27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 16:11

Dans un jeu à peine dissimulé, les dirigeants des pays du G7 réunis les 26 et 27 mai à Ise-Shima, dans le centre du Japon, ont souvent évoqué la Chine, sans toutefois la citer. Les échanges entre dirigeants japonais, américain, canadien, allemand, britannique, italien et français ont notamment porté sur la liberté de navigation en mers de Chine méridionale et orientale, un point directement lié aux tensions territoriales avec Pékin.

La déclaration finale, dévoilée vendredi, réitère leur attachement à « un ordre maritime fondé sur les règles en vigueur ». Les chefs d’Etat et de gouvernement disent en particulier leur inquiétude quant à la situation en mer de Chine méridionale, où la Chine a poldérisé ces deux dernières années des récifs, et insistent sur « l’importance fondamentale d’une gestion et d’un règlement pacifiques des contentieux ».

« Club de l’élite paralysé »

Le chef de gouvernement japonais, Shinzo Abe, qui présidait la rencontre, a mis l’accent sur ces questions, pour conforter la place de son pays auprès des Occidentaux et endiguer l’influence chinoise. « Les autres dirigeants ont jugé nécessaire d’envoyer un message clair », s’est félicité Hiroshige Seko, porte-parole adjoint du gouvernement. Alors qu’est attendu le verdict dans une procédure d’arbitrage sur la légalité des nouvelles prétentions chinoises au regard de la Convention des Nations unies sur le droit maritime, ses six invités ont soutenu M. Abe sur les principes défendus dès le Dialogue de Shangri-la en 2014 à Singapour : se fonder sur le droit international, éviter de recourir à la force et chercher à résoudre les problèmes par le dialogue.

Les mêmes positions avaient été affichées lors de la rencontre des ministres des affaires étrangères du G7 à Hiroshima en avril. Déjà, la Chine avait vivement réagi, accusant le G7 d’« alimenter les tensions » et faisant part de son mécontentement auprès des ambassades concernées à Pékin. « Nous pensons que le G7 devrait employer son temps et son énergie à gérer les questions qui le concernent, et pas à mettre son nez dans celles des autres pays ou dans des affaires au-delà de ses attributions », a de nouveau lancé jeudi 26 mai la porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères, Hua Chunying.

En guise de riposte, la Chine accueillera en septembre un sommet du G20 et elle s’est efforcée de présenter le G7 concurrent comme un forum d’un autre temps. L’agence de presse officielle, Chine nouvelle, l’a présenté comme un « club d’élite de plus en plus paralysé ». L’argument sous-jacent : à quoi bon parler des grandes questions du monde d’aujourd’hui sans la Chine ou la Russie ? Ces deux pays ont d’ailleurs opportunément rappelé leur proximité en se retrouvant le 24 mai à Tachkent, à l’occasion d’un sommet de l’Organisation de coopération de Shanghaï.

Volonté de marginaliser

La diplomatie chinoise a par ailleurs invité le G7 à se concentrer sur les affaires économiques. Or, sur ce point également, le pays s’est trouvé au centre des discussions, les dirigeants présents s’inquiétant de la menace représentée par les importantes surcapacités des usines chinoises, portées à bout de bras par l’Etat, qui conduisent à casser les prix mondiaux et menacent ainsi des emplois ailleurs, notamment dans la sidérurgie. « Il y a eu des échanges d’opinions variées sur la situation en Chine », a admis Hiroshige Seko, porte-parole adjoint du gouvernement nippon.

Le développement des infrastructures est un autre point de tension. La Banque asiatique de développement, qui n’a été présidée que par des Japonais depuis sa création en 1966, était naturellement invitée. La Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, projet chinois lancé en 2014 et impliquant les nations européennes, n’était pas conviée.

Cette volonté du Japon de marginaliser la Chine reflète sa propre crainte de perdre son influence face à un voisin qui gagne en puissance tant économique que politique. « Le Japon est depuis longtemps un leader de l’Asie et veut le rester aux yeux du monde, constate un expert des relations internationales au Japon. Cela explique d’ailleurs l’importance qu’il attache au G7, dont il est le seul membre asiatique. »

Embarras des autres membres

En amont de la réunion d’Ise-Shima, les officiels japonais ont insisté sur le socle commun qui unit Tokyo et ses partenaires occidentaux, les distinguant de la République populaire de Chine. « Le G7 réunit des pays partageant des valeurs communes de respect du droit et de démocratie », expliquait-on au ministère des affaires étrangères avant le sommet. Le message est sec dans l’entourage du premier ministre Abe à propos de la Chine : « A l’OMC, elle respecte les règles. Elle gagnerait à le faire en matière de droit international. »

Cette inclination japonaise et dans une moindre mesure américaine place dans une position embarrassante les autres membres du G7, qui ne souhaitent pas s’attirer les foudres d’un partenaire devenu incontournable. L’équilibre a donc consisté à rappeler leur attachement au respect du droit international et à la liberté de navigation en mer, mais sans se prononcer sur les différends territoriaux sur le fond. « Le Japon voulait des prises de position fortes, mais nous ne voulions pas stigmatiser la Chine, il ne fallait pas qu’elle se sente placée au ban des nations », confie un diplomate européen. Minimisant l’importance de la question, l’entourage présidentiel français rappelle que les tensions entre le Japon et la Chine sont connues, mais insiste sur l’expression finale, qui reste mesurée.

LE MONDE | 27.05.2016

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/05/27/au-japon-le-g7-obsede-par-la-chine_4927580_3216.html

27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 16:03

LE MONDE | 27.05.2016

La sécurité régionale en Asie, avec ses conflits maritimes, est l’un des sujets de recherche de Mathieu Duchâtel, directeur adjoint du programme Asie au Conseil européen des relations internationales (ECFR). Entre 2011 et 2015, il a été le représentant à Pékin de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), où il a été chargé du programme Chine et sécurité globale. Le chercheur, auteur avec Jérôme Doyon d’une étude consacrée à l’armée chinoise, « Xi’s Army : Reform and loyalty in the PLA » (« L’armée de Xi. Réforme et loyauté au sein de l’Armée populaire de libération »), décrypte les enjeux de la réforme militaire menée par le numéro un chinois, Xi Jinping.

Mao disait que le pouvoir est au bout du fusil. Le contrôle de l’armée revêt-il la même importance pour le président ­chinois ?

L’armée est un élément-clé de la stabilité du régime. Le secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) dirige également la Commission militaire centrale (CMC), un attribut décisif de son pouvoir. Tous les dirigeants chinois ont remodelé l’armée et cherché à s’assurer de sa loyauté avec des politiques de nominations et de promotions, ou de limogeages qui peuvent notamment intervenir dans le cadre de la lutte contre la corruption.

Depuis le début de la politique des réformes, à la fin des années 1970, s’est manifestée une volonté de renforcer le budget militaire et de moderniser l’armée, qui joue aussi un rôle important pour la stabilité intérieure du pays, à travers la Police armée du peuple (« wujing »).

Xi Jinping, au pouvoir depuis 2012, met en avant son rôle de chef des armées dans sa communication politique. Il s’est attribué un nouveau titre, celui de « commandant en chef », révélé en avril par les médias officiels, ce qui personnalise le pouvoir et permet une forte médiatisation. Cela montre aussi qu’il est chargé des opérations au jour le jour.

Quel est l’objectif de la réorganisation de l’armée menée par Xi Jinping ?

Elle a deux buts. L’un est politique, de contrôle ; l’autre est plus opérationnel, destiné à créer des institutions permettant à l’Armée populaire de libération (APL) de poursuivre sa modernisation. Certains aspects de cette organisation gigantesque ont facilité la corruption, mais aussi la constitution de fiefs en son sein, qui constituent des obstacles à sa modernisation. Cette réforme vise à les supprimer.

De quelle manière Xi Jinping se distingue-t-il de ses prédécesseurs ?

Sur toutes les questions de politique étrangère, son prédécesseur, Hu Jintao, était critiqué pour son manque de prises de décision. Xi Jinping, lui, a pris des décisions ayant un impact international : construire des îles artificielles à grande échelle, envoyer une plate-forme pétrolière non loin du Vietnam…

Par ailleurs, la modernisation de l’APL a avancé. L’étendue géographique de sa mission est bien plus large : elle intègre désormais la défense des intérêts de la Chine à l’étranger et plus seulement celle des intérêts de souveraineté dans les zones contestées. La Chine a le deuxième budget militaire mondial, qui s’élève aujourd’hui à 130 milliards d’euros.

En 1995-1996, lors de la crise du détroit de Taïwan [à la suite de tirs d’essai de missiles chinois], le budget militaire taïwanais était supérieur à celui des Chinois. Vingt ans plus tard, l’écart est de 1 à 15, en faveur de la Chine. Cette dernière s’est imposée comme un acteur militaire majeur dans la région. Ce qui distingue M. Xi de ses prédécesseurs est sa tendance à utiliser l’outil militaire, non pour mener des opérations de guerre, mais pour conduire sa politique étrangère.

Dans ce contexte, la Chine a annoncé en février le début de travaux de construction d’une base à Djibouti, sa première à l’étranger…

C’est un tournant stratégique. Cette base va servir pour des raisons opérationnelles légitimes, comme la lutte contre la piraterie et le soutien aux opérations de maintien de la paix en Afrique. La Chine a présenté ses intérêts [économiques] dans la région comme une autre motivation à l’ouverture de cette base, provoquant ainsi un débat sur le message que cela renverrait, alors que la Chine a longtemps prôné le principe de non-ingérence dans les affaires des autres pays. Le discours officiel a changé.

On a l’impression que la marine est désormais la priorité…

La marine a le vent en poupe. Elle est très exposée dans le golfe d’Aden et dans les opérations qu’elle mène au-delà de la mer de Chine méridionale. La Chine a une production beaucoup plus convaincante dans les chantiers navals que pour ses chasseurs et bombardiers, pour lesquels elle maîtrise moins la technologie. Mais quand on regarde le nombre de généraux trois étoiles de l’APL, dans la marine il n’y en a que trois, comme dans les forces aériennes, alors qu’il y en a plus d’une vingtaine dans l’armée de terre.

Avec un tel budget militaire, s’agit-il de se confronter un jour aux Etats-Unis ?

Il n’y a pas de compétition quant à celui qui aura le budget de la défense le plus élevé, mais il y a des aspects de la modernisation de l’APL qui visent à contrecarrer la stratégie américaine en Asie. L’arsenal nucléaire, en particulier, est un point-clé de la modernisation de l’APL. La Chine n’a pas d’outil de dissuasion sous-marin crédible, et elle se sent vulnérable face aux initiatives américaines de défense antimissile et à leurs opérations de surveillance en mer de Chine méridionale. Pékin consacre d’importants moyens aux éléments de guerre asymétrique, ce que les Américains appellent « Anti-Access/Area-Denial » (A2/AD).

Ces éléments renvoient à la crise du détroit de Taïwan de 1995-1996 : alors que deux porte-avions américains y patrouillaient, la Chine a été incapable d’avoir une réponse dissuasive. Depuis, l’atmosphère politique a changé, et les relations avec Taïwan se sont améliorées, même si elles risquent de se détériorer à nouveau. Le souvenir de cette crise explique de nombreux choix.

La Chine semble assumer une posture plus agressive, alors qu’auparavant elle faisait profil bas…

La Chine a de plus grandes capacités, y compris du côté des garde-côtes. Contrairement au passé, elle dispose désormais des moyens nécessaires à la défense de ses intérêts. Elle est ainsi capable de réagir quand les Philippins et les Vietnamiens pêchent dans certaines eaux.

Derrière, il existe un jeu stratégique avec les Etats-Unis autour de la question du nucléaire, même si Pékin le dit peu. La Chine a une base de sous-marins nucléaires porteurs d’engins à Hainan, dans le sud du pays, en mer de Chine méridionale, dont elle a besoin pour qu’ils puissent sortir. Les manœuvres américaines dans cette même mer sont vues comme une volonté de priver les Chinois de dissuasion nucléaire. Cette dimension du problème est un peu occultée, alors que c’est un enjeu considérable.

Le président Barack Obama a levé l’embargo sur la vente d’armes au Vietnam, quelles peuvent en être les conséquences ?

On assiste à une régionalisation de la résistance à la poussée chinoise en mer de Chine méridionale. Pour le Vietnam et les Philippines, il s’agit de contrebalancer la puissance chinoise, par le développement de leurs capacités propres, par la recherche d’alliés, ou par un resserrement de leur relation avec les Etats-Unis. C’est une logique de course à ­l’armement qui porte en elle une certaine dangerosité, même si l’augmentation annuelle du budget de la défense de la Chine reste supérieure à la somme des dépenses militaires des Philippines et du Vietnam, qui ont peu de capacités. La levée de l’embargo est un symbole politique fort, mais son impact est plus faible que, par exemple, la vente de sous-marins à propulsion conventionnelle de classe « Kilo » par la Russie au Vietnam, un facteur opérationnel dissuasif.

Pour sa part, la France vend douze sous-marins à l’Australie…

Les Européens ont des restrictions fortes sur les transferts d’armement à la Chine. En revanche, en l’Asie du Sud-Est, les industriels européens de l’armement mènent une politique ambitieuse pour trouver des marchés et profiter de la situation stratégique. Les Européens se positionnent sur tous les marchés où il y a de l’espace.

Comment l’Europe se positionne-t-elle sur la question de la mer de Chine méridionale ?

L’Union européenne a une position de principe, qui est le soutien au droit international de la mer et à des négociations. Cette position a évolué, passant du soutien au dialogue et à la paix, à une approche plus spécifique, dans le contexte de l’arbitrage international demandé par les Philippines. Cet arbitrage met l’Europe face à sa position de principe d’un monde fondé sur le droit. On peut s’attendre à ce que les Européens apportent leur soutien au verdict alors que la Chine est opposée à cette procédure d’arbitrage. Leurs relations avec la Chine risquent de s’en trouver entravées.

Les Chinois sont-ils prêts à accepter un mécanisme permettant d’éviter l’escalade ?

Avec les Etats-Unis, ils ont déjà des accords pour éviter les incidents en mer et dans les airs. Avec le Japon, la négociation est toujours en cours, mais elle bute sur des problèmes de définition de la zone géographique sur laquelle elle doit s’appliquer. Ensuite se pose la question de la mer de Chine méridionale. Un code de conduite entre la Chine et l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (Asean) n’est pas à exclure, mais le moment politique est mal choisi avec le contexte de la demande d’arbitrage des Philippines et la militarisation du conflit. Peut-on résoudre la question de la souveraineté dans les Spratleys ? Il y a tant d’îlots occupés par tant de pays différents ! Comment arriver à un partage ? Peut-être que la solution réaliste consisterait à envisager un développement économique conjoint…

 

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/05/27/l-armee-chinoise-element-cle-de-la-politique-etrangere-de-xi-jinping_4927831_3210.html

27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 16:00

LE MONDE | 27.05.2016

Entre la Chine et le Vietnam qui fut une colonie chinoise pendant mille ans (de 111 av. J.-C. à 932), c’est une vieille histoire de guerre et de paix : une histoire qui a forgé une relation faite à la fois de proximité culturelle et de connaissance mutuelle, mais aussi de méfiance et de haine, le tout sur fond de compagnonnage idéologique au temps des guerres d’Indochine française et américaine.

A la fin de la guerre froide, Hanoï s’étant retrouvé dans le camp soviétique, la relation avec la Chine s’était détériorée au point de déboucher sur une sanglante guerre de dix-sept jours, sur la frontière sino-vietnamienne, en 1979. Bilan : peut-être plus de 50 000 morts. L’agressivité dont fait preuve Pékin en mer de Chine méridionale – que les Vietnamiens appellent « mer Orientale » et où Hanoï revendique, tout comme Pékin, les îles Paracel et Spratleys – a provoqué depuis deux ans une nouvelle détérioration de la relation Pékin-Hanoï.

C’est l’envoi par la compagnie pétrolière chinoise CNOOC, en mai 2014, d’une plate-forme de forage dans les eaux disputées des Paracel, qui a inauguré une nouvelle ère de tensions. « L’affaire de la plate-forme a été un tournant », affirme Nguyen Ngoc Truong, ancien diplomate et directeur du Centre des études stratégiques et du développement international. Il va jusqu’à dire : « La situation en mer Orientale est désormais très volatile. D’une certaine manière, nous sommes maintenant dans une situation encore plus inconfortable et difficile que celle qui prévalait avant la guerre de 1979 »…

Des provocations intolérables

Depuis, la plate-forme a été retirée, mais tout n’est pas rentré dans l’ordre pour autant. La poursuite de la construction d’îlots artificiels et de pistes d’atterrissage dans les Spratleys est perçue par Hanoï comme autant de provocations intolérables. « Le Vietnam a trois priorités, explique Tran Truong Thuy, de l’Institut d’études sur la mer Orientale. D’abord, défendre notre souveraineté ; ensuite maintenir un environnement pacifique ; enfin exploiter les ressources naturelles. » Il ajoute : « Les dimensions économiques et stratégiques sont une chose, mais la revendication de notre souveraineté [sur les îles Paracel et Spratleys] est primordiale. C’est une question de principe. »

Tout comme pour les Chinois, selon lesquels l’Histoire montre que la mer de Chine méridionale est de longue date leur pré carré, il ne fait aucun doute pour les Vietnamiens que les îles en question leur appartiennent. « Nous pouvons confirmer sans problème que ces îles sont sous notre souveraineté depuis le XVIIe siècle, affirme Tran Cong Truc, ancien directeur de la commission des frontières. Dès la dynastie des Nguyen [fondée en 1802], des envoyés de l’empereur vietnamien se rendaient régulièrement sur place. Ils y construisirent des pagodes et implantèrent des piliers qui signifiaient : ici c’est le Vietnam ! Des pêcheurs y passaient plusieurs mois par an, d’avril à août. »

Même la colonisation française est invoquée pour justifier la légitimité vietnamienne sur ces îles. « Le traité de Hué, signé entre Français et Vietnamiens en 1884 [qui a marqué le début de l’Indochine française], stipulait que la France garantissait la souveraineté du Vietnam, y compris sur les Paracel et les Spratleys », dit Tran Cong Truc. Plus tard, sur certaines îles des Paracel, comme sur celle de Pattle en 1932, les Français installèrent un phare et une station de radio et de météorologie. Preuve supplémentaire pour Hanoï de la légitimité vietnamienne…

Incident sanglant

Le Vietnam a cependant perdu tout contrôle sur les Paracel depuis 1974, quand un détachement de la marine chinoise s’en empara. Elles avaient été auparavant occupées par la République du Sud-Vietnam, adversaire des communistes d’Hanoï durant la guerre américaine.

En 1988, un incident maritime des plus sanglants opposa les deux forces navales aux Spratleys, alors que la Chine commençait à y renforcer sa présence et à y construire des bases. Le Vietnam affirme que soixante-quatre de ses marinsfurent tués lors de tirs d’obus, au cours d’une bataille qui dura une trentaine de minutes. Aux Spratleys, les Vietnamiens contrôlent aujourd’hui vingt et un îlots, dont moins d’une dizaine font l’objet d’une présence militaire ou civile.

« Pour nous, explique encore M. Tran, de l’Institut d’études sur la mer Orientale, il s’agit d’élaborer une stratégie à plusieurs volets : efforts diplomatiques, d’abord, puis opposition soft visant à expliquer la façon dont les Chinois violent les règles internationales et, enfin, les volets militaire et international : au programme, la modernisation de notre aviation et de notre marine, ainsi que la coopération avec les Etats-Unis, le Japon, la Corée, dans le but de faire front commun pour assurer la liberté de navigation. » M. Tran ajoute en souriant : « Bien sûr, nous ne récupérerons pas les Paracel… » La levée de l’embargo sur la vente d’armes au Vietnam, annoncée le 23 mai par Barack Obama au premier jour de sa visite au Vietnam, est cependant un indicateur significatif du rapprochement entre Hanoï et Washington.

Les Vietnamiens ne se font ainsi aucune illusion : une répétition de la guerre de 1979 qui, eu égard à la puissance de feu chinoise, n’avait pas clairement tourné à l’avantage de Pékin, serait catastrophique pour le Vietnam face à une armée chinoise qui s’est considérablement modernisée en trente-sept ans. Hanoï semble n’avoir désormais plus d’autre choix que de pratiquer une diplomatie mesurée, en comptant sur ses appuis régionaux pour affirmer sa détermination à faire pièce contre l’« envahisseur » chinois. Ainsi a été décrite la Chine lors d’un récent journal télévisé de la chaîne VTV1.

 

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/05/27/tensions-ravivees-entre-la-chine-et-le-vietnam_4927847_3210.html

18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 16:27

Sur le tapis rouge déroulé à sa descente d’avion, à l’aéroport d’Hongkong, mardi 17 mai, Zhang Dejiang, président de l’Assemblée nationale populaire et chargé des affaires hongkongaises, a affirmé qu’il venait pour « voir, écouter et parler ». Sa mission est d’apaiser alors que les relations sont très tendues entre Pékin et les habitants de la région administrative spéciale, et qu’approchent deux importantes échéances politiques : les législatives d’abord, en septembre 2016, puis l’élection par un comité de 1 200 membres du chef de l’exécutif, en mars 2017.

La jeunesse hongkongaise affiche de plus en plus ouvertement sa défiance à l’égard de Pékin. Le sentiment « localiste », nourri d’un rejet des Chinois continentaux, monte. Pour que rien ne trouble la visite de l’envoyé du pouvoir central, mais aussi pour limiter sa perception du mécontentement populaire, le gouvernement local a multiplié les mesures dites « antiterroristes » : 6 000 policiers ont été mobilisés ; la zone des bâtiments gouvernementaux a été encerclée de barricades infranchissables ; les pavés de certains trottoirs ont été recimentés, afin qu’ils ne soient pas utilisés comme projectiles. A l’aéroport, un photographe s’est vu confisquer un petit chiffon jaune, couleur du « mouvement des parapluies » qui avait occupé trois artères névralgiques de la ville, à partir de septembre 2014.

Ce déploiement n’a pas empêché quelques activistes de se manifester. Mardi après-midi, plusieurs membres du nouveau parti politique Demosisto se sont fait plaquer au sol alors qu’ils tentaient de s’approcher du Parlement. Quelques membres de la Ligue social-démocrate (LSD) ont également été momentanément détenus. « Nous voulions juste détruire la fausse image parfaite de paix et de prospérité que le gouvernement essaie de projeter », a déclaré Nathan Law, le président de Demosisto. D’autres groupes ont réussi à accrocher des grandes bannières réclamant une vraie démocratie, l’une sur un pont en construction, l’autre sur un pan de montagne…

Le chef de l’exécutif hongkongais, Leung Chun-ying , à qui la population reproche d’être une marionnette de Pékin, a cumulé les camouflets pendant les quatre premières années de son mandat de cinq ans (2012-2017), de l’abandon, sous la pression de la rue, du projet d’éducation patriotique en 2012 au rejet, en 2015, par le Conseil législatif, de la proposition formulée par Pékin sur la procédure d’élection du prochain chef de l’exécutif.

Contexte tendu

Les signaux envoyés par le pouvoir central à « Leung C.Y » sont donc scrutés de près. Lors d’une rencontre, mardi, avec des officiels locaux, M. Zhang a déclaré que Pékin était « satisfait » de son travail, un soutien modeste en comparaison de la « pleine approbation » dont se targuait le chef de l’exécutif, un an plus tôt, après avoir été reçu par le président Xi Jinping. Inconnu du grand public à Hongkong, M. Zhang est venu prendre la température. La ville est confrontée à la fois « à des défis et à de rares opportunités de développement », a constaté l’émissaire de Pékin.

Dans ce contexte tendu, le gouvernement chinois entend démontrer à la population qu’il y a encore des bénéfices économiques à partager et un avenir ensemble. Il souligne notamment la place qu’Hongkong pourrait trouver dans le programme des « nouvelles routes de la soie », colonne vertébrale de la diplomatie de Xi Jinping. « Hongkong possède une multitude de qualités uniques (…) et est capable de remplir des fonctions de haute importance », a tenté de convaincre Zhang Dejiang.

Ce message aux Hongkongais doit pallier l’absence de progrès politiques. Le fossé se creuse entre les promesses de prospérité partagée de Pékin et les inquiétudes croissantes de la population locale. Les réformes démocratiques sont au point mort à la suite de l’échec de la réforme sur l’élection du chef de l’exécutif. En réaction, plusieurs nouveaux partis se sont créés autour de programmes ouvertement hostiles au gouvernement chinois, à l’approche des législatives du 4 septembre à Hongkong. Certains exigent un référendum, d’autres l’autodétermination ou la réécriture de la Basic Law, Constitution sur laquelle est fondé le principe « un pays, deux systèmes ». Enfin, un autre parti demande la pleine indépendance.

LE MONDE | 18.05.2016

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/05/18/pekin-tente-d-amadouer-hongkong_4921335_3216.html

18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 16:23

Par Barry Eichengreen (Professeur d’histoire et des institutions américaines à l’université de Cambridge et professeur d’économie à l’université de Californie à Berkeley)

Il existe un large consensus sur deux faits concernant l’économie chinoise. Tout d’abord, le ralentissement a pris fin et la croissance reprend. Deuxièmement, tout ne va pas bien sur le plan financier. En revanche, il n’y a pas de consensus sur ce qui se passera ensuite…

La bonne nouvelle est que la demande intérieure continue de croître. Les ventes de voitures ont augmenté de près de 10 % en mars par rapport au même mois en 2015. Et les ventes au détail ont augmenté à un rythme annuel de 10 % au premier trimestre.

Néanmoins, l’augmentation la plus spectaculaire concerne l’investissement. L’investissement immobilier se développe à nouveau, après son effondrement en 2015. Les investissements industriels, en particulier des entreprises d’Etat, ont repris fortement.

A l’origine de ce revirement est l’énorme croissance du crédit, liée au fait que les autorités – qui craignaient que le dernier ralentissement ne soit excessif – encouragent fortement les banques chinoises à prêter. Elle a augmenté à un taux annuel de 13 % au quatrième trimestre de 2015 et au cours du premier trimestre de cette année, soit le double du taux de croissance économique annuelle. Depuis l’éclatement de la crise financière en septembre 2008, la Chine a connu la croissance du crédit la plus rapide de tous les pays du monde. En fait, il est difficile d’identifier un autre boom du crédit de cette ampleur dans l’histoire…

La mauvaise nouvelle est que les booms du crédit se terminent rarement bien ! Le tsunami du crédit chinois finance des investissements dans l’acier et l’immobilier, des secteurs déjà accablés par une capacité excédentaire massive. Autrement dit, les entreprises qui empruntent sont précisément celles qui sont le moins capables de rembourser.

Trois solutions, toutes désagréables

Le Fonds monétaire international, qui a tendance à être prudent sur ces questions (en bonne partie pour éviter de se mettre à dos des gouvernements puissants…), estime que 15 % des prêts chinois aux sociétés non financières sont à risque. Alors que la dette aux sociétés non financières s’élève actuellement à 150 % du produit intérieur brut (PIB), la valeur comptable des créances douteuses pourrait atteindre un quart du revenu national ! La concentration des prêts à risque dans l’acier, l’exploitation minière et l’immobilier suggère que les pertes seront considérables.

Voilà pourquoi la solution prétendument indolore d’échanger la dette contre du capital ne sera en fait pas indolore. Certes, les mauvais prêts peuvent être achetés par des sociétés de gestion d’actifs, qui peuvent les combiner à d’autres titres pour les vendre à d’autres investisseurs. Mais si les gestionnaires d’actifs paient la pleine valeur comptable de ces prêts, ils subiront des pertes, et le gouvernement devra payer la facture. S’ils paient la valeur de marché uniquement, ce sont les banques qui subiront des pertes, et le gouvernement devra sauver leurs bilans.

Cela laisse trois options désagréables.

Premièrement, les autorités peuvent émettre des obligations pour lever les fonds nécessaires à la recapitalisation des banques. Mais elles transformeraient alors la dette des entreprises en dette publique, déplaceraient le fardeau financier sur les épaules des contribuables futurs, ce qui n’améliorerait ni la confiance des consommateurs ni celle des investisseurs dans les finances publiques. La dette publique en Chine est encore relativement faible ; mais, comme tout citoyen irlandais peut vous l’expliquer, elle peut gonfler rapidement lorsque surviennent des crises bancaires…

Banques et entreprises zombies

Deuxièmement, la banque centrale pourrait accorder directement des crédits. Mais faire tourner la planche à billets n’est pas compatible avec son autre objectif : un taux de change stable. Nous avons vu en août 2015 comment les investisseurs pouvaient paniquer lorsque le taux de change du renminbi évolue de façon inattendue. Une dépréciation monétaire peut non seulement précipiter la fuite des capitaux, mais encore déstabiliser les banques.

La troisième option est d’attendre que le problème des créances douteuses ne se résolve de lui-même. Les banques seraient encouragées à accorder de nouveaux prêts pour rembourser ceux arrivant à échéance ; les emprunteurs seraient maintenus en vie sous perfusion bancaire. Le résultat est familier aux connaisseurs de la crise bancaire japonaise : des banques zombies prêtant à des entreprises zombies, étouffant la croissance des entreprises viables.

Un financement de la recapitalisation des banques par l’émission d’obligations est probablement la moins mauvaise option. Cela ne signifie pas qu’elle sera indolore. Et rien ne garantit que les décideurs chinois la choisiront. Dans le cas contraire, les conséquences pourraient être désastreuses. (Traduit de l’anglais par Timothée Demont)

LE MONDE ECONOMIE | 18.05.2016

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/05/18/la-montagne-de-la-dette-chinoise_4921527_3232.html

16 mai 2016 1 16 /05 /mai /2016 16:36

C’est une photo noir et blanc évoquant une scène de la Révolution culturelle. On y voit deux hommes, debout, une pancarte autour du cou. Les yeux baissés, ils sont l’un à côté de l’autre sur l’un de ces camions utilisés à l’époque (dans les années 1960 et 1970) pour exhiber les « tenants de la voie capitaliste », conspués au son des cymbales et des tambours. L’un d’eux est Xi Zhongxun, le père de l’actuel président chinois, Xi Jinping. Sous son cou, la pancarte indique : « A utilisé un roman pour attaquer le Parti ! » Le second est un grand patron de l’immobilier à la retraite et membre du Parti communiste chinois (PCC), Ren Zhiqiang, dont le compte Weibo, l’équivalent chinois de Twitter, a été récemment supprimé, du jour au lendemain. Son erreur : avoir critiqué la tournée de M. Xi auprès des médias officiels en février. Sur sa pancarte, on peut lire : « A utilisé Weibo pour attaquer le Parti ! »

Si le père de Xi, un vice-premier ministre victime d’une purge en 1962 pour avoir défendu un livre de fiction jugé un peu trop ambigu par Mao et décédé en 2002, a bien subi cette humiliation de la part des gardes rouges, la présence de M. Ren a ses côtés est un photomontage. Mais son musellement numérique et sa mise au pilori par la « presse rouge » sont, eux, bien réels.

Période honnie des « années rouges »

Cinquante ans après la Révolution culturelle, cette image qui a circulé sur WeChat – la populaire application de messagerie instantanée – vise à rappeler à Xi Jinping d’où il vient. Elle interroge cet état d’épuration permanente dans lequel le numéro un chinois a plongé la deuxième puissance économique mondiale depuis son arrivée au pouvoir, il y a plus de trois ans (secrétaire général du PCC en novembre 2012, président de la République populaire de Chine depuis mars 2013). Cette instabilité suscite dans les conversations des comparaisons peu flatteuses avec une période honnie, celle des « années rouges » de 1966 à 1976, de son fanatisme idéologique et de ses millions de victimes.

Car un étrange malaise est palpable à Pékin. Il est nourri par la fréquence des arrestations de cadres corrompus ou de dissidents ; par le retour, aussi, d’un culte de la personnalité qui, même à l’heure des réseaux sociaux, rappelle trop de mauvais souvenirs ; par une censure toxique et stérile qui tue l’innovation. La centralisation du pouvoir par Xi Jinping, au lieu d’enfanter un nouveau modèle fondé sur la consommation intérieure et l’innovation promisaprès trente ans de forte croissance, semble ériger une ligne de défense aussi frêle que vaniteuse face à la tourmente économique qui s’annonce.

Alors, la grogne monte sur les vestiges du statu quo brisé de l’ère Deng Xiaoping. Malgré la présence d’un pouvoir autoritaire qui, en 1989, avait réprimé dans le sang le « printemps de Pékin », ce contrat social tacite avait laissé progressivement un espace suffisant pour accommoder les espoirs d’une évolution possible : au PCC le champ politique, à la population la possibilité de s’enrichir et de profiter des bienfaits capitalistes du socialisme aux couleurs chinoises.

« Dabutong » (« Ça ne répond plus »)

A Pékin, nul besoin d’aller très loin pour observer les ruines fumantes de la bataille qui fait rage. Ainsi du Musée Dadu, immense bâtiment aux lignes épurées commandé à la star japonaise de l’architecture Tadao Ando. Construit face au temple de Confucius, dans le nord-est de Pékin, il venait parachever la transformation de ce quartier de hutong (ruelles traditionnelles) en un havre bobo, parsemé de restaurants branchés et de boutiques d’objets vintage.

Mais en ce début de printemps ensoleillé, les portes de ce musée de peintures à l’huile sont closes. Un gardien esseulé s’ennuie dans une guérite. Aucun des grands mandarins de la capitale ne manquait pourtant à son ouverture, il y a trois ans. Or, fin 2015, le responsable de la fondation privée gérant le musée a été emporté dans la chute d’un de ses amis, ponte de la police de la circulation. Ce proche lui obtenait des plaques d’immatriculation réservées aux officiels. Il en fit un trafic. Amateur d’art, le policier fréquentait les galeries et se faisait payer en tableaux. Il a récemment été condamné à la prison à vie. Et le responsable du musée n’est plus joignable sur son téléphone : « Dabutong » (« Ça ne répond plus »), égrène un message.

La Chine est dans l’ère du dabutong, celle de la purge à l’époque du multimédia. Elle est devenue la marque de fabrique du premier mandat de Xi Jinping, qui doit s’achever en 2017, quand, hormis M. Xi et son premier ministre Li Keqiang, cinq des sept membres du comité permanent du bureau politique, le cœur du pouvoir, seront remplacés. Cette échéance favorise les luttes de pouvoir et personne n’est à l’abri. Les alertes téléphoniques envoyées par les sites d’information signalent la nouvelle victime : un « tigre », haut cadre dirigeant, comme (en l’occurrence) Zhou Yongkang, l’ancien responsable de la sécurité sous Hu Jintao (de 2007 à 2012). Ou des seconds couteaux, des « mouches ».

La formulation est au départ toujours la même : « Violation grave de la discipline. » Puis suit, après plusieurs mois de « disparition », une litanie de méfaits agrémentée de quelques « vices », « dépravations » et autres détails croustillants sur les aventures sexuelles, pour la plupart reconnus par leur auteur. Personne ne sort indemne des gardes à vue très spéciales des inspecteurs de la Commission centrale de discipline. Aucun recours n’est possible.

Dans son bilan présenté au Parlement chinois le 13 mars, le procureur général Cao Jianming a rappelé que 22 anciens responsables, de rang ministériel ou au-dessus –membres du comité central, du bureau politique… – ont été poursuivis en 2015. Quinze ont déjà été jugés, dont Zhou Yongkang. Au total, a-t-il souligné, plus de 50 000 officiels ont fait l’objet d’investigations dans le cadre de près de 41 000 cas de corruption. Ce que ne montre pas ce tableau de chasse, c’est que les enquêtes anti-corruption ciblent les maillons faibles, tous ceux qui étaient associés à des corrompus déjà tombés. Et que plusieurs dizaines de suicides sont dénombrés dans les rangs des cadres mis en cause.

En 2012, le Parti est au bord de l’éclatement

Cette campagne extrêmement brutale est née en 2012, au moment de l’accession au pouvoir de Xi Jinping, alors que le Parti était au bord de l’éclatement, mis à mal par le jeu des factions et de la corruption. Bo Xilai, ancien ministre du commerce et chef du PCC à Chongqing, grand rival de Xi et lui aussi fils de révolutionnaire, venait de tomber, soupçonné d’avoir voulu s’emparer du PCC. Cela lui avait valu d’être condamné à la prison à vie pour corruption.

« Sous Hu Jintao, le prédécesseur de Xi Jinping, chacun des neuf membres du Comité permanent était responsable d’un domaine et disposait d’une sorte de droit de veto. Il était devenu impossible de réformer », constate l’intellectuel Wu Si, ancien rédacteur en chef de Yanhuang Chunqiu (« Les annales de l’empereur jaune »), un mensuel d’histoire lié à des personnalités libérales du Parti qui a toujours bénéficié d’une grande liberté. « En raison de l’affaiblissement de l’économie et de l’ampleur de la corruption, il lui fallait accumuler du pouvoir pour mener à bien les réformes. C’est la lutte anti-corruption qui a permis à Xi de le faire. Les gens ont plutôt applaudi, il a fait ce qu’il avait promis, poursuit-il. Mais maintenant, il a viré à gauche, et tout cela sonne creux. Au passage, il s’est aliéné les intellectuels. Les riches émigrent. Cela ne peut pas durer longtemps. »

La principale caractéristique de ce virage idéologique « à gauche » est la référence constante à Mao Zedong, le fondateur de la République populaire de Chine, mort en 1976. Sous Deng Xiaoping, son bilan avait été tiré : « 70 % de bon, 30 % d’erreurs. » Xi, lui, a fait une question de principe de ne pas critiquer le Parti et son legs. Même si son propre père a été victime de Mao, il semble déterminé à sauvegarder l’héritage du Grand Timonier et éviter à tout prix le sort du Parti communiste soviétique après la chute du mur de Berlin en 1989. Décevant ceux qui attendaient de lui un tournant libéral, le numéro un chinois s’est affirmé comme un anti-Gorbatchev. « Xi a toujours été dans le système : il a évolué au sein du Parti en province. Il croit sincèrement ce qu’il dit quand il utilise des termes associés au communisme et à Mao », juge Wu Si.

Culte de la personnalité

En centralisant son pouvoir, Xi Jinping a favorisé un culte de la personnalité 2.0. Dessins animés et chansons sur Youku, l’équivalent de YouTube, ont remplacé les affiches du temps de Mao. Avant le Nouvel An chinois, fin février, les responsables de la propagande du Hunan, une province du centre, ont diffusé en ligne une vidéo intitulée « Je ne sais comment m’adresser à toi ». Inspirée par une visite du président dans le village d’une minorité ethnique, la chanson est digne des œuvres de propagande de la période maoïste : « Nous sommes dans ton cœur et tu es dans le nôtre. Les gens ordinaires t’aiment profondément. Nous t’aimons »… Une autre a également circulé, sur un registre plus intime : « Si je dois me marier, je veux le faire avec un homme comme “Tonton Xi”. »

L’heureuse élue de « Tonton Xi », c’est l’ancienne cantatrice de l’armée et grande vedette en Chine, Peng Liyuan, également mise en avant par la propagande. Xi a fait de son couple un instrument de « soft power ». Il a aussi outrepassé les règles tacites du poste suprême en donnant un rôle à son entourage familial. Comme à l’époque de Mao. La première dame, qui disposerait de son propre bureau au sein de l’appareil d’Etat, surnommé le Peng ban (« bureau de Mme Peng »), a été conseillère en 2015 pour la mise en scène d’un des grands opéras maoïstes, La Fille aux cheveux blancs. Sa fille, sous couvert d’un pseudonyme, fournirait des notes de synthèse sur des sujets liés à l’Internet. Et c’est la sœur de Peng Liyuan qui aurait cette année supervisé le gala télévisé du Nouvel An, rendez-vous incontournable des familles chinoises au réveillon. Or, cette année, les références au Parti communiste et à l’armée ont foisonné, révoltant les internautes.

Une sorte d’état d’urgence

Pour accomplir sa mission, la nouvelle équipe a instauré une sorte d’« Etat d’urgence ». Les voix critiques sont muselées, la société civile est mise dans une camisole de force. Les plus actifs défenseurs des droits des citoyens, comme les avocats qui dénonçaient les excès de la police anti-corruption, ont été neutralisés lors d’une campagne d’arrestations. On en vient même à regretter les années Hu Jintao. Certes, le PCC savait alors mettre au pas ceux qui franchissaient certaines lignes rouges, n’hésitant pas à garder un Prix Nobel de la paix en prison (Liu Xiaobo, arrêté en 2009), mais une certaine marge de liberté existait, notamment dans la presse et l’édition.

« Quand je me suis installé en Chine dans les années 2000, Pékin bouillonnait, raconte l’écrivain hongkongais Chan Koonchung, auteur de plusieurs livres interdits en Chine. Il y avait de nouvelles ONG, des documentaires, de nouveaux magazines, toutes sortes de livres étaient publiés – jusqu’en 2009 environ. Ce fut une période stimulante et excitante. » Dans sa contre-utopie Les Années fastes (Grasset, 2012), écrit en 2009, l’auteur imaginait que le régime reprenait un contrôle complet de la société en 2013, y compris l’Internet, un espace jugé imprenable jusqu’alors. « On m’a critiqué sous prétexte que Weibo [Twitter chinois] avait changé les règles du jeu, que rien ne pouvait plus empêcher les gens de s’exprimer. Or, c’est le contraire qui s’est passé : cette fenêtre s’est fermée, la Chine est de plus en plus un Intranet. » Weibo, muselé, n’est plus que l’ombre de lui-même. Ses usagers ont migré vers ­WeChat, une messagerie moins ouverte, où les groupes sont réservés à ceux que l’on invite.

Les milieux libéraux et pro-démocratie, accusés de rouler pour les « forces hostiles étrangères », font le dos rond. « On sort d’une période où la société civile, grâce à l’économie de marché et aux nouvelles technologies, avait accumulé un certain pouvoir de négociation avec l’Etat-parti. Peut-être était-ce un pouvoir illusoire, mais il existait quand même. Or, celui-ci a commencé à reprendre le contrôle », estime l’essayiste Xu Zhiyuan. Conscient des menaces qui pèsent sur les intellectuels, il s’est converti en entrepreneur de la culture.

Un « BuzzFeed » à la chinoise

Dans son quartier général, un café-librairie situé dans une ancienne bibliothèque de l’est de Pékin, on peut acheter l’édition chinoise du dernier livre de Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge, et siroter un café en écoutant Bob Dylan (un Knockin’on Heaven’s Door du meilleur effet). Deux étages au-dessus, plusieurs dizaines de jeunes pianotent sur des ordinateurs : ils alimentent le fil de deux applications pour smartphone, l’une sur la culture et l’autre sur le divertissement, un « BuzzFeed » à la chinoise. Pas question pour eux de s’approcher de la ligne rouge en ces temps de crispation sécuritaire : « Je ne suis pas un héros », lâche Xu Zhiyuan. Puis, se reprenant : « A quoi sert-il de parler une fois, pour ne plus pouvoir parler du tout ensuite ? » Il est d’ailleurs symptomatique qu’à la fin de chaque interview avec un intellectuel libéral, on nous chuchote : « Adoucissez mes propos. » L’un ajoute : « Sinon, vous ne pourrez plus me rencontrer. »

Pourtant, les méthodes du nouvel empereur rouge en exaspèrent beaucoup. Le patron communiste retraité Ren Zhiqiang a exprimé la colère d’une partie de l’opinion, en déclarant à ses 38 millions de lecteurs sur Weibo que les organes de presse du Parti étaient financés par les contribuables. Et qu’ils devaient donc avant tout « réserver leurs services » à ceux-ci, et non au Parti communiste, comme l’exigeait d’eux Xi Jinping lors de sa tournée dans leurs bureaux. Le « canon » (surnom de M. Ren) s’est retrouvé l’objet de dénonciations dignes de la Révolution culturelle, traité de « capitaliste séditieux » par la presse « rouge ».

Une pétition demandant la démission de Xi

Depuis, plusieurs notes dissonantes ont troublé l’harmonie de la session parlementaire début mars. Le jour de son ouverture, le 3 mars, un site d’information chinois publiait une pétition très argumentée ne demandant rien moins que la démission de Xi Jinping, signée de « membres loyaux du Parti » à l’identité mystérieuse : ceux-ci lui reprochaient son virage gauchiste et autoritaire, et l’abandon de la politique du profil bas dans l’arène internationale, un héritage de Deng Xiaoping. Ce brûlot, qui a fait grand bruit, a conduit à l’arrestation de plusieurs dizaines de personnes, que la police soupçonne d’être liées à sa mise en ligne, dont les proches de plusieurs dissidents en exil.

La même semaine, un journaliste de Chine nouvelle (Xinhua), l’agence de presse officielle, dénonçait, dans une lettre ouverte, « le mépris total de la Constitution et de la loi par certains départements », qui, écrit ce sonneur d’alerte appelé Zhou Fang, « se sont érigés en arbitres de l’opinion publique » : une rare critique des intrusions des cadres de la propagande dans la presse. Le trouble s’est accentué, le 13 mars, quand l’agence officielle a décrit dans une dépêche Xi Jinping comme le « dernier dirigeant chinois » au lieu de « plus haut dirigeant chinois ». Conditionnés à reprendre sans sourciller l’agence officielle, les autres médias ont répercuté pendant une heure cet incroyable lapsus calami.

Le malaise des super-privilégiés

Xi Jinping fait grincer des dents, même dans les rangs des « princes rouges », descendants directs comme lui de révolutionnaires et hauts cadres communistes. Le « clan des princes » est loin d’être homogène : les inclinations politiques vont des maoïstes aux politiquement libéraux, des modérés aux bellicistes. Certains sont de grands patrons du public, d’autres des généraux. Ils ont longtemps tiré d’énormes avantages de leur pedigree et les purges anti-corruption semblent les avoir largement épargnés.

Plusieurs grands argentiers « rouges » à la tête de maisons de courtage et de compagnies d’assurances ont pourtant vu d’un mauvais œil l’obstination du pouvoir à régenter coûte que coûte les indices boursiers, ce qui n’aurait fait, selon eux, qu’aggraver les choses. « C’est la fin de l’hubris », lâche un diplomate occidental. Parmi les jeunes rejetons de l’aristocratie rouge, les procédés de Xi Jinping ont poussé Jasmine Yin, une étudiante chinoise de l’université Columbia, à New York, à publier à l’étranger deux tribunes sur le malaise des super-privilégiés de sa génération : ils sont riches, éduqués et semblent avoir le monde à leurs pieds, mais voient la Chine s’enliser dans des batailles idéologiques d’arrière-garde. Ils se sentent à la fois les bénéficiaires et les otages d’une « machine politique » impitoyable, argumente-t-elle.

Ses propos ont rendu les membres chinois de sa famille (elle est métisse) « furieux », confie Jasmine Yin au Monde dans un courriel. « Il fallait que quelqu’un parle, je l’ai fait ». Son grand-père paternel n’est pas n’importe qui : c’est le maréchal Ye Jianying, un « immortel » de la Révolution chinoise, dont le rôle fut essentiel pour remettre en selle Deng Xiaoping après la Révolution culturelle. Elevée à Shanghaï dans les meilleures écoles, la jeune femme dit mener une existence « qui pourrait paraître un rêve ». « Mais mes pairs et moi ne pouvons cacher notre épouvante face aux évolutions politiques alarmantes qui se passent chez nous, écrit-elle. Xi conduit la Chine vers une direction effrayante, réactionnaire et idéologique ». Si les résistances au sein de la société et du Parti communiste s’intensifient sur fond de lutte de pouvoir, l’homme qui ne veut pas être Gorbatchev ne deviendra peut-être pas un nouveau Mao pour autant.

LE MONDE | 16.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/04/16/chine-xi-jinping-ou-l-epuration-permanente_4903653_3210.html

14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 16:34

Excès de zèle, piège politique ou ignorance crasse de la part de ceux qui tiennent les ficelles de la propagande chinoise ? La tenue le 2 mai au palais de l’Assemblée du peuple, sur la place Tiananmen, d’une pièce musicale rendant un hommage marqué à Mao par une troupe de 56 jeunes femmes aux mouvements parfaitement synchronisés nourrit les débats en Chine à l’approche du 16 mai, funeste anniversaire des 50 ans du coup d’envoi de la Révolution culturelle en 1966.

La chorale des « 56 Fleurs » a interprété Pour naviguer en haute mer, il faut un timonier, l’un des chants les plus diffusés pendant la Révolution culturelle. Ses paroles portent inscrites en elles tout le projet totalitaire du maoïsme : « Comme les poissons ne peuvent vivre hors de l’eau, et les melons pousser sans leurs tiges, les masses révolutionnaires doivent s’accrocher au parti », entend-on. Puis, « la pensée de Mao Zedong est un soleil éternel ». A l’effigie guerrière du soleil rouge de Mao projetée sur un écran géant se sont succédé des images de Xi Jinping en tournée au milieu de paysans radieux. Puis a surgi une banderole appelant à « l’union des peuples du monde pour défaire les impérialistes américains et leurs suppôts ». Les « 56 Fleurs », qui appartiennent à l’Académie de l’art et de la culture orientale, ont été décrites comme une « pièce de tissu blanc » que « l’on va teindre en rouge, pour en faire un drapeau patriotique », s’était vanté leur directeur, Chen Guang, au moment de leur création.

Cette résurgence maoïste a fait grincer des dents au sein même de l’aristocratie rouge, dont plusieurs membres, réputés proches de la famille de Xi Jinping, ont ouvertement exprimé leur indignation. Dénonçant un piège tendu à Xi Jinping, Ma Xiaoli, une sexagénaire connue pour ses prises de position libérales, a demandé des comptes, dans une lettre au chef de cabinet du président, qui a circulé sur Internet. Selon elle, le concert du 2 mai est un « incident programmé » qui va à l’encontre de la discipline du parti, écrit-elle, sollicitant « une enquête » autour des organisateurs de l’événement.

« Epée politique »

Mme Ma n’est pas n’importe qui : son père, Ma Wenrui, alors ministre du travail, fut emprisonné pendant la Révolution culturelle pour avoir appartenu à une soi-disant clique formée par Xi Zhongxun, le père de Xi Jinping. Tous deux furent entièrement réhabilités après la mort de Mao. « La Révolution culturelle a été un grand désastre et un gigantesque pas en arrière dans l’histoire chinoise », rappelle-t-elle en référence à la Résolution historique du parti de 1981 qui a officiellement condamné la Révolution culturelle.

Ma Xiaoli s’est affrontée sur Internet avec un maoïste patenté, l’universitaire Zhang Hongliang, pour qui de telles dénonciations de la Révolution culturelle « sont une épée politique que les traîtres et l’extrême droite agitent pour occire notre parti et notre nation ». A quoi Mme Ma a répondu qu’il était un « rejeton cinglé de la bande des quatre ». Plusieurs autres personnalités se sont jointes aux discussions, comme Luo Diandian, fille de Luo Ruiqing, ex-chef de la sécurité publique tombé avec le maire de Pékin, Peng Zhen, lors de la première grande purge du printemps 1966. Mme Luo va bien plus loin que sa camarade, en rappelant les excuses des dirigeants allemands au nom des atrocités de l’Allemagne nazie et en appelant à un accès plus large à la vérité.

Cette flambée inattendue des débats semble avoir pris par surprise la direction, opaque et muette, du régime. L’organisateur officiel du concert du 2 mai s’est empressé de se distancer du promoteur du spectacle en révélant que celui-ci aurait inventé le « bureau de la promotion des valeurs socialistes fondamentales » du Département de la propagande censé avoir donné l’accord du concert. Mais les internautes ont tôt fait de retrouver dans la presse officielle les preuves de la création de ce sous-bureau. Et personne ne peut croire que la police et la censure, au courant de la moindre projection de documentaire indépendant, auraient tout à coup pu être aussi facilement dupées au sein du Palais du peuple…

LE MONDE | 14.05.2016

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/05/14/l-anniversaire-de-la-revolution-culturelle-fache-les-princes-rouges_4919700_3216.html

4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 16:41

C’est une Asie à deux vitesses que décrit le Fonds monétaire international (FMI) dans la dernière édition de ses Perspectives pour l’Asie et le Pacifique, publiée mardi 3 mai. D’un côté la Chine et le Japon, dont l’économie ralentit. De l’autre, une Inde et une Asie du Sud-Est dynamiques. L’institution, qui veille sur les grands équilibres financiers de la planète, prévoit un taux de croissance pour la région de 5,3 % en 2016 et 2017, contre une précédente estimation de 5,4 %. Depuis ses prévisions d’octobre 2015, les marchés ont subi le contrecoup de l’essoufflement économique chinois et de la dégringolade des cours du pétrole. Des milliards de dollars de valorisation sont partis en fumée.

« L’Asie reste la région la plus dynamique du monde mais elle fait face à de forts vents contraires, dus à la faiblesse de la reprise globale, au ralentissement des échanges mondiaux et à l’impact à court terme de la transition économique chinoise », souligne le rapport. La croissance de la Chine, moteur crucial pour l’économie mondiale, va s’élever à 6,5 % en 2016, et à 6,2 % en 2017. C’est un peu mieux que les prévisions d’octobre 2015, même si elles demeurent largement en deçà des 6,9 % de 2015, le taux de croissance le plus faible en Chine depuis un quart de siècle.

Le Fonds relève que les autorités chinoises s’efforcent de rééquilibrer le modèle économique vers les services et la consommation intérieure. Mais il s’inquiète du niveau élevé des créances douteuses et des remèdes du gouvernement. La presse chinoise a récemment rapporté que Pékin envisageait de convertir une partie des créances qui plombent le bilan des banques en participations dans les entreprises endettées mais aussi de les amalgamer en produits financiers susceptibles d’être revendus.

Autre maillon faible

L’économie japonaise est l’autre maillon faible de la région. Le FMI a réduit de moitié sa prévision de croissance pour 2016, à 0,5 %, et prévoit même un taux de croissance négatif en 2017 (– 0,1 %). Le Fonds cite le problème posé de longue date par une population vieillissante et une dette énorme, mais aussi les difficultés liées au renchérissement du yen, au plus haut depuis dix-huit mois face au dollar.

L’Inde est le pays qui tire le mieux son épingle du jeu avec une croissance qui devrait atteindre 7,5 % cette année et l’année suivante contre 7,3 % en 2015. « Le pays est peu dépendant de la Chine, et peut encore compter sur une main-d’œuvre bon marché », justifie Shang-Jin Wei, l’économiste en chef de la Banque asiatique de développement (BAD). Parmi les pays de l’Asean, l’Indonésie, les Philippines et le Vietnam affichent une croissance particulièrement dynamique, avec des taux respectifs de 4,9 %, 6 % et 6,3 % pour 2016. « Les industriels implantés en Chine délocalisent une partie de leur activité dans ces pays où le coût du travail est bien plus compétitif », explique Shang-Jin Wei. « Pour profiter de cette vague, ces pays doivent cependant moderniser rapidement leurs infrastructures, car le transport des marchandises et l’approvisionnement en électricité demeurent d’importants goulots d’étranglement. »

LE MONDE ECONOMIE | 04.05.2016

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2016/05/04/le-taux-de-croissance-chinois-tomberait-a-6-2-en-2017-selon-le-fmi_4913688_3234.html

27 avril 2016 3 27 /04 /avril /2016 16:44

Par Arvind Subramanian (Conseiller économique principal auprès du ministère des finances indien)

Dans un contexte économique maussade, tous les espoirs, mais aussi les craintes, reposent sur la Chine. Il y a des raisons à cela : c’est le seul pays capable de relancer une économie mondiale dont la croissance reste fragile, mais la sienne repose sur une base de plus en plus incertaine.

La taille de l’économie chinoise est telle qu’une crise en Chine aurait des répercussions mondiales. Contrairement à ce qui s’est passé en 2008 quand le dollar s’est apprécié, favorisant ainsi une reprise rapide des marchés émergents, en cas de fort ralentissement de l’économie chinoise, le yuan se déprécierait probablement, provoquant une déflation mondiale.

D’autres devises pourraient être entraînées dans la chute du yuan, parfois à la suite d’un choix délibéré. Un effondrement économique de la Chine pourrait ressembler à la crise des années 1930, avec des dévaluations concurrentielles et le plongeon de l’économie réelle.

Mais que se passerait-il si, à l’inverse, la Chine réussissait sa transition vers un modèle économique tiré par la consommation ? En 2007, son excédent des comptes courants représentait 10 % de son produit intérieur brut (PIB), son épargne plus de 50 % et les investissements plus de 40 %. Ces chiffres paraissaient beaucoup trop élevés en termes d’efficacité économique ou d’amélioration de la protection sociale.

L’épargne nationale a baissé

Un consensus s’est donc rapidement établi sur la nécessité de diminuer l’épargne et les investissements pour parvenir à un meilleur équilibre. Il fallait une plus grande discipline financière pour réduire les investissements destinés aux entreprises publiques gaspilleuses et pour renforcer la protection sociale, de façon à ce que les ménages diminuent l’épargne destinée à l’éducation ou en prévision de leurs vieux jours.

Une décennie plus tard, quel est le bilan ? Comme prévu, l’Etat a amélioré la protection sociale et l’excédent des comptes courants a chuté. En 2015, cet excédent représentait moins de 3 % du PIB, une fraction de ce qu’il était en 2007.

Mais cela ne suffit pas à valider la théorie. Car la moitié de la diminution de l’excédent des comptes courants tient en fait à l’augmentation de la part des investissements dans le PIB. L’épargne nationale a baissé d’environ 3,5 points de pourcentage du PIB par rapport à 2007 (selon les estimations du Fonds monétaire international – les derniers chiffres officiels datent de 2013). Mais cette baisse est modeste comparée à la hausse de 15 points de pourcentage entre 2000 et 2007. De plus, cette modeste diminution de l’épargne tient essentiellement aux entreprises – le taux d’épargne des ménages relativement au PIB n’a guère varié depuis 2007.

Autrement dit, les indicateurs qui étaient à la hausse durant le boom n’ont pas baissé. Il faudrait comprendre pourquoi. C’est une question importante non seulement pour la Chine, mais aussi pour le reste du monde.

Une sombre perspective pour l’économie mondiale

On peut faire deux hypothèses. Il est possible que la théorie soit correcte, mais que sa vérification dans les chiffres nécessite davantage de temps pour porter ses fruits. Dans ce cas, aussi longtemps que les dirigeants chinois continueront à renforcer la protection sociale, la baisse de l’épargne et celle, espérée, des investissements permettront de maintenir l’excédent des comptes courants à un niveau acceptable.

Mais que se passera-t-il si la théorie est fausse ou incomplète ? On a peut-être surestimé les effets de l’amélioration de la protection sociale sur l’épargne ; ou alors, ces effets ont été annulés du fait du vieillissement de la population, qui aura absorbé l’essentiel de l’accroissement du budget social. Au cours des quinze prochaines années, la population chinoise âgée de 60 ans et plus augmentera des deux tiers. Il est possible que les travailleurs vieillissants épargnent au maximum en vue de leur retraite prochaine.

Si ce scénario se réalise au moins en partie, le taux d’épargne des ménages pourrait continuer à diminuer, mais lentement. Pendant ce temps, l’Etat fermerait les usines qui tournent à perte, ce qui se traduirait par une augmentation de l’épargne des entreprises. En conséquence de quoi le taux d’épargne global resterait élevé, même en cas de chute des dépenses d’investissement – d’où une nouvelle hausse de l’excédent des comptes courants.

C’est là une sombre perspective pour l’économie mondiale. Si l’économie chinoise ralentit, il en sera de même de la croissance du monde entier. La demande restante s’adresserait à la Chine, aggravant les difficultés des autres pays.

Ce serait certes très différent de la période précédente, caractérisée par des déséquilibres mondiaux, quand la croissance rapide de la Chine compensait en partie l’énorme excédent des comptes courants du pays. Mais un atterrissage brutal de l’économie chinoise pourrait déclencher une déflation mondiale, tandis que l’absence de déflation pourrait se traduire par un retour aux déséquilibres mondiaux. (Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz)

LE MONDE ECONOMIE | 27.04.2016

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/27/et-si-la-theorie-de-la-transition-chinoise-s-averait-fausse_4909563_3232.html

22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 16:46

C’est sous couvert de réduction des coûts que la direction du quotidien Mingpao a annoncé, mercredi 20 avril vers minuit, le licenciement de son rédacteur en chef, Keung Kwok-yuen. Depuis sa création en 1959, ce journal est connu comme la référence à Hongkong. Il se démarque par ses enquêtes fouillées et son style soigné. Le journal avait publié la veille un long article sur les personnalités de Hongkong citées dans les « Panama papers ». A la suite de ce licenciement, sept syndicats du secteur de la presse ont exprimé leur indignation dans un communiqué collectif. « Le licenciement de M. Keung est plein d’anomalies », dénonce le texte, selon lequel la direction doit une explication à ses lecteurs et au public.

« Quand on cherche à réduire les dépenses, on ne supprime pas les gens les plus importants d’une organisation », déclare Phyllis Tsang, présidente de l’association des employés du Mingpao. Dès jeudi, les murs du journal ont été placardés des slogans « Pas clair » et « Pas transparent ».

Le principal reproche que l’on puisse faire à Keung Kwok-yuen, en trente ans de métier, semble être son professionnalisme non partisan. Pour beaucoup, ce licenciement est la suite d’une « purge » entamée en janvier 2014, quand le Mingpao avait écarté son directeur de la rédaction, Kevin Lau, un journaliste d’excellente réputation. Il avait été remplacé par un proche du pouvoir central chinois, le Malaisien Chong Tien Siong, parachuté à ce poste sans expérience de Hongkong, au grand dam de la rédaction. Quelques semaines plus tard, Kevin Lau avait en outre été victime d’une attaque au hachoir de boucher. Ses deux agresseurs furent condamnés à 19 ans de prison en août 2015, sans que le commanditaire de cette attaque mafieuse soit identifié.

Colis piégé et détention arbitraire

Après le départ de Kevin Lau, la rédaction du Mingpao s’était reconstruite autour de Keung Kwok-yuen, son ancien numéro deux. Le nouveau patron, Chong Tien Siong, avait déjà imposé des arbitrages pro-Pékin, notamment en modifiant in extremis une « une » sur la répression du 4 juin 1989 de la place Tiananmen, fondée sur des documents confidentiels obtenus par le Mingpao.

« Si l’on ne tolère plus un journaliste aussi modéré et professionnel que M. Keung, que faut-il dire de la liberté de la presse à Hongkong ? », s’interroge le communiqué collectif. La réponse est dans le classement mondial de la liberté de la presse publié cette semaine par Reporters sans frontières (RSF) : de la 18e place en 2002, Hongkong est passé à la 58e en 2013 et à la 70e en 2015. 2016 a vu un progrès d’une place, sans doute lié à l’aggravation plus notoire dans d’autres pays. La Chine, elle, occupe la 176e place sur 180.

Dans une motion présentée au Parlement en mars 2014, la députée du Parti démocratique Emily Lau a cité douze attaques depuis 1996 sur des journalistes d’une grande variété de médias, leurs locaux ou leurs distributeurs : colis piégé, attaques à l’arme blanche, passage à tabac, incendie criminel, cyberattaque, détention arbitraire en Chine. Depuis, de nouveaux incidents sont venus allonger la liste. Le financier et commentateur Edward Chin Chi-kin, très impliqué dans le mouvement « Occupy Central », a vu sa chronique hebdomadaire dans le Hongkong Economic Journal annulée pour cause de nouvelle maquette en septembre 2014.

Les marques n’osent plus placer leurs publicités

En octobre 2014, Jimmy Lai, le patron du groupe de presse Next, ouvertement anticommuniste et pro-démocratie, a été arrosé de plusieurs sacs de viscères avariés d’animaux alors qu’il participait au sit-in du « mouvement des parapluies ». « C’est juste désagréable mais rien de grave », déclarait alors M. Lai. L’imperturbable chantre de la démocratie en a vu d’autres : sa résidence et ses bureaux ont été attaqués en juin 2013 – une machette avait été laissée sur place – et en janvier 2015 – attaque nocturne aux cocktails Molotov.

Outre ce type d’intimidation physique, l’Apple Daily, le premier journal de Hongkong en distribution, dont M. Lai est le fondateur, subit aussi un embargo de toutes les grandes marques, y compris françaises, qui n’osent plus placer leurs publicités dans ses pages de peur de compromettre leurs affaires en Chine. « Nous continuons comme nous l’avons toujours fait. L’embargo est toujours en place », indique Jimmy Lai.

La situation n’est pas meilleure pour la presse anglophone de Hongkong, qui s’est longtemps distinguée en Asie. Depuis le rachat, en décembre 2015, du grand journal South China Morning Post par Jack Ma, le milliardaire chinois fondateur du groupe de commerce en ligne Alibaba, le titre a déjà publié plus de vingt papiers sur son nouveau propriétaire. Jeudi 21 avril, le quotidien lui consacrait toute sa « une ». Cet entretien « exclusif » s’est prolongé le lendemain, à nouveau en première page. Jack Ma y promet une couverture de la Chine qui ne soit « ni positive ni négative » mais « impartiale et équilibrée ».

LE MONDE | 22.04.2016 | Par Florence de Changy

http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/04/22/menaces-sur-la-liberte-de-la-presse-a-hongkong_4906895_3216.html