de troupes considérable. L'écrasement de la résistance prit plusieurs années. La Birmanie ne fut pas officiellement annexée par l'Angleterre; elle était seulement occupée, mais en réalité l'empire anglo-indien comptait dès cette époque une grande province de plus. 

Compléments sur la Birmanie britannique : ici.

5) La Birmanie dan la première moitié du XXe siècle.

ba mawLa Birmanie a accompagné dès le début le mouvement indépendantiste né en Inde (Gandhi, Jinnah, etc.) et peut ainsi bénéficier des réformes concédées par les Britanniques en Inde 1917 (système de la dyarchie). En 1923, le Royaume-Uni confère même à la Birmanie une statut distinct, et la dote d'un gouvernement dont l'autonomie est renforcée en 1935  par le Government of Burma Act. En 1937, la Birmanie devient une colonie de la Couronne à part entière. Pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1942, les troupes japonaises envahissent la Birmanie. Une indépendance de pure forme est proclamée en 1943, par la voix du dictateur Ba Maw. Les Britanniques reprennent pied dans leur colonie à la fin de conflit  (janvier-août 1945), mais seulement pour préparer l'indépendance qui est obtenue officiellement le 4 janvier 1948.

Après une brève période de troubles, au cours de laquelle la principale figure de l'indépendance, Aung San, a été assassiné, une démocratie parlementaire est instaurée sur la base de deux chambres qui élisent pour cinq ans un chef de l'Etat, le pouvoir exécutif étant entre les mains du premier ministre. Le premier président sera ainsi Sao Shawe Thaike, et le premier premier ministre U Nu, l'ancien ministre des affaires étrangères de Ba Maw. Une réforme agraire,  une nationalisation du sol et du commerce du riz donnent au nouveau régime une coloration socialiste modérée, mais la Birmanie, qui par ailleurs a toujours ménagé de bonnes relations avec la Chine populaire, affiche sa neutralité au niveau international. U Nu sera ainsi, avec Nehru, Tito et Nasser, un des fondateurs du mouvement des « Non-Alignés  ».

U NuL'entrée réussie de la jeune république dans la communauté internationale ne l'empêche pas d'être bientôt confrontée à de nombreux problèmes intérieurs. Il apparaît vite au sein de la classe politique des divergences profondes sur la constitution même du pays, qui opposent unitaires et fédéralistes, sur fond de revendications séparatistes (de la part de la population Karen notamment) ; l'armée se montre déjà très inquiète de ces velléités centrifuges; de plus la volonté exprimée par U Nu, reconduit pour un nouveau mandat en 1960, de placer le bouddhisme sous le contrôle de l'Etat provoque la colère du clergé. A la fin de 1961, U Nu, évoquera les « seize mille problèmes » du pays. Le plus grave de ces problèmes frappe la Birmanie dans la nuit du 1er au 2 mars 1962, quand un coup d'Etat militaire  renverse le régime démocratique.  Le pouvoir passe alors entre les mains du chef de la junte, le général Ne Win. 

Biographie de Ba Maw : ici.

Biographie de U Nu : ici.

Biographie de Aung San (1916-1947) :

04Issu d'une famille connue pour avoir participé à la résistance après l'annexion de la Birmanie par la Grande-Bretagne en 1886, Aung San devint secrétaire de l'Union des étudiants de l'université de Rangoon en février 1936. Après que la Birmanie eut été détachée de l'Inde en 1936, il milite pour l'organisation révolutionnaire Dobama Asi-ayone (« Nous les Birmans ») dont il devint secrétaire général en 1939. Composée de nationalistes extrémistes, cette organisation fut interdite, ce qui obligea Aung San et vingt-neuf de ses compagnons à fuir au Japon.

Aung San revint en Birmanie avec les envahisseurs nippons en 1942 et fut chargé de constituer une armée de guérilla pour soutenir les Japonais dans leur lutte contre les Britanniques. Connue sous le nom d'Armée nationale birmane, cette force se développa au fur et à mesure de l'avance japonaise et prit peu à peu en main l'administration locale des territoires occupés. Ministre de la Défense dans le gouvernement fantoche de Ba Maw (1943-1945), il se mit à douter de la sincérité des promesses japonaises concernant l'indépendance de son pays ; il fut ainsi conduit à changer de camp et à mettre en mars 1945 l'Armée nationale birmane au service des Alliés. Cinq mois plus tard, les Japonais se rendaient ; les Britanniques cherchèrent alors à incorporer les forces d'Aung San dans l'armée régulière, mais il refusa et créa avec ses principaux compagnons l'Organisation volontaire du peuple. Se présentant comme une association d'anciens combattants qui se consacraient à des tâches civiles, celle-ci était en réalité une armée clandestine à but politique, destinée à être utilisée comme moyen de pression ou comme force militaire.

Aung San créa, en 1945, la Ligue antifasciste pour la liberté du peuple (A.F.P.F.L.), mouvement clandestin regroupant des nationalistes, et utilisa ce parti politique comme tremplin, ce qui lui permit d'être élu vice-président du Conseil exécutif de Birmanie en 1946. Il était en fait Premier ministre, mais son pouvoir était hypothéqué par le veto du gouverneur britannique. À la suite d'un entretien avec le Premier britannique Attlee à Londres, il annonça la conclusion d'un accord (27 janv. 1947) prévoyant l'indépendance de la Birmanie au cours de l'année. Lors des élections à l'Assemblée constituante d'avril 1947, l'A.F.P.F.L. remporta 196 sièges sur 202. Bien que les communistes aient dénoncé sa collusion avec l'impérialisme britannique, il appuya cependant le départ de la Birmanie indépendante du Commonwealth.

Le 19 juillet, Aung San, jeune Premier ministre, et six de ses collègues (dont son frère) furent assassinés dans la salle du conseil de Rangoon, en pleine réunion du Conseil exécutif, à l'instigation de son rival politique, U Saw.

 

Complément conférence n°2 : ici

 

 

 

 

1 octobre 2016 6 01 /10 /octobre /2016 09:20

1767055 3 eb5e barack-obama-a-recu-aung-san-suu-kyi-dans-le

 

AUNG SAN SUU KYI, Se libérer de la peur, Éditions des Femmes, Paris, 1991 (rééd. 2004).

M. BRUNEAU, L'Asie d'entre Inde et Chine, Belin, Paris, 2006.

J.-C. BUHRER & C. LEVENSON, Aung San Suu Kyi, demain la Birmanie, éd. Philippe Picquier Poche, Paris, 2003 (1re éd. 2000).

P.-A. CHOUVY, Les Territoires de l'opium, Olizane, Genève, 2002.

G. DEFERT (dir.), Birmanie contemporaine, Les Indes Savantes, Paris, 2008.

R. EGRETEAU, Histoire de la Birmanie contemporaine : le pays des prétoriens, Fayard, Paris, 2010.

R. DE KONINCK, L'Asie du Sud-Est, Armand Colin, Paris, 2005.

G. LUBEIGT, La Birmanie : l'âge d'or de Pagan, Les Belles Lettres, Paris, 2005.

G. LUBEIGT, Nay Pyi Taw, une résidence royale pour l’armée birmane, Les Indes Savantes, 2012.

7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 08:58

Sciences & avenir, 07-05-2014.

7289233-birmanie-les-forets-precieuses-menacees-par-l-abattUne terre brûlée jonchée de branches. Voilà tout ce qu'il reste de l'épaisse forêt aux arbres majestueux qui se dressait dans cette région du centre de la Birmanie lorsque Wa Tote, 72 ans, n'était qu'une petite fille.

"Nous n'osions y entrer qu'en groupe. La forêt était dense, avec de nombreux animaux sauvages. Maintenant, c'est impossible de trouver l'ombre d'un arbre pour se protéger lorsqu'on est fatigué", raconte-t-elle à l'AFP.

Les tigres aussi ne sont qu'un lointain souvenir dans ces montagnes de Bago dont de larges bandes ont été scalpées par l'exploitation forestière ces dernières années.

Les branches et végétaux laissés derrière y sont brûlés pour faire place nette. Les habitants comptent sur un projet de reboisement de la région avec du teck. Mais même si cela se fait, cet arbre tropical précieux mettra plusieurs décennies à atteindre la maturité.

L'exploitation forestière en Birmanie a explosé sous l'ancienne junte, les généraux s'intéressant moins à l'environnement qu'à l'argent généré par l'appétit insatiable du marché international pour les bois rares.

Le pays a ainsi perdu entre 1990 et 2010 près de 20% de ce qui reste l'une des plus importantes forêts tropicales d'Asie, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

La corruption et une protection médiocre ont suscité une exploitation illégale effrénée enrichissant à la fois les proches de l'ancienne junte, des militaires et des groupes rebelles, estiment les experts.

Le gouvernement quasi civil qui a multiplié les réformes depuis la dissolution de la junte en 2011 a décidé de s'attaquer au problème, interdisant depuis le 1er avril les exportations de bois brut.

"Notre interdiction sera très efficace. La coupe, la distribution et la finition des produits du bois seront faites localement, pour que nous puissions également créer des emplois", souligne Tin Tun, haut responsable du ministère de l'Environnement et des Forêts.

Le Fonds mondial pour la nature (WWF) a salué cette décision, notant qu'elle s'accompagnait d'une baisse de 60% des quotas de coupe pour le teck et de 50% pour les autres bois durs pour l'année fiscale en cours, comparé à 2012-2013.

"Mais étant donné l'ampleur de l'exploitation illégale et des exportations en Birmanie, cela prendra du temps pour voir à quel point l'interdiction sera efficace", commente Michelle Owen, responsable de WWF dans le pays.

Dans le nord montagneux du pays, près de la frontière chinoise, les entreprises forestières s'enfoncent de plus en plus profondément dans la forêt vierge.

"Il faut arrêter l'abattage maintenant", insiste Frank Momberg, de l'ONG Flora & Fauna International (FFI), qui lutte contre la disparition d'une espèce tout juste découverte de singe au nez retroussé, dont quelque 300 individus vivraient dans les forêts de l'Etat Kachin.

L'abattage mécanique permet même de raser des pentes raides, où la disparition des arbres augmente les risques de glissements de terrain et met en danger un environnement qui accueille d'autres animaux sauvages comme le panda roux ou le takin, aussi connu comme la chèvre-antilope.

"Un écosystème entier est en train d'être détruit par ces abattages extrêmes", s'insurge Momberg.

Selon lui, les bois rares récoltés alimentent l'industrie du meuble à Tengchong, dans la province chinoise du Yunnan, l'érable pour des tables sculptée et le taiwania, conifère protégé, pour des "cercueil de luxe".

Selon l'ONG Agence d'investigation environnementale (EIA), la Chine a enregistré l'importation de 10 millions de mètres cube de bois de Birmanie entre 2000 et 2012, soit environ deux fois plus que le chiffre officiel du total des exportations birmanes sur la période (6,4 millions).

Quelque 84% du bois exporté vers la Chine a été transporté par la terre, malgré le fait que les exportations étaient de longue date seulement autorisées depuis les ports de Rangoun et de Dawei, le rendant "au mieux légalement douteux, au pire carrément illégal", commente l'ONG.

Dans un récent rapport basé sur des documents birmans et des chiffres du commerce international, l'EIA conclut que la Birmanie a exporté entre 2000 et 2014 jusqu'à 3,5 fois plus de bois que les volumes officiellement enregistrés.

"Un tel écart indique une criminalité et une corruption généralisées dans le secteur du bois birman", souligne le rapport, estimant que cette industrie fantôme rapportait des milliards de dollars.

Malgré la récente interdiction des exportations, des camions chargés de troncs ont été observés près du port de Rangoun après le 1er avril.

Et 60 tonnes de bois illégal ont été retrouvées dans des véhicules maquillés pour donner l'impression de participer à une campagne anti-abattage.

 

http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20140507.OBS6364/birmanie-les-forets-precieuses-menacees-par-l-abattage.html

1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 16:01

Par Xavier Monthéard, Le Monde Diplomatique, Septembre 2013.

290_197281_vignette_carte-birmanie.gifLes Rohingyas, minorité musulmane persécutée en Birmanie, s’entassent dans des camps en Thaïlande et sont menacés d’expulsion. Mais l’immigration de travail, à la frontière entre les deux pays, continue d’alimenter les usines, les Birmans occupant des postes pénibles et mal payés. Au large de Ranong, le principal port de pêche de la Thaïlande — troisième exportateur mondial de poisson et de produits halieutiques, avec seulement soixante-neuf millions d’habitants —, les chalutiers sillonnent sans relâche la mer d’Andaman. Les milliers de tonnes de poisson qu’ils en extraient, dont les deux tiers partiront vers l’Asie orientale, l’Europe et les Amériques, sont aussitôt conditionnés dans les faubourgs. D’âcres relents émanent des usines, que protègent de hauts murs.

La raison d’une telle discrétion ? Les dirigeants de ces entreprises ne tiennent pas à faire de la publicité à leur principale source de rentabilité : les Birmans qui, un jour, ont franchi le mince bras de mer séparant les deux pays pour venir travailler sur leurs bateaux et dans leurs ateliers. Sont-ils en situation régulière ou irrégulière ? Correctement payés ? Respectés ? Adultes, même ? De telles questions n’enchantent pas les employeurs. Alors, parvenir à pénétrer dans les lieux paraît bien chimérique : les courriels restent sans réponse, et les vigiles veillent aux entrées.

C’est là qu’intervient comme miraculeusement Mme Naroumon Korapoom, l’élégante présidente de la chambre de commerce de Ranong. L’entretien est cordial ; le sujet de l’immigration birmane, soulevé délicatement. Finalement, une décision se prend. Elle compose un numéro. Son interlocuteur écoute, maugrée peut-être, obéit assurément. Oui, une usine de mollusques vous recevra demain, à 10 heures. Non, je vous en prie, c’est un plaisir de régler ce malentendu.

Sans Mme Naroumon, M. Nachada Rangsiyanant, le sémillant responsable de Ranong Frozen Foods (RFF), n’aurait pas eu à faire la visite commentée de son entreprise. Pour satisfaire ses clients du Japon et de Singapour, explique-t-il, RFF doit acheminer chaque semaine trois conteneurs à Bangkok. Au préalable, la matière première quotidienne — cinq tonnes de calmars, seiches et poulpes emmagasinées dans un entrepôt à l’odeur inoubliable — est préparée pour le plus grand bonheur du consommateur.

477946 des-rohingyas-dans-une-ecole-pour-personnes-deplacee

Peut-on voir quelques-uns des quatre cent cinquante ouvriers birmans ? M. Nachada mène le visiteur vers un sas. Celui-ci communique avec un monde blanc et vert. Policé, froid, silencieux. Chacun y est affublé d’un tablier, coiffé d’une charlotte, ganté et botté. Certains trient les milliers de masses molles, d’autres touillent les cuves où un produit chimique blanchit les matières, les assaisonnent suivant la recette prescrite, les congèlent. Voici un binôme : mécaniquement, rapidement, inlassablement, elle coupe la tête d’un calmar, la jette dans un panier ; lui récupère le corps, enlève la peau sur ses deux faces, fait glisser la masse gélatineuse dans un autre panier. Petit bruit flasque. De 8 heures à 17 heures, avec une pause-déjeuner. Des travaux si rudes et si mal rémunérés — de 200 à 250 bahts par jour — qu’aucun ouvrier de RFF n’est thaïlandais.

Un phénomène général : depuis le boom économique des années 1990, la plupart des tâches pénibles sont effectuées par des étrangers ; quelques dizaines de milliers de Cambodgiens et de Laotiens, mais surtout des Birmans — sans doute plus de deux millions. Pays industrialisé au cœur des dynamiques économiques de l’Asie du Sud-Est, bénéficiant d’une croissance régulière et de ressources diversifiées, la Thaïlande domine de tout son poids un voisin qui s’extrait avec peine de cinquante ans de régime militaire et autarcique. Du travail, elle peut en fournir encore et encore, et d’autant plus que ses employeurs discriminent sans états d’âme les étrangers.

RFF n’est pas le plus mauvais endroit pour travailler à Ranong. Chaque jour, à l’aube, des camions de Siamchai International Food Company (Sifco), la plus importante société de la ville, ramassent chacun soixante-dix jeunes gens qui s’entassent debout, comme dans une bétaillère, pour se rendre à l’usine. « Ils ont une demi-heure de transport gratuit, mais on dirait des sardines ! », commente un badaud. Les ouvriers ont déjà revêtu l’uniforme et portent leur gamelle. A l’arrivée, ils pointent avec leur pouce sur un écran tactile avant de pousser les grilles. « La sécurité d’abord », proclame le panneau à l’entrée.

« C’est un très mauvais karma »

C’est la vie de Mme Aung Thee Oo, une travailleuse de Sifco, six jours sur sept. Dès 5 h 30, elle se dirige vers la rue où passe le camion, pour une embauche effective à 7 heures. Après le repas, de 11 heures à midi, c’est reparti jusqu’à 17 heures. Elle apprendra le jour même si elle doit rester pour les heures supplémentaires, qui commencent à 17 h 30 pour s’achever à 22 ou 23 heures, minuit parfois. « Quelle vie de famille cela me laisse-t-il ? »

A Golden Seafood International, on ne verse que 155 bahts pour neuf heures de présence. Depuis huit mois, M. Ye Httet Neug, 20 ans, jette des brassées de crevettes dans des cuves bouillonnantes, les sale, les ressort cuites, et recommence. Transformer des animaux vivants en denrées comestibles heurte ses convictions bouddhistes. « Je passe ma journée à tuer… C’est un très mauvais karma, gémit-il. Mais je n’ai pas le choix. »

Rohingya02e

M. Thmat Zin Moe, lui, peine dans une usine de fabrication de glace douze heures par jour pour 4 500 bahts mensuels. « Il fait un froid épouvantable, et on ne nous fournit ni gants ni vêtements de protection. » Les exemples abondent : l’un a dû acheter son uniforme sur ses propres deniers ; un autre se plaint de l’absence d’eau potable dans les ateliers. Pas de paiement en cas de maladie. Pas de vacances. Et, parce que leur salaire est trop bas, ils sont tous obligés d’accepter les heures supplémentaires imprévisibles, qui, au nom de l’adaptabilité totale aux variations de la pêche, étendent la journée au-delà du raisonnable. Hors du travail, l’existence n’est guère plus plaisante. Tandis que les Thaïlandais résident sur les hauteurs de la ville, les Birmans s’agglutinent dans les quartiers bas, autour des quais. Ce ghetto transpire le poisson et le labeur, la prostitution la plus sordide, la souffrance. Les immigrés y ont leurs pagodes, leurs masures insalubres, leurs stands de noix d’arec, bétel et chaux — une drogue légère qu’ils aiment chiquer et qui colore la bouche de rouge avant de maculer les trottoirs.

Quant aux femmes, elles n’abusent pas du thanaka, cette poudre jaune qui fait office de maquillage autant que d’écran solaire et qui signale une Birmane parmi toutes les femmes d’Asie du Sud-Est. « Ainsi, elles sont moins visibles, et cela leur épargne des remarques méprisantes de la part des Thaïlandais », explique M. Nai Line Htike, représentant d’une improbable organisation lesbienne, gay, bisexuelle et trans (LGBT), le Human Rights Education Institute of Burma. « La Thaïlande du Sud est très conservatrice. Les gens ont à l’esprit l’opposition entre nos deux pays, toutes ces vieilles histoires d’affrontements entre rois. Cela leur est seriné à l’école, et est exploité par l’industrie cinématographique dans des films à grand spectacle bourrés de stéréotypes. » Les guerres incessantes du XVIe au XVIIIe siècle ont laissé des rancœurs que la cohabitation exacerbe régulièrement en brimades racistes.

Rohingyas-2

Malgré leur extrême précarité, les ouvriers birmans jugent leur situation préférable à celle que leur réserve leur pays d’origine. A Ranong, ils sont sous-payés, mais, au moins, ils ont un toit. Brimés, mais avec un peu d’espoir. Contrairement à une idée reçue, le gouvernement de Naypyidaw n’interdit pas à ses citoyens de quitter le territoire. Mais l’immigration a longtemps emprunté des filières clandestines : au nord, celles mises en place pour les opposants politiques ou les réfugiés fuyant les guérillas, concentrés dans des camps et dépourvus de statut, puisque Bangkok n’a pas ratifié la convention onusienne de 1951 relative au statut des réfugiés ; au sud, celles de la contrebande et des trafics. Les candidats au départ se retrouvaient aux mains des passeurs de Kawthaung — la ville jumelle de Ranong, de l’autre côté du bras de mer —, qui opéraient tantôt avec la complicité fort bien rétribuée des douaniers, tantôt à leur insu. Beaucoup se sont noyés au cours de traversées nocturnes. Une fois à Ranong, il fallait encore éviter de tomber aux mains des policiers : ceux qui ne pouvaient pas présenter de papiers en règle ou s’offrir un laissez-passer en espèces sonnantes et trébuchantes étaient renvoyés en Birmanie.

La situation s’est normalisée au fil des années. « Pour franchir la frontière, précise Zaw, un conducteur de pirogue à moteur, il suffit de présenter à l’immigration thaïlandaise le passeport temporaire permettant de séjourner une semaine à Ranong. » Puis de se mêler à la foule de ceux qui ont obtenu un permis de travail en bonne et due forme. Cela n’empêche pas les policiers de continuer les contrôles d’identité. « Ils regardent les yeux. Ils sont incroyablement bons pour ça », explique le très débrouillard Paipai, 20 ans, qui a grandi dans le ghetto et en connaît toutes les ficelles. « Hier, un de mes amis se promenait sans son permis de travail. Une erreur. Une toute petite erreur, n’est-ce pas ? La police l’a contrôlé, puis arrêté. Comme il parle mal thaï, il m’a téléphoné. Les agents voulaient 3 000 bahts ; j’ai négocié pour descendre à 1 000 bahts. Ils m’ont donné rendez-vous dans leur voiture, derrière un immeuble. » Pourquoi la voiture ? « Pour éviter les photographies compromettantes. » Et pourquoi pas au bureau de police ? « Pour ne pas partager l’argent avec leurs collègues. »

1720911 3 46ed des-rohingyas-arretes-a-la-frontiere-du b914

Ranong compte peu de travailleurs sociaux susceptibles d’aider cette population en difficulté, et encore moins d’organisations non gouvernementales (ONG) étrangères. Le père John, un Néo-Zélandais à l’œil perçant et à la parole claire, y a passé six ans comme coordinateur d’une structure éducative liée à l’Université catholique d’Australie. « La situation des Birmans s’est améliorée au fil des années », observe-t-il : en passant d’une immigration illégale de pêcheurs, aux conditions de travail quasi esclavagistes, à une immigration de travail avec regroupement familial, en faisant souche, ils ont été peu à peu protégés des abus les plus criants et ont obtenu la reconnaissance d’un minimum de droits. Depuis août 2005, la législation thaïlandaise prévoit même la scolarisation de leurs enfants. Mais ils se préoccupent peu de cette possibilité. Le père John y voit un facteur culturel : « Idéalement, les jeunes devraient aller à l’école publique thaïlandaise, tout en conservant leurs traditions. Mais l’éducation n’est guère valorisée chez les Birmans. Nous essayons donc de tenir à l’écart du travail les enfants qui atteignent l’âge de 11-12 ans. »

Exploitation institutionnalisée

Les immigrés sont également en mauvaise santé : « Les travailleurs ne disposent guère de temps libre pour se faire soigner, et il nous est difficile d’entrer dans les usines. La prévention en est compliquée d’autant », explique la docteure Mie Mie Han, spécialiste du VIH/sida et de la tuberculose. Un sérieux progrès a été accompli avec l’ouverture à cette population des consultations à 30 bahts (moins de 1 euro) ; mais le coût de cette inclusion dans le système de santé thaïlandais est critiqué par les opposants au gouvernement. Ils ont beau jeu de faire remarquer qu’à Ranong, par exemple, les Birmans sont désormais si nombreux qu’ils représentent plus de la moitié des quatre cent mille habitants de la ville.

Le 1er janvier 2013, le gouvernement de Mme Yingluck Shinawatra a mis en œuvre une mesure historique : il a élevé le salaire minimum national à 300 bahts par jour, soit une augmentation de l’ordre de 40 % pour tous les travailleurs. Mais, selon la chercheuse japonaise Miwa Yamada, coauteure en 2010 d’une étude sur les Birmans de Ranong, « le permis de travail thaïlandais ne fait qu’institutionnaliser l’exploitation des migrants. Précisément, ce n’est pas un permis de travail, mais une autorisation d’emploi. C’est donc l’employeur qui détient les clés de l’accès au travail ». Et les patrons n’ont pas manqué d’inventivité, depuis le début de l’année, pour rogner la hausse : ici, on supprime l’allocation journalière pour la nourriture ; là, une prime de 200 bahts par quinzaine se voit recalculée à 300 bahts par mois ; ailleurs, on déduit du nouveau salaire des frais de nourriture ou de dossier.

1343637513-save-the-rohingyas-demonstration-staged-in-surab

« Tous sont égaux, mais certains plus que d’autres… » Une scène revient en mémoire. Il est 4 heures du matin, au port. Deux douzaines d’hommes, tous birmans à l’exception du capitaine, thaïlandais, déchargent un chalutier à l’aide de palans. Des centaines de Birmanes trient les poissons à un rythme effréné. Seules prennent leur temps les comptables, l’air hautain. Thaïlandaises, à coup sûr. Qui d’autre pour porter des bottes roses ?

http://www.monde-diplomatique.fr/2013/09/MONTHEARD/49635

18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 16:24

Par Sylvie Bednar, LeFigaro.fr, 17 janvier 2014

À travers les grandes baies vitrées de la ­cabine, le paysage défile en format 16/9 dans la brume blanche du petit matin tandis que le doux clapot de l'eau contre la coque berce notre réveil. Les esquifs des «pêcheurs de bois», qui arrachent au courant les branchages à la dérive, exhibent leurs voilures carrées, belles comme les toiles d'un Rothko. «Mingalabar! Mingalabar!» À quelques brasses du bateau, une attendrissante guirlande humaine épousant les pentes de la berge s'est formée spontanément pour saluer les passagers de l'Orcaella. Rituel ­informel et enthousiaste qui se réitérera sur notre passage, tout au long des 1 600 kilomètres de la croisière...

Orcaella brevirostris, dauphin de l'Irrawaddy, endémique des deltas d'Asie du Sud-Est, a donné son nom (et peut-être aussi sa physionomie, lui qui n'a pas de museau) à ce bateau inspiré d'un steamer des années 30. Il est le deuxième navire de la flotte Orient-Express sur les eaux birmanes. Moins long que le célèbre Road to Mandalay, son grand-frère, qui sillonne ­depuis dix-sept ans le fleuve Irrawaddy, l'Orcaella peut croiser sur des voies navigables plus étroites, sinueuses et moins profondes grâce à son faible tirant d'eau.

C'est ainsi que, dépassant Mandalay, la deuxième plus grande ville du Myanmar sur l'Irrawaddy, le bateau vire lentement vers la droite et le nord pour s'engager sur la versatile Chindwin, son principal ­affluent, dont l'amplitude des crues peut varier d'une dizaine de mètres en quelques heures.

01-copie-1

Un temple façon cupcake coiffé de stupas dorés

Nous le remonterons à contre-courant jusqu'au terminus de sa voie navigable, Homalin, au pied de la chaîne des monts Kumon, contreforts himalayens. Cette ­navigation ne peut s'effectuer qu'au pic de la mousson et s'effectue en huit jours au rythme lent de 5 nœuds.

À la première étape, près de Monywa, l'on découvre amusé, que pour trouver le salut au sein du bouddhisme theravada - 89 % de la population est bouddhiste - il ne faut pas être avare de dévouement, ni de donations! La pagode Thanboddhay, construite durant la Seconde Guerre mondiale, en est un formidable exemple. Couleur bonbon, les bâtiments de ce ­monastère se succèdent, tous plus bigarrés les uns que les autres. Un temple façon cupcake coiffé de dizaines de stupas ­dorés! Un écrin de staff meringué de bas- et de hauts-reliefs, de fleurs et de cordons tressés couleur guimauve, pour exhiber plus d'un demi-million de bouddhas de toutes tailles, bien alignés le long des murs ou formant d'improbables pièces montées… À l'intérieur, les plus grands s'offrent parfois les rayonnements clignotants de la fée Electricité. Mais c'est à Buddha Tataung que l'on atteint le Nirvana: 7 000 bouddhas identiques de la taille d'un homme, au milieu d'un boisement de plus de 7 000 arbres de Bhodi. Kaléidoscope géant dans lequel les idoles de ciment en position du lotus semblent se refléter à l'infini. «Un bouddha, un ficus!» commente notre guide Win Myint. Et de compter toujours et encore les 129 ­mètres du plus grand bouddha debout du monde planté sur sa colline et les ­95 ­mètres de long du bouddha allongé à ses pieds.

02-copie-1

Sur le rivage, entre cocotiers, aréquiers, bambous ou feuillus tropicaux, les villages essaiment. Et les stupas blancs lancent vers le ciel leur hampe d'or auréolée parfois d'un hti, sorte d'ombrelle ­aérienne. Le doux tintinnabulement de leurs clochettes s'envole jusqu'à nous. Les rires d'enfants aussi. Le jour suivant, à Mokehtaw, nous assistons à la cérémonie du Shinbyu, le noviciat d'une poignée de gamins âgés d'une dizaine d'années. Avec beaucoup d'humilité et d'émotion, ils revêtent la robe pourpre. Les chevelures sont sacrifiées, rasées par un moine. Les cheveux tombent, l'enfance s'étiole. Les grands bols à aumône leur sont transmis.

Au quatrième jour, la rivière se rétrécit et coupe à travers un défilé de grès coiffé d'une végétation dense. La jungle est proche. La croisière prend des airs d'expédition. Des troncs d'arbre et des branchages dérivent. Le bateau décrit de grandes courbes à la recherche du chenal invisible et profond. Un marin sonde le fond avec une longue canne de bambou pour ­déjouer les caprices de la Chindwin, ses forts courants et bancs de sable affleurant. À Maukkadaw, surnommé le port du Teck, des grumes attendent près du ­rivage les extraordinaires convois formés de longs radeaux de bambous qui les transporteront sur l'onde limoneuse jusqu'à Yangon (Rangoon). Le Myanmar abrite 75 % des réserves mondiales de teck mais perdrait, en forêt, l'équivalent de la surface de la Belgique tous les ans...

La mousson joue son rôle, présente et prégnante...

Sans prévenir, au détour d'un méandre, Homalin, ville d'immigration des peuples Shan et Naga, apparaît auréolée de nuages bas sur le fond bleuté des collines de Manipur. Ses maisons sur pilotis semblent se bousculer sur la rive. Nous sommes à la frontière des montagnes du Nagaland, terre d'anciens grands guerriers et coupeurs de têtes. Une association naga nous en dévoilera les danses et mélopées ancestrales. Plus festifs, les Shans nous accompagneront vers la rive du retour au rythme endiablé des membranophones et de la danse du papillon. Puis nous filerons, dans le sens du courant cette fois, à 11 nœuds et en (seulement) trois jours pour retrouver l'Irrawaddy et les plus de 3 000 pagodes et stupas de l'historique plaine de Pagan (Bagan).

La mousson joue son rôle. Présente et prégnante. Confortablement installé sur une méridienne du pont observatoire, abrité par un taud, les pensées s'évadent. On se remémore le dernier marché - sous les trombes d'eau - à Kalewa, aux portes de l'Inde, les bâtiments coloniaux aux façades décrépies et moisies, les marchandes souriantes assises sur leurs étals, les corbeilles débordant de fruits, de légumes et de feuillages inconnus, de crevettes séchées, de grenouilles ou de poissons-chats. On se souvient aussi des femmes fumant le cheroot (sorte de cigare enroulé d'une feuille de maïs) et des moines qui, en file indienne, au son du gong, déambulent pour ­recueillir les offrandes dédiées aux repas. On s'amuse encore du son des trompes des rafiots crachant tous leurs décibels à notre rencontre! On revoit, dévalant à flanc de colline, la kyrielle de stupas blanc et or de Masein. Et aussi ces femmes rayonnantes, de l'ethnie Shan, allant cueillir le thé dans les montagnes, les palanches à l'épaule.

La photographie couleur sépia dans ­laquelle nous avait plongés ce temps de mousson, délavant tout sur son passage, s'efface sous les rayons inespérés du soleil. De nouvelles perspectives se forment à l'horizon. Le nouveau Myanmar semble aussi vouloir s'épanouir… Et l'on aimerait contredire Rudyard Kipling qui écrivait «L'Est est l'Est, et l'Ouest est l'Ouest, et jamais ils ne se rencontreront.» Mingalabar!

03-copie-1

 http://www.lefigaro.fr/voyages/2014/01/17/30003-20140117ARTFIG00476-la-birmanie-a-contre-courant.php

28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 16:25

Un excellent article de l'Encyclopaedia Universalis sur Bagan...

Photos personnelles

Bagan - Dhammayangyi 

La ville de Bagan commande le passage entre les plaines de Kyaukse et de Mingu, les deux seuls bassins de l' Irrawaddy avant son delta. Elle se trouve à 21e de latitude nord, mais à l'intérieur des terres et à l'ombre des hauteurs de l'Arakan, qui arrêtent une partie de la mousson du sud-ouest. Il y tombe à peine 0,60 m d'eau par an ; on l'appelle le Tattadesa, le « Pays brûlant ». L'irrigation y a pourtant très tôt créé un véritable grenier, le Ledwin, le « Pays du riz ». Bagan est équidistante des deux bras du fer à cheval de montagnes qui enserre la Birmanie, d'où, de tous temps, ont dévalé les envahisseurs. L'Irrawaddy, incomparable chemin d'eau, relie la ville à la mer, à la civilisation.

Nulle prédestination géographique, nulle nécessité géopolitique n'expliquent pourtant sa destinée, mais bien plutôt la volonté des hommes, ou les hasards de leurs destins. Les Pyu de langue tibéto-birmane ont civilisé la vallée du fleuve où subsistent, de Halin à Prome, leurs antiques cités. Les Birmans proprement dits vinrent les y rejoindre et se fondre avec eux.

 Bagan se dresse sur un promontoire. Sa vaste enceinte quadrangulaire de 1 200 m de côté – l'angle nord-ouest est rongé par le fleuve – aurait été dressée dès 849. C'est à Anawrahta (1044-1077) qu'elle dut son essor. Ce roi guerrier soumit les Mōn de Thatön et même ceux du Ménam, jusqu'au Haripuñjaya et à l'Arakan, peuplé d'un rameau pyu. Converti au bouddhisme des Thera par le Mōn Shin Arahan, il en fit la religion officielle, le pāli et le mōn devenant ainsi les langues de culture. Kyanzittha (1084-1113) consolida la tutelle birmane : rien ne le montre mieux que l'inscription du Myazedi (vers 1113) rédigée en quatre langues : le pāli, le mōn, le pyu et le birman qui était ici écrit pour la première fois. Alaungsithu (1113-1155 env.) poursuivit l'édification de sanctuaires de plus en plus colossaux, de même que Narapatisithu (1174-1211), qui veilla à une réforme du bouddhisme selon les règles de la secte cinghalaise du Mahāvihāra. Sous Nantaungmya (1211-1230), le pouvoir s'affaiblit, à la suite des importantes dépenses de construction et des querelles de sectes. Sous la pression des raids mongols (1271-1288), les rois abandonnent Bagan entre 1298 et 1312. C'est la fin de trois siècles d'or, qui avaient créé l'unité et la puissance de la Birmanie et formulé son art, avec un éclat insurpassé depuis.

Bagan

1.  Le creuset de l'art birman

 Une histoire détaillée de la ville est impossible. La chronologie exacte des édifices n'est pas établie avec suffisamment de détails pour permettre de tracer les contours successifs de la cité. De la maison paysanne au palais, en passant par les bâtiments monastiques, l'habitat était en bois et a disparu. Seuls subsistent temples et stūpa, qui étaient édifiés en brique. Nous ne connaissons pas davantage les systèmes d'irrigation, à tout le moins les adductions d'eau nécessaires à l'usage d'une énorme population. Mais on en a reconnu les vestiges. Par des inscriptions sur les briques des temples et des stūpa, on a identifié les villages, échelonnés tout au long de l'Irrawaddy, qui les ont donc fabriquées, soit à titre de corvée, soit pour participer volontairement à ces œuvres pies. Il est probable que ces villages ont également nourri la ville.

Bagan

On constate que les premiers temples ont été bâtis au XIe siècle dans l'antique cité fortifiée, débordant de ses limites au nord, et surtout au sud, mais toujours exactement sur la berge du fleuve. Plus tard, on glissera vers l'est et vers l'intérieur des terres, sans dépasser, au nord et au sud, les deux principaux affluents de l'Irrawaddy qui encadrent le promontoire primitif. Les stūpa semblent avoir été surtout commémoratifs : ici on a débarqué telle relique du Bouddha, là aurait péri tel roi ; on ne peut les intégrer dans une organisation urbaine systématique. Faute de connaître les palais royaux ou princiers, les quartiers d'artisans ou les villages, nous ne pouvons identifier les monastères, et donc saisir la distribution des temples. On admirera seulement le sens de l'espace. Le pays est plat, le ciel presque toujours bleu. De chaque temple, au-dessus des palmes qui évoquent les toits de jadis, on découvre à l'horizon tous les autres monuments. À l'étiage, le fleuve est bordé de véritables falaises interrompues par les cañons de ses affluents. Comme en équilibre au-dessus des eaux, les stūpa semblent être les amers de la grande cité. Creusées dans les flancs des cañons, des grottes rappellent les ermites de jadis. À l'écart, dans ce qui fut autrefois la forêt, un temple perdu évoque les sectes mystiques qui vivaient en marge de la société.

Bagan

La variété des temples de Bagan s'explique par le caractère de creuset que revêtait la cité. Tout d'abord Bagan vit, sous l'égide des Birmans, la fusion des cultures antérieures : Pyu du Śrīketra et d'Arakan, Mōn du Ramaññadeśa, Thaï même des montagnes du nord-est. On y sent en outre le poids de la Chine toute proche. Dès l'Antiquité, les Pyu avaient enseigné le Mahāyāna au Yun-nan, alors royaume de Nan-Tchao. En retour, la Birmanie recevra, notamment, la technique des pierres dures, de la laque (les premières statues en laque sèche apparaissent sous Kyanzittha, et on a déterré des objets en laque datés de 1274), de la céramique, notamment les briques et les reliefs en terre cuite émaillée. Développée par les Pyu, l'architecture en brique, remarquablement audacieuse grâce à l'emploi de la plate-bande et de l'arc à claveaux, vient probablement de Chine, même si l'influence du Bengale s'avère certaine. À travers les Mōn, les relations avec le Bengale (qui touche l'Arakan), l'Orissa, l'Andhra et Ceylan furent d'autant plus développées qu'elles étaient source de prospérité économique. Shin Arahan ira dès 1160 à Ceylan, dont le roi enverra une « dent » du Bouddha, somptueusement enchâssée dans le Shwezigon. Kyanzittha fera restaurer le temple de Bodhgāyā, dont Nantaungmya (1211-1230) dressera une réplique à Bagan : le Mahabodhi. Des moines indiens décriront au roi Kyanzittha leur temple (Paharpur, peut-être ?) et celui-ci cherchera à le reproduire avec l'Ananda. Le moine Chapaa introduira à Bagan, en 1190, l'orthodoxie singhalaise, dont les stūpa et les peintures seront dès lors imités ; on peut multiplier ces exemples à l'infini. Au milieu du XIe siècle, les Birmans viendront au contact direct des Khmers dans le delta de la Ménam. On soupçonne une influence du temple-montagne angkorien dans la conception, nouvelle à Bagan, du Thatbyinnyu (entre 1113 et 1150). Une imitation évidente du décor khmer se décèle sur le Mingalazedi (env. 1284). Au début du XIIIe siècle, le Payathonzu reproduit les temples bouddhiques de Jayavarman VII.

Bagan

Le nombre et le gigantisme des temples royaux de Bagan s'explique, certes, par l'ambition et l'opulence des souverains, mais aussi bien par leur désir d'assurer la prospérité générale. Le roi se lance dans les conquêtes pour étendre son pouvoir politique, pour s'enrichir, pour s'assurer une main-d'œuvre gratuite de prisonniers, mais aussi, et au moins autant, pour s'approprier les trésors humains, spirituels et magiques de ses voisins : religieux éminents, artistes, reliques ou statues du Sage, autant de sources et de signes de prééminence. Parce qu'on lui avait refusé une copie du canon bouddhique, Anowarahta s'empare en 1057 de Thatön et en ramène, certes, les textes convoités, mais aussi le roi, prisonnier, et ses artistes. Les roitelets soumis envoient des tributs dont la valeur réside avant tout dans la rareté : matières précieuses, objets d'art locaux, orchestres, qui serviront de modèles. Les reines jouèrent un rôle non moins important dans le développement artistique. Aucun pays d'Asie n'accorde aux femmes un statut aussi strictement égalitaire et un rôle aussi considérable. Le roi épouse des princesses de chacune de ses provinces et de ses États vassaux. Elles apportent avec elles leurs modes, leurs artisans, leurs religieux. La première reine de Kyanzittha était sans doute bengalie : on reconnaît son empreinte dans l'iconographie de l'Abeyadana, d'inspiration tantrique. Nulle part en Indochine autant de temples ne sont réputés avoir été fondés par des reines : légende, peut-être, mais fort révélatrice.

Bagan

2.  Un microcosme.

On ne verra pas davantage dans les temples de Bagan la seule marque de la royauté. Nous connaissons mal l'organisation sociale ; on distingue seulement, au sommet, une hiérarchie de chefs guerriers qui reçoivent du souverain des terres – les plus riches : les rizières irriguées – en échange des contingents qu'ils doivent lever. Comme le roi, chacun, dans son cercle, accumule les mérites par des fondations pieuses qu'il redistribue. Les Birmans, très démocratiquement organisés en villages dirigés par un chef héréditaire, sont en fait possesseurs de la terre. Chaque village entretient un monastère. On ne peut, non plus, parler de théocratie. L'ordre politique, par ses entreprises guerrières, est en contradiction radicale avec le bouddhisme, qui ne le sanctionne toutefois nullement. Si le roi fut sacralisé, ce fut par des brahmanes, et Bagan possède des temples et des statues hindouistes. Les villageois, eux, adressent surtout leur culte aux Nats, les génies chthoniens primitifs. Le bouddhisme n'est donc pas une religion sacralisant ou sanctionnant l'ordre social. Le champ de rencontre entre les deux systèmes est l'enseignement, que les jeunes hommes reçoivent au monastère. En retour, le roi et les paysans acquièrent des mérites en nourrissant les moines. Mais l'entrée dans la vie monacale est un choix purement individuel. Ne cherchons donc pas, à Bagan, des évêques et des prêtres dans l'entourage du roi et des comtes. Songeons plutôt au rôle des grands ordres réguliers du Moyen Âge comme Cluny et Cîteaux, et rapprochons plutôt l'influence des prêtres bouddhistes sur le roi, dans certaines entreprises « pour la foi », de celle des moines occidentaux prêchant les croisades.

Bagan

Ainsi peuvent se comprendre les raisons de l'épanouissement de Bagan, et son rôle primordial. C'est la capitale, avec ses fonctions politique, enseignante, religieuse, économique, en un mot son rôle « normatif ». C'est là qu'est établi le calendrier, et qu'Alaungsithu codifie les poids et les mesures. Ce même roi, puis Narapatisithu font rédiger les grands codes juridiques, de même que les grammaires normatives. Parallèlement, Bagan est un monde en soi et qui ne peut être réduit à une démultiplication du pays. Le roi est l'image sur terre d'Indra, roi des dieux : sa ville est une cité céleste, qui résume et protège le pays, un microcosme au sens plein. C'est par cette rencontre, exceptionnelle, de races et d'idées, que la ville formera la Birmanie et son art, et réussira à fédérer un État multinational. Car Bagan a survécu à ses rois. Des temples y seront bâtis jusqu'au XIVe siècle, des fresques ajoutées sur ses murs jusqu'au XVIIIe siècle. Elle restera, jusqu'au XVe siècle, le foyer littéraire de la Birmanie. Elle sanctionnera longtemps le pouvoir royal : Tabinshweti, fondateur de la nouvelle puissance d'Ava, viendra s'y faire couronner ostensiblement en 1546, et enrichira le Shwezigon, comme ses successeurs, jusqu'en 1768 ; c'était là, d'ailleurs, le stūpa le plus vénéré du pays. L'art de Bagan a codifié tous les styles postérieurs. Il sera imité dans les pays thaï, au Siam, au Laos, et même au Cambodge post-angkorien. Ses moines, en effet, après avoir été formés par Ceylan, maintiendront l'orthodoxie, et Bagan se substituera en grande partie à l'île sainte. Ses monuments n'atteignent sans doute pas la perfection angkorienne, mais ils auront une grande descendance, tandis que la capitale khmère sombrera dans la forêt.

Bagan

Endommagés par un séisme le 8 juillet 1975, les monuments de Bagan sont graduellement restaurés et renforcés par le Department of Archaeology de Birmanie, aidé depuis 1981 par des spécialistes de plusieurs pays dans le cadre d'un programme international financé par les Nations unies et mis en œuvre par l'U.N.E.S.C.O. avec la collaboration de l'École française d'Extrême-Orient.

Bagan

28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 14:24

Le Monde 27.09.2012 

1500470 3 b248 le-president-birman-thein-sein-en-septembre

Le président birman Thein Sein a rendu jeudi 27 septembre un hommage sans précédent à l'opposante Aung San Suu Kyi, la "félicitant" devant l'Assemblée générale de l'ONU pour ses "efforts en faveur de la démocratie".

"En tant que citoyen birman, je voudrais la féliciter pour les honneurs qu'elle a reçus dans ce pays en reconnaissance de ses efforts en faveur de la démocratie", a-t-il déclaré, en référence à la visite qu'Aung San Suu Kyi effectue parallèlement aux Etats-Unis, où elle a reçu la médaille d'or du Congrès américain. Aung San Suu Kyi, désormais députée, a été accueillie avec tous les honneurs aux Etats-Unis et s'est entretenue avec le président américain Barack Obama dans le Bureau ovale.

Les relations entre le chef de l'Etat birman et la dirigeante de l'opposition et Prix Nobel de la paix n'ont cessé de s'améliorer depuis un an et demi. Elles sont considérées comme essentielles au bon déroulement des profondes réformes engagées en Birmanie par Thein Sein depuis la dissolution de la junte en mars 2011.

Depuis un an et demi, le gouvernement "civil" de Thein Sein a notamment libéré des centaines de prisonniers politiques et signé des cessez-le-feu avec plusieurs groupes rebelles des minorités ethniques. Il a également permis le retour au cœur du jeu politique de Suu Kyi, après quinze années en résidence surveillée.

1767055 3 eb5e barack-obama-a-recu-aung-san-suu-kyi-dans-le

L'icône de la démocratie en Birmanie, députée depuis avril, milite depuis pour la poursuite des réformes et la levée des sanctions internationales. Les Etats-Unis ont annoncé mercredi la levée de l'embargo américain sur les produits birmans.

Thein Sein a souligné dans son discours que son gouvernement avait signé "dix accords de cessez-le-feu avec des groupes armés" de différentes ethnies et qu'il s'efforçait de "mettre totalement fin" au conflit entre l'armée birmane et les rebelles kachins, qui fait rage de nouveau depuis juin 2011 dans l'extrême nord du pays après dix-sept ans de paix.