25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 18:17

Dans un quartier poussiéreux et bruyant du centre de Delhi, les bureaux de la Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, Association des volontaires nationaux) se repèrent grâce à un détail. Au-dessus du portail trône la représentation d’une « Mother India » peu ordinaire. Le personnage, aux allures de déesse, coiffé d’une parure de pierres précieuses, a les deux pieds sur un territoire indien qui s’étend bien au-delà de ses frontières, de l’Afghanistan à la Birmanie. Autre surprise : elle ne brandit pas le drapeau national, mais un drapeau safran, couleur fétiche des nationalistes hindous.

La « mère Inde » veille sur un campus hébergeant l’organisation la plus puissante et la plus influente d’Inde, fondée en 1925, et dont l’objectif est la création d’une nation indienne dominée par sa majorité hindoue. « Un gouvernement de l’ombre », vont même jusqu’à dire certains, depuis que son aile politique, le Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien), a remporté les élections générales en mai 2014. Le portail gardé par la « mère patrie » s’ouvre sur un petit paradis : un hectare de quiétude, de propreté et de discipline à l’abri du chaos de Delhi. Des hommes aux cheveux grisonnants discourent politique, la taille emmaillotée dans un dhoti, le pagne traditionnel, pendant que des garçons en shorts kaki et chemises blanches jouent au football en silence. Aucune femme n’est visible. Le « campus Keshav », du nom du fondateur de la RSS, est si paisible qu’une clochette en laiton suffit pour sonner le rassemblement des fidèles à l’heure du thé.

La visite du siège de la RSS, drapé dans la culture du secret, s’effectue sous escorte. Shridhar Damle, l’auteur de l’un des rares ouvrages en anglais autorisés par l’organisation (The Brotherhood in Saffron, « La confrérie safran », Westview Press, 1987), détaille d’une voix douce les idéaux de la RSS. « L’organisation considère que la race hindoue intègre même ceux qui font partie des 20 %, explique-t-il, en allusion aux minorités religieuses du pays, car ils étaient autrefois hindous. Que ce soit par force, envie, ou par choix, ils ont changé de religion. Mais cela ne signifie pas changer de culture. »

« Terrorisme safran »

La RSS a ses idéaux et sa manière, bien à elle, de vouloir les imposer. Nathuram Godse, ancien membre de l’organisation, assassina le Mahatma Gandhi de trois balles dans la poitrine, le 30 janvier 1948. Après avoir été brièvement interdite, la RSS est revenue sur le devant de la scène politique dans les années 1980 pour réclamer la destruction de la mosquée de Babur à Ayodhya (Uttar Pradesh, nord), où le dieu Rama serait né. Les émeutes firent au moins 2 000 morts entre 1989 et 1992, dont une majorité de musulmans.

Il y a enfin un « terrorisme safran » que l’organisation a longtemps cherché à dissimuler. Entre 2006 et 2008, des extrémistes hindous ont été impliqués dans une série d’attentats responsables de la mort de 121 personnes. Les fondamentalistes hindous se sont bien gardés de les revendiquer : une façon de cibler les musulmans, tout en suggérant que des islamistes puissent en être à l’origine. Un rapport de police a plus tard mis en évidence les liens entre la RSS et des organisations satellites impliquées dans la planification de ces attaques.

La RSS revendique aujourd’hui 6 millions de membres en Inde. « Aucun autre mouvement ou institution dans le monde n’a attiré autant de sympathisants, s’enorgueillit l’organisation sur son site Internet. La sphère d’influence du Sangh s’est propagée au loin, rayonnant tel un diamant aux multiples splendeurs. » Parmi ces « diamants », il en est un qui brille plus fort que les autres : le premier ministre Narendra Modi, élu en mai 2014. Membre de la RSS depuis l’âge de 8 ans, il y a gravi les échelons jusqu’à devenir pracharak, ou « cadre prêcheur », un titre réservé aux plus zélés, qui ont renoncé à fonder une famille ou à exercer un métier pour consacrer leur vie aux idéaux du nationalisme hindou. Pendant dix-sept ans, M. Modi a ainsi prêché dans quelques-unes des 35 succursales de l’organisation, du syndicat étudiant à celui des paysans ou des ouvriers. « La RSS m’a donné l’inspiration pour vivre au service de la nation, avait déclaré M. Modi peu avant de devenir premier ministre, j’ai appris à vivre pour les autres, et non pour moi. Je dois tout à la RSS. »

Une fois élu, c’était à son tour de « rendre » à la RSS ce qu’elle lui avait prodigué. Des fondamentalistes hindous ont ainsi été propulsés dans l’appareil d’Etat. Toujours dans l’ombre, car la RSS n’aime pas la lumière. « M. Modi et plusieurs de ses ministres se sont rendus à une réunion de la RSS en septembre 2015. Ils faisaient la queue pour exposer le bilan de leur action. Il est évident que la RSS influence l’action du gouvernement », affirme Amir Ali, professeur à l’université Jawaharlal Nehru de Delhi. Cette influence s’est déjà manifestée. Lorsque M. Modi a voulu réformer la loi portant sur l’acquisition des terres, la succursale de la RSS du Bharatiya Kisan Sangh [BKS, Association des fermiers indiens] a exprimé son mécontentement. La loi n’a finalement pas été votée. Quand il a été question de réformer le code du travail, le syndicat affilié à la RSS est allé négocier point par point la nouvelle loi au ministère du travail.

« Ne posez aucune question »

Au « campus Keshav » de New Delhi se trouve un homme discret, appelé « point de contact », car il rend visite chaque semaine au premier ministre pour discuter avions de chasse, recensement ou encore programmes scolaires. Krishna Gopal Sharma, qui a étudié la botanique avant de rejoindre la RSS, reçoit ses visiteurs pieds nus ou en chaussettes, dans une pièce meublée de canapés et de fauteuils. Tous doivent ôter leurs chaussures, comme s’ils s’apprêtaient à pénétrer dans un lieu sacré. Avant la rencontre, l’assistant du « point de contact » prévient : « Ne lui posez aucune question. » L’entrevue se résume à une simple salutation.

Il arrive cependant que les négociations entre la RSS et M. Modi soient houleuses. Car, si la RSS l’a porté au pouvoir, le premier ministre s’est en partie affranchi de son emprise en mettant la main sur l’appareil d’Etat et en s’alliant à de puissantes entreprises, tels le groupe minier Adani ou encore le conglomérat Reliance Industries dirigé par Mukesh Ambani, plus grande fortune d’Inde. Ces nouveaux alliés réclament des réformes économiques, comme l’assouplissement de la loi d’acquisition des terres ou du code du travail, parfois en contradiction avec les principes défendus par la RSS. En guise de compromis, la RSS et M. Modi se sont partagé le pouvoir.

La RSS a ses domaines de prédilection. Des ministères, comme celui de l’aviation civile ou des engrais, ne l’intéressent que de loin. Contrairement à l’éducation et à la culture, deux portefeuilles pour lesquels elle a même suggéré le nom des ministres. « La RSS est dans une stratégie à long terme, elle veut transformer la société en une nation hindoue, pas s’arroger tous les pouvoirs. Elle laisse au BJP le soin de gérer les affaires courantes. » La ministre du développement des ressources humaines, Smriti Irani, consulte régulièrement ses collègues de la RSS, notamment sur la manière de « promouvoir l’éducation » dans les zones tribales, autrefois bastions des missionnaires chrétiens. A de nombreuses reprises, la RSS lui a demandé d’intégrer au programme scolaire les contributions de la culture et de la religion hindoues, telles que les « mathématiques védiques » ou la « science hindoue ». Souvent, c’est la ministre qui se déplace dans les bureaux de la RSS pour débattre de ces sujets.

Une réécriture de l’Histoire

Cette influence conduit parfois des ministres à soutenir des « vérités » scientifiques étonnantes, très éloignées de celles énoncées par Newton ou Einstein. En octobre 2014, M. Modi a ainsi expliqué à des médecins médusés que la divinité Ganesh, avec sa tête d’éléphant posée sur un corps humain, était bien la preuve que « la chirurgie plastique existait en Inde » dans des temps anciens. D’autres, comme Dinanath Batra, qui géra le réseau d’éducation de la RSS, affirment que la recherche sur les cellules souches ou l’invention de la télévision étaient déjà contenues dans le récit du Mahabharata, vieux de plusieurs millénaires. Préparer les esprits à la fondation d’une nation hindoue passe aussi par la réécriture de l’Histoire. Pour cela, nul besoin d’infiltrer l’Etat. Des nominations à des postes-clés dans des centres de recherche ou dans des universités suffisent.

Il y a fort à faire pour les historiens de la RSS. Notamment s’attaquer au sécularisme, pierre angulaire de l’identité de l’Inde depuis son indépendance. Les nationalistes hindous appellent les partisans du sécularisme sickular, néologisme qu’on pourrait traduire par « les malades du sécularisme ». La RSS perçoit le multiculturalisme indien comme un affaiblissement de la majorité hindoue au profit des minorités. « On pourrait surnommer l’Inde le paradis des minorités. Dans aucun autre pays au monde, elles ont autant porté atteinte au bonheur et à l’harmonie du pays », lit-on dans l’un des pamphlets publiés en 2015 par la RSS.

Lynché à mort pour une vache

Les attaques se concentrent tantôt sur les musulmans, tantôt sur les chrétiens. Et, puisque ces deux minorités ont pour point commun de consommer du bœuf – la vache étant considérée comme sacrée par certains hindous –, son interdiction est devenue l’un des fers de lance du combat du BJP. « Je ne sais pas pourquoi les musulmans nous rebattent les oreilles avec leur prétendu droit d’abattre des vaches. Ils ne devraient pas. C’est juste une manière d’humilier les hindous depuis des temps anciens », déclarait Madhav Sadashiv Golwalkar, en 1972, lorsqu’il occupait la position de « leader suprême » de la RSS. Dans plusieurs Etats, la consommation de bœuf est désormais interdite. Et gare à ceux qui ne respectent pas la règle. Car ce n’est pas la police qui les traque, mais des brigades autoproclamées « brigades de sauvetage de la vache ».

En septembre 2015, un musulman, suspecté à tort d’avoir mangé de la viande de bœuf, a été lynché à mort par une foule de fanatiques. « En Inde, la vache est plus en sécurité que le musulman », s’est désolé quelques semaines plus tard le parlementaire indien Shashi Tharror. Lorsqu’ils sont impliqués dans des émeutes, ou dans des meurtres comme celui de septembre 2015, les extrémistes hindous peuvent au moins compter sur l’indulgence du gouvernement. Arrivé sur les lieux peu après la tragédie et avant même que la police ne rende les premières conclusions de son enquête, le ministre de la culture, Mahesh Sharma, a qualifié cette tragédie de « malencontreuse » et de « non planifiée ». Quant à M. Modi, il s’est exprimé tardivement, se contentant de regretter un « malheureux incident ».

Intolérants, les nationalistes hindous ? « Les musulmans et les chrétiens sont des hindous qui s’ignorent », clame la RSS. Les fidèles de l’islam sont d’ailleurs surnommés les « hindous musulmans ». De nombreuses cérémonies de gharwapasi, ou « retour au foyer », sont organisées, au cours desquelles des chrétiens et des musulmans sont « reconvertis » à la religion hindoue. La conversion aux religions chrétienne, bouddhiste ou musulmane, notamment pour les intouchables qui cherchent à fuir la hiérarchie oppressante des castes, est devenue périlleuse. Des lois anti-conversion ont été mises en place dans plusieurs Etats gouvernés par le BJP. Fin janvier, un homme soupçonné d’avoir converti des hindous a été tondu avant d’être exhibé au public, une paire de chaussures autour du cou. La RSS doit pourtant bien s’accommoder des musulmans, qui forment près de 15 % de la population indienne. Il a créé pour eux une énième succursale, le « Muslim Rashtriya Manch » (MRM, Forum national musulman), « organisée pour les musulmans et par les musulmans », explique son responsable et « guide » Indresh Kumar. Ses activités sont toutefois limitées. Elles consistent principalement à demander aux mosquées du pays de lever le drapeau indien, renforçant au passage la suspicion selon laquelle les musulmans seraient antinationaux.

Former des miliciens

Du désert du Thar aux collines du nord-est du pays, pas un millimètre du territoire indien n’échappe au maillage de l’organisation safran. Ni un secteur de la société, de la culture à la science, en passant par l’économie. La RSS ouvre des écoles dans les zones tribales, gère des camps d’entraînement pour former des miliciens au maniement de l’arme blanche, vêtus de shorts kaki et de chemises blanches, prêts à défendre le pays. Le fonctionnement de la RSS est celui d’une machine bien huilée. Ou, comme le disait pandit Nehru (1889-1964), l’un des pères de l’indépendance de l’Inde, celui d’« une milice privée qui procède selon des principes strictement nazis ». Ses shakhas, unités de base du mouvement, propagent la bonne parole de la RSS et forment les nouvelles recrues pendant trois ans. Celles-ci suivent un entraînement physique chaque jour, assistent à des séances d’endoctrinement idéologique, étudient la glorieuse civilisation hindoue. Des récits où les invasions musulmanes sont décrites de manière si sanglante qu’ils ne pourraient figurer dans aucun manuel d’histoire.

Difficile de connaître le budget de fonctionnement d’une telle organisation, et plus encore d’identifier ses sources de financement. La réponse donnée par l’organisation est simple, sans être limpide : « Les dons de particuliers. » La RSS s’est ainsi réapproprié une vieille tradition, le Guru Dakshina, au cours de laquelle un élève rend hommage à son maître. A cette occasion, chaque année, les sympathisants du mouvement déposent une offrande, avant de saluer le drapeau couleur safran. Certaines donations sont toutefois plus problématiques que d’autres, notamment celles en provenance de la diaspora indienne aux Etats-Unis, où la RSS jouit d’une grande popularité.

Alors même que le gouvernement, dirigé par le BJP, bloquait en 2015 les activités de nombreuses organisations, dont Greenpeace, au motif qu’elles ne respectaient pas la loi encadrant les financements étrangers d’ONG ou de partis politiques, la RSS avait été épargnée. En 2002, un rapport rédigé par le mouvement Campaign to stop funding hate (Campagne pour stopper le financement de la haine) a pourtant montré que 3 millions de dollars (2,7 millions d’euros) avaient été versés depuis le Maryland à des organisations évoluant dans la galaxie de la RSS. La confrérie safran avance discrètement, inexorablement, avec l’espoir de voir se concrétiser un jour son rêve d’une « nation hindoue ». A la question « Le Sangh veut-il s’emparer du pouvoir ? », le guide suprême de la RSS, Madhav Sadashiv Golwalkar, avait répondu en 1949 : « Nous maintenons l’idéal du dieu Krishna, qui gardait la mainmise sur l’empire sans en être l’empereur. »

LE MONDE | 25.03.2016

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/03/25/l-armee-des-fanatiques-de-mother-india_4890311_3210.html

1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 12:29

Avec 1 155 347 678 habitants (Banque mondiale 2009), l’Inde est le 2e pays le plus peuplé au monde, après la Chine.

 

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■ Evolution de la population indienne depuis 1960. La population indienne augmente d'environ 19 millions d'habitants par an. On peut s'attendre à ce que l'Inde devienne le pays le plus peuplé du monde aux alentours de 2035.

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 ■ Une population jeune.

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■ Peuplement

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 I- L’INDE DE LA PAUVRETE.

 

A – La pauvreté : un lent recul ?

 

■ « Une publicité contre la mendicité dans les journaux indiens », Aujourd’hui l’Inde, M. Jézéquel. 07/01/2009.

Pour lutter contre la mendicité, la municipalité de New Delhi a lancé une grande campagne publicitaire dans les journaux. Elle y dénonce les réseaux d’exploitation des mendiants. Le message est simple : ne donnez pas.

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 « "Ne tuez pas leurs rêves de demain !" En bonne place dans les journaux, une publicité du département de la protection sociale de New Delhi incite les lecteurs à ne pas donner aux mendiants. "Vous avez pris pitié d'un mendiant et vous lui avez donné l'aumône. Vous n'avez pas réalisé que ces personnes sont forcées de mendier par d'autres qui les exploitent et gagnent de l'argent en profitant d'eux. Alors, la prochaine fois que vous ressentirez de la pitié pour un mendiant, arrêtez vous et réfléchissez ! Aidez vous vraiment les nécessiteux ?"

En Inde, chacun a été confronté à la question de la mendicité. Dans les lieux touristiques, les gares, à la sortie des temples, aux feux rouges ou tout simplement dans la rue… les formes de mendicité sont très variées.

Il y a les vieillards et les infirmes. Les enfants des rues, livrés à eux mêmes, envoyés mendier par leur famille ou exploités par d'autres. Il y a les femmes qui, avec un bébé – souvent loué pour mieux mendier – ne demandent pas de l'argent mais du lait en poudre. Elles ont en fait un marché avec l'épicier du coin : elles emmènent le touriste chez l'épicier complice. Le touriste achète une boîte de lait qu'elles viennent rendre quelques minutes plus tard à l'épicier qui leur donne la moitié de l'argent.

A qui donner ? A qui ne pas donner ? Faut-il donner tout court ? Ces questions, toute personne séjournant en Inde s'y trouve confrontée. Pour le département de la protection sociale de New Delhi, il ne faut rien donner, pour ne pas encourager cette pratique. D'autant qu'un certain nombre de personnes, capables de travailler, font le choix de la mendicité, parfois plus rentable.

La municipalité a dit qu'il n'y aurait plus de mendiants en 2010, à l'occasion des jeux du Commonwealth qui se dérouleront dans la ville. Mais comment y parvenir ? Empêcher les gens de donner limitera peut-être la mendicité, mais ne réglera pas le problème de la pauvreté pour autant.

Pour lutter contre ce phénomène, l'Inde a mis en place des maisons de réhabilitation pour les mendiants. Mais leur taux de remplissage se limite à 50 %. Les conditions de vie dans ces établissements sont en effet très mauvaises. Des emplois spécifiques ont aussi été créés pour réintégrer les mendiants dans le monde du travail. Mais pour le moment, aucune de ces initiatives n'a eu d'impact notable ».

 

■ Pauvreté comparée entre l’Inde et quatre autres pays en développement.

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 ■ L’alphabétisation – inégalités régionales.

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■ L’évolution de la mortalité infantile depuis 1960.

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■ « UNICEF : Deux millions d’enfants meurent chaque année en Inde », par Thomas Pekish, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

09Un rapport du Fond des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) sonne aujourd’hui l’alarme sur la santé des enfants indiens : malgré sa croissance économique rapide, le second pays le plus peuplé du monde "ne parvient pas à fournir des soins adaptés aux enfants les plus démunis".

« Plus de 20% des enfants qui meurent dans le monde avant leur cinquième anniversaire sont indiens, soit près de deux millions d'enfants qui disparaissent chaque année. C'est ce qu'annonce un rapport de l'Unicef, The State of The Asia Pacific's Children Report 2008 (…) qui examine les tendances en matière de santé maternelle et infantile en Asie. Le Sous-continent tient là un triste record, loin devant la Chine, qui ne compte "que" 400 000 enfants morts par an. D'autant que pour l'Unicef, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans est le baromètre mesurant les progrès réalisés par un pays en matière de développement humain.

La fulgurante croissance économie indienne a pourtant permis à des millions de personnes de "sortir de la pauvreté" ces dernières années. De 115 morts pour 1000 enfants de moins de cinq ans en 1990, le taux de mortalité infantile est ainsi passé à 76 pour 1000 en 2006, une baisse de près d'un tiers. Mais ces progrès sont insuffisants, affirme l'organisation des Nations Unies : "le fossé entre riches et pauvres s'accroît à un rythme inquiétant dans le pays, mettant en danger des millions de mères et d'enfants. Les soins de santé ne parviennent toujours pas à toucher les plus pauvres".

Le "miracle" économique a paradoxalement amplifié les inégalités, particulièrement prégnantes en Inde, explique le rapport. En effet, aux inégalités sociales et géographiques – la mortalité infantile est de 50% supérieure dans les zones rurales - s'ajoutent les discriminations de sexe et de caste. La plupart des quelques 240 millions de miséreux que comptent aujourd'hui le pays sont en effet issus des "basses castes", dont la couverture médicale est quasi nulle : "plus des trois quart des enfants de ces castes sont anémiques, et la grande majorité n'ont jamais vu de médecin", affirme l'Unicef.

La discrimination à l'égard des femmes est également un facteur majeur alimentant la mortalité infantile : selon une récente étude de l'ONG ActionAid, il y aurait plus de 500 000 avortements de fœtus féminins chaque année, et le ratio femmes/hommes vient d'atteindre un taux historiquement bas, avec 927 filles pour mille garçons nés. "Si la discrimination à l'encontre des femmes et des filles n'est pas prise en compte dans les stratégies générales visant à améliorer la santé de la mère et de l'enfant, leurs taux de mortalité resteront obstinément élevés", avertit le rapport.

Touchant de plein fouet ces populations marginalisées, la sous-alimentation (responsable de 50 % de la mortalité infantile) et la pneumonie (30%) sont les principaux responsables de l'hécatombe, dans un pays où les deux-tiers de la population sont de facto exclus des services de santé de qualité. Le taux de malnutrition indien est en effet le plus élevée d'Asie : "Une femme sur trois souffre d'un poids insuffisant : le risque de décès de son enfant est alors 20 fois supérieur à celui de bébés en bonne santé", affirme l'Unicef. Pour l'organisation, seule une augmentation conséquente des dépenses de santé publique -qui ne représentent actuellement qu'1% du PIB- à destination des plus pauvres pourrait améliorer significativement la survie des enfants indiens.

Une étape fondamentale : l'Inde détient la "clef" pour que le monde atteigne les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), conclut le rapport. En 2000 en effet, les 189 pays membres de l'ONU ont signé les OMD, huit objectifs à atteindre d'ici 2015, parmi lesquels figure la réduction de la mortalité infantile. "A moins que l'Inde ne fasse des progrès majeurs sur la santé, la nutrition, l'hygiène, l'éducation, l'égalité des sexes et la protection infantile, les efforts mondiaux pour attendre les OMD sont voués à l'échec", alerte l'Unicef ».

 

■ « L’Inde prend enfin soin des orphelins du sida », par Thomas Pekish, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

10Le sida demeure un sujet tabou en Inde, et les discriminations envers les séropositifs sont monnaie courante. Le gouvernement vient de prendre une première mesure afin de porter assistance aux orphelins du sida, en première ligne de cette marginalisation.

« Selon les estimations de l'Onusida, 2.5 millions d'indiens sont aujourd'hui atteints du sida. Dans un pays où la pandémie, apparue à la fin des années 1980, reste un tabou culturel associé à des pratiques sexuelles décadentes, séropositivité est synonyme de marginalité, pour ne pas dire pire.

Qu'ils soient porteurs ou non du virus, les orphelins du sida sont sans doute les plus exposés aux discriminations. L'année dernière, dans l'Etat du Kerala, des parents d'élèves ont par exemple décidé de boycotter une école chrétienne, refusant que leurs enfants y côtoient cinq orphelins séropositifs. Ce n'est que sous l'impulsion du gouvernement qu'ils ont pu réintégrer l'établissement. Selon un rapport publié en 2004 par Human Right Watch, "les cas d'enfants porteurs du virus renvoyés par les écoles, les hôpitaux et les orphelinats sont très nombreux. Pour le moment, la situation des enfants n'a pas été prise en compte par le gouvernement".

Quatre ans après ce lugubre état des lieux, le gouvernement vient enfin de se résoudre à prendre soin des enfants infectés ou affectés par le VIH.  Le numéro deux du ministère de la Santé, Naresh Dayal, vient de donner son feu vert à la National Aids Control Organization (NACO), organisme chargé de mettre en œuvre les programmes gouvernementaux, pour la création de centres d'accueils destinés aux orphelins du sida. "Les enfants dont les deux parents sont morts du sida peuvent trouver des familles d'adoption, mais pour ceux qui ont hérités de la maladie, c'est impossible.  Même leur propre famille refuse de prendre soin d'eux. La création de ces centres est une nécessité", explique le Dr Damodar Bachani, directeur adjoint de la NACO, au Times of India.

Les centres prendront entièrement en charge ces enfants, en leur fournissant un hébergement, des médicaments, des vêtements et de la nourriture. Ils pourront y séjourner jusqu'à ce que la NACO leur trouve une famille d'accueil. Pour l'instant, dix centres d'une capacité de cinquante lits chacun vont être construits, dans les Etats les plus touchés par le VIH, comme l'Andrah Pradesh ou le Karnataka.

Un premier pas qui paraît bien dérisoire face à l'ampleur du phénomène. Il y a aujourd'hui 80 000 enfants de moins de 15 ans atteints du sida en Inde, selon les dernières estimations de la NACO. Seule une moitié d'entre eux est répertoriée, et un sur huit bénéficie d'un traitement antirétroviral gratuit. Selon l'Onusida, seul un traitement débuté dès les premiers mois peut permettre d'augmenter significativement le taux de survie d'un enfant séropositif. »

 

B – Villes et campagnes : contrastes et évolution.

 

■ Evolution de la population urbaine, en pourcentage de la population totale, depuis 1960. Depuis 15 ans, la population urbaine a augmenté près de 70 %.

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■ 32 villes de plus de 1 million d’habitants.

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■ L’urbanisation : localisation et croissance.

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■ Paysages urbains (photographies personnelles).

Jaipur :

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15Varanasi :

16Delhi :

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Calcutta :

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■ « Les Indiens vivent dans des logements de plus en plus petits », par Morgane Jézéquel, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

 Au moins 33 % des Indiens disposent de moins de 6 m2 pour vivre. L’augmentation de la population, l'arrivée massive de nouveaux habitants dans les villes et les prix prohibitifs des loyers sont à l’origine de cette situation. Exemple avec ce reportage dans un bidonville de Bombay.

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« On dit qu'il y a deux problèmes à Mumbai (Bombay) : où trouver une place pour vivre et où garer sa voiture ? La capitale économique de l'Inde compte 19 millions d'habitants. 55% des habitants vivent dans des bidonvilles qui occupent seulement 8% de la superficie de la ville.

Un million de personnes vit dans celui de Dharavi, considéré comme le plus grand d'Asie. Construit petit à petit depuis les années 1930, c'est une ville dans la ville avec ses marchés, ses écoles, ses cinémas et ses milliers de petites entreprises. La partie "résidentielle" est un véritable labyrinthe avec des rues si étroites que deux personnes peuvent à peine s'y croiser.

Meena, 17 ans, vit dans une minuscule pièce sans sanitaire avec ses parents, ses trois sœurs et son frère. Il n'y a ni lit, ni table, ni chaise. La famille gagne moins de 80 euros par mois et paie 18 euros de loyer à un autoproclamé propriétaire. À la nuit tombée, les grands enfants poussent les casseroles et le petit réchaud pour s'allonger sur des nattes par terre. Les parents s'installent sur une mezzanine.

Il y a 4 ans, le gouvernement local a décidé de raser le bidonville pour construire des immeubles. Il a promis d'y reloger gratuitement des familles entières dans des appartements de 21 m2. Mais la majorité des habitants refusent toujours cette réhabilitation, en particulier les potiers. Ils ont construit d'immenses fours dans les rues de Dharavi. Perdre leur logement, si petit soit-il, signifie aussi perdre leur travail.

En 50 ans, la proportion d'Indiens vivant dans moins de 10 m2 a augmenté d'environ 15%, apprend-on dans le Times of India. Exode rural oblige, les villes sont prises d'assaut. Elles manquent d'espace et les loyers atteignent des sommets. L'augmentation démographique accentue le phénomène puisque, chaque année, la population indienne augmente de plus de 18 millions de personnes qu'il faut bien loger. Mumbai est ainsi devenue la quatrième ville la plus chère au monde.
Aux Etats-Unis, une cellule de prison ne peut pas mesurer moins de 5,6 m2. Question de dignité humaine. En Inde, un habitant sur trois doit se contenter de moins pour vivre, dormir, cuisiner et se laver. Selon une étude de l'institut national de statistiques, la surface moyenne par habitant est d'environ 11 m2 en Inde, avec des habitations de 45 m2, la plupart du temps, partagées par cinq ou six personnes. »

 

■ Le bidonville de Dharavi, à Mumbai (Bombay).

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■ Un bidonville de Calcutta (photographie personnelle).  25

 

■ Le travail des peaux dans un bidonville de Calcutta.

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■ La pauvreté existe aussi dans les campagnes…

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■ Evolution des dépenses publiques dans le secteur de l’éducation, en % du P.I.B., de 1971 à 2008.

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II- INEGALITES SOCIO-CULTURELLES : L’EXEMPLE DE LA CONDITION FEMININE.

 

A- Aspects d’une discrimination traditionnelle.

 

■ Statistiques UNICEF :

- 28 millions de filles privées de scolarité.

- 54% de filles de 7 ans sont scolarisées, contre 75% des garçons du même âge.

- 45% des femmes se sont mariées avant l’âge de 18 ans.

 

■ « En Inde, la coutume de la dot tue toujours », par Neeli Hawa, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

30C'est la saison des mariages en Inde. Au cœur de ces unions, la pratique de la dot. Malgré son interdiction en 1961, elle est toujours la norme. Outre le fait de réduire les femmes au rang d’objet, cette coutume est aussi responsable de milliers de victimes chaque année.

 « Soir de mariage dans le petit village de Kalpa, dans les montagnes de l'Himmachal Pradesh. Sous le regard attentif de tout le village, deux hommes comptent et recomptent des liasses de billets. Il s'agit de la dot. Deux lakhs, soit près de 3000 euros, une petite fortune pour ces producteurs de pommes.

En plus de l'argent, la famille donne aussi un réfrigérateur, une machine à laver, une télé couleur, un lit, des meubles et un service de vaisselle. Et en prime, la mariée. Ce soir, elle est couverte de billets de 10 roupies pour mieux souligner sa valeur marchande.

Avec un sourire un peu crispé, la mère de la mariée se déclare "soulagée". Marier sa fille n'est pas une mince affaire. Cette charge rebute plus d'une famille : avec un ratio de 927 filles pour 1000 garçons, (rapport de l'UNICEF 2007), l'Inde est le deuxième pays après la Chine à avoir situation aussi déséquilibrée. Malgré l'interdiction de révéler le sexe de l'enfant, les avortements sélectifs et les infanticides sont monnaies courantes. "Élever une fille, c'est comme arroser le jardin d'un voisin", dit un vieux proverbe indien.

 Selon le Fond des Nations Unies pour la population, l'Asie a vu le nombre de femmes manquantes passer de 100 à 163 millions entre 1990 et 2005. Mohammed Ahmed, petit employé, est père de deux garcons et d'une petite fille. "Je ne regrette rien mais Dieu ne devrait pas donner de filles aux pauvres gens comme moi. Cela coûte trop cher", explique-t-il.

La sélection à la naissance n'est pas la seule conséquence meurtrière de la dot. Les femmes indiennes sont également victimes de la dowry death, la mort pour cause de dot. Le schéma est généralement le suivant : la famille de la mariée est dans l'incapacité d'honorer la dot ou de l'augmenter. La belle famille, mari compris, commence alors à violenter la jeune femme qui finit par se donner la mort ou par se faire assassiner. Le mari peut alors se remarier et toucher une nouvelle dot.

Les statistiques officielles sont effrayantes. En 1999, le gouvernement faisait état de 98 victimes par jour. Mais on semble encore loin de la réalité. Vimochana, une association basée à Bangalore, a mené une étude systématique de 1997 à 1999. Elle a établi, que sur les 100 cas de morts violentes de femmes établis par la police de Bangalore tous les mois, la très grande majorité était des dowry crimes. La plupart des victimes sont des jeunes femmes récemment mariées. Les 2/3 d'entres elles ont péri par le feu.

Les assassinats bénéficient du silence des témoins, de la police et des médecins. En effet, même taboue, cette pratique est largement acceptée. En 2000, la Cour Suprême du Karnataka a sévèrement épinglé la police et les magistrats : seuls 6% des poursuites des criminels aboutissent.

Pour D. Fernandes, activiste de Vimochana, "ce système meurtrier se développe en grande partie sur la mentalité de plus en plus consumériste et matérialiste des Indiens. Le mariage n'est plus qu'une question d'argent et la seule valeur de la femme, c'est sa valeur marchande". On est loin de la tradition originelle de la dot qui consistait à offrir des bijoux et de l'or à sa fille pour la dédommager de la terre dont elle n'héritait pas. » 

 

B – « Quand les femmes auront disparu »

 

■ Interview de Bénédicte Manier, auteur de l’excellent ouvrage Quand les femmes auront disparu. L'élimination des filles en Inde et en Asie, Ed. La Découverte, 2006.

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« Qu'appelle-t-on les "femmes manquantes" en Asie ? - Ce sont les 163 millions de femmes (nombre estimé par des études démographiques des Nations Unies) qui auraient dû vivre sur ce continent, mais qui n'existent pas : elles ont soit été éliminées par avortement, soit tuées après leur naissance ou bien on les a laissées mourir en bas âge, faute de soins et de nourriture. L'Asie est devenue le continent le plus masculin au monde, parce que les familles y sélectionnent les naissances au profit des garçons. L'accès de plus en plus facile à l'échographie (bien qu'en Inde les médecins aient officiellement interdiction de révéler le sexe aux parents) et à l'avortement favorise cette pratique. En Inde, il manque ainsi une soixantaine de millions de femmes.

Pourquoi en 2009 la fille est-elle toujours un fardeau pour les familles indiennes ? - Parce que la dot prend de l'importance. Elle est pourtant interdite depuis 1961, mais en réalité, de plus en plus de catégories sociales la pratiquent. La dot prend de l'ampleur parce que le pays entre dans l'ère consumériste : en plus des cadeaux traditionnels (vêtements, argent, têtes de bétail…), les parents de la mariée doivent désormais offrir réfrigérateur, climatiseur, TV, téléphone portable, scooter ou voiture… Beaucoup de parents économisent toute leur vie ou s'endettent pour payer la dot de leur fille, ce qui les empêche d'accéder eux-mêmes aux biens dont ils rêvent. La dot est donc devenue une charge plus lourde qu'avant. D'autant qu'une dot importante est souvent la clé d'une forme d'ascension sociale : marier sa fille à un homme qui a une bonne situation implique d'offrir une montagne de cadeaux…

Est-ce que ce sont seulement les filles de milieux pauvres qui sont les victimes de fœticides et d'infanticides ? - Justement non, ce ne sont pas les pauvres qui éliminent le plus les filles, mais les catégories les plus aisées et éduquées, où la dot est la plus coûteuse, et où, par ailleurs, il faut absolument un garçon pour transmettre ses biens (ferme, entreprise, maison…). C'est pourquoi les régions qui voient naître le moins de filles sont les Etats riches (Punjab, Haryana, Gujarat…), et les zones urbaines, plus prospères que les campagnes. Une ville aisée comme Chandigarh, par exemple, ne compte plus qu'une proportion de 77 femmes pour 100 hommes dans sa population. Dans les villes, les quartiers où vit la classe moyenne émergente (par exemple à New Delhi : Defence Colony, Vasant Vihar, Hauz Khas…) sont aussi davantage touchés que les quartiers populaires. Dans les campagnes, ce sont les fermiers riches. Enfin, dans tout le pays, les hautes castes sont plus concernées que les basses castes. Voilà donc le paradoxe: le développement économique actuel de l'Inde se retourne contre les filles, car il accélère l'inflation de la dot.

On va célébrer le premier Girl child day, pensez-vous qu'il y a désormais une prise de conscience en Inde des conséquences de ce déficit hommes-femmes ? - Oui, la presse indienne parle de plus en plus de l'avortement sélectif, les ONG indiennes font de la sensibilisation de terrain et les autorités lancent des campagnes publiques contre l'élimination des filles. En 2008, le lancement du programme expérimental Dhan Laxmi (allocation de 200 000 roupies aux familles qui élèvent et scolarisent une fille) a aussi beaucoup fait parler de lui. Et peu à peu, la société indienne réalise que le manque de filles a un prix : beaucoup de célibataires ne trouvent pas de femme, on constate une montée du trafic d'épouses et une hausse des agressions sexuelles envers les jeunes femmes. Au point que la ministre des droits des femmes Renuka Chowdhury a rendu obligatoire l'an dernier les cours d'autodéfense pour filles dans les écoles publiques de New Delhi. Cela dit, sur le fond, rien n'est vraiment fait pour contrer l'inflation croissante de la dot chez les classes moyennes, ni pour réprimer les milliers de cliniques privées qui prospèrent sur l'avortement sélectif. Les sanctions restent inadaptées à l'ampleur du problème.

Combien de temps faudra-t-il pour rétablir l'équilibre de ce ratio hommes-femmes en Inde ? - Même si l'équilibre des naissances filles-garçons se rétablit dans les prochaines années, le déficit actuel ne sera pas rattrapable. Selon le démographe Christophe Guilmoto, l'Inde connaîtra jusqu'à 2040 un surplus d'hommes supérieur à 15% de sa population adulte masculine : concrètement, cela signifie plusieurs dizaines de millions d'hommes de plus que de femmes. Et donc d'hommes qui devraient rester célibataires. Ce qui n'empêche pas d'espérer un changement : le pays compte en effet de plus en plus de femmes qui montrent qu'elles ont autant de valeur qu'un homme, et on voit des jeunes couples qui n'affichent aucune préférence pour le sexe de leur enfant. A terme, les mentalités devraient évoluer et il naîtra peut-être un jour autant de filles que de garçons en Inde. Mais pour le moment, on se trouve bien face à une "génération amputée" de filles. »

 

■ Une chanson populaire indienne :

« Pourquoi es-tu venue au monde, ma fille,

Quand un garçon je voulais ?

Vas donc à la mer remplir ton seau :

Puisses-tu y tomber et t'y noyer »

 

■ La détermination du sexe du fœtus est interdite. « Ici, la détermination prénatale du sexe (garçon ou fille avant la naissance) n’est pas faite, c’est un acte punissable ».

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 ■ « Le journal Marie Claire s’engage pour la cause des femmes en Inde », par Nina Casal, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

32L’édition indienne du journal français Marie Claire, s’engage régulièrement pour la cause des femmes. Dans son numéro de mai, elle fait le bilan de sa campagne What women want (ce que veulent les femmes) qui a duré un an. Un travail long et difficile pour tenter de changer les mentalités.

« De juin 2007 à avril 2008, l'édition indienne du magazine féminin français Marie Claire a mené une campagne de sensibilisation sur le thème What women want (ce que veulent les femmes). "La situation des femmes en Inde est encore assez précaire pour la majorité d'entre elles. Nous voulons que cela change", explique Aekta Kapoor, éditrice du journal Marie Claire.

Il y a plus d'un an le journal a lancé auprès de ses lectrices un sondage afin de connaître les cinq désirs majeurs de changement, des femmes indiennes. "Le résultat a été sans surprise. Le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, les violences domestiques, les abus commis contre les enfants, la coutume des dots à l'occasion du mariage et l'avortement sélectif sont des problèmes majeurs dans la société indienne", affirme Aekta Kapoor.

À partir de juin 2007, chacun de ces thèmes, ainsi que six autres ont fait l'objet d'un dossier publié tous les mois dans Marie Claire. "À chaque édition, nous traitions un thème dans des dossiers. Nous apportions des témoignages de victimes et l'avis de spécialistes comme des médecins ou des avocats", poursuit-elle.

On pouvait par exemple lire le témoignage d'un père qui a enterré vivante sa fille âgée de deux jours. "Je dois marier mes quatre autre filles. Je ne peux pas prendre cette responsabilité pour une cinquième…" expliquait ce fermier de l'Andra Pradesh. En Inde, 60 millions de filles manquent à cause des avortements sélectifs et des meurtres de nouveau-nés. Un déficit qu'il sera impossible de rattraper.

Les journalistes de Marie Claire ont voulu aller plus loin dans leur campagne. Elles ont organisé des débats pour tenter d'apporter des réponses à ces problèmes. Elles mettent aussi à disposition des victimes des aides psychologiques et même médicales. "Pour le thème de l'avortement sélectif, nous avons mis en place une campagne de photos. Et nous avons demandé aux hôpitaux indiens d'afficher ces clichés dans leurs locaux à la vue de tous", explique Aekta Kapoor.

Mais le travail est long et difficile pour changer les mentalités et améliorer le sort de près de 500 millions de femmes indiennes. Aekta Kapoor déplore que "les seuls docteurs et avocats ne soient pas suffisants pour rendre justice à ces femmes. Les traditions sont très fortes en Inde. On a l'impression de ne jamais en faire assez pour bouleverser les choses".

Marie Claire n'abandonne pourtant pas son combat et lance dans son prochain numéro une nouvelle campagne dont le thème est encore tenu secret. »

 

■ « L'Inde au feminin : Ranjana Kumari, pour le droit des femmes », par Dorothée Gieux, Aujourd’hui l’Inde, 2007.

33Ranjana Kumari se consacre à la défense des droits des femmes depuis plus de trente ans. Avec détermination et une pointe de rage, elle dirige le Centre for social research (CSR), une organisation vouée la protection des femmes et des enfants. Rencontre.

« Sur les photos, Ranjana Kumari pose élégamment aux côtés de Hilary Clinton et d'Indira Gandhi. Au quotidien, elle travaille dans un bureau modeste de New Delhi. C'est ici qu'elle reçoit, en sari et la tikka sur le front. "Je dois porter une tenue traditionnelle pour que les femmes à qui je m'adresse, souvent en zones rurales, puissent s'identifier à moi." Se rendre toujours plus proche des femmes et défendre leurs droits fondamentaux, telle est la mission que Ranjana s'est donnée il y a plus de trente ans.

 

"Je voulais être une femme qui compte, qui fait la différence." Le combat féministe de Ranjana commence dès ses premières années d'études supérieures, quand elle tente d'imposer ses choix à sa famille. "Mes parents ne voulaient pas que j'étudie avec des garçons, ils refusaient que j'aille à l'université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Mais j'ai résisté, pourquoi je n'aurais pas eu le droit de faire comme mes frères !", s'insurge-t-elle. Elle refuse d'étudier pendant un an, jusqu'à ce qu'ils cèdent. Ranjana rejoint ensuite l'université –mixte-, où elle obtient son doctorat en sciences politiques. Quelques années plus tard, elle résiste encore à sa famille et choisit d'épouser un homme d'une autre caste.

Issue d'un milieu conservateur de Bénarès, Ranjana a subi le poids des traditions. "Pour ma famille, je devais être une bonne épouse, puis une bonne mère et une bonne grand-mère." Mais elle souligne qu'elle n'a jamais été "humiliée" par sa famille. "J'ai été privilégiée, mes parents m'aimaient autant que leurs fils." Son engagement féministe vient d'ailleurs, elle raconte qu'un simple fait divers l'a déclenché. Une amie militante pour les droits des femmes l'a emmenée sur le lieu où une jeune fille qui n'avait pas payé sa dot venait de se faire assassiner. "Elle était défigurée, mais la police voulait classer l'affaire comme un suicide."

Depuis, Ranjana a embrassé la cause des femmes et ne l'a plus quittée. Les thèmes de révolte ne manquent pas en Inde, des infanticides sur les jeunes filles, aux pressions et harcèlements dont elles sont victimes à tous les âges. Mais la bataille prioritaire de Ranjana reste les crimes liés à la dot. "Cette pratique est la racine de tous les problèmes. C'est à cause de la dot que les filles sont considérées comme une charge et qu'elles sont maltraitées."

Aujourd'hui Ranjana se réjouit d'une certaine évolution des mentalités à l'égard des femmes, tout en regrettant de "ne pas avoir fait plus". Ce qui lui importe aujourd'hui : que les jeunes générations n'oublient pas tout le chemin parcouru par leurs aînées. "Certaines jeunes filles ne se doutent pas qu'il y a trente ans, on ne pouvait pas porter de jean. Je voudrais vraiment que les jeunes générations ne gâchent pas ce qu'on leur a transmis : la liberté." »

 

■ « À New Delhi, une université enseigne aux filles la liberté de penser », par Hélène Agelou, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

34Fondé il y a 52 ans, le Lady Shri Ram College de New Delhi dispense une éducation supérieure aux jeunes filles. Régulièrement classé parmi les dix meilleures universités indiennes, cet établissement situé à Lajpat Nagar, est considéré comme un haut lieu du féminisme en Inde.

« "Filles de L.S.R.C. s'abstenir". Voilà le genre de formule que l'on peut lire en parcourant les petites annonces matrimoniales des journaux indiens. Qui sont ces filles pour que des familles indiennes refusent catégoriquement que leur fils épouse l'une d'entre elles ?

Ce sont les étudiantes d'une des meilleures universités du pays : le Lady Shri Ram College (L.S.R.). Fondé en 1956, pour donner aux jeunes filles une éducation supérieure de qualité, cet établissement accueille sur un campus à la pelouse parfaite et aux bâtiments de pierre rouge, 2000 étudiantes en jeans et baskets. En 50 ans, ce college a formé des femmes de talent et de conviction. La plus emblématique est la Birmane Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix en 1991, qui y fut étudiante en Sciences Politiques dans les anneés 1960.

L.S.R.C., qui a pour slogan "c'est uniquement le savoir, qui mène à la libération", est progressivement devenue un haut lieu de féminisme. Certains départements d'études, tels que celui d'anglais, sont reputés pour être particulièrement féministes. "Parce que nous discutons beaucoup autour des textes que nous étudions, nous développons notre esprit critique et interrogeons les traditions", explique Pritika, 21 ans, étudiante en 3ème année.

Celles qui ne se définissent pas comme féministes tiennent tout de même un discours des plus égalitaires. Ainsi, Vibhuti Rathore, étudiante en 3ème année d'économie, est "contre le système de quotas pour les filles à l'université car le plus important est de donner à la base une éducation de qualité à tous, grâce à laquelle les quotas seront inutiles, les filles étant capables de se confronter aux hommes".

Toutes les étudiantes insistent sur le fait que L.S.R.C. est un établissement universitaire d'excellence, mais aussi un lieu de vie et de construction personnelle, où pullulent les associations et évènements en tout genre. Un point de vue partagé par les enseignants, comme le confirme Rukshana Rhroff, professeur d'anglais : "nous donnons aux étudiantes les opportunités pour exceller dans les domaines de leur choix". Pour Vibhuti, 20 ans, "L.S.R.C. est une expérience". "Étudier ici m'a mise en confiance et rendue heureuse d'être une femme".

Mais ce sentiment d'égalité dont jouissent les étudiantes leur fait parfois oublier qu'il n'en est pas de même pour toutes les Indiennes. "Aujourd'hui, les femmes sont partout au même niveau que les hommes", se réjouit Puja. Mais selon l'Unicef, seulement 54% des petites Indiennes de 7 ans sont alphabétisées contre 75% des garçons du même âge.

En ce qui concerne les filles de L.S.R.C., si "au début elles se cantonnaient à des métiers traditionnellement féminins comme institutrice ou infirmière, elles sont aujourd'hui partout, se réjouit Rukshana Rhroff, de l'armée au cockpit d'avion de ligne !" Exception faite de certaines familles indiennes, effrayées par leur esprit d'indépendance… »

Published by Bruno Chabanas - dans Conférences - Inde
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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 06:42

III- OCCIDENTALISATION OU MAINTIEN DE L’IDENTITE

INDIENNE ?

A- Vers une « société de consommation » ?

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Quelques aspects de l’évolution récente de la société indienne…

 

■ « Les Indiens fondent pour les chiens », Amanda Winguis, Aujourd’hui l’Inde, 2009.

Un grand concours international pour les chiens vient d'avoir lieu près de New Delhi. Phénomène grandissant en Inde, les animaux de compagnies génèrent un "business" florissant même si seule une minorité de la population peut se permettre d’élever un animal.

 « Ils étaient 1000 canidés de 75 races différentes, venus du monde entier, à parader fin décembre à Gurgaon, près de New Delhi. Pour sa 7ème édition, le FCI International Dog Show a connu une participation record. Son organisateur va jusqu'à le décrire comme "le plus grand concours de chien du monde".

En Inde, l'engouement pour les animaux de compagnies ne cesse de croître, à mesure que se développe une classe suffisamment aisée pour nourrir et dorloter ces chères bêtes. Un peu partout dans la capitale et dans le pays fleurissent magasins et services où les maîtres peuvent choyer leurs compagnons. "Ils sont comme des enfants ! s'exclame Sudhir Sharma, propriétaire du magasin Petland à Defence Colony. Quand ils aiment, ils sont capables de dépenser beaucoup beaucoup d'argent ! ".

Dans un article du Times of India, Mohan Kadam, le gérant de Windsor, magasin pour animaux de Khan Market, estime que le secteur connaîtrait "une croissance de 40 % par an. Les habitants de New Delhi dépenseraient jusqu'à 10 000 roupies (150 euros) par an pour leurs animaux de compagnie".

Lorsque la culture indienne du service rencontre d'aussi bons clients, les choses ne sont pas faites à moitié. Des magasins de nourriture et d'accessoires en tout genre ont ouvert à proximités des maîtres, dans tous les quartiers résidentiels huppés, suivis par les salons de toilettages et les entreprises de gardiennage.

Certaines se sont spécialisées dans le transport de nos amies les bêtes, moyennant près de 12 000 roupies (178 euros) entre deux villes indiennes et 50 000 roupies pour les Etats-Unis. D'autres se sont lancés dans la livraison de plats sophistiqués pour animaux et même des restaurants s'y sont mis. À New Delhi, Mamata Sharma's Bow Wow propose, en plus du menu pour Monsieur et Madame, un menu pour Rex.

Pour expliquer ce succès, les professionnels mettent en avant l'amour des animaux, le stress des propriétaires et leur besoin de décompresser. Mais s'occuper d'un animal de compagnie, le nourrir de croquettes chères car importées, payer quelqu'un pour le sortir ou pour le toiletter, suppose un niveau de vie supérieur à la moyenne des Indiens.

"Ce sont des personnes pour qui l'argent n'entre pas en ligne de compte, admet Sudhir Sharma, de Petland. Pas des gens qui ne peuvent pas se nourrir eux-mêmes. La plupart sont dans les affaires". À Windsor, le propriétaire décrit même ses clients comme des "VIP et des personnes de la diplomatie", refusant d'en dire davantage sur eux. Autant dire qu'avoir un chien en laisse, en Inde, est un véritable signe extérieur de richesse.

Un grand concours international pour les chiens vient d'avoir lieu près de New Delhi. Phénomène grandissant en Inde, les animaux de compagnies génèrent un "business" florissant même si seule une minorité de la population peut se permettre d’élever un animal. »

 

■ « Découvrez le Mc Do à la sauce indienne ! », Galahad Shavan, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

01132 fast-foods et 250 000 clients par jour : en plus de 10 ans, Mc Donald’s a fait son nid en Inde. Pour conquérir le marché indien, la multinationale a su s’adapter à la culture du pays. Reportage dans l’un des restaurants de New Delhi.

« A peine le portier a-t-il entrouvert la porte que le lourd et gras fumet des frites assaille les narines. Dans ce Mc Do de New Delhi, tout rappelle l'atmosphère des célèbres fast-foods. Même décor, mêmes serveurs en uniforme, mêmes clips sur les écrans-plats. Au mur, le tableau du "meilleur employé du mois" côtoie une pub vantant le jouet Star Wars vendu avec le menu pour enfants. Pas de doute, nous sommes bien chez Mc Donald's.

Pourtant, dès 1996 et l'ouverture du premier restaurant dans le sous-continent, le fast-food a dû s'indianiser. "Pas de boeuf vendu ici" rappelle une grosse plaque dorée en dessous des menus. Du Mc Aloo Tikki Burger, du nom de ces galettes salées aux pommes de terre, au Paneer Salsa Wrap, en référence au paneer, ce fromage très répandu en Inde, sans oublier café froid et thé, les produits proposés ont tous une consonance indienne.

Derrière les comptoirs, les hamburgers s'alignent en deux rangées distinctes : veg ou non veg. "Pour tous leurs sandwichs, ils précisent s'il est végétarien ou non" explique Ilja, un belge de 25 ans. Lui a choisi un Mc Chicken Maharaja. "Il n'y a pas que le nom qui soit indien : ça sent les épices et c'est bourré de piments ! "

Entre la livraison à domicile et les portiers, l'Inde a façonné Mc Donald's, jusque dans les missions confiées à son personnel. Plus nombreux qu'en Europe ou aux États-Unis, les employés sont là pour assister les clients. Faites mine de sortir de table et deux serveurs accourront pour se saisir du plateau et le nettoyer. N.C. Jain, un bijoutier de 40 ans dont le fast-food est devenu la cantine, rigole doucement de l'étonnement des touristes européens. "Heureusement pour eux qu'ils font ça ! Sinon Mc Do n'aurait pas pu se développer en Inde, où les services à la personne sont rois."

Jeune manager lui aussi habitué des lieux, Faisal Khan, son voisin de table, hoche de la tête. "Certes, je paye mon sandwich 5 roupies (0,07 €) de plus que dans n'importe quel autre resto indien. Mais ici, je profite de la qualité des services, sans parler de celle des repas et de la propreté des cuisines. Et pour ça, mêmes les pauvres préfèrent venir manger au Mc Do ! "

Pas de pauvres pourtant dans ce fast-food à deux pas de Connaught Place, le centre économique et commercial de la capitale. Hormis les étrangers, les clients font plûtot classe moyenne, voire classe moyenne aisée. Ici, trois hommes en costard tiennent une réunion d'affaires, ordinateurs portables au pied. Là, ce sont les trois générations d'une famille qui se sont réunis, tous richement vêtus. Plus loin, des jeunes femmes, maquillées et habillées à l'européenne, plaisantent bruyamment.

Pour croiser ceux qui n'ont presque rien à manger, il faut sortir et dépasser le portier. Une Indienne quitte le fast-food, une glace à la main, et l'offre à une fillette, assise sur le trottoir. A côté, une grand-mère sirote une boisson abandonnée par un client. Derrière elles, une immense pub encense les efforts faits par Mc Do sur les prix. Sur fond de coupures de presse parlant d'inflation et de paupérisation, un énorme bandeau aux couleurs de l'enseigne rappelle que le "happy price menu" ou "menu au prix heureux", ne coûte que 20 roupies (0,30 €). »

 

■ Les Indiens fêtent… Noël !  

Photographies personnelles, Calcutta, décembre 2010.

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■ Essor de la middle class : les nouveaux temples de la consommation. Le MGF Metropolitan Mall : 150 magasins, restaurants, cinémas, ouverts 7 jours sur 7 jusqu’à minuit, à Gurgaon (banlieue de Delhi).

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■ Essor de la middle class : des logements de luxe. Photographies personnelles : Calcutta et Varanasi.

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B- Le poids des traditions.

 ■ « Le tabou de l'homosexualité », Cécile Chasol et Iris Deroeux, Aujourd’hui l’Inde, 2007.

 L’homosexualité est un crime en Inde. Mais la loi n’est pas ce qui inquiète le plus ici, les homosexuels ressentent surtout le poids des traditions qui pèse sur leur famille. Même à Mumbai, ville moderne, il est difficile de vivre sa sexualité librement.

« Au Voodoo, le Dj lance le classique I will survive, les Indiens dansent, s'embrassent contre les murs… Libérés, déjantés parfois, les jeunes gens oublient la loi et la police. Car si ces soirées sont tolérées à Mumbai, l'homosexualité chez les hommes est un crime devant la loi indienne. L'article 377 du code pénal, héritée de la période britannique, prévoit que "tout acte volontaire sexuel contre nature avec un homme, une femme ou un animal est passible d'un emprisonnement à vie". Si très peu de condamnations ont été prononcées ces dernières années, tous savent que certains policiers mal intentionnés utilisent cette menace pour soutirer de l'argent aux homosexuels.

"Quand je suis arrivé en 2002, il y avait très peu d'événements pour les homos", hurle Christophe dans la salle enfumée et bruyante du Voodoo. "C'était un milieu carrément underground. Depuis, ça a énormément changé", raconte ce jeune français expatrié à Mumbai.  Tous sont là pour se libérer d'un interdit social qui étouffe leur existence. 

L'homosexualité est rarement acceptée dans les familles. "Mes parents savent que je suis homo, mais je ne ramène jamais personne à la maison et on en parle le moins possible", explique Shakeel, consultant de 33 ans. Difficile de vivre sa sexualité dans un pays où les enfants vivent dans la maison familiale presque toute leur vie.

La plupart des homosexuels vit donc cachée et se marie pour tromper les apparences. "Selon nos estimations, il y a 350 000 homosexuels à Mumbay. Parmi eux, au moins 75% sont des hommes mariés", constate Vavek Anand, vice-président de Humsafar, une association de soutien aux homosexuels. "Nous aidons les hommes à s'assumer et surtout à refuser la pression du mariage. Mais la tradition l'emporte souvent. Ils finissent par céder à la volonté familiale et sont mariés de force", constate-t-il amèrement.

Le tabou de l'homosexualité pose problème pour lutter efficacement contre le Sida . "On a du mal à faire passer le message, les hommes mariés rechignent à utiliser un préservatif avec leur femme", explique Vavek Anand. 

L'Inde compte aujourd'hui le plus grand nombre de séropositifs : 5,7 millions de personnes portent le VIH dont 2,5 sont homosexuels selon les chiffres de l'Onusida. Afin de mener une lutte efficace contre le virus, l'agence indienne de prévention du sida et diverses associations réclament la dépénalisation de l'homosexualité. Depuis 2001, l'article 377 fait des allers-retours entre Haute Cour de Justice et Cour suprême pour décider de sa légalité. En 2003 encore, le retrait de la loi a été rejeté au motif que la société indienne n'était pas prête à tolérer les relations gays et lesbiennes. » 

 

■ « Les quatre commandements du mariage indien », par Dorothée Gieux, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

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08La saison des mariages bat encore son plein en Inde et avec elle son défilé de femmes parées de bijoux, de musiciens folkloriques, et même d’éléphants dans les rues... Plus qu’une union, le mariage indien est un événement social majeur qui répond à des règles traditionnelles parfois compliquées pour des non-initiés. Voici un petit guide.

« "Mariage, indien", pris séparément, ces deux mots font déjà rêver. Mis ensemble, c'est un cocktail explosif. Les films de Bollywood véhiculent l'image souvent réaliste d'une profusion de couleurs, de danse, de musique, d'invités... Mais comment s'y retrouver dans ces cérémonies si strictement codifiées ? Si chaque communauté ajoute sa touche personnelle, le mariage indien répond à certaines règles basiques, dont voici quelques extraits.

09Arrêter de travailler... et prendre des vitamines. Le mariage indien pourrait aussi bien être le sport national tant il s'apparente à un marathon. Avant le mariage, des rituels très importants sont menés pendant plusieurs mois. Après la soirée des fiançailles, les femmes et les hommes font la fête séparément. Tandis que les femmes organisent la cérémonie du Mehndi (peinture des mains au henné) et la soirée du Sangeet, pendant laquelle elles chantent et dansent toute la nuit, les hommes se réunissent pour le rituel de la tika, pastille de poudre rouge déposée au front du futur marié comme signe de son engagement. La cérémonie du mariage a généralement lieu en plein air sur un autel : les futurs époux font sept fois le tour du feu sacré tout en récitant leurs vœux d'amour.

S'accorder les faveurs des astres et des dieux... Les familles consultent un astrologue 10qui fixe la date et l'heure les plus auspicieuses pour le mariage. De même, les gestes et rituels ancestraux sont effectués dans un but symbolique et porte-bonheur. Le henné appliqué sur les mains de la mariée doit être foncé et persistant, comme signe de joie dans le couple. Avant de rejoindre son nouveau foyer, la mariée jette derrière sa tête cinq poignées de riz, signifiant ainsi qu'elle souhaite prospérité à ses parents. Au moment où la voiture des nouveaux mariés va partir, les hommes lancent de l'argent sur les routes pour conjurer le mauvais sort.

Dépenser sans compter... et faire en sorte que les autres le sachent. Le mariage indien célèbre l'amour mais aussi l'argent. De nombreuses familles n'hésitent pas à s'endetter pour offrir des cérémonies fastueuses, devenues une véritable démonstration de 11pouvoir financier. Et cette tendance ne fait que s'accentuer. L'industrie du mariage en Inde est estimée à 60 milliards de roupies (1 milliard d'euros), avec un taux de progression de 20 à 25 % par an. Les soirées ressemblent parfois à de véritables scènes de films, avec tenues de grands designers, danseurs venus tout droit de Bollywood et plusieurs centaines d'invités.

Etre blagueur... mais pas trop. L'humour est aussi présent dans le mariage indien, mais les plaisanteries sont codifiées et laissent peu de place à l'improvisation. Ainsi depuis plusieurs siècles, la mère de la mariée essaie de pincer le nez de son gendre pendant le mariage, symbolisant le fait qu'il soit venu demander la main de sa fille en furetant près de la maison. Les plus malines sont les sœurs de la mariée qui, le jour du mariage, prennent les chaussures du marié en otage et ne les rendront qu'en échange de cadeaux. »

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 ■ « Les mariages d’enfants, une tradition encore très répandue en Inde », par Julie Tissot, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

15Bien qu’ils soient interdits par la loi, les mariages d’enfants sont encore très fréquents en Inde, en particulier au Rajasthan. On estime que plus de 15 millions d’enfants indiens sont mariées avant l’âge de 18 ans. Au mois de mai, des centaines de mariages précoces ont lieu pendant la fête de Akha Teej, censée apporter chance et réussite.

« Dans le calendrier hindou, il y a un jour dans l'année où la Lune et le Soleil brillent au maximum. Parasurama, la sixième incarnation de Vishnu, serait né ce jour-là. Alors tout événement qui a lieu pendant cette journée du mois de mai est une promesse de réussite et de chance.

16Les parents choisissent d'organiser le mariage de leurs enfants pendant ce jour propice et béni. À l'âge où ils devraient simplement taper dans le ballon et aller à l'école, ces enfants se retrouvent époux et épouses et déjà futurs parents.

Le quotidien The Hindustan Times raconte comment, dans un district de Jodhpur, Likhma, 8 ans a épousé Genu, une fillette de 5 ans. C'était le jour d'Akha Teej, il y a une dizaine de jours. Un invité explique qu'ils "appartiennent à la caste des Intouchables. Les petites filles pas mariées sont une source constante d'inquiétude pour les parents. Alors nous les marions avant qu'elles atteignent la puberté".

Au Rajasthan, cette coutume est ancrée depuis des siècles. Pour les parents, c'est une 17façon de d'organiser la transmission de la propriété et de la richesse au sein des familles. Pourtant, depuis exactement 30 ans, la loi indienne interdit le mariage des filles avant 18 ans et des garçons avant 21 ans.

Les conséquences de ces unions précoces sont graves tant au niveau physique que psychologique. Privés d'enfance et d'adolescence, c'est aussi la fin de toutes chances d'accéder à une éducation. C'est la fin aussi de l'apprentissage de la vie adulte. Ces enfants doivent prématurément assumer les tâches des grands.

Les grossesses précoces vont de pair avec ces mariages. Elles sont dangereuses pour 18les jeunes filles. Selon un rapport de l'Unicef, les filles de moins de 15 ans ont cinq fois plus de risques de mourir suite à leur grossesse que les femmes d'une vingtaine d'années. Et il est prouvé que la mortalité infantile est plus élevée, deux fois plus dans certains cas, parmi les enfants nés de mères très jeunes que parmi ceux de mères plus âgées.

Il y a une dizaine d'année, le gouvernement du Rajasthan a mis en place un programme pour retarder ces mariages. Cela consiste à ouvrir un compte d'épargne aux petites filles. Des années plus tard, 25000 roupies (450 euros environ) attendent les jeunes filles majeures si elles sont toujours célibataires. Une aide financière qui sert alors à payer la dot… pour le mariage. »

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■ « Le travail des enfants alimente l'économie parallèle en Inde », par Isaure Vélia, Aujourd’hui l’Inde, juin 2011

L’emploi d’enfants rapporterait près de 19 milliards d’euros par an en Inde, selon un récent rapport. Un revenu considérable qui échappe au secteur formel de l’économie, cette pratique restant illégale, bien que largement répandue.

Embaucher un enfant : une bonne affaire

« La journée mondiale contre le travail des enfants, organisée pour la première fois en 2002 par l'Organisation internationale du Travail (OIT), a eu lieu, comme chaque année, le 12 juin. L'ONG Bachpan Bachao Andolan : Save the childhood movement a profité de cette occasion pour publier un rapport, intitulé "Corruption capitale : le travail des enfants en Inde", dans lequel elle avance un chiffre "choc" : le travail des enfants rapportent chaque année 120 000 crores de roupies (soit 19 milliards d'euros) aux employeurs d'enfants.

Alors que le salaire d'un adulte est d'environ 115 roupies par jour, un enfant n'est payé que 15 roupies par jour (soit 25 centimes d'euros). "Cela fait une différence de 100 roupies par travailleur. La moyenne du nombre de jours travaillés par an étant de 200, les employeurs "économisent" 120 000 crores en employant des enfants" explique un avocat associé à l'ONG qui a rédigé le rapport. Embaucher un enfant est donc une "bonne affaire" bien qu'illégale l’employeur.

Le travail des enfants n'étant pas déclaré, puisque la loi l'interdit, les employeurs ne paient aucun impôt sur ce travail. Ainsi, l'argent gagné est-il de l' "argent sale" qui alimente l'économie parallèle. On estime que 30 à 60 % de cet "argent sale" provient en Inde de l'exploitation du travail des enfants. Le phénomène du travail des enfants contribue par ailleurs au chômage chez les adultes. Un enfant coûtant moins cher qu'un adulte, les enfants prennent aux adultes des emplois qu'ils auraient dû occuper (notamment des emplois très peu qualifiés). »

70% des enfants travaillent dans le secteur agricole

« Selon l'ONG Bachpan Bachao Andolan, 60 millions d'enfants travaillent aujourd'hui en Inde, soit 6% de la population du pays. Le dernier recensement du gouvernement indien (de 2001) n'en dénombrait lui "que" 12,7 millions. Ces enfants prennent un emploi afin de subvenir aux besoins de leur famille. La grande majorité d'entre eux (70%) travaillent dans le secteur agricole, très souvent dans des conditions de travail très dangereuses.

Le gouvernement indien semble peu enclin à agir contre ce fléau. Depuis 2005, il a reçu plus de 50 millions de roupies de budget pour lutter contre le travail des enfants mais n'en a même pas dépensé la moitié. Le National Child Labour Project (Projet national sur le travail des enfants), lancé en 1987, laisse certaines ONG très sceptiques quant à son efficacité. La loi de 2006 qui interdit l'emploi d'un enfant de moins de 14 ans n'existe que sur le papier et s’est révélée inefficace, à elle seule, pour résoudre ce problème. »

http://inde.aujourdhuilemonde.com/le-travail-des-enfants-alimente-leconomie-parallele-en-inde

 

■ « En Inde, 60 millions d’enfants au travail ». Juin 2008. 

http://www.paperblog.fr/796557/en-inde-60-millions-d-enfants-au-travail/

 

« Sur les cent millions d’enfants indiens qui ne reçoivent aucune éducation, plus de la moitié travaillent. Rencontres et témoignages à l’occasion de la Journée Internationale de Lutte contre le travail des Enfants.

L'Inde détient le triste record du monde du plus grand nombre d'enfants travailleurs. Car si le gouvernement maintient que le pays ne compte "plus" que dix millions de moins de quatorze ans au travail, les ONG estiment, elles, qu'il y a en réalité quelque 60 millions. Ils sont vendeurs de journaux, ramasseurs de poubelles, marchands ambulants, employés de maison, ouvriers dans des usines ou des ateliers de confection, petite main dans des restaurants…

Etablie à New Delhi, l'ONG Bachpan Bachao Andolan (BBA, littéralement "Sauvez l'enfance") fait ainsi régulièrement des descentes dans des usines de la capitale afin d'arracher ces gamins aux griffes de leurs "employeurs". Souvent des ateliers de broderie, qui n'hésitent pas à faire travailler des enfants dès l'âge de 8 ou 9 ans.

Depuis sa création, l'ONG dit en avoir libéré 75 000. "Après ces opérations de sauvetage, on essaie de ramener les enfants chez eux, mais ce n'est pas toujours possible, explique Bhuwan Ribhu, l'un des dirigeants. Parfois, ils ont quitté leur village à 6 ans. Cinq ans plus tard, ils ne se souviennent plus d'où ils viennent". Parfois, l'ONG se rend compte que s'ils rentrent chez eux, ils seront immédiatement revendus à une autre usine, les parents ne pouvant nourrir une bouche de plus. Ceux-là sont placés dans des centres d'accueil qui s'efforcent de leur fournir une éducation, voire une formation professionnelle.

Avant de rentrer chez eux, les autres passent quelques semaines au Mukti ashram, un centre d'accueil situé au nord de la capitale oú ils ont soignés, habillés et nourris. C'est là que nous avons rencontré quelques rescapés encore tout hébétés de leur liberté retrouvée.

"J'ai quitté mon village il y a trois ans, raconte Akbar, 14 ans. Mon grand frère m'a emmené dans une usine de broderie à New Delhi. On travaillait de 8h à 22h, avec une pause pour le déjeuner. On dormait et on mangeait dans l'atelier. La première année, j'étais apprenti, je touchais 50 roupies (moins d'un euro) par semaine. Au bout d'un an, je gagnais 18 euros par mois, puis 27 euros. Je donnais ça à mon frère, qui l'envoyait à mes parents. Après plusieurs heures de travail, nos yeux pleuraient. Mais quand l'un de nous ne pouvait plus travailler, il n'allait pas chez le docteur, il était renvoyé. Je ne sais pas lire, donc je ne sais pas pour qui on travaillait".

D'après BBA, un employeur paie entre 500 et 2000 roupies (9 et 35 euros) pour acheter un enfant à ses parents. La plupart des victimes viennent du Bihar, l'État le plus pauvre du pays. C'est le cas de Mohammed, 10 ans, qui a travaillé pendant un an dans cette même usine de broderie. "En un an, j'ai parlé deux fois à mes parents au téléphone. C'est mon père qui m'a donné à un monsieur pour que je gagne de l'argent à New Delhi afin de faire vivre ma famille".

Afin d'inciter les parents à ne pas revendre leur enfant sitôt libérés, le gouvernement donne 350 euros à chaque famille une fois les gamins rentrés chez eux. "Pour lutter contre le travail des enfants, il faut soutenir financièrement les familles, explique Bhuwan Ribhu. Cet argent permet aux parents d'acheter un lopin de terre ou quelques vaches".

Sufian, 13 ans, est courageux et optimiste. Arrivé à 10 ans dans la capitale indienne, il a lui aussi été libéré récemment par BBA. "Je suis content de rentrer chez moi. Avec les 350 euros du gouvernement, mes parents pourront ouvrir un petit magasin. Moi, je vais aller à l'école", explique-t-il, une ébauche de sourire aux lèvres. »

Le site de l’ONG : http://www.bba.org.in/

 

■ « De l’esclavage à l’ONU, portrait d’une Indienne de 11 ans », par G. Shavan, Aujourd’hui l’Inde, 2008.

21L’esclavage existe toujours en Inde. C’est ce qu’a raconté à la tribune de l’ONU Devli Kumari, une Indienne de 11 ans. Fille d’esclaves, née esclave, elle a travaillé jusqu’à ses sept ans dans une carrière de pierres avant qu’une association ne lui rende sa liberté. Aujourd’hui, elle est devenue la voix des enfants privés d’éducation, qu’ils soient esclaves, exploités ou pauvres.

 « Ovations et applaudissements nourris pour Devli Kumari. Fin septembre à New York, face à l'assemblée générale des Nations unies, cette Indienne de 11 ans participe au lancement d'une campagne en faveur de "l'éducation pour tous". Aux grands de ce monde, la fillette raconte son histoire. Celle d'une enfant indienne née esclave dans une carrière de pierres de l'Haryana, cet État du nord-ouest de l'Inde.

Sans peur, sans gêne, Devli leur parle de son enfance. La même que ses parents et ses grands-parents ont connue avant elle : le travail dès le berceau, la vie dans la carrière, les très longues journées passées à casser des cailloux, quel que soit le climat, sans parler de la violence des  "propriétaires". Et, bien évidemment, pas d'école. Sauf que Devli a eu de la chance. La chance de ne pas y passer sa vie, à la différence de ses aïeux. La chance d'être sauvée, à 7 ans, par Bachpan bachao andolan (BBA, littéralement "Sauvez l'enfance"), une ONG qui lutte contre l'exploitation des enfants. En 2004, BBA rend la liberté à sa famille, ainsi qu'à 112 autres. En Inde, on estime que 60 millions d'enfants travaillent au lieu d'aller à l'école.

Au cours des quelques mois passés dans les locaux de l'association, la fillette découvre le monde. Elle qui n'a jamais mangé que des pommes de terre et des oignons, découvre les légumes et la viande. Elle qui n'a connu que la sombre atmosphère d'une carrière de pierres, découvre l'électricité. Enfin, elle reçoit ses premiers cours, une éducation. "Je n'avais jamais vu de papier jusqu'à ce qu'on m'ait sauvée. Je suis allée pour la première fois à l'école. Maintenant, je veux savoir lire et écrire. Et, lorsque je serai grande, je veux enseigner ce que je sais aux autres enfants."

Aujourd'hui, Devli vit avec ses parents à Jodhpur, au Rajasthan. Sauvez l'enfance s'est battu devant les tribunaux pour qu'ils ne soient plus considérés comme des esclaves, pour qu'ils retrouvent du travail avec des salaires décents. Le fondateur de BBA, Kailash Satyarthi, déplore l'absence d'aides de l'État dans cette tâche. "Nous avons sauvé bien des familles exploitées depuis la création de l'association, dans les années 1980. Mais c'est parfois très compliqué, comme avec celle de Devli qui sont esclaves de père en fils, car nous sommes seuls. Face aux très puissants propriétaires de carrières, même le gouvernement n'a pas les moyens d'intervenir pour secourir ces malheureuses victimes."

Après le passage de Devli à la tribune de l'ONU, ses représentants ont dégagé plus de 3,3 milliards d'euros pour aider à la scolarisation des enfants dans le monde. Si Kailash Satyarthi se dit satisfait de l'importance des fonds levés, il maintient que "le chemin est encore long pour remplir les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD)".

Juste avant de quitter l'estrade des Nations unies, Devli a fait un pied de nez aux représentants de la planète. "Je suis fière de moi parce que, dans mon village, j'ai réussi à persuader quinze enfants d'aller à l'école. Et si moi, une jeune fille de 11 ans, j'en suis capable, pourquoi ce n'est pas possible, pour tous les dirigeants du monde, d'inscrire tous les enfants à l'école ?" » 

 

■ « Fallait-il interdire les "hommes chevaux" de Calcutta ? », par P. Shankar, Aujourd’hui l’Inde, 2008. Photographies personnelles.

22Calcutta, capitale du Bengale occidental, est la seule mégapole au monde où des rickshaws sont encore tirés par l’homme. Faute d’emplois de rechange, des dizaines de milliers d’indiens continuent d’exercer ce travail épuisant, malgré son interdiction depuis 2007.

« Après deux ans de tentatives infructueuses, en 2007, le gouvernement du Bengale occidental a finalement réussi à interdire les rickshaws tirés par des hommes à pied. Motif invoqué : c'est un "travail inhumain", qui n'a plus lieu d'être depuis que les britanniques ont quitté l'Inde.

23Selon Sabir Ahamed, coordinateur de programmes aux Samaritains de Calcutta et spécialiste de la question, "la difficulté du travail n'intéresse en fait pas les autorités, sinon ils interdiraient aussi les porteurs de valises dans les gares. Ce qu'ils veulent, c'est donner une belle image de Calcutta, pour attirer touristes et investisseurs".

Quoi qu'il en soit, 24 000 rickshawwallahs, qui se partagent 6000 pousse-pousse, continuent malgré tout d'exercer ce métier. Pour la plupart originaires du Bihar, un Etat du nord de l'Inde, âgés de 18 à 70 ans, beaucoup quittent leur village pendant des mois pour un salaire quotidien de 100 à 200 roupies en moyenne (de 1,5 euros à 3 euros). Somme de laquelle il faut déduire de 20 à 30 roupies par jour pour la location du véhicule et environ 200 roupies par mois pour la police, qui rackette les tireurs de rickshaws.

24Pour le moment, les autorités ferment les yeux, car elles ne sont pas en mesure de proposer d'emplois de rechange, alors que le salaire de ces hommes fait vivre plus de 120 000 personnes. Le gouvernement tente certes de mettre en place des emplois de substitution : collecter l'argent des places de parkings et cultiver des champignons sur de petits lopins de terre, notamment. Mais, comme Abdul, les intéressés répondent qu'ils ne savent pas faire ce qu'on leur propose. "Notre métier, c'est tirer des rickshaws. Ils disent que c'est inhumain, mais nous sommes des hommes et nous savons ce que nous faisons. Et puis les gens ont besoin de nous : lorsqu'il pleut et que les taxis ne peuvent pas circuler (pendant la mousson l'eau monte parfois de manière spectaculaire à Calcutta, ndlr), nous pouvons emmener les malades chez le médecin et les enfants à l'école. Mais personne ne nous demande notre avis".

25Pour Sabir Ahamed, ce "déficit de démocratie" est au cœur du problème : les puissants décident pour les pauvres ce qui est bon pour eux, sans jamais les consulter. Il estime qu'un minimum serait d'organiser des réunions pour prendre l'avis des tireurs de rickshaws, et de les différencier selon leur âge. "Les jeunes peuvent se reconvertir, mais pour les plus vieux, c'est à un système de retraite correct qu'il faudrait réfléchir".

Sans l'aide des associations présentes sur le terrain, les rickshaw pullers ont cependant du mal à s'organiser, et restent souvent ignorants de leurs droits et de la réalité juridique de leur situation. Leur syndicat est relativement inactif, à tel point que beaucoup ignorent même son existence. Certains ne savent même pas que leur métier est illégal, comme Prakash, persuadé "qu'un avocat a réglé l'affaire et qu'il n'y a plus de problème". Il conclut malgré tout, avec un certain pragmatisme: "C'est fini, mais seulement jusqu'à ce que ça recommence". »

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IV- LES CASTES STRUCTURENT-ELLES ENCORE LA SOCIETE ?

 

A- Une division codifiée de la société.

 

« Quand les dieux eurent démembré l'Homme,

comment en distribuèrent-ils les parts ?

Que devint sa bouche, que devinrent ses bras ?

Ses cuisses, ses pieds, quel nom reçurent-ils ?

Sa bouche devint le brahmane,

le guerrier fut le produit de ses bras,

ses cuisses furent l‘artisan,

de ses pieds naquit le serviteur »

 

http://ganapati.free.fr/voyage/castes.html

 

 

« Le terme caste vient du portugais casta, ou catégorie pure, non mélangée (allusion à l'étanchéité des castes entre elles), qui fut introduit en Inde au 16ème siècle. Il est ambigu et, bien que largement employé, il ne reflète pas l'arrière-plan qui explique l'origine et le développement de cette organisation de la société.

On lui préfère le terme varna, qui signifie couleur et englobe les quatre grands groupes sociaux originels suivants :

- Les Brahmanes, dont sont issus les prêtres

- Les Kshatriya qui fournissent les gouvernants et les guerriers

- Les Vaishya ou agents économiques (commerçants)

- Les Sudra ou artisans, au service des trois premières varna.

27Dans la conception traditionnelle, telle que décrite dans les Dharma Shastra, l'appartenance d'un homme à une varna donnée dépend de sa naissance : un fils de Brahmane naît Brahmane. Cette appartenance est intangible pour la durée de cette vie. S'il est né dans une basse caste, Sudra, par exemple, il ne pourra améliorer son statut qu'au cours d'une incarnation ultérieure par l'effet des bons karmas accumulés au cours de la présente vie. Pour l'Hindouisme, cette division de la société est naturelle et correspond aux tempéraments et prédispositions de l'être humain. Telle personne avec une grande force de caractère et de la bravoure est Kshatriya par nature.

A l'époque moderne, le Mahatma Gandhi restait fermement partisan de cette subdivision de la société en quatre catégories. Cependant, quelques rares textes anciens laissent entendre que le passage d'une varna donnée à une autre est possible au cours d'une même vie. Un enseignant (Brahmane) peut ainsi devenir commerçant (Vaishya). Mais l'on ignore si cette facilité était exceptionnelle ou la règle à certaines époques. La courte durée de la vie, la sédentarité dans les villages, l'absence d'éducation de la grande majorité des gens, expliquent aisément et justifient cette conception des varnas ainsi que la spécialisation professionnelle héréditaire dans le cadre des jâti. Les siècles d'occupation par des pouvoirs étrangers ne peuvent qu'avoir renforcé le conservatisme de la société hindoue.

Les mythes rapportent que la race humaine est issue d'un Etre divin géant, à forme humaine, Purusha. De sa bouche, sont venus les Brahmanes, de ses bras les Kshatriya, de ses cuisses les Vaishya et de ses pieds les Sudra. Dans cette conception, il est bien évident que nul n'est supérieur à l'autre. L'humble artisan n'est pas inférieur au puissant guerrier ni au prêtre intercesseur des divinités. Il leur est complémentaire et indispensable. De tous temps, ont existé des intellectuels et des Sages d'une part, des gens de pouvoir et d'action d'autre part, des hommes d'argent et de commerce aussi et enfin des ouvriers et des serviteurs. L'asservissement de certains par d'autres est une faiblesse humaine, non une loi naturelle.

Au fil des siècles, cette organisation s'est complexifiée. A la notion de varna s'est surimposée celle de jâti ou groupement socioprofessionnel spécifique. Dans la société traditionnelle, le fils reprenait souvent le métier du père. Mais la société indienne est ainsi faite que chaque jâti a voulu se différencier des autres par un ensemble de règles comportementales et sociales particulières : c'est le dharma de la jâti. Parmi ces règles, celles qui portent sur la pureté rituelle des habitudes quotidiennes, alimentaires entre autres, sont très contraignantes. Le mariage endogamique est également la règle, mais il évite les risques de consanguinité en recherchant les opportunités de partenaire dans d'autres villages. Les règles qui gouvernent les jâti évoluent progressivement, mais toujours dans le sens d'exigences accrues, d'exclusions variées qui ont pour but de rehausser le statut de la jâti en question. Il faut en effet savoir que plus une catégorie est haut placée dans la hiérarchie sociale, plus elle se doit de suivre des règles de vie exigeantes. Ainsi, les Brahmanes très orthodoxes seront-ils soumis à des règles de pureté rituelle très complexes. A l'autre bout de l'échelle sociale, aucune exigence ne pèse sur les gens. Les jâti sont très nombreuses, plus de 4300. D'une province à l'autre, la place d'une jâti donnée dans la hiérarchie sociale peut varier très sensiblement.

L'apparition de l'intouchabilité au cours histoire de l'Inde s'explique probablement par les deux facteurs suivants. D'une part, certains métiers (vidangeurs, équarisseurs, etc.) sont par nature très sales. Les gens excluaient ceux qui manipulaient des substances pouvant propager des maladies. D'autre part, certains délits graves étaient punis d'une proscription sociale totale et définitive : meurtre d'un Brahmane ou d'une vache, mariage de grave mésalliance.

Reste à savoir si les métiers "sales" n'étaient pas justement les seuls qui restaient accessibles à des gens exclus du corps social... Ce phénomène de l'intouchabilité s'est développé au cours des siècles au point d'atteindre un pourcentage significatif de la société (160 millions de personnes actuellement) car l'intouchabilité, comme d'ailleurs l'appartenance à n'importe quelle caste, est une donnée héréditaire. Il nous paraît stupéfiant que la grave erreur d'un père soit transmise à toute sa descendance, mais il en est ainsi dans la société hindoue où la notion de karma collectif prime sur toute autre analyse. C'est la croyance en la pluralité des vies qui, seule, permet de changer de statut.

Les Intouchables étant des hors castes, il apparaît logique que les non-Hindous soient également considérés comme des Intouchables. Ainsi en est-il des populations tribales (Adivasi) des régions reculées du pays. Ainsi en est-il également des minorités religieuses.

Les discriminations liées à l'intouchabilité ou à l'appartenance à quelque caste que ce soit ont été abolies par la constitution (article 17) de l'Inde indépendante dès 1950. Mais force est de constater que l'ostracisme social dont les Intouchables sont frappés n'a que partiellement évolué. Dans les villages, les Intouchables sont relégués à la périphérie et doivent avoir leur propre puits, car l'accès au puits communautaire ne leur est pas permis. L'entrée dans les temples ne leur a été concédée qu'avec réticence. Autrefois, que l'ombre d'un Intouchable touche celle d'un Brahmane était considéré comme une offense. Les Intouchables, qui se désignent eux-mêmes sous le nom de Dalits (opprimés) sont encore l'objet de persécutions et de mauvais traitements. L'action du gouvernement tente de corriger les inégalités sociales qui les frappent. Moins scolarisés que la moyenne, du fait de la pauvreté des familles et des réticences des villageois à voir leurs enfants admis à l'école, ils bénéficient en compensation d'une politique de discrimination positive qui leur réserve des quotas d'emplois dans la fonction publique, en proportion de leur importance numérique. Ces dispositions pourtant déjà anciennes ne sont pas pleinement efficaces. Les quotas ne sont pas atteints et les emplois pourvus sont le plus souvent subalternes. D'autre part, cette politique de discrimination positive est fortement critiquée par les castes supérieures, surtout les Brahmanes qui, traditionnellement lettrés et bien éduqués, estiment qu'ils sont défavorisés et qu'une telle politique ne peut qu'affaiblir le niveau général de l'éducation.

Un débat actuel pose la question d'appliquer cette politique d'emplois réservés aux Intouchables dans le secteur privé. De nombreuses voix s'élèvent pour s'opposer à une décision qui n'est pas de la responsabilité des Pouvoirs Publics et amoindrirait l'efficacité du secteur privé, surtout en matière de compétitivité internationale. D'autres voix plaident pour l'équité sociale. Intouchable ne signifie pas forcément pauvre et exclu. De nombreux hommes d'affaires, des médecins et avocats réputés, des politiciens influents, ont émergé de la masse des Intouchables et militent souvent en faveur de leurs droits.

Le Mahatma Gandhi les appelait Harijan ou enfants de Dieu, marquant ainsi qu'il ne voyait pas de différence entre le plus puissant et le plus démuni. Mais cette vision d'un saint homme ne changea en rien la situation de ces malheureux et l'appellation fut même considérée comme paternaliste et malencontreuse car Harijan signifie également bâtard.

La situation commença à bouger de manière significative lorsque le Docteur Ambedkar, lui-même Intouchable et membre du Parlement, se convertit en 1956, peu avant sa mort, au Bouddhisme, religion qui ne reconnaît pas les castes, entraînant avec lui des centaines de milliers de personnes, rien qu'au Maharashtra.

La conversion à une autre religion est apparue à beaucoup d'Intouchables comme une solution pour sortir de leur état. Le Christianisme en a largement profité, par exemple dans les Etats du Nord-est (Nagaland, Tripura, etc.), christianisés à 90%, car peuplés de tribaux hors castes. Les missionnaires, souvent américains et se réclamant de sectes chrétiennes diverses, continuent à exercer une forte influence prosélyte dans les régions tribales arriérées. Leur action humanitaire indéniable ne peut cependant occulter l'objectif premier et persévérant de conversion obtenue par la persuasion et la distribution de nourriture.

Le cas des conversions à l'Islam est assez similaire. Si certains empereurs fanatiques comme Aurangzeb (17-18ème siècle) ont converti des populations entières par l'épée, les conversions pacifiques n'en ont pas moins existé tout au long des longues périodes de pouvoir Musulman en Inde. Elles concernaient déjà des Intouchables ainsi que certains courtisans du Palais qui acquéraient ainsi considération et pouvoir. A certaines époques, l'impôt prélevé sur les non-Musulmans (jizia) a également joué un rôle d'incitation. De nos jours, les conversions d'Hindous à l'Islam sont rares et se produisent, par exemple, lorsqu'une femme hindoue épouse un musulman. Les Musulmans (12% de la population) font ainsi de l'Inde le troisième pays musulman du monde (ex-aequo avec le Bengladesh), après l'Indonésie et le Pakistan

L'Hindouisme, lui-même non prosélyte, voit d'un oeil très défavorable les activités de conversion des missionnaires. Il est cohérent avec sa propre vision du monde : chacun naît dans un certain milieu, avec une religion donnée et doit assumer ses origines et sa culture. Les Hindous ne sont pas davantage favorables à ce que des étrangers, Occidentaux par exemple, se convertissent à l'Hindouisme, sans du moins s'y impliquer très sérieusement.

Malgré leur situation souvent misérable, la plupart des Intouchables ne se révoltent pas contre le système des castes puisque celui-ci résulte de l'ordre naturel des choses. On observe même que les Intouchables créent entre eux des catégories qui se comportent entre elles comme des castes. Il existe donc des Intouchables plus Intouchables que d'autres. Ceci est une preuve, s'il en est, de l'extrême solidité du système.

Cette rigidification et stratification de la société ne correspondent plus du tout aux conceptions philosophiques initiales car elles génèrent des antagonismes et non des complémentarités. Lorsque des castes agraires, comme les Jats et les Gujars, qui devraient être très proches l'une de l'autre, en viennent à se jalouser et se combattre, on peut penser que les impératifs de survie économique sont désormais étroitement liés aux intérêts propres à chaque caste. En ce sens, la caste a encore de beaux jours devant elle. D'autant que 65% des gens vivent encore dans les campagnes ou de petites agglomérations. Cependant, la croissance rapide des grandes villes (Mumbay 14 millions d'habitants, Delhi 11 millions) a déjà commencé à nuancer le tableau. La caste y est de moins en moins liée à la jâti. Les changements de profession de père à fils s'accélèrent. L'émergence d'une société aisée, voire riche, la vie en famille nucléaire, l'éducation supérieure, éloignent progressivement les gens des conceptions étroites de la caste et de ses contraintes. On ne saurait dire si le jeune Brahmane a des amis Intouchables mais ce n'est désormais plus impossible.

Le monde moderne altère sensiblement sinon la théorie de cette organisation sociale, du moins sa pratique. On ne change toujours pas de varna mais la caste de naissance influe de moins en moins sur le cours de la vie, du moins dans les villes. L'éducation moderne, l'allongement considérable de la durée de la vie, la grande mobilité, sont autant de facteurs qui facilitent les changements personnels et professionnels, quand ils n'y obligent pas.

On peut se demander si de nouvelles jâti ne vont pas se créer avec d'autres modes de fonctionnement. Mais leurs membres seront issus de castes différentes, par exemple un informaticien peut être Brahmane ou Sudra. C'est sans importance dans l'exercice du métier (jâti) mais l'on ignore jusqu'à quel point la sphère personnelle et comportementale (dharma) en est modifiée. Autrement dit, les varna sont-elles appelées à se dissoudre ou s'uniformiser ? On ne peut préjuger de l'avenir car l'on assiste en même temps à des phénomènes contradictoires. Par exemple, dans de nombreuses annonces matrimoniales, il est fréquent de lire : "caste indifférente". Dans le même temps, la revendication religieuse peut aller jusqu'à l'expression d'un extrémisme violent (conflit d'Ayodhya). Dans un autre registre, l'on constate la persistance du mariage arrangé et des exigences des familles face aux aspirations des jeunes gens. »

 

B- Evolution, enjeux et débats.


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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 15:51

I- L’INDE, TERRE DE SPIRITUALITE

01

A- L’hindouisme : origines et caractères.

               ■ Répartition de la communauté hindoue en Inde :

03

          ■ Voici une présentation simplifiée mais très claire de l’hindouisme, extraite du site : http://indianred.pagesperso-orange.fr/hindouisme.htm  Vous y retrouverez en grande partie ce que j’ai expliqué lors de la conférence.

            04« La religion hindoue est une évolution de l’ancienne religion védique. Apparue il y plus de 5000 ans, c’est la plus ancienne des grandes religions du monde. Le mot hindouisme est dérivé du sanskrit "sindhu" signifiant fleuve (particulièrement l’Indus). Elle rassemble plus de 900 millions de fidèles à travers le monde dont 800 millions en Inde (…).

            Parce que les hindous appartiennent au cycle des réincarnations, on ne devient pas hindou, on naît hindou. Ceci explique qu’il y ait généralement peu de conversions, qui sont généralement mal vues.

            Les hindous ne font pas de prosélytisme, c’est-à-dire qu’ils ne tentent pas d’imposer leurs idées en prétendant que leur religion est la meilleure. L’Hindouisme a la faculté d’intégrer et d’indianiser des croyances extérieures. Ainsi, certains voient en Jésus-Christ ou en Mahomet le dixième avatar de Vishnu.

            Un hindou est soumis au cycle des réincarnations (samsara), en fonction des actions accomplies dans les existences antérieures (karma), il peut renaître dans une caste plus ou moins élevée. L’objectif ainsi poursuivi est l’immortalité aux côtés des dieux. 

            Il existe quatre castes. Selon les écritures védiques, les brahmanes (prêtres) seraient sortis de la bouche de Brahmâ, les ksatriya (nobles et guerriers) de ses bras, les vaysas (commerçants et paysans) de ses hanches et les sûdra (artisans et serviteurs) de ses pieds. Les chandala ou intouchables (professions ayant un lien avec la naissance et la mort) sont exclus de la société indienne car considérés comme impurs, puisqu’ils seraient nés de la terre.

            Cependant, cette ségrégation ne semble pas tenir son origine des Védas mais de l‘invasion aryenne en 1500 a.v. J.C. Elle aurait ainsi permis d’asservir la population dravidienne locale à peau noire. C’est pourquoi le mot sanskrit " varna ", signifiant couleur, est nominatif des castes. Chaque caste est divisée en une multitude de sous castes, en fonction de la profession exercée. On compte ainsi près de 1886  sous castes pour la seule caste brahmanique. Bien que Nehru ait aboli théoriquement le système des castes et interdit toute discrimination, le concept d'appartenance à une caste est encore bien vivant en Inde.

            Les quatre buts poursuivis pendant l’existence sont les suivants :

- le dharma : loi de perfection que se doit de suivre chaque hindou$

- l'artha : réussite matérielle et richesse

- le kama : vrai désir

- le moksha (liberté en hindi) : libération du cycle infernal des réincarnations et union à dieu. Seule la caste la plus élevée et donc la plus pure peut accéder au moksha.

            La religion organise l'existence et partage la vie d'un hindou en quatre étapes.

- La première est consacrée à l'étude des textes sacrés, ceci en fonction de sa caste.

- Puis vient le temps d'amasser des richesses, de se marier et d'avoir des enfants.

- A la fin de sa vie, l'hindou entre dans une retraite religieuse.

- Lors d'une quatrième étape, il peut devenir renonçant et adopte une vie d'ermite.

            Les hindous sont appelés les "3 fois nés" :

- La première est la naissance physique.

- La seconde s'opère par le mariage, grâce auquel l'homme peut faire des sacrifices.

- La troisième naissance est la renaissance parmi les dieux, après la crémation sur le bûcher funéraire.

            L’hindou prie quotidiennement, choisissant lui-même son dieu personnel (ishta), émanation du dieu unique parmi un panthéon impressionnant de plus de 33 millions de dieux. Certains peuvent être ainsi regroupés en adorateurs de Shiva (les shivaïtes) ou de Vishnu (les vishnuïtes).

            L’Hindouisme a pour base la Trimûrti (triade). La Trimûrti supplante Indra (divinité védique) au sommet du panthéon hindou, les trois éléments en sont : Brahmâ, Vishnu et Shiva.

                  - Brahmâ est l'Être Immense et peut être comparé au dieu créateur originel. les hindous considèrent que Brahmâ habite le cœur de l'homme. Bien qu'il soit l'Absolu primordial, il est si lointain qu'il n'a plus guère de sanctuaires

                  - Vishnu est le dieu aux deux visages, qui préserve la monde du mal. Lorsque le dharma est menacé, il descend sur Terre sous forme d'avatar (neuf au total) afin de rétablir l'ordre. Il siège au niveau du nombril, source de nourriture durant les neuf mois de la grossesse.

                  - Vishnu prend la forme de Shiva lorsqu'il veut détruire pour recréer à nouveau. Ainsi les hindous vénèrent le linga, symbole de puissance créatrice.

            Les dieux sont très souvent représentés avec quatre bras ou trois têtes. Il se s'agit pas là de créer des formes monstrueuses, comme on pouvait le croire au XVIIe siècle, mais de traduire un aspect particulier de la divinité. Les quatre bras désignent les quatre directions de l'espace, les nombreuses mains portent des armes, et les trois têtes indiquent des formes complémentaires du dieu qui peuvent faire l'objet de vénération ».

  

B- L’Inde, berceau ou terre d’adoption de nombreuses religions 

1) L’islam

          ■ Répartition de la communauté musulmane en Inde :

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           ■ La mosquée Haji-Ali de Bombay :

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            ■ La grande mosquée de Delhi :

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2) Le christianisme

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           ■ Répartition de la communauté chrétienne en Inde :

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          ■ Eglises catholiques de Pondichéry :

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3) Le sikkhisme

            ■ Répartition de la communauté sikhe en Inde :

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           ■ Récit de voyage : « Au Temple d'or d'Amritsar, la communauté sikh offre le gîte et le couvert », par Axelle Guptan, pour Aujourd’hui l’Inde, 12-11-2008.

11       « Le "Sri Harmandar Sahib" d'Amritsar, au Pendjab, n’est pas seulement un lieu de culte. Comme tout temple sikh, il comporte un réfectoire et un dortoir où s'arrêtent des visiteurs de tous les horizons. L'occasion d'une plongée dans l'univers des hommes à turbans, à la veille de la célébration de l’anniversaire de Guru Nanak, le père fondateur du sikhisme.

           Il y a de ces lieux qu'on quitte avec regret. Le Temple d'or d'Amritsar en fait partie. Après avoir vu scintiller puis s'enflammer le lieu saint des sikhs sous la lumière du jour, difficile d'aller rejoindre un troquet fadasse ou une guesthouse déprimante...

           Heureusement, dans chaque temple, on trouve une cantine et un dortoir gratuits, ouverts sans distinction d'origine, de religion et surtout de castes. Car la communauté sikh prône l'égalité et le partage. Il n'en faut pas plus pour convaincre les routards de passer la nuit dans le complexe du Temple d'or.

           Première étape, un dîner au réfectoire. M.Singh, habitué du lieu, donne le tuyau aux touristes. Sur les bords du bassin sacré, il explique que "bien sûr, il y a une cantine ici" et "qu'on y sert jusqu'à 80 000 repas par jour". Perplexes, ses interlocuteurs se lancent dans des calculs pour vérifier la faisabilité d'une telle entreprise, mais M.Singh révèle le secret de la maison : une "machine à chapatis" capable de produire "10 000 pains par heure".

           14La cantine sikh, c'est un peu le taylorisme appliqué aux thalis. Dans une ambiance de gare, sous la verrière d'un bâtiment en briques, on y suit les étapes d'une mécanique bien huilée. Un bénévole vous tend une assiette, vous la saisissez au vol, bien vite poussé vers la salle à manger par des pèlerins affamés.

           Assis par terre par ordre d'arrivée, on y dîne en tailleur, courbé vers son repas dans une tentative désespérée de manger proprement quand la raideur de ses vertèbres n'y incite pas vraiment. Un jeune homme préposé aux lentilles remplit les assiettes à la louche. Puis vient le moment du dessert, de l'halwa, un mélange de sucre et de semoule. Karen, une Britannique d'une vingtaine d'années, est terrifiée. "Je n'en peux plus", affirme t-elle au responsable du réfectoire. Ferme mais souriant, lui n'en démord pas: "Il faut finir, c'est obligé".

          Une fois le repas expédié, chacun rend sa cuillère, son gobelet et suit des yeux l'assiette qui, portée par une chaîne humaine, s'achemine vers l'évier. Après un dernier regard au Temple d'or, il n'y a plus qu'à rejoindre le Guru Ram Das Sarai, qui offre des centaines de lits répartis dans 400 chambres, contre une simple donation.

15           Il est près de minuit et la cour est encore remplie. Dans un coin à gauche, c'est le foreign dormitory. Chouchoutés par deux grands sikhs aux turbans bleus et à la barbe noire, les étrangers sont logés dans ce qui ressemble à première vue à un dispensaire d'autrefois. Mêmes lits en bois alignés, même odeur de désinfectant à l'ancienne et mêmes ventilateurs qui tournent mollement sur les murs gris-vert.

           Cosmopolite, la communauté des voyageurs échange des conseils. "Y'a t-il de la neige à Dharamsala ?", s'enquière un Américain auprès d'un Chilien, qui discute en anglais avec une Canadienne. Les lumières s'éteignent vers une heure du matin et commence un demi-sommeil où parviennent toute la nuit des cris d'enfants et des chants religieux.

Au réveil les deux gardes du dortoir font le compte des effectifs: "C'est aujourd'hui que vous partez ?", demandent-ils aux pensionnaires. Dehors, sacs de voyage sur le dos, un couple de routards attend déjà sa place ».
 

4) Le bouddhisme

          ■ Répartition de la communauté bouddhiste en Inde :

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5) Le jaïnisme

           ■ Répartition de la communauté jaïn en Inde :

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          ■ Le temple jaïn de Ranakpuhr (Rajasthan) :

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6) Le zoroastrisme

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II- L’IMPORTANCE DU FAIT RELIGIEUX EN INDE.

 

A- Religion hindouiste, culture hindoue.

            ■ Quelques éléments de compréhension des rituels.

            http://ganapati.perso.neuf.fr/dieux/rituel.html

            « La civilisation ancienne dont les Veda sont le remarquable et toujours vivant témoignage accordait une importance de tout premier plan aux rites destinés à permettre la communication entre le plan divin et le plan humain.

            On sait d'ailleurs que le védisme est avant tout une religion du rite, de même d'ailleurs que l'hindouisme de nos jours. La stricte et précise application du rite est absolument requise : elle seule est garante de l'"efficacité" de la pratique religieuse. C'est pourquoi la réalisation du rite est confiée aux spécialistes que sont les brahmanes, dûment formés pendant de nombreuses années. La non-observation du rite ou son exécution erronée sont, par conséquent, considérés comme susceptibles d'entraîner de grands désordres dans l'ordre du monde. Bien entendu, une analyse rationnelle occidentale de ce concept nous conduirait à postuler qu'il s'agit d'une imposture des brahmanes pour conforter leur suprématie sur les autres couches de la société; mais qu'en savons-nous ?

            La notion chrétienne de foi est assez différente de l'approche hindoue. Le terme de shraddha, souvent traduit par foi dans les livres, doit s'entendre par confiance totale dans les pouvoirs du divin et en l'efficacité du rite. Ce n'est pas une croyance théologique.

            Le culte védique s'appuie essentiellement sur la notion de sacrifice, yajña. Ce sacrifice est une offrande que l'on fait aux dieux dans un but pratique, c'est à dire pour obtenir quelque chose en échange. Il ne s'agit pas, là, de "rendre grâce à Dieu", mais de demander quelque chose (santé, réussite, etc.) à une puissance divine.

            On objectera peut-être que cette approche est bassement intéressée. Mais l'action complexe et très longue du rituel requiert de l'officiant une concentration totale qui peut l'amener vers des plans de méditation avancée dans lesquels la communication avec les Sphères supérieures est facilitée.

            De plus, le sacrifice rituel a valeur de sublimation. Au-delà des fleurs, fruits, nourriture, encens, lumière, etc; présentés à la divinité en même temps que sont récités les mantra et textes adaptés, il faut comprendre que le pûjâri (officiant, prêtre) fait don aux dieux de son ego et tente de fusionner avec eux.

            On distingue essentiellement deux sortes de rites : les grihya ou rites domestiques simplifiés, que chacun peut réaliser chez soi (dans les castes supérieures seulement) et les rites solennels (shrauta) qui requièrent des officiants spécialisés, de caste brahmane.

           Les rituels domestiques comportent les offrandes quotidiennes de céréales (riz, blé, orge) en l'honneur de plusieurs divinités comme Agni, Prajapati, Sûrya. A ces rites quotidiens, s'ajoutent les cinq grands rites (mahâyajña) pratiqués tous les jours tôt le matin et le soir.

            Tous les évènements particuliers (les fêtes agricoles, la construction d'une maison, l'achat d'une voiture, un changement de domicile, un examen, l'ouverture d'un commerce, etc.) font l'objet de rituels particuliers.

            Les étapes de la vie sont également jalonnées de rites spéciaux que l'on nomme les samskara. On cite :

- Le garbhadana, pour obtenir la fécondation de la nouvelle épouse,

- Le pumsavana, au cours du troisième mois de grossesse ou un peu après, afin d'obtenir un héritier mâle,

- Le jatakarma qui s'étend sur plusieurs jours après la naissance du bébé,

- Le namakarana, une douzaine de jours après la naissance, au cours duquel on donne son nom à l'enfant,

-  L'annaprashana ou cérémonie du sevrage

- Le chudakaranam, entre le troisième et le cinquième anniversaire, lorsque l'on coupe les cheveux de l'enfant pour la première fois, ne lui laissant qu'une touffe de cheveux sur le haut du crâne,

- L'upanâyâna, rite très important, après quelques années de prise en charge de l'enfant par un maître spirituel (guru) pour lui inculquer les éléments d'éducation sacrée (essentiellement les rituels dont il aura besoin comme adulte). C'est alors que l'enfant reçoit le cordon sacré (yajñopavita) qui marque sa deuxième naissance. L'âge de l'upanâyâna dépend de la caste. Après ce rituel de l'upanâyâna, le jeune homme est un brahmachârin

- Le keshanta à l'occasion du premier rasage de barbe de l'adolescent

- Le samavartana marque la fin des études de l'adolescent, et sa préparation au mariage

- Le vivâha, ou mariage, qui est un rituel complexe, à l'issue duquel le jeune homme est un maître de maison (grihashtha) (chez nous, on dira chef de foyer). Pour les filles, le mariage est la seule cérémonie d'initiation

- L'antyeshti, ou funérailles par crémation, est l'ultime rituel de la vie. Il est destiné à faciliter le passage du défunt dans l'Au-delà

- Le shraddha, quelques temps après la mort (entre 10 et 31 jours), est pratiqué ensuite chaque mois pour nourrir l'âme du défunt de boulettes de riz, ce qui lui permet d'accéder au statut d'ancêtre bienveillant (pitri).

          Les rituels publics

          Comme indiqué plus haut, ils sont compliqués. Le nombre des officiants requis dépendra du type de sacrifice pratiqué. L'agnihotra, ou offrande au feu, ne demande qu'un seul prêtre (de caste brahmane); c'est donc le rite le moins complexe. Il consiste en une offrande de ghee (beurre clarifié) versé sur le feu sacré pour l'entretenir, tout en récitant des mantra appropriés; il est effectué chaque jour le matin en l'honneur de Sûrya et de Prajapati. Nous ne détaillerons pas des rituels tels que le darshapurnamasa, l'agnistoma, le parvargya, le vajapeya, ou à plus forte raison l'antique ashvamedha (sacrifice du cheval), car ils sont surtout d'intérêt historique.

           Les pûjâ quotidiennes sont menées plusieurs fois par jour dans les temples en l'honneur des divinités. Elles comportent en particulier l'âratî, offrande du feu à la divinité, accompagnée de mantra (...).

           Généralement, les étrangers qui visitent un temple (c'est particulièrement sensible en Inde du sud) ont une impression de bruit et d'agitation, mais pas de recueillement. Les gens s'installent dans tous les coins, assis tranquillement au sol, ou vaquant à leurs occupations. Dès qu'une pûjâ débute, annoncée par des clochettes ou des gongs, tout le monde se rassemble devant l'entrée du sanctuaire pour avoir le darshan (vision) de l'image divine (mûrti) honorée ici.

            La pûjâ est une longue suite de présentations de la flamme des lampes devant la divinité, de mantra psalmodiés sur un rythme rapide, d'aspersions d'eau, d'eau de coco, de lait sur la forme divine, le tout accompagné de cloches, gongs ou autres instruments dont il semble que le but soit de faire le plus de bruit possible, pour éveiller la divinité et s'assurer de son regard bienveillant sur les gens rassemblés ».

           

          ■ Les pèlerinages en Inde :

 23* Exemple : celui du Kumbh Mela, ou "fête de la jarre". Selon la mythologie hindoue, les dieux et les démons, qui se disputaient le pot recelant le nectar de l'immortalité, en ont fait tomber des gouttes dans quatre villes d'Inde du Nord. Tous les 3 ans un pèlerinage a lieu dans l'une de ces villes, le plus important étant célébré tous les 12 ans à Prayag près d'Allahabad, au confluent du Gange, de la Yamuna et d'une rivière mythique et invisible, la Sarasvati. Sur la photographie ci-contre, un tracteur tire ici le char du dieu. La couleur safran, celle de l'hindouisme, domine sur les drapeaux et les vêtements.

           

          * VARANASI (Bénares) – Photos personnelles 

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            ■ La pratique familiale de l’hindouisme. Célébration d’une puja à Calcutta.

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           ■ Temples de rue à Calcutta et Jaïpur – Photos personnelles

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          ■ « Le culte d’Hanuman ou comment avoir un corps de rêve dans un temple hindou », par Iris Deroeux et Laurent Gayer, pour Aujourd’hui l’Inde, 07/09/2007

           35« Dans une ruelle du Vieux Delhi, un temple dédié au dieu singe Hanuman. A l’intérieur de la cour, de jeunes Indiens soulèvent des altères pendant des heures. Leur modèle : l’athlétique Hanuman bien sûr mais aussi les "divinités" modernes, les acteurs de Bollywood.

            Il entre dans la cour après avoir fait une courte prière, se recueille quelques instants devant l'icône du singe Hanuman et commence ses exercices. Vijay a 20 ans, tous les soirs après ses cours, il rejoint ce temple d'Hanuman qui fait office de salle de musculation dans une ruelle du Vieux Delhi. Un rituel qu'il perpétue depuis qu'il a 15 ans.

            "Hanuman est mon modèle, explique le jeune homme au corps massif. Comme lui, je veux dédier ma vie à protéger les miens. Je me considère comme un disciple. Je dois donc m'entraîner sans relâche et rester célibataire", confie Vijay, les yeux apaisés, perdus dans d'autres sphères. Quelques tractions et exercices de barres parallèles plus tard, il se dévoile un peu plus : "Quand j'étais jeune, ma mère m'a appris qu'il fallait se débarrasser de ses peurs. Ma force physique m'aide. Je n'ai plus peur aujourd'hui, comme Hanuman."

36            Dans les quartiers populaires et les villages, le singe fait l'objet d'une dévotion particulière de la part des hindous de basses castes, qui lui attribuent puissance et virilité. Dans la mythologie hindoue, Hanuman est le celui qui utilise sa force exceptionnelle pour porter secours aux divinités en difficulté. Dans l'un des épisodes les plus célèbres du Ramayana, il sauve ainsi la promise du dieu Rama, la princesse Sita, enlevée par le démon Ravana. Avec sa puissante armée de singes, il délivre la princesse retenue par le démon sur l'île de Lanka.

            Dans la salle de musculation du Vieux Delhi, un autel est dressé autour d'une statue dorée du dieu singe. Dans un recoin, plusieurs icônes le représentent grand, musclé et tenant une massue dans la main droite. Au sol, ces gourdins en bois pesant 15 à 25 kilos chacun. Ce sont des joris, des instruments d'exercice propre aux lutteurs. Un jeune Indien tout en muscle en  attrape un et le fait tourner au-dessus de sa tête, admirant ses muscles dans un vieux miroir.

            Tous les jeunes qui fréquentent cette salle n'ont pas la même ferveur que Vijay. S'ils avouent ne jamais commencer leurs exercices sans une prière en l'honneur d'Hanuman, leur "panthéon" compte d'autres divinités, plus modernes. Ils admirent le physique du célèbre Salman Khan, star de Bollywood au corps bodybuildé, et de ses comparses. "J'étais tout maigre et j'avais simplement envie d'être beau en débardeur", témoigne Shyam, 22 ans.

34            "La plupart de ces jeunes font mauvais usage de leur force", analyse Joginder, la quarantaine, doyen et gardien autoproclamé des lieux. "Rares sont ceux qui l'utilisent pour aider les gens dans le besoin, comme Hanuman. La plupart sont issus des basses castes et les muscles leur permettent seulement de se sentir plus importants. Leurs corps les aident surtout à trouver du travail, comme videurs ou gardes du corps par exemple."

            Dans la cour de cette salle publique, autour des vieilles machines payées par le gouvernement, les jeunes discutent, se détendent, se jaugent… Joginder corrige les nouveaux venus et montre des exercices aux plus motivés. Un jeune arrive en moto. Il la gare devant l'entrée, entre fièrement et découvre immédiatement ses biceps. En jean taille haute et tongues en plastique usées, il commence à soulever de la fonte et va s'échiner ainsi pendant des heures ».

           

            ■ Les saddhus – Photos personnelles

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B- Quelles relations intercommunautaires dans l’Inde d’aujourd’hui ?

            ■ « L’Inde tourmentée par l’émergence d’un "terrorisme hindou" » par Morgane Jézéquel pour Aujourd’hui l’Inde, 20/11/2008

58            « Jusqu’ici, les attentats récurrents perpétrés en Inde étaient systématiquement attribués à des extrémistes musulmans. Mais pour la première fois, plusieurs personnalités hindoues ont été arrêtées ces dernières semaines dans le cadre d’enquêtes sur des attaques à la bombe.

            Elle s'appelle Pragya Singh Thakur. Suspectée d'être la tête pensante de l'attentat du 29 septembre à Malegaon, elle est devenue, en quelques semaines, le symbole de l'émergence d'un "terrorisme hindou" jusqu'ici inconnu. Cette femme aux cheveux courts et aux habits safran fait ainsi la Une des journaux depuis son arrestation, suscitant au passage l'incompréhension de nombreux Indiens.

            Pragya Singh Thakur, 38 ans, est en effet une Sadhvi, sorte de guide spirituel respecté dans l'hindouisme. D'autres personnalités hindoues assez haut-placées ont également été interpellées par les brigades anti-terroristes (ATS) de différents Etats de l'Union, notamment le leader d'un ashram. Un député régional de l'Etat de l'Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, doit aussi être interrogé dans le cadre de l'enquête. De quoi provoquer un véritable tollé.

            Car si l'Inde est habituée aux attentats terroristes, récurrents depuis une bonne quinzaine d'années, ceux-ci étaient jusqu'ici systématiquement imputés à des extrémistes musulmans soutenus par le Pakistan voisin. Les arrestations récentes sont donc inédites et posent, pour la première fois, l'existence d'un "terrorisme hindou", qui plus est soutenu par des personnalités religieuses respectées.

            L'affaire ne cesse de prendre de l'ampleur puisqu'au fil de l'enquête, les ATS remontent désormais à des attentats plus anciens, comme celui déjà perpétré à Malegaon en 2006 qui, à l'époque, avait été hâtivement attribué à des musulmans bien qu'il ait été commis dans une mosquée.

            Reviennent aussi sur le devant de la scène des événements passés relativement inaperçus. Comme la mort, en avril 2006 au Maharastra, de deux jeunes hindous dans l'explosion d'une bombe qu'ils étaient en train de manipuler, et un incident similaire survenu en août dernier dans l'Uttar Pradesh. Toutes les victimes étaient membres du Bajrang Dal, la branche jeunesse du Vishwa Hindu Parishad (VHP), un mouvement nationaliste hindou radical. Et les enquêtes semblent indiquer qu'elles préparaient des attentats contre des musulmans.

            Paradoxalement, ces affaires avaient cependant été mises de côté, probablement parce qu'aucun enquêteur ne croyait alors à l'hypothèse d'un "terrorisme hindou". Après les récentes arrestations, les autorités sont cependant confrontées à une nouvelle problématique, et envisagent même d'interdire certains groupes comme le Bajrang Dal ou sa branche féminine    Durga Vahini. Les enquêtes remontent également à diverses mouvances d'extrême-droite, appartenant toutes à la même nébuleuse des nationalistes hindous.

            A quelques mois des élections fédérales, ces arrestations mettent le BJP - facette politique de ce nationalisme hindou et principal parti d'opposition au niveau fédéral - dans une situation embarrassante. Le fait que les attentats soient jusqu'ici attribués aux islamistes renforçait en effet son discours anti-musulmans, chaque explosion attisant d'une certaine manière le sentiment nationaliste.

            Mal à l'aise, le BJP a cependant choisi de défendre les suspects et voit dans ces arrestations une conspiration politique visant à ternir le nationalisme hindou. "Il s'agit de détourner l'attention du public sur l'échec du gouvernement à prévenir les attentats de ces quatre dernières années", affirme dans l’Hindustan Times Rajnath Singh, le président du BJP. »

           

           ■ « Déferlement de violences anti-chrétiennes en Orissa », par Dilip Kaliya pour Aujourd’hui l’Inde, 29/08/2008

57            « La persécution des chrétiens en Orissa par des militants hindous dure depuis bientôt une semaine. Incapable d'arrêter les violences, le gouvernement indien est aujourd'hui montré du doigt.

            Ce vendredi matin en Inde, les portes des 30 000 institutions chrétiennes d'enseignement sont restées closes, en signe de protestation contre les violences dont sont victimes les chrétiens de l'Orissa depuis cinq jours. Dans cet État de l'est de l'Inde, le meurtre samedi dernier d'un dirigeant local du Vishwa Hindu Parishad (VHP, ou Conseil mondial hindou), a en effet déclenché des émeutes, certains activistes hindous accusant la communauté chrétienne d'être à l'origine de l'attaque bien que la police l'ait, elle, attribué à la guérilla maoïste.

            Le bilan officiel est de 11 morts et de 25 églises incendiées. Des centaines d'institutions et de maisons chrétiennes ont par ailleurs été saccagées, notamment dans le district de Kandhamal, où se concentre l'essentiel de l'agitation. Dans cette zone rurale reculée, plusieurs milliers de chrétiens ont fui dans les collines et forêts alentours, de peur d'être pris pour cible par les extrémistes hindous. Les premiers camps de réfugiés se sont mis en place.

            Malgré la proclamation ce mardi d'un couvre-feu, puis de l'ordre de tirer à vue le lendemain, les autorités locales ne parviennent pas à enrayer le cycle de violence. Le rétablissement de la paix civile semble d'autant plus compromis que les forces de l'ordre sont régulièrement suspectées de collusion avec les émeutiers hindous. "Les policiers sont restés immobiles et ont regardé la scène entière" témoignait au Indian Express Pishpalata Digal, un jeune chrétien qui a échappé à une foule hystérique, armée de barres de fer et de lathis.

            Le Premier ministre Manmohan Singh a fait part hier de sa "honte" à une délégation catholique venue demander au gouvernement de prendre les mesures adéquates afin de restaurer l'ordre en Orissa. Mais malgré 167 arrestations rapportées jusqu'à maintenant, les violences se poursuivent ce vendredi et plusieurs routes sont toujours bloquées par les émeutiers. Selon les sources officielles, de nouvelles troupes paramilitaires sont attendues à Kandhamal.

            Majoritairement tribal, ce district est l'un des plus pauvres de l'Orissa, mais aussi, depuis quelques années, le plus tristement célèbre. Des vagues de persécution anti-chrétienne ressurgissent épisodiquement, la dernière remontant à noël dernier. Les chrétiens, qui représentent 20% de la population (contre 2,3% au niveau national, ndlr), sont régulièrement pointées du doigt par les organisations de l'hindouisme militant. Le religieux assassiné ce samedi avec quatre de ses fidèles, Swami Laxamanananda Saraswati, 85 ans, était d'ailleurs à la tête d'une campagne contre les conversions au christianisme.

            Le prosélytisme chrétien reste une question très sensible dans le pays, particulièrement lorsqu'il concerne les tribus et les intouchables, où le zèle des missionnaires est souvent perçu comme agressif. Depuis plusieurs décennies, des activistes comme Saraswati militent ainsi pour "ramener" ces populations convertis dans le giron de l'hindouisme. Le gouffre entre les deux communautés s'agrandit donc un peu plus chaque jour. La dimension politique des récentes violences ne peut cependant être ignorée, les élections législatives locales en Orissa se tenant dans quelques mois.

            Quoiqu'il en soit, le gouvernement indien est aujourd'hui sous pression. Alors que le Vatican a déjà fait savoir qu'il condamnait "fermement" les attaques, le ministre des Affaires Etrangères italien a convoqué l'ambassadeur de l'Inde à Rome pour exiger que des mesures soient prises pour protéger les chrétiens ».

10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 15:57

 I- aspects et facteurs DE La REUSSITE indienne

A- Manifestations de l’émergence indienne

 

Bangalore           « Bangalore, ville de paradoxes - Rétrospective sur les multiples héritages d’une ville moderne indienne », par D. Palacios, avril 2007 :

          « Silicon Valley indienne. C’est la première chose qu’on vous dira à son sujet. Bangalore, capitale du Karnataka, 6,5 millions d’habitants, a su profiter de l’ouverture des frontières commerciales de l’Inde dans les années 90 pour se positionner comme ville pionnière des industries aéronautique, biochimique, informatique et de service : les fameux call centres (centres de relais téléphoniques pour maintenance informatique). Aujourd’hui elle attire toujours plus de jeunes diplômés parfois prêts à changer de domaine professionnel pour profiter des salaires les plus élevés de l’inde liés à l’arrivée massive des multinationales de l’informatique. Depuis dix ans, Bangalore connaît une explosion démographique sans précèdent, couplée à une augmentation du pouvoir d’achat et à une forte inflation. Fière de participer au nouveau rayonnement de l’Inde à l’échelle mondiale, Bangalore se veut résolument moderne et culturellement tournée vers l’occident, dans un subtil équilibre entre tradition et modernité...Considérer par exemple le rickshaw comme élément récurrent à travers l’Inde, permet par comparaison d’entrevoir ce nouveau visage de la société indienne : ici le chauffeur de rickshaw parle bien anglais, conduit avec une oreillette reliée à son portable et fume des cigarettes plutôt que des bidies.

             Ville de garnison - C’est sous la gouvernance britannique que Bangalore devient capitale d’état et que de nombreuses industries seront implantées. Sa situation centrale sur le plateau du Deccan en fait une place stratégique pour l’administration du sud de l’Inde : Bangalore va devenir une ville de garnison composée d’immenses cantonments qui accueilleront tant les logements des soldats, que les espaces d’entraînement ou encore toute l’industrie de l’armement. Ces nouveaux quartiers aménagés en marge de la vieille ville vont profondément structurer et contraindre le développement futur de la ville. Aujourd’hui ces espaces, appartenant toujours à l’armée, persistent sous la forme de vastes enclaves clôturées qui ont échappé à la croissance frénétique de la ville. Ils se comportent comme des poches imperméables que les réseaux routiers s’efforcent de contourner créant ainsi de véritables obstacles quotidiens à la logique urbaine. C’est ainsi qu’on peut trouver en plein centre ville entre le stadium et le quartier des affaires, un immense terrain vide de plusieurs hectares réservé aux parades militaires. Ces « poches » constituent pourtant de fantastiques opportunités foncières et paysagères pour Bangalore car elles renferment encore de larges espaces boisés, véritables poumons pour l’agglomération.

             Garden city. Car c’est justement les qualités paysagères et climatiques de Bangalore qui ont attirés aussi bien l’administration coloniale que les investisseurs de technologies de pointe. Située à 1000 mètres d’altitude, sur le plateau du Deccan, elle a toujours échappé aux fortes chaleurs de l’été et constitue un lieu idéal de villégiature, dans un cadre naturel luxuriant. Dès le début du XVIII° siècle les officiers britanniques s’intéressent à une caractéristique singulière à la région : un réseau de mille et un lacs, constellation de retenues d’eaux semi artificielles qui communiquent toutes entre elles par des écluses et des drains. Ces réservoirs servaient à stocker les eaux de pluies, à irriguer l’agriculture et à recharger la nappe phréatique, selon un modèle autonome et durable de gestion des ressources naturelles. L’urbanisation rapide de la ville a provoqué la disparition de nombreux arbres et de la moitié des lacs de Bangalore en l’espace de dix ans. Les drains, eux, se sont transformés en larges égouts à ciel ouvert qui sillonnent les quartiers jusqu’aux lacs qui polluent à leur tour les eaux souterraines.

           Quel héritage ? Alors vers quel modèle s’achemine maintenant la ville de Bangalore ? L’utilisation massive de l’air conditionné, la destruction des ressources naturelles, l’urbanisation anarchique, l’extrême pollution font que la chaleur se substitue peu à peu la fraîcheur légendaire de la ville. Les pouvoirs publics semblent avoir démissionné de leurs fonctions : ramassage d’ordures irrégulier, coupures d’eau et d’électricité fréquentes, état des infrastructures routières déplorable...poussent les habitants et les grandes entreprises à opter pour des solutions individuelles. Dans ce cas comment imaginer un retour bénéfique des investissements étrangers sur la ville et les services publics ? La course effrénée vers la modernité met Bangalore dans une situation ambiguë et paradoxale : elle semble avoir hypothéqué son héritage au profit d’un rêve de techno city qu’elle ne paraît pas en mesure de réaliser. Aujourd’hui on se trouve dans une situation d’entre deux, qui n’offre ni la vitalité de la ville traditionnelle indienne ni l’efficience d’une cité moderne. La vie continue, bien sûr, mais si Bangalore se veut de fer de lance de la "Shining India" on peut se demander à quel prix l’Inde va réaliser son tour de force à l’échelle mondiale. »

 

 ■ « L’Inde, nouvelle destination chirurgicale », par Nina Casal, Aujourd’hui l’Inde, 22/06/2008.

         «  L’Inde est devenue le paradis du tourisme médical. Interventions moins chères, grands spécialistes chirurgicaux et tourisme à portée de main : une formule qui séduit, malgré quelques réticences initiales sur les conditions sanitaires

           Avec une croissance de 20 à 25% par an, le tourisme médical en Inde devrait représenter une activité de 1,5 milliards d'euros en 2012, soit cinq fois plus qu'en 2004. Un engouement qui s'explique par des prix moins élevés, mais aussi par la qualité des soins dispensés.

           « Les médecins indiens sont beaucoup plus compétents que dans mon pays, et l'intervention, beaucoup moins chère qu'en Europe », témoigne Umeh Emeka Peter, un Nigérian venu à New Delhi pou subir une transplantation du rein. « L'opération a couté dix fois moins chère qu'en France », ajoute pour sa part Amaury, un Français installé depuis deux ans à New Delhi, qui s'est récemment fait opérer des yeux au laser.

Les prix défient en effet toute concurrence, et les établissements privés disposent d'une technologie de pointe identique à celle que l'on trouve dans les pays occidentaux. Dans ces hôpitaux de luxe, l'hygiène est par ailleurs impeccable. « Les hôpitaux qui s'adressent à des publics étrangers sont très propres et prennent toutes les précautions nécessaires. Il n'y a rien à craindre », affirme Amaury.

            Ce cocktail attire de plus en plus de patients étrangers, particulièrement des gens aisés issus de pays en développement. « La moitié de nos patients internationaux viennent des pays de la région, comme le Népal, la Thaïlande, le Bhoutan, le Sri Lanka, le Pakistan. Les 25% suivants sont des Africains. Ils viennent dans nos hôpitaux, car leurs pays ne disposent pas des technologies nécessaires pour leurs traitements et les coûts sont moins élevés que ceux proposés dans les hôpitaux occidentaux », explique Banasree Basu, directrice marketing de l'hôpital Appolo à New Delhi. Quant aux clients occidentaux, ils cherchent en plus à éviter les interminables listes d'attente, qui mettent dans certains cas leur vie en danger.

           Comme beaucoup d'autres établissements en Inde, l'Appolo a donc décidé de tout mettre en œuvre pour ses clients étrangers. Une aile de l'hôpital leurs est spécialement réservée, à l'écart de la foule qui arpente les couloirs du bâtiment. Et ils disposent des meilleures attentions : hébergement dans des suites de luxe, repas de qualité supérieure aux hôpitaux de base…Un bureau a même été crée pour régler toutes les longueurs administratives. « Nous nous occupons de réserver les billets d'avions, d'obtenir un visa, puis bien évidemment de réserver une chambre et de prendre rendez- vous auprès des médecins appropriés », explique Banasree Basu. L'établissement compte dans ses rangs nombre de spécialistes qui ont été formés aux Etats Unis ou en Europe. « Nous souhaitons répondre au mieux aux besoins de nos patients, or pour cela il faut des médecins qui connaissent leurs cultures ».

            Après l'intervention, c'est l'occasion de découvrir l'Inde et ses trésors. Un service que l'établissement se défend de fournir, même si, au détour d'un couloir, un employé indique par la fenêtre « la route du Taj Mahal »... Il suffit de toute façon de se rendre sur le site internet de l'Apollo pour découvrir que l'hôpital propose un service « Visit India »… Une stratégie commerciale qui paie, puisque un quart du chiffre d'affaires de l'hôpital est réalisé grâce aux clients étrangers, un ratio que la direction espère faire passer à un tiers. « Lorsque nous aurons réussi à faire disparaitre cette image d'un pays qui souffre d'un manque d'hygiène, l'Inde deviendra la destination la plus prisée pour venir se faire opérer », affirme Banasree Basu avec un grand sourire. »

Sur ce sujet, voir aussi : http://www.medical-tourism-india.com/

    

B- Une modernisation qui s’inscrit dans la longue durée

ambani          ■ Parmi les nouveaux entrepreneurs, qui ont été les premiers à bénéficier des mesures de libéralisation, on trouve la famille Ambani, qui a construit un véritable empire dans le secteur de la pétrochimie et des textiles en l'espace d'une génération. Ex : Mukesh AMBANI, Directeur du conglomérat Reliance Industries, groupe fondé par son père Dhirubhai Ambani.

   

           ■ Parmi les vieilles familles capitalistes de l'Inde, les Tata occupent une place de choix. Ils ont bâti un groupe qui est aujourd'hui la 1ère entreprise indienne, « avec une valeur totale estimée à 3 710 milliards de roupies (61,8 milliards d'euros), selon le Times of India. Tata, dont les activités diverses varient de l'automobile à l'acier en passant par l'hôtellerie, devance ainsi Reliance Industries (RIL) detenu par le milliardaire Mukesh Ambani et le groupe Sterlite, respectivement en deuxième et troisième position. Suivent ensuite le groupe ADAG d'Anil Ambani et le groupe Bharti dirigé par Sunil Mittal. Tata est cependant relégué en seconde position si l'on combine la capitalisation des deux entités Reliance, détenue chacune par un des frères Ambani, qui ont récemment résolu leurs différends après avoir été brouillés pendant plusieurs années. La valeur des deux groupes réunis s'élèverait à 4470 milliards de roupies (74,5 milliards d'euros), soit une capitalisation boursière supérieure de 13 milliards d'euros à celle de Tata".

 Extrait de :

http://inde.aujourdhuilemonde.com/tata-devient-le-groupe-le-plus-riche-d%E2%80%99inde

 

C- L'Inde dans la mondialisation économique

            ■ Bombay, capitale économique de l’Inde - « Bombay est la capitale économique et la ville la plus peuplée de l’Inde. Son importance dans la vie économique nationale est cruciale : elle fournit 10% des emplois industriels, 40% de l'impôt sur le revenu, 20% des droits d'accise nationaux, 60% des droits de douane, 40% du commerce extérieur y transite, enfin elle rapporte au budget indien près de 40 milliards de roupies (environ 600M d'euros) d'impôt sur les sociétés. Le revenu par habitant, à 980$, y est le triple de la moyenne nationale. Les industries principales, autres que le cinéma, y sont celles de la chimie, du textile et de la pêche. Elle héberge également les bureaux de la direction de Tata Motors, et depuis mars 2008, ceux de Jaguar et de Land Rover »

Voir aussi : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bombay

 

II- La puissance indienne : AMBITIONS ET DEFIS.

 

A- « La renaissance de l’inde ».

lead india 1          ■ « Times of India veut choisir les leaders de demain », par Céline CHASSE, Aujourd’hui l’Inde, 29/08/2007

          « Le quotidien national Times of India lance un grand concours national pour trouver les futurs dirigeants de l’Inde. Des leaders capables de redonner confiance au peuple, d’éradiquer la corruption et la pauvreté… Slogan de cet étrange programme : "Il est temps pour l’Inde de passer à la domination."

            Au lendemain des 60 ans de l'indépendance de l'Inde, de gigantesque panneaux "Lead India" ont envahi les rues de New Delhi, Mumbai, Calcutta, Bangalore, Lucknow, Pune, Ahmedabad et Hyderabad. Ce matraquage publicitaire est le fruit d'une campagne - mi-politique, mi-médiatique… étrange mélange des genres - lancée par le populaire journal national Times of India. Objectif : trouver les leaders de l'Inde de demain.

            "Dans des secteurs décisifs tels que l'administration, l'éducation ou la santé, le peuple ne croit plus en la capacité de ses dirigeants à fournir un service minimum sans avoir à graisser la patte à quelques fonctionnaires", déclare le quotidien. Alarmiste, il ajoute : "La corruption est endémique, la bureaucratie n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fût et la majorité de la classe politique semble n'avoir ni l'imagination ni le courage ni les capacités nécessaires pour réparer le système."

            Times of India se propose donc de trouver l'homme providentiel qui métamorphosera le visage de l'Inde. Dans le clip promotionnel de cette campagne, la superstar bollywoodienne Shah Rukh Khan apostrophe les Indiens : "Après plus d'un demi-siècle d'existence, on nous qualifie toujours d''économie émergente', de 'super puissance potentielle' ou de 'tigre endormi'… Cela doit cesser ! Pour que les choses changent, certains doivent être prêts à incarner ce changement. Nous devons passer à la domination, à l'action, votre action."

lead india 2            Voici donc le programme proposé par le quotidien. Jusqu'au 7 septembre, toute personne de plus de 25 ans qui se sent l'âme de leader et ne possède pas de casier judiciaire - la précision n'est pas inutile dans un pays où de nombreux parlementaires ont eu affaire à la justice - peut inscrire sa candidature par papier libre, SMS ou sur le site lead.timesofindia.com.

            Dans les huit villes du concours, huit participants seront présélectionnés. A l'issu d'une série de débats, présentations de projets et entretiens, un représentant de chaque ville sera élu par Time of India. Fin novembre, ces huit candidats s'affronteront pour prouver leur capacité à concevoir un projet pour la Nation, à le penser dans les moindres détails et à rassembler le peuple autour de ce dessein.

            Le grand jury de Times of India offrira alors au gagnant 5 000 000 roupies (90 000 euros) pour fonder le projet de son choix et l'enverra dans le "programme de développement des capacités de dirigeant" de l'université d'Harvard. Le quotidien se propose également de devenir le "mentor des qualités et valeurs de leader du gagnant". »

 

            ■ « L’économiste indien Sanjeev Sanyal célèbre "La Renaissance de l’Inde" », par Galahad Shavan, Aujourd’hui l’Inde, 24/09/2008

           « L’économiste indien Sanjeev Sanyal vient de publier son premier essai, "La Renaissance indienne ou l’essor de l’Inde après mille ans de déclin". Un livre à la gloire de la croissance indienne et du libéralisme économique.

sanjeev          Difficile de trouver plus optimiste que Sanjeev Sanyal. Tout est dans le titre et le sous-titre de son premier essai : La renaissance indienne ou l'essor de l'Inde après mille années de déclin. Économiste en chef à la Deutsche Bank à Singapour, Sanjeev Sanyal croit dur comme fer en l'avenir de son pays. Le 19 septembre dernier, pour le lancement de son livre, il l'a dit et répété : "l'Inde est en train de vivre des changements incroyables".

Dans La renaissance indienne, Sanjeev Sanyal décortique les processus qui ont conduit son pays au déclin, après avoir été à son apogée il y a dix siècles, tant économiquement que culturellement. La raison principale : la fermeture de l'Inde au reste du monde. Mais maintenant, enfin, elle se réveille.

            Pour l'auteur, tout s'est joué en 1991 lorsque l'Inde entreprend de nombreuses réformes et libéralise son économie. Il examine consciencieusement les fruits de cette libéralisation : évolution démographique, hausse des niveaux d'alphabétisation, exode rural, etc. Mais surtout, il insiste sur l'ouverture des esprits dans le pays. Désormais, l'attitude des Indiens a changé face à l'innovation et à la prise de risque.

            La renaissance indienne cherche avant tout à démontrer que l'Inde est à un tournant. Et pour être à la hauteur, elle doit continuer ses réformes, tant sur le volet économique qu'éducatif. Malgré son optimisme débordant, Sanjeev Sanyal met aussi en avant les obstacles auxquels son pays peut se retrouver confronté, les enjeux qu'il devra relever. Avec la libéralisation de l'économie, "une nouvelle classe moyenne a émergé. Bientôt, elle comptera peut-être 500 millions de personnes, qui sait ? Notre système et nos infrastructures actuels ne pourront alors plus suivre". Et l'auteur de s'interroger : "Les Indiens sont-ils prêts à aller de l'avant ? Ou vont-ils hésiter, freiner et perdre leur élan ?"

            Dans le luxueux salon de l'hotel Taj Mahal de New Delhi où se tenait la cérémonie du lancement de l'ouvrage, les félicitations pleuvent. Autour de Sanjeev Sanyal, des personnalités du monde économique et politique vantent ses connaissances, l'ampleur de son travail, son talent pour l'analyse. Rien de moins que Nandan Nilekani, PDG et cofondateur d'Infosys, le numéro deux de l'informatique indienne, et N.K. Singh, sénateur et ancien conseiller économique du Premier ministre. Avec insistance, tous deux louent "Sanjeev, un bel exemple de la jeunesse de ce pays, ouverte d'esprit, confiante, mondialiste". Modeste, l'auteur préfère souligner que son essai est le reflet du regard que sa génération porte sur l'Inde, "une génération qui a grandi dans l'Inde moderne, dans l'Inde libérale".

           À cette génération de jouer en sorte. Pour Sanjeev Sanyal, l'Inde doit persévérer dans ses récentes performances économiques pour attirer à nouveau l'attention du monde sur son pays, et pas seulement pour "son économie, mais en tant que civilisation". »

 

fusée          ■ « Après la Chine, l'Inde envoie une navette spatiale vers la Lune », par Amanda Winguis, Aujourd’hui l’Inde, 21/10/2008.

         « Avec le lancement, prévu pour mercredi, de Chandrayaan-1, première navette spatiale indienne à partir pour la Lune, l'Inde donne, après la Chine, le coup d'envoi d'un programme spatial pour le moins ambitieux.

          Chandrayaan-1 a été lancé avec succès mercredi à 6h22 heure locale, depuis l'île de Shriharikota, dans le sud du pays. Annoncé depuis 2003, le lancement de cette première mission lunaire avait déjà été repoussé en avril suite à des problèmes techniques. L'appareil, téléguidé, part pour deux ans en orbite autour de la Lune. Les onze modules qu'il emporte (cinq indiens et six étrangers) doivent dresser une carte minérale et chimique de la surface lunaire. La navette lancera aussi au sol une sonde, chargée d'analyser la très faible atmosphère de la Lune.

            Un budget limité pour un programme ambitieux - L'Organisation indienne de recherche spatiale (ISRO) attend beaucoup de cette tentative, la première du genre pour le pays, qui devrait donner une idée des capacités techniques de l'Inde. Malgré un budget limité, le programme spatial indien est ambitieux. Le pays prévoit d'envoyer un homme dans l'espace avec sa propre navette en 2014, soit onze ans après les Chinois. Une deuxième mission lunaire, avec équipage cette fois, est prévue en 2020, soit cette fois quatre ans avant la Chine. Avec peut-être soixante missions spatiales projetées d'ici à 2013, y compris vers Mars, le gouvernement indien espère rattraper son retard par rapport à son grand voisin et prouver au monde les ressources scientifiques du sous-continent. Chandrayaan-1 a bénéficié de l'aide de six agences spatiales étrangères, dont la Nasa et l'Agence spatiale européenne et d'un investissement de plus de 58,7 millions d'euros. Du gaspillage pour certains, au regard des seize satellites indiens (de communication, de télévision, d'observation) déjà en orbite, dans un pays où 240 millions de personnes vivent avec moins d'un dollar par jour.

            Mais à quoi sert une mission lunaire ? Au commerce, bien sûr - Jusqu'ici le programme spatial de l'Inde avait toujours eu une optique très pragmatique, lançant surtout des satellites de communication indispensables dans un pays de cette taille. Mais aujourd'hui beaucoup ne voient pas la nécessité d'une mission lunaire. L'ISRO met néanmoins en avant les retombées économiques du projet. En avril, la mise en orbite record de dix satellites par une seule fusée, la Polar satellite launch vehicle (PSLV) avait éveillé l'intérêt des pays étrangers, attirés par des coûts de lancement bien moindres que sur le reste du marché. Fin septembre, lors de la visite du Premier ministre indien Manmohan Singh, un contrat a ainsi été signé entre Antrix, branche commerciale de l'ISRO et la filiale spatiale d'EADS, Astrium, entérinant l'utilisation de la PSLV pour la mise en orbite de satellites européens. Apports commerciaux et technologiques ainsi que développement industriel du pays doivent donc justifier la prochaine mission et les nombreuses autres à venir. Ambitieux, le calendrier serait même impossible à tenir, selon Gopal Roaj, auteur d'une « Histoire du programme spatial indien ». Il admet néanmoins que le lancement de Chandrayaan-1 est pour l'Inde « une étape importante ». Il ajoute, dans le Times online : « Si vous voulez explorer l'espace, la Lune est là où vous devez commencer. » Une Chandrayaan-2 pourrait ainsi repartir vers la Lune dès 2011, pour s'y poser cette fois. »

 

B- Comment devenir la deuxième economie mondiale ?

           ■ Données démographiques :

Evolution du taux d’alphabétisation de 1981 à 2007

alphab

  Evolution du taux d’alphabétisation chez les femmes de 15 à 24 ans de 1981 à 2007

alphab2

  Evolution du taux d’alphabétisation chez les hommes de 15 à 24 ans de 1981 à 2007

          alphab3

■ L’éducation en Inde :

Evolution des dépenses publiques dans le secteur de l’éducation en % du P.I.B., de 1971 à 2008.

depenses

  Evolution du taux d’inscription dans un établissement d’études secondaires, en % de la population, de 1971 à 2008.

inscription

 

C- Les contreparties d’une croissance rapide.

            Immobilier■ Les métropoles indiennes touchées par la flambée des prix de l'immobilier », par Iris Deroeux Aujourd’hui l’Inde, 26/05/2007

          « Les prix de l’immobilier explosent à New Delhi, Mumbai Hyderabad ou Bangalore. Les logements manquent et les prix s’emballent. Un phénomène qui touche autant les particuliers que les entreprises. L'Inde paie le prix d'une croissance économique rapide.

           Depuis 2004, les prix des logements ont triplé à New Delhi, Mumbai et Hyderabad, d'après une étude de l'Asian development bank. En 2006, les prix à la location ont augmenté de 79 % à New Delhi. Les prix s'emballent car la demande de logements dans les grandes villes explose. Une hausse qui n'est contrôlée, ou réglementée, par aucun organisme. Le Municipal Council of Delhi (mairie) établit un prix de vente minimum mais ne fixe aucun plafond. Un locataire peut donc voir son loyer augmenter de 100%, d'une année sur l'autre. Nombreux sont ceux qui ont des difficultés à se loger et comptent sur le soutien de leur famille. Sidharta, travaille dans un call center et touche 12 000 roupies par mois (220 euros). A 29 ans, il n'envisage pas de quitter l'appartement familial. "Avec ce salaire, je ne peux pas me permettre de louer un appartement", déplore-t-il. Quant à Vijay, 30 ans, il touche 30 000 roupies (600 euros) par mois en travaillant pour une ambassade à New Delhi. Avec sa femme, ils louent un appartement de deux pièces au bord d'un des périphériques de New Delhi à 10 000 roupies par mois (200 euros) sans les charges. Seul à payer, Vijay compte sur l'aide financière de ses parents pour joindre les deux bouts. D'autres, plus aisés, préfèrent acheter un logement par l'emprunt. D'autant que les taux d'intérêt sont peu élevés. Selon une étude réalisée en 2007 par Ernst & Young, 80 % des emprunts sont destinés à l'achat de logements. Quant à la demande d'appartement de luxe : elle s'envole et les prix suivent. Selon le "rapport sur la richesse" publié par le groupe immobilier anglais Knight Frank et Citi Private bank (filiale de la banque américaine Citigroup), le prix des propriétés de luxe a augmenté de 50 % en Inde, en 2006. La demande augmente tant chez les particuliers que chez les entreprises. Par exemple, à Mumbai, Hyderabad ou Bangalore, le nombre de sociétés de "I.T" (information et technologie) a explosé en deux ans. Toutes ont dû trouver des bureaux, préférant des endroits neufs et modernes. D'après une étude publiée par le cabinet CB Richard Ellis, Nariman Point, à Mumbai, est le 5ème quartier d'affaires le plus cher au monde. Connaught Place à New Delhi arrive en 10ème place, devant Paris, Hong Kong et Shanghai. Toutefois, les banques prévoient une baisse des prix de vente. La Reserve bank of India, la banque centrale, a augmenté trois fois les taux d'intérêt depuis décembre dernier, afin de juguler une inflation supérieure à 6%. Le nombre de prêts bancaires a diminué, soulageant la demande. Le rapport du groupe américain Citigroup publié ce mois-ci en conclut que "les prix du foncier vont bientôt baisser". Le problème de pénurie de logements est toutefois crucial. Selon l'Asian Development bank, l'Inde devra construire 10 millions de nouveaux logements d'ici 2030 pour satisfaire les besoins de la population ».

 

 Delhi         ■ « New Delhi est en pleine modernisation mais à quel prix ? », par Iris Deroeux, Aujourd’hui l’Inde, 18/12/2007

            « New Delhi sera une "world class city" : voici le slogan du gouvernement de Delhi qui justifie ainsi tous les travaux entrepris dans la ville dans la perspective des Jeux du Commonwealth de 2010. Extension du métro, des bus, construction d’hôtels, etc. : la capitale de la puissance montante se transforme. Mais les critiques sont nombreuses, craignant que New Delhi ne se développe qu'au profit de la classe aisée.

            Traverser New Delhi du nord au sud relève de l'exploit. Les travaux du métro s'entrecroisent avec la construction de nouvelles voies de bus, les piétons ne savent plus comment traverser tandis que les millions d'automobilistes deviennent fous. L'ère des grands chantiers est arrivée : des routes à quatre voies, 40 nouveaux ponts suspendus, trois lignes de métro, des voies de bus spéciales, dix-neuf grands hôtels, des centres commerciaux et même des stades rénovés et un village pour sportifs… Car ces grands travaux ont un but, l'organisation des Jeux du Commonwealth en octobre 2010, à New Delhi. Sheila Dikshit, la ministre en chef du territoire de Delhi où se situe la ville, en a fait son projet phare. New Delhi doit devenir une "world class city" afin d'accueillir près de 10 000 athlètes internationaux et leurs supporters. Selon la DDA (Delhi development authority, en charge de tous les chantiers entrepris dans la ville), une "world class city" se développe en ayant en ligne de mire "les conventions et congrès internationaux, le tourisme et le sport international". Les autorités de la ville et du territoire ne lésinent pas sur les moyens pour y parvenir : près 7 milliards de dollars seraient investis pour offrir à New Delhi le lifting nécessaire. (1) Au-delà du fait qu'il est peu probable que tous les travaux engagés soient terminés pour octobre 2010, de nombreux observateurs restent sceptiques quant à l'utilisation de ces sommes d'argent faramineuses et l'inanité de certains projets (comme l'idée d'un stade de rugby finalement abandonnée devant la pression des opposants, ahuris qu'un tel projet voit le jour dans un pays où personne n'y joue). Hazards, le centre de réflexion sur les conditions de vie des habitants de Delhi dénonce un projet en forme de cadeau pour les grands groupes privés. Les chercheurs du centre ont passé des mois à tenter de comprendre quelles sommes allaient être allouées à quels projets et pour quels résultats. Ils en concluent que ces jeux sont avant tout "une stratégie économique pour servir les gros intérêts financiers à travers un programme de modernisation de la ville", une stratégie qui favorise "une privatisation de l'espace" duquel sont exclus les habitants les plus défavorisés. Hazard rappelle non seulement que les sommes engagées auraient pu servir "au logement social, à l'éducation ou à des équipements sportifs pour tous", mais aussi que pour préparer les jeux, la ville est en train de déplacer les populations "qui ne font pas bonne figure, les mendiants (estimés à 60 000) et les vendeurs de rue en premier lieu, sans leur proposer d'alternative". Le centre reconnaît l'intérêt de certains projets comme l'extension du métro ou les nouvelles voies de bus mais critique la méthode. "Les nouvelles lignes desservent des lieux déjà bien connectés ou bien elles se dirigent vers des zones peu habitées, ne prenant pas en compte les grandes migrations quotidiennes ; seules les classes supérieures déjà bien loties en bénéficient", explique Dunu Roy, directeur de Hazards. Une critique reprise par la chercheuse Amita Baviskar qui s'interroge : "Pourquoi est-ce que l'on dépense 300 millions de dollars à créer encore plus de routes, à couper des arbres, à faire de la vie du piéton et du cycliste un cauchemar ? Il y a deux raisons que le gouvernement ne peut ignorer : la première, l'intérêt des classes aisées de la ville qui ne voient pas plus loin que leur nouvelle voiture ; la seconde, l'intérêt financier des constructeurs de routes qui se compte en milliards." (2) D'autres s'inquiètent surtout des conséquences environnementales. Ainsi, la construction du village des athlètes sur les rives de la Yamuna fait hurler les militants écologistes : les rives sont une zone inondable dont le fleuve a besoin pour éponger les quantités d'eau qui se déversent pendant la mousson. Selon eux, cette zone devrait être interdite à la construction. Mais le gouvernement de Sheila Dikshit n'en démord pas, il veut canaliser le fleuve pour faire de ces rives une zone immobilière. Quand on interroge la DDA au sujet de ces critiques, voici la réponse, "ces militants se font surtout de la publicité ; mais c'est dommage qu'ils ne comprennent pas que la modernisation a un prix". »

   Notes : (1) Données calculées par le centre Hazard, publiées en septembre 2007 dans un document intitulé "2010 Commonwealth games in Delhi : How much does national prestige cost ?". (2) Article paru dans le supplément du magazine Outlook, Delhi limits, le 11 juillet 2007.

     

corbeau        ■ « Bombay croule sous les déchets », par Julia Ocir, Aujourd’hui l’Inde, 01/06/2008

       « Chaque jour, la capitale économique indienne génère 10 000 tonnes de déchets solides, alors qu’elle n’est équipée pour en gérer que 6000. Des mesures sont prévues pour améliorer la situation, mais dans l’immédiat, la ville vient d’être classée parmi les plus sales du monde par le magazine Forbes.

         Le dos voûté, Kamla balaie et fait des piles de détritus. Pooja les ramasse et les charge dans des corbeilles en plastique posées sur une charrette. Jour après jour, de 4 à 10 heures du matin, ces deux femmes nettoient les rues autour de la gare de Bandra, dans la banlieue nord de Bombay. Sans gants, ni masques, pour 3200 roupies par mois (moins de 50 euros). "C'est dur, mais au moins nous avons un travail, et nous sommes utiles à la communauté", affirme fièrement Kamla. "Imaginez ce que serait la ville si nous n'étions pas là : une gigantesque décharge !", continue Pooja.

          Après les avoir collectés, les employés municipaux de Bombay conduisent les détritus dans les poubelles communales, qui sont ensuite acheminées vers les sites de stockage, au nord de la ville. La municipalité dépense pour cela quelques 20,6 millions d'euros par an. Mais avec 20 000 employés pour plus de 13 millions d'habitants, les montagnes de déchets continuent de s'accumuler dans les rues de la mégalopole. Bombay vient d'ailleurs de recevoir le titre peu glorieux de septième ville la plus sale du monde dans le classement du magazine Forbes. Avec l'augmentation constante de sa population, la capitale économique de l'Inde génère chaque jour 10 000 tonnes de déchets solides. Mais la ville n'est, pour le moment, équipée que pour en recevoir 6000.

           "La situation devient critique, reconnait R. A. Rajeev, commissaire municipal en charge des déchets solides de Bombay, mais les autorités cherchent de nouveaux espaces de stockage". La municipalité a notamment repéré un terrain de 17 hectares à Dahisar, au nord de la péninsule. Problème : le site jouxte le Parc National Sanjay Gandhi... De quoi susciter une levée de bouclier immédiate des écologistes, qui soulignent que la réserve naturelle fait office de véritable poumon pour la ville. Les riverains ne sont guère plus enthousiastes. : "Nous avons l'habitude d'aller y déjeuner en famille, c'est un des rares espaces préservés de Bombay", se plaint Kandida Sinha, qui habite le quartier de Dahisar. La maire, Shubha Raul, est également opposée au projet. Résultat : le dossier, pourtant classé urgent, est dans les tiroirs depuis 13 mois...

           Incapable de s'en sortir seule, la municipalité réclame 72 millions d'euros à l'Etat central, qui vient d'en débloquer un peu moins de dix. Un quart de la somme doit également être versée cette année. En attendant, seule une fraction des déchets est traitée et transformée ( en engrais organique et en pastilles de combustible, ndlr), la ville ne disposant pour l'instant que d'un seul centre de traitement, à Kanjurmarg.

           Dans ce contexte, c'est pour l'instant le secteur informel qui ramasse et recycle une partie non négligeable des déchets. Des dizaines de milliers de personnes vivent en effet en revendant les matières recyclables à des grossistes. Le papier est principalement traité dans les usines de Belapur, alors que Chembur réceptionne les déchets de verre. Avec plus de 1400 unités de recyclage, le bidonville de Dharavi récupère de son côté la majeure partie des matières plastiques.

          Le ministère de l'Environnement a récemment annoncé une modification de la loi concernant la gestion des déchets, impliquant des critères environnementaux plus stricts et la participation du secteur privé. Le marché est gigantesque.

 

bhopal■ « Bhopal, l’infinie catastrophe », par Olivier Bailly, Le monde diplomatique, 2004.

          « Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, à Bhopal, en Inde, un nuage toxique d’un des gaz les plus dangereux de la chimie industrielle s’échappait d’une usine filiale de la multinationale américaine Union Carbide. La catastrophe causait plusieurs milliers de morts et plus de 300 000 malades, dont beaucoup, handicapés, vivent toujours dans des conditions déplorables. A ce drame a succédé le scandale d’une impunité qui a permis aux dirigeants d’Union Carbide d’échapper à la justice indienne et à leurs responsabilités. Comme s’il s’était agi d’une catastrophe naturelle imprévisible et contre laquelle on ne pouvait rien...

           Gas Miyan pourrait être le symbole d’une lutte, l’icône d’un drame à ne pas oublier. Mais ce jeune homme de 20 ans se tient simplement parmi les autres dans le quartier déshérité de Nawab Colony, à Bhopal. Ses joues sont déchiquetées par des boutons et son corps chétif peine à se déployer. Quand on se met sur la pointe des pieds en face de sa maison, une construction illégale, on peut apercevoir la torchère de l’ancienne usine, l’entreprise qui a bouleversé sa vie...

           Gas Miyan est né le 3 décembre 1984. Cette nuit, le ventre rond de sa mère Champa réjouit son père, Eshaq. Soudain, à proximité, un gaz hautement toxique, l’isocyanate de méthyle (le MIC, à base de phosgène, le fameux gaz moutarde), s’échappe du réservoir E610 de l’usine d’Union Carbide India Limited – UCIL –, où sont produits deux pesticides, le Temik et le Sevin. De l’eau a pénétré dans la cuve et provoque une réaction chimique. Des systèmes de sécurité supposés prévenir tout désastre, pas un ne fonctionne cette nuit. Suite à un plan d’économie drastique, ils sont soit défaillants, soit en réparation. Dans la salle de commandes de l’usine, le manomètre du réservoir E610 indique bien une surpression, mais les employés ont l’habitude de ces aiguilles qui s’affolent inutilement, faute d’entretien, et ne s’en inquiètent plus guère. Quarante-deux tonnes de MIC se répandent alors sur la cité, une quantité deux fois supérieure au stockage maximum autorisé.

           Le gaz atteint les premières habitations. Champa et Eshaq entendent des cris, les voisins toussent, les yeux deviennent brûlants. Beaucoup de personnes meurent immédiatement dans leur lit, un épais brouillard gomme les environs, la ville entière suffoque dans la rue. Champa et Eshaq se perdent. Enceinte et parvenue à terme, Champa court vers le Ghandi Ladies Hospital. A bout de souffle, assaillie de douleurs au ventre, elle s’arrête en chemin et accouche au bord de la route. Un enfant naît dans la fureur de la plus grande catastrophe chimique au monde. Ne sachant comment l’appeler, ses parents nomment leur fils... « Gaz » – « Gas Miyan »...

            Gas fait partie des 500 000 vies abîmées par cette catastrophe. Des milliers d’autres ont été emportées. Gas n’a jamais travaillé, son insuffisance respiratoire l’empêchant d’effectuer un labeur physique. Il n’étudie pas, parce que sa famille n’a pas d’argent. Jovial, il dit ne pas avoir encore décidé ce qu’il allait faire plus tard, mais Union Carbide a terriblement réduit le champ des avenirs possibles. « S’il n’y avait pas eu cette catastrophe, dit-il, je serais aujourd’hui en bonne santé et pourrais nourrir ma famille. »

            La multinationale américaine n’a pas toujours été synonyme de désolation. En 1978, sous la pression du gouvernement indien, qui cherche alors à atteindre la sécurité alimentaire à travers la « révolution verte », Union Carbide construit à Bhopal une usine pour produire 5 000 tonnes de pesticides par an. Les habitants appréciaient cette installation pourvoyeuse d’emplois, rapidement encerclée par les quartiers pauvres. « En face de l’entrée du site, il y avait un restaurant où l’on discutait avec les travailleurs, se souvient M. Jagee Miyan. Tout le monde était content d’Union Carbide. C’était très gros, même pour une ville comme Bhopal. Et c’était américain, donc c’était bon. Quand on allait y travailler, on recevait 50 roupies par jour pour nettoyer les allées, un bon salaire pour un travail facile. »

            Le relatif échec des ventes du Sevin en Inde rend l’usine déficitaire à partir de 1982. Pour pallier les pertes, la direction diminue les frais de fonctionnement et licencie une bonne partie du personnel qualifié, l’effectif global passant de 1 500 à 950 employés. Conséquence, des problèmes liés à la sécurité se font jour – cinq importantes fuites de gaz en 1981 et 1983 provoquent un décès et 47 blessés. Sans aucune réaction digne de ce nom. Jusqu’à l’accident fatal.

           Comme la plupart des victimes de cette logique criminelle, Jagee, Gas et leurs parents ont reçu en compensation 25 000 roupies – 715 euros  –, prix de leur santé envolée. Une somme insuffisante pour vingt ans de douleur. Cet argent provient des 470 millions de dollars qu’Union Carbide a versés en 1989 à l’Etat indien pour dédommager les victimes. Représentant ces dernières dans les négociations, en vertu du « Bhopal Gas Leak Disaster (Processing of Claims) Act » du 29 mars 1985, l’Etat a bâclé sa tâche. Les responsabilités pénales de la multinationale et de ses dirigeants sont passées à la trappe en échange d’une indemnisation près de six fois inférieure aux 3 milliards de dollars initialement demandés. En quelque sorte, une nouvelle virginité à bas prix.

            « Le résultat d’une bataille fantoche, tranche M. Sattynah Sarangi, responsable de l’organisation non gouvernementale (ONG) Sambhavna Trust, qui gère une clinique à Bhopal. La stratégie d’Union Carbide a été de tout mettre sur le dos du gouvernement, ainsi que sur sa filiale indienne, Union Carbide India Limited. » Les victimes ont ressenti l’accord de 1989 comme une trahison, et ont considéré l’Etat indien comme complice des multinationales. En refusant de poursuivre Union Carbide pour son crime industriel et en acceptant un dédommagement aussi faible, ce gouvernement a validé le terrible pari économique de nombreuses multinationales : une vie dans le tiers-monde ne vaut pas le centième d’une vie dans un pays industrialisé. Les calculs pour fixer un montant d’indemnité ont tenu compte d’une espérance de vie restante ne dépassant pas trente ans et d’un revenu moyen par ménage de 800 roupies (23 euros) par mois.

            Dans la plupart des cas, les familles ayant perdu un proche ont touché entre 50 000 et 100 000 roupies (1 430 et 2 860 euros). Une somme dérisoire. En comparaison, chaque famille victime du drame de Lockerbie a reçu 4 millions de dollars, soit environ 1 500 à 3 000 fois plus.

            Ce maigre butin aurait dû, dès lors, être réparti avec encore plus d’attention. Pourtant, la distribution des compensations n’a cessé depuis vingt ans de faire grincer les dents ; le solde des 470 millions de dollars ne sera distribué qu’à la fin de cette année 2004 – le gouvernement indien ayant décidé de clore les dossiers de demande d’indemnisation (avec les intérêts, environ 300 millions de dollars). Vingt ans après le drame !

Depuis le début, l’Etat a été incapable de fournir des chiffres exacts et des méthodes scientifiques pour identifier les victimes de la catastrophe. « Quand l’accord a été signé, en 1989, les personnes touchées par le drame se chiffraient à 10 000, explique N. S. Sharma, journaliste à The Tribune. En 1995, au moment de verser l’argent, elles étaient 67 000 ! Comment est-il possible que, au moment de l’accord, plus de quatre ans après le drame, le chiffre n’ait pas été correct ? »

             Le plus grand défi était la mise sur pied d’un système d’identification des victimes, car rien ne distingue systématiquement un patient affecté par le MIC d’un autre malade. Aussi, faute d’informations médicales suffisantes concernant les effets du gaz sur les êtres humains, le critère géographique a-t-il prévalu. Un haut conseil médical a déterminé les quartiers traversés par le nuage toxique. Parmi les 56 zones de Bhopal, 36 ont été scientifiquement considérées comme « affectées ». Toutes ces zones étaient dans la vieille ville.

            Pour recevoir une compensation, il fallait donc prouver deux faits : avoir habité l’une des 36 zones touchées la nuit du drame et disposer d’un document médical attestant d’une maladie. Mais, dans un pays où, surtout parmi les plus pauvres, la demande de papiers est perçue comme une tracasserie inutile, la corruption de l’administration, la faible alphabétisation des victimes et l’ampleur de la catastrophe ont vite mis à mal ces procédures. Des victimes mal informées ont ainsi repris tant bien que mal le cours de leur vie dès le lendemain du drame, tandis que d’autres personnes s’engouffraient dans les failles de la bureaucratie.

« Ce système a engendré un commerce de documents falsifiés, témoigne N. S. Sharma. La nuit du 3 décembre 1984, j’étais à Jammu, dans le Cachemire, à des milliers de kilomètres de Bhopal. Pourtant, quand je suis arrivé à Bhopal, en 1991, on m’a proposé, pour 800 roupies (23 euros), une carte prouvant que je résidais dans une zone affectée. » « Quant aux preuves médicales, complète M. Ravi Pratap Singh, de l’Action Aid India, des médecins vous en fournissaient pour 1000 roupies. »

            Victimes ou non, des centaines de milliers de personnes profitent ainsi de soins gratuits depuis vingt ans. Curieusement, pourtant, les personnes rencontrées, souvent démunies, évitent de recourir aux soins gouvernementaux. M. Murlidhar-Sahu fait ainsi appel aux « privés », dont les échoppes et les affiches sont omniprésentes dans les rues de Bhopal : « Je préfère ne pas aller dans un hôpital gouvernemental. C’est inutile, les queues sont trop longues et il faut trop de documents. » Champa, elle, prétend que son médecin lui a conseillé de consulter un privé, et, comme d’autres, affirme que les médicaments qu’elle reçoit des structures gouvernementales sont inefficaces. Nihin, 22 ans, alterne pour sa part soins gouvernementaux et soins privés. Appuyant ces témoignages, M. Sattinah Sarangi n’est pas tendre avec les services médicaux de l’Etat : « Ces hôpitaux n’ont toujours pas de protocole de traitement permettant des prescriptions méthodiques, adaptées à des symptômes multiples et complexes. Dirigés par des bureaucrates, ils sont en outre de piètre qualité. Ensuite, le gouvernement a arrêté en 1994 toutes ses recherches sur les effets du MIC, alors qu’il aurait été essentiel d’observer sur le long terme l’évolution des cancers ou celle des enfants exposés au gaz. »

            Pourtant, le gouvernement central et l’Etat du Madhya Pradesh ont mené des projets concrets pour le bien-être de la population. En plus des soins gratuits, des rations alimentaires, du blé, du riz, du sucre sont toujours distribués, vingt ans après les faits ; des ateliers de réinsertion professionnelle ont été installés, de modestes compensations financières ont été rapidement distribuées, un département a été spécifiquement créé pour gérer les problèmes liés à la catastrophe. Aussi le discours des autorités locales est-il bien plus enthousiaste à l’heure des bilans : « Le gouvernement de l’Etat du Madhya Pradesh estime que la réhabilitation des victimes est l’un des programmes de réhabilitation les plus réussis jamais entrepris par aucun gouvernement dans l’histoire des désastres industriels  », prétend ainsi M. Bhupal Singh, haut responsable du Bhopal Gas Tragedy Relief and Rehabilitation Department. « Sur le plan médical, nous avons réussi à contenir les conséquences du désastre. Aujourd’hui, l’aide est suffisante. »

           Responsable médical dans le même département, le docteur B. S. Ohri partage l’analyse de son supérieur. « Les maladies dues aux MIC correspondent à un épisode précis de la catastrophe, un problème réduit. Graduellement, les gens ont recouvré leur santé, et, aujourd’hui, la situation est confortable, il n’y a plus d’urgence. » D’ailleurs, avec 31 hôpitaux et dispensaires gouvernementaux pour un total de 634 lits, le docteur Ohri estime même que l’offre publique de soins est trop importante pour les 500 000 personnes affectées par la catastrophe.

            Autre vision au Nehru Hospital, à quelques mètres à peine du site d’Union Carbide, où les files s’allongent devant les guichets : 4 000 patients seraient ainsi reçus chaque jour, estime un docteur orthopédiste. Néanmoins, le docteur en chef n’en démord pas : « De 1987 à 1989, 362 000 personnes ont été examinées, et 95 % d’entre elles soit n’étaient pas malades, soit l’étaient, mais temporairement. Ce sont les observations des docteurs. La perception des ONG est différente, mais leurs intérêts aussi. »

           A visiter plusieurs quartiers proches du site d’Union Carbide, toutes les victimes rencontrées, sans exception, se plaignent pourtant toujours de douleurs épuisantes, de problèmes respiratoires, de maladies neurologiques, de dépressions... et de soins inefficaces. Le docteur Ohri a son idée sur la question : « Les gens vite fatigués ? Il arrive qu’avec des menstruations trop fortes, ou des infections rectales, les personnes se sentent en effet vidées... » Les problèmes respiratoires ? L’impossibilité d’effectuer des travaux lourds ? « Ils essaient d’attirer la sympathie, l’attention, en parlant aux journalistes. » Le docteur Ohri ne prononcera pas le mot « tricheur » ou « simulateur », mais l’insinuation est claire.

            On le devine, le dialogue entre les victimes et les autorités indiennes, basé sur une telle défiance, se transforme dès lors en d’âpres négociations. Qui risquent malheureusement de se prolonger. En août 1999, le nom d’Union Carbide Corporation a disparu lorsque, rachetée pour 9,3 milliards de dollars, la multinationale a fusionné avec Dow Chemical. Ce coup de baguette magique entend faire disparaître toute personnalité juridique censée répondre des négligences mortelles qui ont provoqué la fuite de gaz. Pendant ce temps, une seconde génération de victimes voit le jour à Bhopal. Soit des enfants de la catastrophe, soit des victimes de l’eau, via le sol infesté de produits chimiques.

            « L’usine a empoisonné le sol, non pas suite à la catastrophe de 1984, mais du fait de son activité quotidienne pendant des années, explique Mme Vinuta Ghopal, de Greenpeace India. Les rapports d’Union Carbide eux-mêmes suggèrent que la contamination est telle qu’il faudrait agir immédiatement. Des tests du gouvernement sont parvenus aux mêmes conclusions. » Des métaux lourds ont été décelés dans l’eau : zinc, cuivre, plomb, nickel, mercure, parfois à un niveau jusqu’à six millions de fois supérieur à la présence naturelle de ces éléments dans les sols. Ces métaux lourds ont aussi été retrouvés dans le lait maternel, macabre relais de souffrances entre les générations.

           Vingt mille personnes sont ainsi exposées à l’eau empoisonnée. Le 7 mai 2004, la Cour suprême indienne a décrété qu’il fallait immédiatement les approvisionner en eau potable. Des réservoirs de 1 000 litres ont bien été installés le long des quartiers touchés, mais la logistique ne suit pas. A Atal Ayub Nagar, M. Moham Kumar boit l’eau tirée du sol contaminé : « Cela m’importe peu, je n’ai pas d’autre choix, l’eau des réservoirs est insuffisante. » M. Murlidhar-Sahu et sa famille évitent de faire de même, « mais, pendant la saison sèche, l’eau potable manque, et il faudrait alors marcher 2 à

3 kilomètres pour en obtenir ». A Nawab Colony, quartier pauvre parmi les pauvres, « cela fait trois mois que les réservoirs sont vides. Peut-être parce que les rues sont défoncées et que les camions ne peuvent pas arriver jusqu’ici ! ». Selon l’ONG Sambavna Trust, plus de 800 000 litres manquent chaque mois pour satisfaire les besoins fondamentaux des quartiers exposés.

             Une coalition d’ONG locales et internationales a lancé la Campagne internationale pour la justice à Bhopal (ICJB), pour mettre un terme à cette lutte sans fin. Parmi leurs revendications, les victimes réclament l’extradition et le jugement de M. Warren Anderson, président d’Union Carbide Corporation au moment du drame. « Il a plus de 80 ans ? Et alors ?, s’exclame Nittin, qui avait 2 ans en 1984. Dans chaque maison, il y a un mort. C’était sa responsabilité d’éviter ce drame. » Pour M. Sattinah Sarangi, juger M. Anderson serait un signal fort aux entreprises à travers le monde.

            Autre priorité de la campagne : la décontamination immédiate du site par Dow Chemical. Depuis vingt ans, l’épave de l’entreprise gît dans la ville comme une insulte aux survivants : une usine poubelle, rouillée, envahie par la végétation. Des sacs et des bidons éventrés traînent sur le sol tandis que des bacs à ciel ouvert portent la mention « Sevin Residue » – le Sevin étant le pesticide produit alors par Union Carbide. Plusieurs études, gouvernementales, d’ONG et de Dow Chemical, ont reconnu la haute pollution du site et, découlant de ce constat, l’empoisonnement de l’eau des nappes phréatiques avoisinantes. « Nous n’avons pas la technologie pour nettoyer ce site, précise Mme Vinuta Ghopal. Et pas question d’utiliser l’argent des compensations pour le faire. »

              Enfin, la campagne demande une juste reconnaissance de toutes les victimes. Celles du gaz, bien sûr, mais aussi leurs enfants et, aujourd’hui, les victimes de l’eau. Tant sur le plan financier que social. Avec un suivi médical des nouvelles générations pour prévenir toute maladie génétique.

             Dans ce combat des David contre le géant chimique, il ne fait pas de doutes que l’acteur à convaincre est l’Etat indien. Ambigu depuis vingt ans, il cherche à soigner son peuple tout en dédouanant la multinationale de ses responsabilités pour ne pas effrayer d’autres investisseurs. « Que signifie la croissance d’un pays si elle se bâtit sur la santé d’une population malade ?, s’insurge M. Sattinah Sarangi. L’Inde et la Chine sont les destinations favorites des entreprises chimiques. Leur nombre augmente trois fois plus en Inde que la moyenne internationale. Il est aujourd’hui potentiellement plus plausible d’avoir une catastrophe chimique qu’en 1984. D’ailleurs, fin août 2004, il y a eu un incident chimique à Eloor, et le gouvernement ne savait pas comment y répondre. Les sauveteurs sont d’abord venus avec des bandages. Pour une catastrophe chimique ! » Avec un sourire las, il ponctue : « Nous n’avons rien appris... »

              Ce pourrait être l’amère conclusion du cas Bhopal. Mais Sattinah la refuse en bloc. « Nous sommes de plus en plus nombreux à lutter pour une réelle justice. » Mmes Rasheeda Bee et Champa Devi, deux porte-drapeaux des victimes, viennent d’ailleurs d’être récompensées cette année pour leur lutte par le Goldman Prize, considéré comme le prix Nobel de l’environnement. Mme Vinuta Ghopal décèle l’espoir de jours meilleurs dans cette détermination. « Ces militantes et bien d’autres sont un exemple, et ils démontrent qu’au bout du chemin il y a des victoires. Ils ont reçu des compensations parce qu’ils se sont battus. Et le combat se poursuit parce qu’ils gardent la flamme en vie. Je pense que ce 3 décembre 2004, c’est eux que nous célébrerons avant tout. » ».

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