28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 07:45

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I- DE TCHERNOBYL A FUKUSHIMA

 

- Comment fonctionne une centrale nucléaire ?

Voir à ce sujet l’excellent article proposé sur son site par la S.F.E.N. (Société Française d’Energie nucléaire) :

http://www.sfen.org/Comment-fonctionne-une-centrale,19

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- Les accidents de Tchernobyl et de Fukushima sont-ils comparables ?

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Blog publié dans Le Monde en avril 2011.

« C'est une décision grave qu'a prise l'Agence japonaise de sûreté nucléaire (NISA), mardi 12 avril, en relevant le niveau de l'accident de la centrale de Fukushima Dai-Ichi de 5 à 7, soit le plus élevé de l'échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques (INES). Ce nouveau classement place ainsi la catastrophe japonaise au même degré de gravité que celle de Tchernobyl, alors qu'il y a un mois, les scientifiques se refusaient à comparer les deux crises nucléaires. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Que signifie le classement de Fukushima au niveau 7 de l'INES ?

Depuis 1991, cette échelle logarithmique classe les incidents et accidents nucléaires en fonction de huit niveaux de gravité notés de 0 à 7. Au lendemain du séisme et du tsunami qui ont ravagé le nord-est du Japon, le 12 mars, la NISA avait classé l'accident niveau 4, avant de finir par le relever d'un cran, le 24 mars, indiquant ainsi un "accident ayant des conséquences étendues, hors du site". Un classement contesté par l'Agence de sûreté nucléaire française (ASN), qui a de son côté, le 15 mars, qualifié la catastrophe d'"accident grave" de niveau 6, c'est-à-dire intermédiaire entre Three Mile Island, aux Etats-Unis, et Tchernobyl.

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Mais avec la décision de mardi, les autorités japonaises vont encore plus loin, en parlant d'"accident majeur"de niveau 7, ce que l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) décrit comme un "rejet majeur de matières radioactives entraînant des effets considérables sur la santé et l'environnement, nécessitant une mise en œuvre des contre-mesures prolongées". Jusqu'à présent, seule la catastrophe de Tchernobyl de 1986 a été classée au sommet de l'INES par l'AIEA. Selon un responsable de l'agence japonaise, la décision de revoir la gravité de l'accident à la hausse a été prise "sur la base des mesures d'iode et de césium relevées dans l'environnement". "Nous allons continuer de surveiller la situation. C'est un niveau provisoire", a-t-il précisé. En dernier mot, ce sera à l'AIEA de décider du classement final de l'accident.

Quelles sont les principales différences entre les accidents de Tchernobyl et Fukushima ?

Dans l'accident de Tchernobyl, c'est une réaction en chaîne non maîtrisée qui a provoqué un emballement du réacteur et donc sa surchauffe, conduisant à une explosion de vapeur ou d'hydrogène. Celle-ci a libéré des produits de fission, propulsés jusqu'à plus de 3 000 mètres dans l'atmosphère, qui ont ensuite contaminé une grande partie de l'Europe. Il n'y avait pas d'enceinte de confinement ni de cuve pour contenir les restes du cœur, comme dans le cas des réacteurs japonais.

A Fukushima la réaction en chaîne s'est arrêtée automatiquement au moment du séisme et la puissance avec laquelle les produits de fission sont libérés est beaucoup plus faible. Le vent et les intempéries ont contribué à rabattre rapidement une partie de la contamination au sol. Les populations ont par ailleurs été évacuées avant les principaux rejets radioactifs, dans un rayon de 20, 30 puis aujourd'hui 40 km autour du site, et des mesures de confinement, puis de restrictions alimentaires ont été prises. Mais dans certaines villes situées à plus de 60 km de la centrale, l'exposition a été supérieure au seuil annuel d'un millisievert, soit la limite sanitaire fixée en France. Surtout, les multiples tentatives avortées pour parvenir à refroidir de manière pérenne le cœur des réacteurs - et éviter une fusion totale - et les piscines de combustibles - afin d'empêcher la poursuite des émissions radioactives - en font un accident majeur.

Quelles ont été les émissions radioactives des deux catastrophes ?

La NISA estime que entre 370 000 et 630 000 terabecquerels (un million de million de Bq) ont été rejetés dans l'air depuis le 11 mars, auxquels il faut encore ajouter les considérables rejets en mer qui n'ont été stoppés qu'en milieu de semaine dernière. Dans les jours qui ont suivi le séisme, la centrale de Fukushima a en particulier libéré jusqu'à 10 000 terabecquerels d'iode 131 par heure, l'un des plus dangereux éléments radioactifs. Mais l'essentiel de cette radioactivité a été émise entre les 15 et 17 mars, lors des dégazages volontaires et explosions d'hydrogène. Mais depuis, les émissions seraient tombées à moins d'un terabecquerel par heure. Au final, le niveau des émissions radioactives enregistré depuis le début de l'accident de Fukushima équivaudrait à environ 10 % de celui mesuré en 1986 à Tchernobyl, estimé à 5,2 millions de terabecquerels d'iode 131 rejetés dans l'environnement.

Pour l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire français (IRSN), les rejets de Fukushima et leur impact sont donc "significatifs" mais "pas comparables" à la catastrophe ukrainienne. "A l'heure où nous parlons (...) Fukushima n'est pas et ne sera pas Tchernobyl même s'il s'agit d'un accident très grave", a assuré Patrick Gourmelon, directeur de la radioprotection à l'IRSN, lors d'un point de presse. Toutefois, pour les autorités françaises, si le refroidissement ne s'améliorait pas de manière pérenne d'ici quelques semaines, la totalité du combustible se retrouvera hors de l'eau et les rejets radioactifs seront très importants, les piscines se trouvant quasiment en plein air, sans enceinte de confinement. On serait alors dans la même gamme de rejets que Tchernobyl.

Quelles sont leurs conséquences ?

Les conséquences humaines de la catastrophe de Tchernobyl, si elles sont considérables, n'ont pas encore été établies de manière certaine. Un rapport de l'AIEA de 2005 recense près de 30 morts par syndrome d'irradiation aiguë directement attribuables à l'accident et estime que jusqu'à 4 000 personnes pourraient, à terme, décéder des suites d'expositions trop importantes. Mais selon d'autres médecins, le nombre de risques de décès serait plus proche de 10 000 en prenant en compte l'ensemble des habitants des zones les plus touchées et des 600 000 "liquidateurs", soit environ 5 millions de personnes. Au final, 350 000 personnes ont fini par être évacuées des zones contaminées et des centaines de milliers de personnes ont été exposées à des doses de rayonnement considérables.

Si le bilan des morts du séisme et du tsunami est plus de 13 000 morts, aucun décès imputable aux émissions radioactives n'a pour l'instant été signalé au Japon. Vingt et un "pompiers" du nucléaire ont toutefois été victimes de problèmes de santé liés à des irradiations de 100 à 180 mSv. Alors que 80 000 personnes ont pour l'instant été évacuées, la zone d'évacuation a été élargie à 40 km, concernant cinq communes, dans lesquelles l'exposition de la population pendant un an serait voisine de 20 mSv. »

http://ecologie.blog.lemonde.fr/2011/04/13/peut-on-comparer-fukushima-et-tchernobyl/

 

II- UNE CRISE DE CONFIANCE.

 

- « Le gouvernement et Tepco ont ignoré le risque d'accident » (Le Monde, 23 juillet 2012).

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Le gouvernement japonais et la compagnie d'électricité Tepco ont ignoré le danger lié à l'énergie nucléaire, ce qui a rendu possible l'accident à la centrale Fukushima Daiichi en mars 2011. C'est ce qu'a affirmé, lundi 23 juillet, le rapport final de l'exécutif sur la catastrophe. "Le problème principal provient du fait que les compagnies d'électricité, dont Tepco, et le gouvernement n'ont pas perçu la réalité du danger, car ils croyaient au mythe de la sécurité nucléaire au nom duquel un accident grave ne peut se produire dans notre pays", ont expliqué les membres d'une commission d'enquêtedésignée par le gouvernement.

Les auteurs, dont des ingénieurs, chercheurs et juristes, ont rendu un rapport de 450 pages à l'issue d'entretiens avec 772 personnes impliquées avant ou pendant l'accident, dont le premier ministre au moment de la catastrophe, Naoto Kan.

"GESTION DE CRISE DÉFICIENTE" DE TEPCO - A l'instar d'un précédent rapport, commandé par le Parlement et rendu au début de juillet, le texte publié lundi critique en des termes assez virulents tant le régulateur public que Tepco, gérant la centrale Fukushima Daiichi. Non seulement les autorités et Tepco n'ont pas pris les mesures suffisantes pour empêcher cet accident, survenu après un séisme de magnitude 9 et un tsunami géant qui a submergé les installations le 11 mars 2011, mais leur gestion de la catastrophe a laissé à désirer, d'après le rapport gouvernemental. Il pointe ainsi un "certain nombre de problèmes internes à Tepco, comme une gestion de crise déficiente, une structure organisationnelle peu adaptée aux situations d'urgence et une formation insuffisante du personnel en cas d'accident grave".

Samedi, plusieurs médias japonais avaient notamment rapporté qu'un sous-traitant intervenu sur le site nucléaire accidenté aurait poussé ses ouvriers à sous-déclarer le niveau de radiations auquel ils étaient soumis, vraisemblablement pour ne pas perdre son contrat.

LENTEURS POUR "IDENTIFIER LES CAUSES DE L'ACCIDENT" - Le rapport accuse aussi Tepco d'avoir traîné les pieds "pour identifier les causes de l'accident", ce qui empêche l'industrie nucléaire nippone de tirer les conclusions adéquates de la catastrophe.
Tepco continue de prétendre depuis l'accident que rien ne laissait penser qu'un séisme et un tsunami aussi importants frapperaient le nord-est du Japon, où se trouve la centrale Fukushima Daiichi.

Le rapport critique par ailleurs les interventions directes de l'ancien premier ministre Naoto Kan et de son équipe dans la gestion opérationnelle de l'accident. "Il faut dire que son intervention directe a fait plus de mal que de bien, car cela a pu entretenir la confusion, empêcher de prendre des décisions importantes et entraîner des jugements erronés", pointe-t-il.

L'accident de Fukushima, le pire du secteur depuis celui de Tchernobyl (Ukraine), en 1986, a provoqué d'importantes émissions radioactives dans l'air, les eaux et les sols de la région de la centrale, située à 220 kilomètres au nord-est de Tokyo. Une centaine de milliers de personnes ont dû évacuer leur domicile en raison des risques sanitaires.

http://www.lemonde.fr/japon/article/2012/07/23/fukushima-le-gouvernement-et-tepco-ont-ignore-le-risque-d-accident_1736895_1492975.html

 

- « Dessin animé, musée : lobby nucléaire japonais manipule l’opinion ? » (M. GAULENE, Rue 89, 2011).

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Depuis le début de l’accident nucléaire, de nombreux observateurs français ont salué le calme et le stoïcisme des Japonais, l’attribuant un peu vite à une culture extrême-orientale fantasmée.

Si l’on s’en tient aux faits, de nombreux exemples montrent qu’en réalité il existe un fort contrôle social sur la population qui réduit à néant le travail des antinucléaires et rend tout débat impossible dans ce pays.

Les médias japonais ne répercutent d’ailleurs pas la voix des antinucléaires alors même que le Citizen’s Nuclear Information Center (Cnic), principale ONG antinucléaire, organise tous les jours depuis le début de l’accident nucléaire de Fukushima, des conférences de presse au Club des correspondants étrangers. Des conférences pourtant de bonne qualité, avec la présence par exemple du professeur Masashi Goto, l’un des ingénieurs ayant conçu les enceintes de confinement des réacteurs de Fukushima Dai-Ichi.

La communication n’est pas le point fort du gouvernement et de manière générale des acteurs du nucléaire en temps de crise.

On le voit aujourd’hui avec une population qui, après quelques jours de stupeur et d’abattement, critique de plus en plus le manque de transparence et le rôle des médias. Mais en temps de « paix », la communication est beaucoup plus efficace.

Trois puissants lobbies

Les compagnies d’électricités japonaises disposent pour cela d’une véritable machine de guerre avec trois puissants lobbies.

1- Le Japan Atomic Industrial Forum (Jaif) (« Nihon genshiryoku sangyô kyôkai ») reste le plus sérieux et fournit des synthèses de la catastrophe nucléaire en cours, en s’appuyant sur les conférences de presse de l’Agence de sécurité nucléaire japonaise (Nisa) et de la Compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco).

Cet organisme fournit des enquêtes internes sur l’état de l’opinion publique concernant le nucléaire civil, des sondages qui ne sont jamais rendus publics. Un sondage de Jaif de 2008 révélait par exemple qu’à la question « l’énergie nucléaire est-elle nécessaire ? », 27,4% des hommes et 9% des femmes seulement répondaient « oui »

Sur son site en japonais, l’Agence annonce aujourd’hui discrètement l’annulation de sa 44e Convention annuelle « en raison du tremblement de terre ».

2- La Japan Atomic Energy Relations Organization (Jaero) a elle pour but de promouvoir l’énergie nucléaire de la manière la plus simple possible, par des campagnes d’affichages publicitaires et des brochures destinées aux enfants. Une véritable propagande visant à saturer le débat public d’idées simples, comme le « nucléaire est notre futur ».

Elle organise chaque année un concours de posters de promotion du nucléaire et publie chaque mois un mensuel au titre évocateur, Genshiryoku Bunka, la « culture du nucléaire ».

Jusqu’au 15 mars, le site ne présentait aucune information sur les évènements. Depuis, une page spéciale est consacrée au « tremblement de terre de la région de Tohoku » donnant des informations capitales aux internautes japonais : un schéma explique par exemple que « la radioactivité d’une centrale est très inférieure à un voyage vers le Brésil ».

3 - La Federation of Electric Power Companies (FEPC), financée par l’ensemble des compagnies d’électricités, intervient par des campagnes de publicité dans les journaux ou à la télévision.

Un exemple de la capacité d’influence de cette organisation : un documentaire diffusé sur BS-TV en 2009 montrait le quotidien des habitants de Rokkasho-mura, riverains d’un immense complexe nucléaire rassemblant deux centres de stockages de déchets nucléaires, une usine d’enrichissement d’uranium et une usine de retraitement des déchets nucléaires. L’usine de retraitement était à peine évoquée. Le tout, entrecoupé de spots de publicités – des dessins animés – d’une simplicité abrutissante.

Exemples : un monstre vert surgit d’un lac. La petite famille en balade est effrayée mais le monstre-nucléaire les rassure : « Je ne suis pas méchant, je ne rejette pas de Co2. »

Dans un deuxième spot, un pingouin pleure. Une petit garçon lui demande pourquoi et le pingouin lui explique que sa maison – la banquise – est en train de fondre. Alors, le petit garçon lui explique que grâce au nucléaire, il n’y aura bientôt plus d’émission de Co2. Le pingouin sèche ses larmes, tout le monde est heureux. Bien évidemment, le générique de fin laissait apparaître que ce « documentaire » était produit par la FEPC.

« Changer les cœurs et les esprits » avec Areva

Il s’est en fait mis en place au Japon, peut-être plus qu’en France, ce que Daniel P. Aldrich décrit comme un « soft social control », un contrôle social doux.

Le but n’est plus seulement de réprimer les militants antinucléaires – qui font parfois l’objet d’une surveillance policière étroite. Ni d’obtenir l’adhésion des riverains par des mesures incitatives – création d’emplois et taxes du nucléaire dans des régions rurales souvent pauvres. Le but affiché des nucléocrates japonais était de « changer les cœurs et les esprits » par une propagande soutenue.

Et pour convaincre les riverains des centrales des bienfaits de l’énergie nucléaire, la France a été d’un grand secours aux compagnies d’électricité japonaises. Celles-ci, en partenariat avec l’ex-Cogema (Areva), ont organisé de nombreux voyages gratuits à La Hague pour les « leaders » – politiciens locaux, membres influents de la société civile –, chargés à leur retour de répandre la bonne parole.

Le docteur Pierre-Yves Cordier, actuel conseiller nucléaire de l’ambassade de France à Tokyo, expliquait très bien le fonctionnement de ces voyages :

« On envoie en fait ce qu’on appelle des “ relais d’opinions ”, c’est-à-dire par exemple les femmes des pêcheurs ou des cultivateurs de betteraves de Trifouillis-les-Oies version Japon et on leur fait visiter les sites en France pour leur montrer que tout va bien. »

Un musée spécial « pour les mères et leurs enfants »

Les femmes japonaise sont les principales opposante à l’énergie nucléaire. Elles sont aussi particulièrement visées par la communication des industriels du nucléaire.

A Rokkasho-mura, un immense musée gratuit est consacré au cycle du combustible et a été « spécialement conçu pour les mères et leurs enfants » d’après Sasaki Yoshiaki du département des relations publiques de la JNFL, en charge de l’usine de retraitement.

Le site nucléaire de Marcoule, dans le Gard, dispose également d’un musée de ce genre, le Visiatome, où se succèdent des cars d’écoliers toute l’année.

Enfin, une bonne communication ne peut se passer d’une certaine manipulation du langage. « C’est un accident grave, mais pas une catastrophe nucléaire », assurait le 12 mars Eric Besson, ministre de l’Industrie et de l’Energie, cherchant à minimiser l’ampleur du désastre.

« Combustibles usés » plutôt que « déchets nucléaires »

Au Japon, les autorités se sont bornées à présenter la situation de façon parcellaire à la presse, sans interprétation ni prospective des faits. Le 11 mars, elles assuraient qu’il n’y avait « aucune fuite radioactive », alors même que la situation était très préoccupante.

Cette manipulation du langage s’accompagne d’un choix méticuleux des mots utilisés qui révèle de quelle manière les acteurs du nucléaire entendent communiquer au sujet de cette énergie.

Dans le cas du retraitement des déchets nucléaires, le terme de recyclage (« risaikuru » en japonais) est préféré à celui de « cycle » (« saikuru »), car il évoque le recyclage du plastique ou du verre, connoté très positivement au Japon. Or, le recyclage des déchets nucléaires, dans ses objectifs comme dans son processus, n’a pas grand-chose en commun avec le recyclage des déchets ménagers.

En France aussi, on note cette stratégie linguistique dans la communication autour du nucléaire. Lors d’un entretien avec Philippe Gilet, ingénieur au département plutonium d’Areva, celui-ci nous invita sur un ton pédagogique à ne pas parler de « retraitement » mais de « traitement » et à utiliser « combustibles usés » au lieu de « déchets nucléaires ».

Il est vrai qu’en se revêtant de sa nouvelle et étonnante appellation « énergie propre », l’industrie du nucléaire ne pouvait plus se permettre de laisser des mots comme « déchets » salir son image.

Pour l’heure, la catastrophe nucléaire de Fukushima nous emmène au bord d’un gouffre dont personne ne connaît le fond. Et le lobby nucléaire, si prompt à communiquer, se tait.

http://www.rue89.com/planete89/2011/03/21/dessin-anime-musee-le-lobby-nucleaire-manipule-les-japonais-196128

 

III- QUE RESTE-T-IL DU SYNDROME D'HIROSHIMA ?

 

- L'Américain John Hersey a été l'un des premiers journalistes étrangers à se rendre sur place, et son témoignage est considéré comme l'un des classiques du reportage de guerre.

b

 

« Ce matin là, avant 6 heures, il faisait si clair et si chaud déjà que la journée s'annonçait caniculaire. Quelques instants plus tard, une sirène retentit : la sonnerie d'une minute annonçait la présence d'avions ennemis, mais elle indiquait aussi, par sa brièveté, aux habitants de Hiroshima qu'il s'agissait d'un faible danger. Car chaque jour, à la même heure, quand l'avion météorologique américain s'approchait de la ville, la sirène retentissait (…). 

cLe matin était redevenu calme, tranquille. On n'entendait aucun bruit d'avion. Alors, soudain, le ciel fut déchiré par un flash lumineux, jaune et brillant comme dix mille soleils. Nul ne se souvient avoir entendu le moindre bruit à Hiroshima quand la bombe a éclaté. Mais un pêcheur qui se trouvait sur sa barque, près de Tsuzu, dans la mer Intérieure, vit l'éclair et entendit une explosion terrifiante. Il se trouvait à trente-deux kilomètres de Hiroshima et, selon lui, le bruit fut beaucoup plus assourdissant que lorsque les B-29 avaient bombardé la ville d'Iwakuni, située à seulement huit kilomètres.

dUn nuage de poussière commença à s'élever au-dessus de la ville, noircissant le ciel comme une sorte de crépuscule. Des soldats sortirent d’une tranchée, du sang ruisselant de leurs têtes, de leurs poitrines et de leurs dos. Ils étaient silencieux et étourdis.

eC'était une vision de cauchemar. Leurs visages étaient complètement brûlés, leurs orbites vides, et le fluide de leurs yeux fondus coulait sur leurs joues. Ils devaient sans doute regarder vers le ciel au moment de l'explosion. Leurs bouches n'étaient plus que blessures enflées et couvertes de pus... 

fDes maisons étaient en feu. Et des gouttes d'eau de la taille d'une bille commencèrent à pleuvoir. C'étaient des gouttes d'humidité condensée qui tombaient du gigantesque champignon de fumée, de poussière et de fragments de fission qui s'élevait déjà plusieurs kilomètres au-dessus de Hiroshima. Les gouttes étaient trop grosses pour être normales. 

gQuelqu'un se mit à crier : «Les Américains nous bombardent d'essence. Ils veulent brûler!» Mais c'étaient des gouttes d'eau évidemment, et pendant qu’elles tombaient le vent se mit à souffler de plus en plus fort, peut-être en raison du formidable appel d'air provoqué par la ville embrasée. Des arbres immenses furent abattus ; d'autres, moins grands, furent déracinés et projetés dans les airs où tournoyaient, dans une sorte d'entonnoir d'ouragan fou, des restes épars de la cité : tuiles, portes, fenêtres, vêtements, tapis… 

hSur les 245.000 habitants, près de 100.000 étaient morts ou avaient reçu des blessures mortelles à l'instant de l'explosion. Cent mille autres étaient blessés. Au moins 10000 de ces blessés, qui pouvaient encore se déplacer, s'acheminèrent vers l'hôpital principal de la ville. Mais celui-ci n'était pas en état d'accueillir une telle invasion. Sur les 150 médecins de Hiroshima, 65 étaient morts sur le coup, tous les autres étaient blessés. Et, sur les 1780 infirmières, 1654 avaient trouvé la mort ou étaient trop blessées pour pouvoir travailler. 

iLes patients arrivaient en se traînant et s’installaient un peu partout. Ils étaient accroupis ou couchés à même le sol dans les salles d'attente, les couloirs, les laboratoires, les chambres, les escaliers, le porche d'entrée.et sous la porte cochère, et dehors à perte de vue dans les rues en ruines... Les moins atteints secouraient les mutilés. 

jDes familles entières aux visages défigurés s'aidaient les unes les autres. Quelques blessés pleuraient. La plupart vomissaient. Certains avaient les sourcils brûlés, et la peau pendait de leur visage et de leurs mains. D'autres, à cause de la douleur, avaient les bras levés comme s'ils soutenaient une charge avec leurs mains. Si on prenait un blessé par la main, la peau se détachait à grands morceaux, comme un gant... 

kBeaucoup étaient nus ou vêtus de haillons. Jaunes d'abord, les brûlures devenaient rouges, gonflées, et la peau se décollait. Puis elles se mettaient à suppurer et à exhaler une odeur nauséabonde. Sur quelques corps nus, les brûlures avaient dessiné la silhouette de leurs vêtements disparus. Sur la peau de certaines femmes – parce que le blanc reflétait la chaleur de la bombe, et le noir l'absorbait et la conduisait vers la peau –, on voyait le dessin des fleurs de leurs kimonos. Presque tous les blessés avançaient comme des somnambules, la tête dressée, en silence, le regard vide. 

lToutes les victimes ayant subi des brûlures et les effets de l'impact avaient absorbé des radiations mortelles. Les rayons radioactifs détruisaient les cellules, provoquaient la dégénération de leur noyau et brisaient leurs membranes. Ceux qui n'étaient pas morts sur le coup, ni même blessés, tombaient très vite malades. Ils avaient des nausées, de violents maux de tête, des diarrhées, de la fièvre. Symptômes qui duraient plusieurs jours. La seconde phase commença dix ou quinze jours après la bombe. Les cheveux se mirent à tomber. Puis vinrent la diarrhée et une fièvre pouvant atteindre 41 degrés.

mVingt-cinq à trente jours après l'explosion survenaient les premiers désordres sanguins : les gencives saignaient, le nombre de globules blancs s'effondrait dramatiquement tandis qu'éclataient les vaisseaux de la peau et des muqueuses. La diminution des globules blancs réduisait la résistance aux infections ; la moindre blessure mettait des semaines à guérir ; les patients développaient des infections durables de la gorge et de la bouche. A la fin de la deuxième étape - si le patient avait survécu - apparaissait l'anémie, soit la baisse des globules rouges. Au cours de cette phase, beaucoup de malades mouraient d'infections dans la cavité pulmonaire. 

nTous ceux qui s'étaient imposé un certain repos après l'explosion avaient moins de risques de tomber malades que ceux qui s'étaient montrés très actifs. Les cheveux gris tombaient rarement. Mais les systèmes de reproduction furent affectés durablement : les hommes devinrent stériles, toutes les femmes enceintes avortèrent, et toutes les femmes en âge de procréer constatèrent que leur cycle menstruel s'était arrêté... 

oLes premiers scientifiques japonais arrivés quelques semaines après l'explosion notèrent que le flash de la bombe avait décoloré le béton. A certains endroits, la bombe avait laissé des marques correspondant aux ombres des objets que son éclair avait illuminés. Par exemple, les experts avaient trouvé une ombre permanente projetée sur le toit de l'édifice de la chambre de commerce par la tour du même bâtiment. On découvrit aussi des silhouettes humaines sur des murs, comme des négatifs de photos. Au centre de l'explosion, sur le pont qui se situe près du Musée des sciences, un homme et sa charrette avaient été projetés sous la forme d'une ombre précise montrant que l'homme était sur le point de fouetter son cheval au moment où l'explosion les avait littéralement désintégrés... »

 

III- PEUT-ON SE PASSER DU NUCLEAIRE ?

 - " Deux ans après Fukushima, où en est l'énergie nucléaire au Japon ?" (A. GARRIC, Le Monde, mars 2013.

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« Alors que le Japon fête dans la douleur les deux ans de l'accident de Fukushima, lundi 11 mars, la question de l'usage de l'énergie nucléairesuscite toujours débats et inquiétudes dans l'archipel, mais l'abandon total de l'atome n'est plus au programme.

Actuellement, seuls deux des 50 réacteurs du pays sont en exploitation : les n°3 et 4 de la centrale d'Ohi, située dans la préfecture de Fukui sur la côte centre-ouest du Japon, qui ont été remis en fonctionnement en juillet 2012. Les autres sont arrêtés sine die en attendant que soit confirmée leur sûreté sur la base de normes plus sévères en cours d'élaboration par une nouvelle instance de régulation nucléaire.

De nouvelles normes de sûreté en cours d'élaboration

En janvier, l'autorité japonaise de régulation nucléaire (NRA) a présenté un projet de durcissement des normes de sûreté des centrales atomiques. Parmi les mesures : des équipements permettant de garantir le maintien des moyens de refroidissement des réacteurs et des piscines en cas de très grave accident et la présence d'un centre de secours situé à distance des réacteurs pour conserver le contrôle des installations y compris si ces dernières sont en partie détruites ou inaccessibles.

Les 26 réacteurs à eau bouillante du pays – la même technologie que ceux de Fukushima – devront en outre être équipés de systèmes de ventilation dotés de filtres, afin d'une part d'empêcher l'accumulation d'une pression excessive dans l'enceinte de confinement, et donc limiter le risque d'explosion, et d'autre part d'éviter d'importants rejets de particules radioactives dans l'environnement. Ces propositions doivent être soumises aux commentaires publics avant d'être éventuellement amendées, pour une mise en application prévue en juillet.

En parallèle, le régulateur a aussi élaboré de nouveaux plans de prévention et de secours avec les régions hébergeant des installations nucléaires, explique le Japan Times. Les zones d'évacuation autour des centrales ont ainsi été élargies de 10 à 30 km, impliquant de fait 21 préfectures et non plus 15 dans la gestion de crise. Les habitants vivant dans un rayon de 5 km autour des centrales se verront remettre des pastilles d'iode, afin de prévenir des cancers de la tyroïde. Les populations devront par ailleurs évacuer les zones en cas de débit de dose dépassant les 500 microsieverts par heure – un seuil plus strict que celui de l'Agence internationale de l'énergie atomique qui recommande 1 000 microsieverts.

Dernière étape : des évaluations de sûreté doivent être effectuées dans chaque réacteur par l'autorité sur la base de ces nouveaux critères et ce, dans un délai de trois ans. Outre le passage en revue des résultats des "tests de résistance", l'autorité est notamment en train de procéder, avec des experts-géologues extérieurs, à des examens du sous-sol de cinq sites nucléaires soupçonnés d'être bâtis au-dessus ou à proximité de failles géologiques actives.

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La relance des réacteurs en question

C'est la question qui brûle toutes les lèvres : à l'issue de ces contrôles renforcés, certains des réacteurs pourront-ils redémarrer avant la fin de l'année ? Rien n'est moins sûr, selon le ministre de l'industrie Toshimitsu Motegi, qui qualifie la relance des sites atomiques d'"imprévisible". "Même si certains réacteurs remplissent les conditions de sûreté, il y aura des procédures additionnelles ultérieures, dont celles d'obtenir l'approbation de la populationlocale", indique un fonctionnaire de l'Autorité de régulation nucléaire, cité par l'AFP.

L'agence de presse Kyodo avait quant à elle indiqué, sur la base d'une enquête auprès des compagnies, qu'aucun réacteur ne devrait être relancé cette année à cause des délais et contraintes réglementaires. "Les travaux de mise aux normes pourraient prendre plusieurs années. Surtout, la rédéfinition des failles sismiques actives, qui prend en compte les mouvements au cours des 400 000 dernières années et non plus 130 000, pourrait empêcher défintivement le redémarrage des 17 réacteurs concernés", ajoute Sophia Majnoni, chargée des questions nucléaires à Greenpeace France.

La récente découverte, par le régulateur, de défauts dans les systèmes anti-incendie d'une bonne dizaine de réacteurs pourrait aussi repousser leur redémarrage de plusieurs années, avait affirmé début janvier le journal nippon Mainichi.

Quant aux deux réacteurs d'Ohi en activité, ils devraient être arrêtés pour maintenance en septembre, ce qui risque d'entraîner une nouvelle période "nucléaire zéro" comme le Japon en a déjà connu une en mai et juin 2012.

La construction de nouvelles centrales envisagée

En octobre, Electric Power Development a indiqué avoir repris les travaux – suspendus à la suite de l'accident de Fukushima – sur le site d'Oma, au nord de l'archipel, après avoir reçu le feu vert du gouvernement. Le réacteur devra toutefois répondre aux nouvelles exigences de sécurité des autorités avant d'être autorisé à fonctionner.

Ce réacteur ne sera peut-être pas le seul. Fin décembre, la presse japonaise indiquait ainsi que le premier ministre japonais, Shinzo Abe, envisagerait, malgré l'opposition d'une grande partie de la population, la construction de nouvelles centrales pour remplacer les plus anciennes, avec des technologies de pointe garantissant a priori une meilleure sécurité.

Le gouvernement de droite arrivé au pouvoir fin décembre 2012 grâce à la victoire écrasante du parti libéral-démocrate (PLD) affiche une position pro-nucléaire, essentiellement pour des raisons industrielles et économiques. Il a annoncé son intention de revoir le projet d'abandon de l'énergie atomique d'ici à 2040 imaginé par le précédent gouvernement. Si la part de nucléaire souhaitée à cet horizon n'est pas connue, elle sera toutefois inférieure aux 50 % visés avant l'accident.

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Une réduction drastique de la consommationd'énergie

Comment le Japon fait-il actuellement pour se passer de réacteurs qui fournissaient plus du quart de l'électricité avant l'accident de Fukushima ? Le public et les entreprises ont d'abord été forcés de réduire drastiquement leur consommation en attendant la remise en service ou l'augmentation de puissance de centrales thermiques au gaz naturel ou autre carburant.

Mais surtout, le Japon se retrouve tributaire des importations de ces hydrocarbures qui lui coûtent une fortune et ont fait basculer dans le rouge le solde de ses échanges commerciaux. Conséquence : les compagnies d'électricité ont fortement augmenté leurs tarifs. Pour réduire cette dépendance à l'énergie nucléaire ainsi qu'aux ressources fossiles, plus d'une centaine de projets de parcs solaires a été présentée, pour une puissance totale équivalent à celle d'un réacteur de puissance moyenne ».

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/09/deux-ans-apres-fukushima-ou-en-est-l-energie-nucleaire-au-japon_1845121_3244.html

 

23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 08:36

Reportage - Article de Régis Arnaud, journaliste au Figaro : « Japon : voyage au cœur d’un pays dévasté », 13 mars 2011.

01« Le voyage de Tokyo à Sendai en train rapide Shinkansen prend d'ordinaire une heure et quarante minutes. Aujourd'hui, il faut vingt-six heures. Les trains ne circulent plus, l'autoroute est uniquement ouverte pour les urgences, et sur les petites routes qui permettent de relier Tokyo à Sendai, le sol ne cesse de frissonner. Le monde entier sait que la terre a tremblé à Tokyo à 14h46 vendredi, provoquant la plus forte secousse qu'ait connue l'Archipel, d'une magnitude de 8,9 sur l'échelle de Richter. Mais on peine à mesurer à quel point la côte pacifique du Japon est devenue une sorte de gigantesque vaisseau flottant, dont les passagers ressentent une sorte de houle en permanence.

02

Les Japonais vivaient depuis toujours dans la crainte du « Big One », ce séisme mythique qui transformera d'abord leur pays en ruines avant de les submerger par un tsunami. Depuis vendredi, ils affrontent leur « Long One », stoïquement, avec le calme qui règne dans l'œil du cyclone. Un cyclone fait de nouvelles alertes sismiques, de terreur nucléaire, d'informations incomplètes et de rumeurs courant sur les téléphones portables. Les annonces chevrotantes, parfois au bord du sanglot, sur la radio NHK, les présentateurs de télé à Tokyo coiffés de casques de protection, ils semblent les observer avec indifférence. Ils sont l'épicentre, fixe, d'une panique mondiale.

03 

L'aéroport n'est plus qu'un immense amas de gravats

La ville de Fukushima, dont le nom est désormais associé à la crainte d'une catastrophe nucléaire, ressemble en ce dimanche à une ville fantôme. Les feux de circulation ne fonctionnent plus. Les supermarchés sont fermés. Les stations-service avertissent qu'elles vont bientôt manquer d'essence. Mais le calme règne. Sur la route, seule une vendeuse de bottes en caoutchouc, nécessaires pour se frayer un chemin dans la campagne inondée et boueuse, fait du commerce. Elle peine à répondre à la demande. « Une cigarette! Vous vendez des cigarettes? » demande un passant désespéré. Même l'alimentation est devenue introuvable. Alors les cigarettes…

04Bien que la capitale se trouve à une distance de 300 km, la secousse survenue au large de Sendai a été ressentie avec une extrême violence par les Tokyoïtes. Pourtant, les dégâts qu'elle a occasionnés ne deviennent visibles que sur les derniers kilomètres avant l'arrivée à Sendai. Ils sont concentrés quasi exclusivement sur les premières centaines de mètres de littoral, face au Pacifique. « Les routes de montagne sont intactes », confirme un habitant du coin. Beaucoup plus que le séisme, c'est le tsunami qui a ravagé la région. L'aéroport de Sendai, en bord de mer, n'est plus qu'un immense amas de gravats d'où émergent des avions et des voitures défoncés. La bourgade voisine de Yuriage, qui fait partie de la ville de Natori, a elle aussi été dévastée. C'est là qu'ont déferlé les torrents de boue charriant voitures et maisons. La vague a d'abord noyé le village, avant de se changer en boue noire pour terminer sa course dans les rizières.

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«Un nouveau tsunami !» 

Des habitants marchent dans les décombres. Une femme hagarde, titubant comme si elle déambulait dans le noir, crie le nom de quelqu'un qui ne répond jamais. « Les tremblements de terre, on connaît. Il y en a tout le temps. Mais le tsunami nous a vraiment pris par surprise », reconnaît Yuka Watanabe. Dans ce qui reste de sa maison éventrée, cette mère de famille cherche parmi les débris quelque chose d'intact. Elle pense déjà à reconstruire. « Ne dites pas que nous sommes malheureux. Nous avons eu de la chance » Devant chez elle, une rangée de maisons situées face à la mer a fait barrage, lui évitant le pire. « Mes enfants étaient en bas avec leurs grands-parents. D'abord, il y a eu le tremblement de terre. Puis ils ont entendu à la radio: “Le tsunami arrive !” Ils n'ont eu que le temps de se réfugier à l'étage », raconte-t-elle. Soudain, elle s'émerveille : elle vient de trouver un écran d'ordinateur intact.

06

Alentour, tout n'est que désolation. À perte de vue, les rizières encore inondées sont jonchées de planches de bois, de voitures empilées, de maisons traînées sur des centaines de mètres. La seule chose encore debout, au milieu du village, c'est le cimetière. Au loin, une immense colonne de fumée bleue monte dans le ciel. « C'est une raffinerie de pétrole en train de brûler », explique Yasuo Watanabe, un fonctionnaire à la retraite. « Un nouveau tsunami arrive ! » s'écrie soudain un homme, semant la panique pendant quelques minutes.

07

Des messages sur les murs

Plus loin, sur une route déserte au milieu des champs, Mayumi Wako serre dans sa main une petite radio de poche. Cette petite dame tremble, secouée de hoquets à chaque bulletin craché par le poste, lourd de nouvelles menaçantes. « C'est mon seul lien avec le monde, le téléphone ne marche plus », explique-t-elle. Elle avance à pas prudents dans la campagne rase. Elle voulait marcher jusqu'à Natori pour aller inspecter ce qu'il reste de sa maison. Mais elle n'en a plus le courage, elle rebrousse chemin. « J'étais occupée à ramasser les débris après le tremblement de terre quand j'ai compris que la vague déferlait sur nous. L'eau est entrée partout, me recouvrant jusqu'à la poitrine. J'ai entendu un couple dans une voiture proche qui avait été prise par les flots appeler à l'aide. Je leur ai dit de me rejoindre et nous sommes restés tous les trois sur mon toit, avant d'être secourus.» Son mari est parti à la recherche de sa sœur, de son mari et de leurs enfants. Ils n'ont pas encore été recensés parmi les survivants.

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Deux jours après la catastrophe, sur ses 7000 habitants, le quartier de Yuriage n'a pu localiser que 1900 personnes et compte déjà 55 morts. À la mairie, une foule inquiète épluche la liste des chanceux localisés par les autorités. Les recherches sont rendues difficiles par l'absence de réseau téléphonique mobile. Sur les murs, des messages personnels écrits à la hâte au feutre se côtoient sans se répondre: « Je suis inquiète! Appelle-moi! Signé Tomoko » ; « Je suis sain et sauf! Toshi »… Des files d'attente disciplinées se forment devant une demi-douzaine de téléphones gratuits.

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La terre continue de trembler 

Un semblant d'ordre règne à Sendai. Le centre-ville a été largement épargné. Les feux de circulation fonctionnent. Les hôtels acceptent à nouveau la clientèle. L'eau était en train d'être rétablie dans la soirée de dimanche. À la municipalité, des sans-abris squattent les salles de réunion, dormant à même le sol. Les fonctionnaires leur distribuent des boulettes de riz et d'algues qu'ils se partagent en faisant connaissance.

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Soudain, une étrange annonce en anglais: « Tout ressortissant britannique est prié de se présenter à la réception » L'ambassadeur de Grande-Bretagne est à Sendai avec une petite équipe de diplomates pour prendre la mesure de la situation. Une autre équipe composée d'Australiens, de Canadiens et de Néo-Zélandais tâche de procéder au recensement de ses ressortissants. De son côté, l'ambassade de France enjoint à ses ressortissants de s'éloigner de Tokyo. Beaucoup de Français quittent la capitale. Certains s'envolent pour Hong­ Kong, pour l'Australie. D'autres se contentent de partir vers le sud, s'éloignant le plus possible vers Osaka ou Kyoto. Les messages affluent du monde entier sur les téléphones mobiles des expatriés: « Partez ! Fuyez ! » Les Japonais, eux, s'endorment en attendant le matin. Pour tous, la terre continue de trembler. »

http://www.lefigaro.fr/international/2011/03/13/01003-20110313ARTFIG00187-japon-voyage-au-c339ur-d-un-pays-devaste.php

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D’autres images de la catastrophe :

http://www.lefigaro.fr/international/2011/03/12/01003-20110312DIMWWW00374-en-images-les-images-choc-du-seisme-au-japon.php

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 Première partie : 

Une gestion désastreuse de la catastrophe.

 ■ « Les évacués de Fukushima toujours pas dédommagés », Le Figaro.fr, 21 novembre 2011.

La majorité des 160.000 Japonais évacués des environs de la centrale nucléaire après le tsunami attend toujours les indemnités promises par la compagnie Tepco, de plus en plus critiquée.

« Après le tsunami du 11 mars, la compagnie Tepco, qui exploite la centrale accidentée de Fukushima, avait promis d'indemniser avant la fin de l'année les 160.000 Japonais forcés par l'État d'abandonner leur domicile ou leur activité autour du complexe atomique. En moyenne 350.000 euros par personne évacuée, de quoi rembourser les frais engagés lors du déménagement et offrir une compensation financière pour le traumatisme enduré. Mais aujourd'hui, seul un millier d'entre eux a été intégralement dédommagé.

La faute aux formalités administratives, jugées trop lourdes. Un livret explicatif de 156 pages est ainsi nécessaire pour aider les ex-riverains de Fukushima à remplir les formulaires nécessaires à l'obtention d'une indemnité. «Nous avons reçu beaucoup de plaintes sur la complexité des documents à fournir», reconnaît une porte-parole de Tepco. Face à ces critiques, la compagnie vient de réaliser un guide simplifié de quatre pages en tête duquel le groupe s'excuse d'imposer tant de fastidieuses tâches aux victimes. Le groupe, qui mobilise 7600 personnes pour procéder au traitement des dossiers, promet aussi de multiplier les réunions d'information et d'ouvrir des guichets spéciaux pour les évacués. Mais Tepco se dit dans l'incapacité de promettre une échéance, compte tenu des vérifications nécessaires pour chaque dossier.

35De quoi provoquer la colère des pouvoirs publics, qui aident Tepco à supporter le coût de l'indemnisation des victimes qui, souvent privées de travail, vivent éparpillées dans des logements provisoires ou chez des proches. «Il est extrêmement important pour penser l'avenir de son foyer ou de son entreprise de savoir quand les dédommagements seront versés», a martelé le ministre de l'Industrie, Yukio Edano. Tepco a déjà perçu le 15 novembre une avance de 558,7 milliards de yens (5,4 milliards d'euros) de la part de l'Etat, et doit encore recevoir quelque 340 milliards (3,2 milliards d'euros), le tout correspondant à une première tranche de compensations. «S'il est trop difficile de procéder aux paiements d'ici à fin décembre, nous ferons tout pour en verser au moins une partie», promettent les dirigeants de Tepco en réponse aux critiques du gouvernement.

Outre les modalités compliquées, le groupe est aussi critiqué pour l'étroitesse des dépenses qu'elle accepte de prendre en charge. «Tepco part du principe que le travail de décontamination appartient à l'État et pas à l'entreprise, ce qui est contestable», s'agace l'avocat Shigeo Takanashi, invitant les victimes à faire valoir leurs droits sur ce volet. Enfin, la compagnie devrait aussi, selon certains, être contrainte de dédommager les personnes qui, habitant au-delà de la zone interdite de 20 km autour du site, ont fui sans y être obligées par l'Etat. « Elles ne seraient pas parties sans l'accident. C'est donc de la faute de Tepco », explique un sénateur du Parti communiste, Satoshi Inoue.

La plupart des personnes évacuées espère pouvoir retrouver un jour leur maison. «Si on parvient à décontaminer, on peut imaginer un retour partiel», tempère Tatsuhiko Kodama, directeur du centre Radioisotope de l'Université de Tokyo. «Il est techniquement possible de faire chuter le niveau facilement en coupant les arbres, en enlevant une partie de la terre, puisque la concentration se trouve dans les dix premiers centimètres. Mais cela prend un temps extrêmement long et coûte très cher. Il faut le dire clairement aux habitants : en certains endroits, le retour sera impossible avant plusieurs décennies ».

18 « Tepco critiquée pour son manque de transparence », par A. de la Grange, Le Figaro.fr, 21 mars 2011.

12Une heure après que les chaînes télévisées avaient annoncé une explosion, le premier ministre japonais n'avait toujours pas été prévenu par Tepco, l'opérateur de la centrale.

« L'heure n'est pas aux empoignades sur la place publique, mais plutôt à l'union sacrée pour faire face à cette crise historique. Ce qui, en termes politiques, ne se traduit pas forcément par «union nationale», l'opposition venant de refuser l'offre du premier ministre de rejoindre le gouvernement. Naoto Kan a pourtant besoin de consensus pour faire voter le budget. Et il doit limiter les attaques qui aiguiseraient la suspicion au sein d'une opinion publique chez qui le trouble augmente.

La population japonaise, si elle a une propension naturelle à faire confiance aux chefs et reste d'un calme exemplaire, ne commence pas moins à se poser quelques questions. Le quotidien Yomiuri Shimbun explique que des doutes sur les informations fournies par le gouvernement ont commencé à monter quand les États-Unis ont demandé à leurs ressortissants de ne plus approcher à moins de 80 km de la centrale, alors que le gouvernement n'a fixé qu'un périmètre de 20 ou 30 km. Dans ce climat anxiogène, l'annulation de la visite du premier ministre lundi près de Fukushima, officiellement à cause du mauvais temps gênant son hélicoptère, a pu être perçue comme un fâcheux signal.

17Les critiques pointent dans la presse ou sur Internet. «On reproche à Tepco (Tokyo Electric Power Co), l'opérateur de la centrale, d'avoir sous-estimé le problème, au moins au début. Puis, on reproche au premier ministre - qui lui-même partage cet avis sur Tepco - de n'avoir pas eu assez de recul et de poigne pour prendre la mesure du problème lui-même», explique un observateur. À mots semi-couverts, le gouvernement et Tepco se renvoient la balle. Avec une certaine violence, parfois. La semaine dernière, un Naoto Kan furieux aurait appelé les patrons de Tepco au téléphone, leur demandant «mais qu'est ce qu'il se passe, bon Dieu!» Il n'avait toujours pas été prévenu d'une explosion, une heure après que les chaînes télévisées l'eurent annoncée. Et que Tepco décide de réduire ses effectifs travaillant sur la centrale.

C'est sans nul doute Tepco qui est le plus dans la ligne de mire. Si le pays entier loue le courage de ses «hommes du rang», qui se battent au péril de leur santé pour calmer les réacteurs, il est moins amène pour l'état-major. Une femme travaillant au siège de l'entreprise rapporte que le standard enregistre des brassées d'appels d'insulte. Les principales critiques portent sur un manque supposé de transparence. Le journal Mainichi Shimbun, par exemple, trouve le patron de Tepco, Masataka Shimizu, bien peu présent. On ne l'a pas vu en public depuis une semaine, et son porte-parole est seul à monter au front. Dans un communiqué publié samedi, il s'est juste excusé de « causer tant de problèmes »( cf. photo ci-dessous)

19Sur le fond, on s'interroge surtout sur la célérité de la réaction de Tepco, au début de la crise. Des experts, japonais comme étrangers, avancent que la direction a perdu un temps précieux, notamment parce que des mesures d'urgence allaient forcément endommager les installations.

 

«Il se pourrait qu'ils aient pêché par excès de confiance et mollesse, au début, parce qu'ils étaient rassurés par les procédures d'arrêt automatique des réacteurs, qui ont bien fonctionné, explique un spécialiste. Du coup, ils n'ont pas vu tout de suite le risque posé par le combustible usagé entreposé dans les piscines.» Des experts américains, qui connaissent bien ces réacteurs, estiment que les procédures d'inondation avec de l'eau de mer pourraient avoir été appliquées tardivement par peur des dégâts.

Certains se demandent aussi si les autorités japonaises ne se verront pas un jour reprocher d'avoir décliné l'essentiel de l'offre d'aide en matière nucléaire proposée par des pays experts en la matière, les États-Unis et la France ».

http://www.lefigaro.fr/sciences/2011/03/21/01008-20110321ARTFIG00810-tepco-critiquee-pour-son-manque-de-transparence.php

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■ « Le géant Tepco en pleine désintégration », par M. TEMMAN, correspondant de Libération à Rokyo, 21 mai 2011.

Fukushima. Le groupe, qui a annoncé une perte record et le départ de son PDG hier, compte sur l’Etat pour le sauver.

« Plus de deux mois après le séisme et le tsunami qui ont gravement endommagé les réacteurs de sa centrale nucléaire numéro 1 à Fukushima, le géant Tepco a annoncé hier une perte nette massive et record de presque 11 milliards d’euros. Un passif jamais atteint depuis la création de l’entreprise en 1951, en remplacement de la Tokyo Electric Light Company, fondée sous l’ère Meiji, en 1883.

Sans surprise, l’opérateur a aussi fait savoir que son PDG, le controversé Masataka Shimizu, 66 ans - qui a carrément disparu durant plus de deux semaines au plus fort de la crise en mars, officiellement pour des «soucis de santé» - était démis de ses fonctions. Il est remplacé par Toshio Nishizawa, 60 ans, l’un de ses lieutenants. Un changement qu’il reste à entériner lors de l’assemblée générale du 28 juin.

16Cela suffira-t-il à combler le manque de leadership du groupe et à améliorer son management encore très chaotique ? «La catastrophe nucléaire actuelle n’a pas été causée par le séisme et le tsunami mais par une série de carences d’origine humaine», affirme Kojiro Irikura, professeur de sismologie à l’université de Kyoto. Un éditeur du mensuel politique Sentaku ne dit pas autre chose : «Les accidents qui ont éclaté au sein des réacteurs de Fukushima sont aussi liés à des problèmes de management interne à Tepco.» Dès hier soir, des voix se sont élevées pour faire remarquer que le président de l’opérateur, Tsunehisa Katsumata est, lui, épargné, malgré la gestion calamiteuse de la catastrophe… «Masataka Shimizu et Tsunehisa Katsumata sont peut-être des managers tout à fait convenables en temps normal, mais tous deux n’ont pas le calibre et le charisme de leaders capables de gérer une situation de crise», juge Sentaku.

La situation financière de Tepco est d’autant plus sérieuse que le montant des pertes annoncé hier est provisoire. Il n’inclut pas encore les dédommagements astronomiques que le groupe va devoir verser aux dizaines de milliers de familles, individus, PME, fermes, coopératives agricoles ou de pêche touchées par la catastrophe survenue pour Tepco durant son exercice fiscal 2010 (clos fin mars 2011). Or, depuis, les demandes de compensations sont incessantes, quotidiennes. Mercredi, une fédération de pêcheurs de la préfecture d’Ibaraki a demandé à Tepco pas moins de 425 millions de yens de dommages (3,6 millions d’euros) : le montant, d’après elle, des pertes subies par ses 460 membres, réduits depuis mi-mars au chômage. Le chef de cette coopérative, Isao Ono, est allé négocier en personne au siège de Tepco, à Tokyo, le montant de l’ardoise.

Le total des compensations sera tel que Tepco a prié l’Etat de le soutenir dans cet effort. «Nous n’en sommes qu’au début, constate Mitsuyasu Oda, de Greenpeace au Japon. Le choc va être très rude. Tepco va devoir payer pour ses fautes. L’entreprise en a pour de longues années.» Tepco devrait rester longtemps dans le rouge. C’est là, aux yeux des milieux d’affaires nippons, que le bât blesse. Selon eux, L’Etat japonais doit tout faire pour éviter la faillite du géant, financé par des institutions financières publiques et privées.

Si tel n’était pas le cas ; si Tepco ne pouvait être sauvé, la finance japonaise serait à coup sûr plongée dans le chaos. Et les marchés financiers internationaux perdraient confiance dans le système bancaire nippon. Le Premier ministre Naoto Kan n’a pas le choix : il doit maintenir Tepco à flot. Un soutien au goût amer ».

http://www.liberation.fr/terre/01012338650-le-geant-tepco-en-pleine-desintegration

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■ « Fukushima : le rapport d'enquête dénonce une cascade de défaillances », par Sophie VERNEY-CAILLIAT, pour Rue 89, 28 décembre 2011.

 « Il est inexcusable qu'un accident nucléaire n'ait pu être géré parce qu'un événement majeur tel que le tsunami n'a pas été anticipé. » Tel est le ton sans concession adopté dans le rapport de la commission indépendante, dont une version intermédiaire a été publiée le 26 décembre.

Certes, personne ne pouvait imaginer qu'une vague de 15 mètres recouvre la centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi et transforme le périmètre des 20 km à la ronde en zone morte.

Mais à la lecture de ce qu'écrit la commission d'enquête sur les accidents à la centrale nucléaire de Fukushima, on voit que l'impréparation était réelle, et que les responsabilités sont partagées par Tepco et le gouvernement japonais.

Mandatés le 24 mai, les experts ont mené 456 entretiens et rendront leur rapport définitif à la mi-2012.

Que faut-il retenir ?

1- Des ratés dans la gestion de la crise

36Le centre de gestion de crise situé à 5 kilomètres de la centrale n'a pas pu fonctionner correctement à cause du tremblement de terre et du niveau élevé de radiation. En 2009, un programme public de prévention des risques avait signalé certains manquements, comme l'absence de filtres à air, mais rien de concret n'avait été fait.

Le 13 mars, après la perte des générateurs, un temps précieux a été perdu avant que de l'eau ne soit injectée pour refroidir le réacteur numéro 3, celui où s'est produit une explosion qui a généré d'importants rejets radioactifs. L'enquête devra préciser pourquoi la délégation de pouvoir ne s'est alors pas faite correctement.

La surveillance de la radioactivité juste après l'accident a aussi mal fonctionné : les patrouilles n'ont pas été opérationnelles sur un terrain cataclysmique, alors que justement il était urgent de prendre des mesures de protection de la population.

L'évacuation de dizaines de milliers de personnes s'est faite dans la confusion, notamment parce que les ordres venus du gouvernement n'étaient pas répercutés au niveau local. Des mesures spécifiques auraient dû être prévues pour les personnes les plus vulnérables.

Les déclarations officielles telles que « il n'y a pas d'impact immédiat sur la santé des populations » ont nui à la confiance que l'opinion publique porte au gouvernement. Le rapport final devra dire pourquoi les autorités ont tant minimisé la gravité des événements, préférant cacher les informations disponibles.

2- Une prévention des risques insuffisante

La commission de sécurité nucléaire du Japon a passé cinq ans (2001-2006) à revoir ses réglementations par rapport aux séismes, mais aucun spécialiste des tsunamis n'en faisait partie.

Si les experts notent que le risque de tsunamis est bien évoqué dans le nouveau guide réglementaire, ils s'étonnent qu'aucune mesure concrète n'ait été prise. Tepco avait bien envoyé aux autorités de sûreté nucléaire en 2002 ses évaluations, mais celles-ci n'ont pas fait de remarques particulières ou demandé de travaux.

Or la centrale de Fukushima Dai-ichi a été conçue sur la plus haute vague observée au port d'Onahoma après le tremblement de terre au Chili en 1960, à savoir 3,1 mètres au-dessus du niveau de la mer.

En 2008, quand Tepco a réévalué les risques de tsunami pour sa centrale de Fukushima Dai-ichi, plusieurs hypothèses lui ont été présentées : une vague de 9 mètres ou de 15 mètres. Mais Tepco a considéré que la probabilité d'un tsunami de grande envergure était faible, bien que le risque existât, et n'a pris aucune mesure concrète.

Autre exemple d'impréparation : la perte totale d'alimentation électrique n'a jamais été envisagée par Tepco. Ce qui a amené à l'envoi, dans la précipitation de camions de pompiers afin d'envoyer de l'eau destinée à refroidir les réacteurs.

3 - Des réformes préconisées pour éviter une nouvelle catastrophe

Le 15 août, le gouvernement japonais a annoncé une réforme des instances de régulation du nucléaire. La commission réitère la nécessité que le nouveau régulateur soit réellement indépendant et transparent, et doté de moyens en conséquence, développe une vraie expertise sur la prévention des catastrophes naturelles, soit pleinement conscient de la nécessité de fournir des informations justes et fiables.

En conclusion, les experts répètent ce que chacun doit avoir à l'esprit : même si les probabilités d'accident sont faibles, ceux-ci peuvent avoir des conséquences tellement graves qu'il faut que toutes les précautions soient prises ».

http://www.rue89.com/rue89-planete/2011/12/28/fukushima-le-rapport-denquete-denonce-une-cascade-de-defaillances-227871

   

Deuxième partie :

IMPUISSANCE ET ENLISEMENT POLITIQUE.

■ « L'activisme citoyen pallie l'enlisement politique », par Philippe PONS, Le Monde.fr, 24 août 2011.

49Il n'y a certes pas de quoi pavoiser : le produit national brut japonais a décliné de 0,3 % au deuxième trimestre et personne n'attend grand-chose du changement imminent de premier ministre – quel qu'il soit. Les jours de l'impopulaire Naoto Kan sont en effet comptés dès que les derniers projets de loi auront été adoptés à la fin août. Le désastre du 11 mars a rendu plus évidente la pathétique crise de gestion politique du Japon, enlisé depuis des années dans des batailles politiciennes qui privent le pays d'une orientation précise.

« Le désastre nucléaire à la centrale de Fukushima a été la dramatique illustration de la faillite d'un système de pouvoir reposant sur la collusion du politique, de la haute administration et des intérêts privés qui, par incurie ou cynisme, a fait courir à la nation un risque inadmissible. Faut-il pour autant désespérer du Japon ? Cette catastrophe a creusé, un peu plus encore, le fossé existant depuis de longues années entre la classe politique – à de rares exceptions près – et le pays. Mais pour peu que l'on déplace le regard, que l'on oublie Nagatacho – le quartier de la Diète à Tokyo, c'est-à-dire le monde politique –, l'image, sans être rose, est néanmoins différente.

D'abord, l'économie a mieux résisté que prévu au choc du 11 mars qui a durement affecté des secteurs comme l'automobile et l'électronique en raison de la rupture de la fourniture de pièces détachées provenant des régions sinistrées. Les aléas de l'économie mondiale – l'envolée du cours du yen – pèsent certes sur les exportations. Mais le choc pourrait être moindre que celui de la crise financière de 2008.

En dépit des réductions de l'utilisation de l'électricité, les secteurs de l'automobile et de l'électronique sont repartis ; la consommation frémit et les investissements publics dans les régions sinistrées soutiennent ce très embryonnaire rebond. La machine productive nippone ne manque pas de ressources et trouvera de nouvelles applications industrielles pour répondre aux besoins de l'après-11 mars. Mais ce n'est peut-être pas là que réside la véritable force de redressement.

43On a souligné le "calme", la "dignité" et le "sang-froid" avec lesquels les sinistrés ont réagi à la catastrophe : peu de vols, pas de pillages ou de manifestations qui dégénèrent en émeutes alors que les frustrations sont réelles et patentes les lenteurs à remédier aux attentes des victimes. Les Japonais ne sont pas pour autant apathiques : la colère explose sur les blogs. Surtout, un "tsunami social" balaye silencieusement les restes d'illusions des citoyens en leurs élus.

Deux ans après l'arrivée au pouvoir des démocrates – première alternance en plus d'un demi-siècle –, le rideau est retombé sur l'espoir de changement. L'impopularité de Naoto Kan cristallise cette désillusion. Elle est en effet paradoxale : son taux de soutien est inférieur à 16 % alors que ses prises de position en faveur d'une sortie du nucléaire sont partagées par une large partie de l'opinion… Mais personne ne lui fait confiance.

Dans les petites villes et les villages des régions sinistrées, on ne peut qu'être frappé par l'absence des élus nationaux. A peine arrivés, déjà repartis. En revanche, dans ces localités dévastées, des maires, des élus municipaux, des organisations citoyennes œuvrent par une multitude d'initiatives à se dégager de l'ornière. Ces communautés constituées ou renforcées dans l'épreuve sont composées d'habitants et de bénévoles venus de tout le pays : un million de volontaires, notamment des jeunes, se sont mobilisés pour des périodes allant d'un jour à des semaines pour toutes sortes de travaux.

44Ces mouvements à la base sont difficiles à quantifier tant leur action est multiforme et parcellaire. Mais, sur place, la mobilisation n'en est pas moins évidente. Il reste à coordonner ces initiatives avec les plans de l'administration centrale, quand elle les aura arrêtés. Les gouverneurs – élus – s'activent également mais une décentralisation incomplète les prive d'une autonomie financière suffisante.

Selon le politologue américain Gerald Curtis, spécialiste du Japon, il est "peu probable qu'émerge un gouvernement fort et efficace dans un avenir proche", mais cet activisme citoyen pourrait être un levier de la reconquête d'une démocratie confisquée par les lobbies. D'autant plus qu'il ne reste pas local. Au bénévolat s'est ajoutée l'assistance d'entreprises (japonaises et étrangères, dont certaines françaises) qui a été acheminée sur place via des organisations non gouvernementales disposant de relais locaux – et non par les énormes machines humanitaires qui plantent leurs drapeaux mais sont loin des réalités du terrain et dont l'aide financière n'a été que partiellement distribuée en raison des lenteurs bureaucratiques.

Le lien social local se renforce de cette solidarité nationale qui, pour l'instant, n'a pas de relais politique. Combien de temps le monde en vase clos de Nagatacho pourra-t-il ignorer cette mobilisation de la base qui, pied à pied, reconstruit un quotidien commun ? »

http://www.lemonde.fr/japon/article/2011/08/24/au-japon-l-activisme-citoyen-pallie-l-enlisement-politique_1562796_1492975.html

 

■ « Un nouveau premier ministre japonais, et après ? », par Martine BULARD, Les blogs du Monde Diplomatique, 30 août 2011.

37« Au terme de sombres tractations, le Parti démocrate du Japon (PDJ), divisé, a fini par se mettre d’accord sur un nom : M. Noda Yoshihiko (photo) ministre des finances dans le précédent gouvernement, a été élu président du parti, lundi 29 août, avant d’être promu premier ministre par la Diète. Le troisième en deux ans et demi.

A la fin de la semaine dernière, M. Kan Naoto avait présenté sa démission – ce qui ne fut une surprise pour personne. Un mois plus tôt, en difficulté au sein de sa propre majorité parlementaire et les élus de l’opposition rechignant à voter une rallonge budgétaire pour le programme de reconstructions après le tremblement de terre ainsi qu’une loi autorisant l’émission d’obligations d’Etat, M. Kan avait eu cette phrase remarquable : « Votez ces lois si vous ne voulez plus voir ma tête, je m’en irai après. » C’est désormais chose faite.

Du point de vue des Japonais, il est fort à parier que ce changement apparaisse fort éloigné des préoccupations quotidiennes, comme le rapporte le quotidien Asahi Shimbu, qui fait parler un habitant des zones sinistrées : « “Est-ce que c’est vraiment le moment de changer de gouvernement au lieu de s’occuper de nous”, s’exclame Sakuma Shinji, agriculteur de 61 ans. Je me fous de savoir qui va devenir le prochain premier ministre. Quel qu’il soit, il faut qu’il mette un terme à la crise nucléaire afin que l’on puisse revenir chez nous dès que possible »

Vu du monde politique nippon, cela n’a rien d’extraordinaire. M. Noda est le sixième chef de gouvernement en cinq ans et l’arrivée du PDJ, en 2009, après cinquante-cinq ans de règne sans partage du Parti libéral-démocrate (PLD), n’a strictement rien changé à cette valse des premiers ministres. M. Hatoyama Yukio, le prédécesseur de M. Kan, avait été évincé neuf mois après sa nomination, pour cause d’émancipation trop rapide de la tutelle américaine (il avait laissé espérer que la base militaire de Futenma, sur l’île d’Okinawa, serait fermée) et de changements socio-économiques trop lents. Son parti avait perdu les élections sénatoriales de 2010 et du même coup, la majorité à la Chambre des conseillers.

24M. Kan (photo), lui, n’a duré que quatre cent quarante-neuf jours, mais avant la triple catastrophe – tremblement de terre, tsunami, fuite nucléaire –, il était au plus bas dans les sondages, son ministre des affaires étrangères Maehara Seiji empêtré dans des affaires d’argent (reçu de l’étranger) et la situation économique et sociale du pays toujours aussi dégradée. Ses réactions fort hésitantes lors de l’accident de la centrale de Fukushima ont achevé de le discréditer.

Pourtant, plus que l’incompétence du premier ministre, ce sont l’omnipotence des lobbies nucléaires et leur collusion avec l’Etat qui ont frappé, et notamment la complicité entre le propriétaire de la centrale Tokyo Electric Power (Tepco) et l’agence de sûreté industrielle et nucléaire (Nisa, Nuclear and industrial safety agency), théoriquement indépendante. L’image du premier ministre tapant du poing sur la table pour simplement obtenir des informations a fait le tour du Japon, et six mois après le désastre de Fukushima, la centrale n’est toujours pas stabilisée, le bilan pas même établi ; les populations sinistrées s’entassent encore dans des préfabriqués ou des tentes, en attente d’un plan de reconstruction digne de ce nom.

Ces derniers mois ont mis en évidence l’imbrication entre les dirigeants politique, la bureaucratie et les affaires – ce que les Japonais nomment l’amakudari (descente du ciel), une sorte de chassé-croisé entre les personnels politiques et administratifs et le business, un pantouflage généralisé. Ainsi l’organisme officiel de contrôle du nucléaire comprenait d’anciens employés de l’industrie de l’atome…
Quand M. Kan annonça, en juin dernier, la fermeture de la centrale d’Hamaoka, située sur une faille sismique, la direction de Chubu Electric résista pendant trois jours, avant de s’incliner. Le président de la fédération patronale Keidanren a publiquement contesté la décision, accusant le premier ministre de ne pas mesurer les conséquences de ses actes, la centrale se situant dans la préfecture d’Aichi où est implanté Toyota…

Auparavant, le premier ministre avait imposé un contrôle de sécurité particulièrement strict sur l’ensemble des équipements nucléaires avant leur redémarrage, et annulé la construction de toute nouvelle centrale (dix-huit avaient été planifiées d’ici 2030). Il n’avait pris aucune mesure radicale – à l’image de la chancelière allemande Angela Merkel –, mais il avait proposé que soit discutée et adoptée « une stratégie révolutionnaire pour passer de l’énergie nucléaire aux énergies renouvelables ». Des mots à faire frissonner le lobby nucléaire et… une partie du PDJ – laquelle doit pousser un « ouf » de soulagement avec l’arrivée de M. Noda, un pro-nucléaire affirmé.

L’avenir énergétique du Japon n’est que l’un des nombreux problèmes auxquels le nouveau premier ministre doit faire face : le yen a atteint son niveau le plus élevé depuis sept ans, ce qui entraîne un tassement des exportations ; la croissance reste scotchée à un très bas étiage (entre 0,4 et 0,6 % prévu pour 2011) ; la dette poursuit sa course folle, au point d’atteindre 220 % du produit intérieur brut (PIB) d’ici la fin de l’année selon les prévisions officielles…

Certes, la dette souveraine est détenue aux neuf dixièmes par les Japonais eux-mêmes, protégeant le pays de tout coup extérieur : l’Agence Moody’s peut dégrader d’un cran de sa note (à Aa2), sans que cela ait des conséquences financières majeures. Mais le niveau d’épargne interne tend à se réduire pour cause de baisse de pouvoir d’achat, de vieillissement de la population et de très bas taux d’intérêts. Le système connaît certaines limites au moment où le pouvoir cherche à trouver des marges de manœuvre afin de lancer les programmes de reconstruction.

Cet état alarmant des finances publiques tient d’ailleurs beaucoup plus à l’anémie de l’activité économique qu’à une montée inconsidérée des dépenses publiques. Cela n’empêche pas le Fonds monétaire international (FMI) de préconiser un triplement de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui devrait passer, selon ses experts, de 5 % actuellement à 15 % voire 17 %. M. Noda n’a pas les moyens de lancer une telle offensive sur les impôts. Il envisage pourtant un relèvement de deux ou trois points de la TVA, que son prédécesseur n’avait pu obtenir. Mais, même modeste, cette augmentation des prélèvements risque d’aggraver la crise des débouchés dans un Japon aux prises avec l’anémie depuis plus de quinze ans.

Libéral convaincu, M. Noda a proposé la constitution d’un gouvernement d’union nationale avec l’opposition, le PDL, qui semble vouloir attendre patiemment les prochaines échéances pour prendre sa revanche politique (septembre 2012) (…) ».

http://blog.mondediplo.net/2011-08-30-Un-nouveau-premier-ministre-japonais-et-apres

 

■ « Priorité à la reconstruction pour le gouvernement Noda », par Philippe MESMER, Le Monde.fr, 3 septembre 2011.

50Le nouveau premier ministre japonais Yoshihiko Noda a fixé quatre priorités à son gouvernement. En conférence de presse le 2 septembre après l'entrée en fonction de son cabinet — plutôt jeune, sans personnalité connue et surtout destiné à unifier le Parti démocrate du Japon, le PDJ au pouvoir mais à la popularité fortement dégradée —, le 6ème chef de gouvernement nippon en cinq ans souhaite que mettre l'accent sur la reconstruction des zones sinistrées le 11 mars, la sortie de la crise nucléaire provoquée par l'accident de la centrale de Fukushima, ainsi que sur des initiatives pour résoudre le problème du yen fort et pour réduire la dette.

« Au sujet de la reconstruction, M. Noda devrait, avec son ministre des finances Jun Azumi, ancien journaliste originaire de la préfecture de Miyagi, l'une des zones les plus affectées le 11 mars, finaliser un troisième budget supplémentaire pour la reconstruction, d'un montant d'environ 10 000 milliards de yens.

Pour le financer, comme pour réduire la dette japonaise, qui évolue autour de 200 % du Produit intérieur brut, M. Noda reste partisan d'une hausse de la fiscalité, même si, dans un premier temps, il préfère privilégier la lutte contre les gaspillages et ne veut pas pénaliser la relance de l'activité dans un pays en récession. " Je suis réaliste, a-t-il déclaré. Sans croissance, il ne peut y avoir de redressement des finances publiques ".

Un point qui montre à quel point les dirigeants japonais restent marqués par le passage, en 1997, de la taxe sur la consommation de 3 à 5%. Cette hausse avait anéanti les débuts de reprise de l'économie et contraint le premier ministre de l'époque Ryutaro Hashimoto à la démission.

41Sur le nucléaire, Yoshihiko Noda se dit partisan d'un redémarrage des réacteurs aujourd'hui à l'arrêt pour inspection, " si leur sûreté est garantie ". Mais, reconnaissant qu'il " devrait être difficile " de construire de nouvelles centrales, il a plaidé pour un démantèlement des réacteurs arrivés en fin de vie et une réduction progressive de la dépendance au nucléaire. Il poursuit ainsi la politique initiée par son prédécesseur Naoto Kan, reflet du sentiment dominant dans l'opinion que le Japon doit renoncer à cette énergie.

Au niveau diplomatique, M. Noda s'est entretenu le 1er septembre par téléphone avec le président américain Barack Obama. L'occasion de souligner l'importance de l'alliance bilatérale de sécurité.

Au-delà de ce rappel de principe, le ministre des affaires étrangères, Koichiro Gemba, plutôt novice en la matière, devrait vite se retrouver sous pression des Américains sur des sujets bilatéraux toujours non résolus, à commencer par la relocalisation de la base aérienne des Marines de Futenma, sur l'archipel d'Okinawa, un dossier déjà à l'origine de la démission en 2010 du premier ministre Yukio Hatoyama.

Washington pourrait également insister pour que le Japon s'engage dans les négociations sur le Partenariat trans-Pacifique, un projet axé sur le libre-échange.

 M. Gemba va également devoir gérer les contentieux territoriaux que le Japon entretient avec ses voisins chinois, sud-coréen et russe et qui ravivent régulièrement les tensions.

Dans le même temps, et soucieux de rassurer Pékin et Séoul, avec qui il souhaite un renforcement des liens, Yoshihiko Noda a déclaré que " le premier ministre et les membres de son cabinet devraient éviter de se rendre au sanctuaire Yasukuni ". Ce sanctuaire abrite les âmes de quelque 2,5 millions de Japonais morts au combat et celles de 14 dirigeants nippons reconnus coupables de crimes de guerre. Et les visites de responsables nippons en ce lieu ont, dans le passé, gravement affecté les relations avec la Chine et la Corée du Sud.

M. Noda se positionne aujourd'hui comme un pragmatique car, le 15 août dernier, il avait déclaré que les criminels de guerre japonais ne l'étaient pas et qu'il n'était pas hostile à ces visites ».

http://www.lemonde.fr/japon/article/2011/09/03/priorite-a-la-reconstruction-pour-le-gouvernement-noda_1567327_1492975.html#ens_id=1265980

47 

 

Troisième partie : 

« SUPPORTER l’INSUPPORTABLE, C’est LA QUE RESIDE LA VRAIE PATIENCE » (proverbe japonais).

 

« Interview de Jean-François SABOURET : Les Japonais sont fatalistes par nécessité », par Véronique GROUSSET, Le Figaro.fr, 18 mars 2011.

51À la fois sociologue et directeur du réseau Asie au CNRS, Jean-François Sabouret analyse les ressorts de l'incroyable courage du peuple japonais face au désastre qui le frappe.

- « Le sang-froid des Japonais a étonné le monde entier. L'habitude qu'ils ont des tremblements de terre suffit-elle à l'expliquer?

- Il n'y a pas que les tremblements de terre ! Le Japon est un territoire massivement hostile, couvert à 80 % par des montagnes, où l'on ne peut vivre que sur 20 % d'une surface soumise aux typhons et aux tsunamis, balayée par la neige, le vent, la pluie. Une terre instable. Pas même un bateau : un rafiot. Mais ce rafiot, c'est le leur. Les Japonais n'en ont pas d'autre. Ils ont bien essayé de se lancer dans des aventures coloniales, en Chine et en Corée, au début du XXe siècle, mais vous en connaissez l'issue. Cette terre, ils n'ont qu'elle pour vivre, et pas d'autre ressource que de se relever.

- Il y a quand même de quoi paniquer. N'y a-t-il vraiment pas d'autre explication, spirituelle ou culturelle, à tant de dignité - ou tant de fatalisme - face au malheur?

- Le Japon est le pays de la conscience du ukiyo, ce monde flottant que l'on retrouve dans les estampes, les fameuses ukiyo-e dépeignant la vie des quartiers de plaisir, celle du plus grand luxe et de la chute qui guette. La beauté, sous toutes ses formes, est fragile, éphémère. C'est cette culture, fortement imprégnée de bouddhisme, qui s'exprime aussi dans les haïkus: le monde est souffrance et l'on ne peut y progresser que dans une autre dimension, celle du non-désir. Mais une telle culture est impossible à cerner de façon rapide et on aurait tort de croire en un prétendu «stoïcisme» d'une société perçue comme vaguement «crypto-militaire»: les Japonais souffrent et pleurent quand ils découvrent le corps d'un proche, n'en doutez pas !

46- Leur calme relève-t-il en partie de la discipline collective? Piquer une crise de nerfs pendant un séisme, est-ce «socialement incorrect»?

- Oui et non, cela existe. Mais ça ne sert à rien. Se plaindre contre le ciel, invectiver les dieux ? Peu de Japonais s'en remettent à de telles croyances. Il n'y a pas de « père tout-puissant » dans leur panthéon. La mère nature est une marâtre, et ils le savent. Ils pratiquent donc une forme de fatalisme actif.

- On imagine pourtant que la menace nucléaire doit les angoisser tout particulièrement. Mais on ne les voit pas se ruer vers les aéroports ou sur les routes. Comment l'expliquez-vous?

- Certains sont partis vers le sud, mais pas beaucoup. Si demain la centrale explose, si le vent souffle vers le sud, où pourraient-ils aller de toute façon? Tokyo et sa périphérie abritent 42 millions d'habitants. La plaine du Kantô, coincée entre mer et montagnes, est une nasse: tout le monde le sait.

- Vos enfants, qui sont nés là-bas, partagent-ils ce «pessimisme actif»?

- Oui, je crois qu'ils ont cette conviction d'habiter un monde fragile où l'important, c'est d'agir, plutôt que d'accumuler des biens matériels. Au Japon, les biens de ce monde n'ont qu'une valeur relative, puisque les séismes - répétés plusieurs dizaines de fois par an - obligent à reconstruire en moyenne tous les trente ans. On peut y investir sur un lopin de terre, mais pas sur une maison qui, loin de représenter l'espoir d'une plus-value, commence au contraire à subir une décote dès le lendemain du jour où on l'achète. Mes deux plus jeunes enfants, qui sont nés là-bas, et mon aîné, qui y est arrivé lorsqu'il avait 5 ans et qui en a maintenant 43, comprennent cet état d'esprit, tel que le résume ce proverbe local: «Supporter l'insupportable, c'est là où réside la vraie patience.»

40- N'y a-t-il pas tout de même un risque que les Japonais se fâchent en s'apercevant, a posteriori, que leur gouvernement leur a menti sur la menace nucléaire?

- C'est possible, mais je ne le pense pas. Le nucléaire n'est pas un choix pour eux. La culture japonaise traditionnelle est très proche et respectueuse de la nature; mais sans pétrole, sans gaz et plus de charbon, comment voulez-vous faire? Le Japon n'est pas la Chine : on ne peut pas y construire un barrage des Trois-Gorges (qui lui-même est très dangereux) sur un fleuve de la taille du Yang-Tsé. Même en cas d'accident majeur, cela ne veut pas dire que demain, les Japonais seront contre le nucléaire. »

Dernier ouvrage paru:

Japon. La fabrique des futurs, Editions du CNRS, 78p., 4€.

http://www.lefigaro.fr/international/2011/03/19/01003-20110319ARTFIG00001-sabouret-les-japonais-sont-fatalistes-par-necessite.php

 

« L’apocalypse expliquée à l’occident », par Jean-Marie BOUISSOU, Le Monde Diplomatique, avril 2011.

Jean-Marie Bouissou : Directeur de recherche à Sciences Po, spécialiste du Japon contemporain. Dernier ouvrage paru : Manga. Histoire et univers de la bande dessinée japonaise, Philippe Picquier, Arles, 2010.

52« Au lendemain de la tragédie qui a frappé le Japon, les médias occidentaux se sont émerveillés devant les foules tokyoïtes cheminant en bon ordre au soir du séisme, l’absence de manifestations de désespoir et les larmes toujours contenues. On a parlé de stoïcisme, de dignité, de fatalisme, de tabou… Cette attitude a été attribuée à l’entraînement (« tous les écoliers japonais apprennent ce qu’il faut faire en cas de tremblement de terre »), à l’habitude (« au Japon, les colères de la nature font partie de la vie ») et parfois à la manipulation (« les médias cachent le plus horrible »). On a aussi beaucoup glosé sur un supposé mélange de zen et de pop culture, estampes et manga, « culture de l’éphémère » et « culture du désastre ». A la télévision, on est venu réciter – sur le linceul de boue où vingt mille victimes sont ensevelies – de très anciens haiku censés expliquer aux téléspectateurs « pourquoi les Japonais ne pleurent pas ». En réaction à ce déferlement médiatique, d’autres ont dénoncé le vieux fantasme orientaliste d’une différence fabriquée, voire des relents du « japonisme » cher aux ultranationalistes nippons qui veulent faire croire, à coups d’anecdotes et de généralisations abusives, que les Japonais constituent un peuple culturellement et génétiquement homogène dont « l’essence » est à nulle autre pareille…

Ce n’est pourtant pas dire que les nations sont dotées d’une « essence » que de constater que nombre d’entre elles se reconnaissent symboliquement dans un grand récit fondateur. Les Américains ont la conquête de l’Ouest et les Français la prise de la Bastille. Les Japonais, eux, ont un scénario récurrent : celui d’un cataclysme suivi d’une renaissance. Dans le mythe des origines, la colérique déesse solaire Amaterasu (ci-dessus), ancêtre de la lignée impériale, plonge le monde dans les ténèbres avant de lui rendre la lumière. Plus près de nous, le Japon a vu la longue paix de l’époque d’Edo (1603-1868) succéder à deux siècles d’anarchie sanglante ; la modernisation est née de l

’irruption terrifiante, en 1853, des canonnières occidentales dans les ports d’un archipel fermé au monde depuis plus de deux siècles ; et l’holocauste de Hiroshima a été le prélude au « miracle japonais » qui a fait du pays la deuxième puissance économique du monde.

074La prégnance de cette trame historique sur les mentalités est renforcée par la succession incessante des catastrophes naturelles qui affectent l’Archipel : retour annuel des typhons et des glissements de terrain, éruptions volcaniques, séismes et tsunamis. Depuis un siècle, le Japon a connu 119 séismes d’une magnitude supérieure à 6, dont 65 meurtriers, notamment à Tokyo (140 000 morts, 1923 - photo), dans le Sanriku (3064 morts, 1930), à Fukui (3800 morts, 1948) et à Kobé (6437 morts, 1995). La population, coincée sur la frange côtière d’un archipel accidenté, n’a jamais eu d’autre choix que de reconstruire sur place. Elle y a toujours réussi. L’Archipel détient une expérience inégalée en matière de cataclysmes, mais il ignore cette fin du monde que le christianisme promet à l’humanité. Le bouddhisme n’en menace pas ses fidèles et le shintô est tout entier centré sur le cycle de la vie. Face à l’Apocalypse chrétienne, l’homme ne peut rien, et elle ne promet de résurrection qu’aux croyants, dans un autre monde. L’apocalypse made in Japan porte en germe un avenir qu’il revient aux hommes de faire lever.

 

091Cela est vrai même de Hiroshima, et contribue à expliquer pourquoi le nucléaire civil s’est développé au Japon sans rencontrer l’opposition farouche qu’on eût pu attendre dans un pays qui avait subi le feu atomique. L’holocauste nucléaire, si horrible qu’il ait été, a fermé un cycle d’errements guerriers et de totalitarisme oppressif, pour enfanter un Japon nouveau, pacifiste, démocratique et prospère. L’attitude des Japonais vis-à-vis de l’atome reflète cette ambiguïté fondamentale. Tous les petits baby boomers nippons ont appris que le feu nucléaire était une horreur, mais tous se sont passionnés pour Tetsuwan Atomu (Atome puissant), alias Astroboy, le vaillant petit robot créé en 1952 par le « dieu du manga » Tezuka Osamu. Astroboy, qui allait à l’école avec les enfants de son âge et défendait le Bien, la démocratie et l’égalité entre les races aux quatre coins du monde, avait un cœur atomique... La loi sur le développement de l’énergie nucléaire fut votée trois ans après sa naissance, et le premier réacteur a démarré à moins de 150 kilomètres de Tokyo dès 1965, alors que la version animée d’Astroboy battait tous les records d’audience sur la chaîne publique NHK.

Depuis la guerre, les cataclysmes sont une source d’inspiration inépuisable pour la culture populaire nippone. Le manga, le cinéma et les jeux vidéo ont familiarisé les Japonais avec les images post-apocalyptiques de raz de marée gigantesques, de villes rasées, de carcasses de voitures éparpillées dans des paysages ravagés et de raffineries en flammes. Mais en un demi-siècle, le genre a connu une évolution radicale. Dans les années 1970, le jeune survivant de Gen d’Hiroshima, auquel sa mère fait jurer au soir du bombardement atomique de bâtir un monde meilleur, surmonte l’épreuve avec un optimisme increvable et un sens très clair de son devoir ; au final, il avance avec enthousiasme vers l’avenir. Une décennie plus tard, les héros d’Akira errent dans les ruines de Néo-Tokyo en poursuivant des buts personnels dérisoires à l’échelle du cataclysme qui a détruit la mégapole, et le monde, au final, n’est pas reconstruit. L’héroïne de Nausicaä (dont la version manga par Hayao Miyazaki est bien plus complexe et noire que son film) décide que l’humanité qui a transformé la planète en un enfer pollué ne mérite pas d’y rétablir sa domination. Au tournant du XXIe siècle, dans Larme Ultime ou Dragon Head, nul ne sait plus pourquoi le monde s’effondre ; la folie gagne partout et c’est une mort solitaire qui attend les adolescents perdus dans ce désastre. Si le thème post-apocalyptique a pu muter ainsi en moins de cinquante ans, on peut à bon droit se demander ce qu’il en est de cette « conscience aiguë de la précarité (…) entre le rêve et la réalité  » qui inspirait déjà les poètes de l’époque d’Heian (794-1185) et s’il est légitime de les invoquer pour expliquer l’attitude des Japonais de 2011 (...)".

http://www.monde-diplomatique.fr/2011/04/BOUISSOU/20356

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« L’espoir d’un souffle nouveau », par Ishida HIDETAKA, Le Monde Diplomatique, avril 2011.

 

 53Ishida Hidetaka : Philosophe, professeur et doyen de la faculté des sciences de la communication et de l’information (GSII) à l’Université de Tokyo.

 "Aucune nation n’était mieux préparée que le Japon à un séisme d’une telle ampleur ; aucune population n’était plus consciente que celle du Tôhoku des risques d’un tel tsunami. Cependant, le 11 mars 2011 a bien eu lieu. Et la catastrophe a dépassé toutes les prévisions.

Dans la salle où je donnais mon cours, au dixième étage, lorsque la première secousse survint, rien ne semblait sortir de l’ordinaire. D’abord une onde « P », puis, après un intervalle, une onde « S », plus importante : n’importe quel habitant de Tokyo sait décrypter cela. Si la longueur de l’intervalle est suffisante, on peut en conclure que ce n’est pas très méchant. Mais ce n’était pas comme d’habitude : l’onde continuait, s’amplifiait, et tout l’étage se mit à vaciller dans un mouvement de pendule ; nous ne pouvions plus rester ni debout ni assis. Chacun se mettait sous la table pour se protéger des chutes d’objets. Malgré notre confiance dans les constructions parasismiques, la panique nous aurait envahis si cela avait duré encore quelques dizaines de seconde. Lorsque la longue secousse est passée, le programme « alerte aux séismes » a immédiatement fait sonner nos portables : sur leurs écrans s’affichait en caractères rouges l’annonce d’un tsunami de plus de dix mètres sur toutes les côtes du Tôhoku.

11Le fond du Pacifique s’est fracturé d’une brèche de 500 kilomètres de long et de 200 kilomètres de large ; les régions du Tôhoku (cf. carte ci-contre) ont été dévastées ; plus de six préfectures ont été directement touchées ; le bilan se chiffre à plus de 12 000 morts et près de 15 500 disparus. Si les Japonais ont derrière eux toute une série de grands séismes historiques, aucun n’avait jamais atteint ce degré de violence. Et jamais un tsunami n’avait été aussi meurtrier. La région en a connu plusieurs, notamment en 1896 – plus de 20 000 morts – et en 1933 – plus de 3 000 victimes. Un gigantesque barrage de 10 mètres de haut et de 2 400 mètres de long avait alors été construit ; il a été détruit par le raz-de-marée du 11 mars dernier.

A tout cela sont venus s’ajouter les pannes et accidents des réacteurs nucléaires de Fukushima, dont l’issue à ce jour est incertaine. Qui n’associerait pas cet accident grave aux irradiations atomiques de Hiroshima et de Nagasaki ? Cruelle ironie de l’histoire que de voir dans notre pays le cycle du désastre naturel rejoindre celui de la catastrophe nucléaire.

Le séisme, le tsunami et le nucléaire. Ce triple désastre sans précédent ne pourra pas ne pas déclencher une profonde secousse dans la conscience des Japonais en réactivant la mémoire collective…

Dans l’immédiat, la crise nucléaire se traduit déjà par une crise énergétique. La première semaine après le séisme, les transports publics ont été perturbés en raison de l’arrêt des centrales nucléaires et thermiques de TEPCO ; la vie de la capitale était paralysée ; bureaux, écoles, grands magasins et centres commerciaux étaient fermés. Tokyo et alentours ont vu leurs sources d’électricité amputées d’un peu moins de 20 %. Les centrales – nucléaires et thermiques – de Fukushima fournissaient 9 millions de KW sur les 50 millions de la zone de TEPCO. Cette crise de l’électricité risque de freiner l’économie japonaise, entraînant la récession. Dans l’immédiat, la compagnie fera redémarrer les centrales thermiques. Mais tôt ou tard se posera la question d’abord de la réforme de l’électricité (le Japon est un pays où coexistent historiquement les deux courants à 50 Hz et à 60 Hz) et, plus tard sans doute, des choix énergétiques. Il va être difficile de ne pas songer à geler le nucléaire, mais il ne sera pas non plus facile de rester dans le tout-carbone.

Très vite, la reconstruction du Tôhoku sera à l’ordre du jour. Les ports, les gares, les aéroports, toutes les infrastructures ont été dévastées et tout est à reconstruire. Les coûts sont estimés entre 15 à 20 trillions de yen, soit de 3 à 4 % du produit national brut (PNB) du pays. On sait d’ores et déjà que le désastre nucléaire aura des conséquences énormes sur les industries agricoles et marinières ; les régions touchées sont en effet le grenier du Japon et comprennent les principaux ports de pêche. On sait d’ores et déjà qu’il faudra un long travail pour que le Tôhoku redevienne habitable.

L’expérience montre que sur le plan économique, cette destruction massive pourrait offrir l’occasion de lancer une politique économique de relance, du type New Deal. En 1995, après le séisme de Kobe et alors que le Japon venait tout juste sortir d’une crise financière, cela était encore possible. Avec l’endettement actuel de l’Etat, cela est-il envisageable ?

Cette crise pourrait aussi offrir l’occasion d’une réorganisation du monde politique. Il appartient à la grammaire élémentaire de la politique de profiter d’un moment critique que traverse la nation pour consolider le pouvoir. Ces dernières années, l’incurie des gouvernants paraissait si flagrante que l’effondrement du monde politique semblait imminent. Est-ce seulement moi qui me sens un peu soulagé de voir les dirigeants enfin mis face à de grands enjeux, obligés de prendre des décisions majeures ? Dans la crise, le gouvernement semble cependant s’orienter vers une grande coalition avec l’opposition ; bien entendu, ce règne du consensus n’aura pas que des effets bénéfiques.

Vers une nouvelle étape historique

071Le Japon est désormais entré dans une nouvelle ère. Dans la conscience collective des habitants de l’archipel, depuis la nuit des temps, la calamité naturelle est une donnée première. Même si la vie moderne paraissait avoir réussi à exorciser les violences de la nature, la population garde le souvenir des cataclysmes passés, ravivé chaque année par les typhons. L’entraînement des écoliers aux exercices d’évacuation a lieu le 1er septembre, jour anniversaire du Grand Séisme du Kanto, en 1923 (photo) ; tremblements de terre, éruptions volcaniques, inondations ou éboulements sont des phénomènes relativement fréquents dans la réalité géoclimatique du Japon.

Le 11 mars, à son tour, va entrer dans la mémoire collective ; et, à terme, cela entraînera inévitablement des effets sur la politique de ce pays, sur son identité nationale, sur sa conscience historique. J’ose penser que c’est sur le plan de l’« esprit » qu’une nouvelle époque s’ouvre pour le Japon. En effet, si l’on cherche dans l’histoire récente une destruction d’une telle ampleur, on ne trouve que celle de la seconde guerre mondiale, qui a donné naissance à la nation actuelle. Le désastre de Kobe, en 1995, avait déjà sérieusement remis en cause la fiabilité de l’urbanisme ; personne n’aurait cru possible qu’un séisme fasse autant de morts dans une ville moderne. La crise nucléaire pourrait bien achever d’ébranler le socle du Gijutsu Rikkoku (la nation technologique).

En surface, on s’affaire afin de répondre à l’urgence de l’après-séisme ; mais, en profondeur, les strates de la mémoire collective s’éveillent et s’ouvrent. L’impermanence du monde n’a jamais véritablement scandalisé les Japonais. Elle constitue au contraire à leurs yeux le fondement de la condition humaine : puisque rien ne dure, il faut se maintenir en vie avec le maximum de détermination éthique envers soi et envers autrui. Telle serait une leçon de morale à la japonaise, qui ne passe pas par la transcendance. Ce constat de la fragilité des choses ne signifie pas la résignation : il constitue le fond éthique d’un être au monde. Les grands cataclysmes sont l’occasion de dévoiler ce substrat éthique.

Alors que le Japon avait régressé au rang de troisième puissance économique du monde, et que les Japonais perdaient confiance dans la voie suivie par leur pays depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le drame actuel est perçu comme la troisième épreuve majeure – après la Restauration du Meiji, en 1868, et la défaite de 1945 – à laquelle le pays ait été confronté à l’âge moderne. Il représente un moment de consolidation de la conscience nationale autour des thèmes de la solidarité, du sacrifice, de l’endurance, du civisme. Ce sursaut, qui, à tout moment, risque d’être politiquement instrumentalisé, pourra, s’il se maintient, donner à la nation un nouveau souffle. Il y a là certes du danger, mais aussi de l’espoir".

http://www.monde-diplomatique.fr/2011/04/HIDETAKA/20438

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9 mars 2015 1 09 /03 /mars /2015 17:36

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Première partie :

CONTRAINTES NATURELLES ET ADAPTATIONS

A) Les Japonais manquent-ils d’espace ?

03 Des espaces vides, victimes de l’exode rural : ils représentent aujourd’hui la moitié du territoire, pour moins d’un dixième de la population.

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Shirkawago (Photographie personnelle)

 La plaine d'lshikari est la deuxième plus grande plaine du pays, mais ne compte qu'une centaine d’habitants au km2 contre 1500 pour celle du Kantô, la plus grande, où se trouve Tôkyô.

07 Les terre-pleins littoraux se sont multipliés pendant la « Haute Croissance » : de 1945 à 1980, près de 1100 km2 ont été gagnés sur la mer par comblement.

 

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L’aéroport du Kansai (Osaka)

 

10 Les terre-pleins de Yokohama (photographies personnelles). 

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L'espace maritime est paradoxalement oublié dans la vision d'un Japon trop petit. Pourtant, il est immense et très prolifique. Cf. la Z.E.E. (Zone Economique Exclusive).

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B) Aménagement et maîtrise du territoire.

Les aménagements agricoles : les rizières en terrasse.

19 L’architecture traditionnelle s'est adaptée aux conditions sismiques et forestières : elle a privilégié le bois (et non la pierre, contrairement à la Chine par exemple). On s’adapte aussi aux conditions thermiques de l'été (seule saison qui soit homogène du Nord au Sud de l'archipel) : le climat est alors lourd et très humide. D’où des architectures aérées et légères : en bois, en papier, en cloisons mobiles et coulissantes, en nattes (tatami) et sur pilotis.

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21 La résistance antisismique des pagodes. Si les pagodes font preuve d’une telle anti-sismicité, c’est parce que leur structure est un emboîtement ingénieux de tous les éléments et des différents niveaux : reliés les uns aux autres sans clous et verrouillés par un pilier central qui est en fait constitué de plusieurs troncs assemblés sans être enfoncés dans le sol. En cas de secousse ou de grand souffle, la pagode ne fait qu’osciller de tous côtés…

23 L’architecture antisismique contemporaine : on a recours à des systèmes de plus en plus sophistiqués pour protéger les immeubles de grande hauteur : vérins, ressorts, rails, cuves d'eau, haubans, boudins en caoutchouc pour amortir les secousses violentes.

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29 Exemple de Roppongi Hills (241 mètres, 290.000 tonnes), un des gratte-ciel commerciaux les plus modernes et les plus fréquentés de Tokyo, érigé sur 356 vérins à huile actifs qui amortissent les mouvements.

28C) Succès et limites de la prévention des catastrophes naturelles.

La prévention fait partie de l’éducation.

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33 En cas de séisme, les consignes de sécurité sont connues de tous.

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Le grand public est informé de la venue d'un séisme soit par les médias en temps réel (télévision, radio), soit via un boîtier récepteur spécial fourni par un prestataire de services, qui exploite les données brutes délivrées par l'Agence météorologiques. Toutefois, les alertes ne seront envoyées au grand public qu'en cas de secousse majeure, pour ne pas tout le temps effrayer la population, dans un pays où les petits tremblements de terre sont très fréquents.

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Deuxième partie :

NATURE ET CULTURE : UN LIEN INEXTRICABLE AU JAPON.

A) Un rapport harmonieux à la nature.

Le shintoïsme : cf. extrait de la conférence consacrées au religions asiatiques dans le cadre du cycle intitulé « Unité et diversité de l’Asie ». Cliquer ici.

37 La notion occidentale de « risque naturel » n'a pas de strict équivalent en japonais. Chez nous, le mot « risque » est associé à une situation dangereuse. Mais il n'y a rien de tel dans le terme japonais qui est le plus utilisé à propos des aléas natu­rels, celui de saigai, qui traduit l’idée d’un dégât provoqué par une intention divine cachée. Les aléas sont considérés comme relevant de l'ordre des choses. Ce n’est pas du fatalisme, mais une interprétation du monde dans laquelle le rôle des habitants n'est pas de combattre les forces de la nature, mais de vivre en harmonie avec elles. Dans la tradition japonaise, la nature n'est donc pas jugée ingrate ou hostile, mais elle s'insère dans une vision de la vie et des choses, avec un temps qui n’est pas linéaire mais cyclique, et qui est un éternel recommencement. Les aléas naturels sont donc prévisibles, attendus. Ils sont dans l’ordre des choses…

42 L’adaptation au milieu, selon le naturaliste suédois Thunberg au milieu du XVIIIe siècle : « Les Japonais ne se bornent pas aux aliments bons et salubres par eux-mêmes, mais ils savent préparer beaucoup de viandes et d'herbages naturellement dangereux ou malfaisants ». Exemple du tétrodon Fugu, poisson au venin mortel.

46http://fr.wikipedia.org/wiki/Fugu

B) La nature, « source de l’ordre social ».

« La culture japonaise fait de la nature la source de l'ordre social » - Interview d’Augustin Berque, géographe, qui décrypte la relation de la société japonaise à son espace.

- Vous vous attachez depuis plusieurs années à étudier les rapports que les sociétés entretiennent à l'espace et à la nature. En quoi consistent ces rapports?

55Ces rapports sont multiples: ils sont écologiques (l'air que l'on respire) mais aussi techniques (l'exploitation et l'aménagement par l'agriculture), esthétiques (l'espace et la nature sont perçus, représentés), axiologiques (ils inspirent des valeurs), etc. Si je distingue ces rapports, c'est pour le besoin de l'exposé. Dans la réalité, ils forment un tout unitaire. D'où la difficulté de les penser à partir de nos catégories de pensée habituelles dans la mesure où elles tendent trop à opposer le naturel au culturel, le collectif à l'individuel, le subjectif à l'objectif. Or les rapports d'une société à la nature comme à l'espace ­ autrement dit son milieu ­ sont tout à la fois. Le milieu est par essence une relation, qu'il faut penser dans sa dimension propre. Il est à la fois physique et phénoménologique, naturel et culturel: une société aménage son environnement selon la représentation qu'elle s'en fait; et, réciproquement, les aménagements qu'elle en fait influent sur sa perception et sa représentation. Un milieu est par ailleurs collectif et individuel: les schèmes d'appréhension de la réalité sont transmis par le groupe mais ils se manifestent par l'individu...

- Le milieu, dites-vous encore, n'est ni objectif ni subjectif mais « trajectif ». Que voulez-vous dire?

02La représentation que l'on se fait de son milieu ne peut atteindre une objectivité pure car elle fait elle-même partie du milieu qu'elle représente. Aussi ne peut-elle être non plus totalement subjective. Le milieu doit être pensé en tant que « trajectivité », c'est-à-dire genèse réciproque entre les termes qui le composent. En japonais, milieu se dit fûdo. Mais ce terme recouvre bien plus que l'environnement naturel. Fûdo connote également la dimension culturelle. Le Japonais Watsuji Tetsurô est sans doute le premier à avoir pensé le milieu dans cette double dimension. Dans un ouvrage paru dans les années 30, et manifestement marqué par sa lecture d'Etre et le Temps de Heidegger, il en vient à parler de fûdosei, que j'ai proposé de traduire par le néologisme « médiance ». En un mot, celle-ci est au milieu ce que l'idiosyncrasie est à l'individu: la manière particulière dont une société vit son rapport à l'espace et à la nature, à un moment donné de son histoire. Schématiquement, on peut dire de la médiance nippone qu'elle donne une importance relative plus grande à la singularité d'un lieu réel que la médiance européenne, plus portée sur les composantes universelles de la Nature et de l'Espace. D'un côté, on aura tendance à souligner l'unicité d'un lieu, de l'autre à repérer ce qui, au contraire, est commun, donc transposable d'un milieu à l'autre.

- Cette particularité de la médiance nippone incline-t-elle la société japonaise à porter atteinte de manière aussi criante à l'environnement et aux paysages urbains?

61Pour un Européen, les rapports que les Japonais entretiennent avec l'espace et la nature, paraissent pour le moins paradoxaux. D'un côté, durant la période dite de haute croissance, entre les années 50 et 70, la société japonaise a procédé à une destruction à grande échelle de son environnement naturel et des paysages urbains au point qu'on a pu qualifier le Japon de «cobaye de la pollution». Le gouvernement du Parti libéral-démocrate (PLD) s'est comporté comme le plus gros bétonneur de la planète sans rencontrer, jusqu'à une période récente, de réelle opposition de l'opinion publique japonaise. Du coup, la grande ville japonaise évoque un désordre qui n'a fait que s'amplifier. Les paysages urbains traditionnels y ont pratiquement disparu. Durant l'euphorie liée à la «bulle financière» des années 80, le chaos urbanistique a même été esthétisé: on en a rajouté! D'un autre côté, la société japonaise n'a cessé de témoigner d'une très grande sensibilité à la nature. L'esthétique et l'éthique s'y réfèrent en permanence. Parce qu'elle incline peu à la transcendance, la culture japonaise a fait de la nature la source immanente du sens de l'ordre social. Elle l'apprécie au point d'en avoir fait la valeur suprême, une composante essentielle de l'identité nippone. L'une des manifestations les plus remarquables de cette sensibilité, ce sont les dictionnaires consacrés aux mots de saison (kigo en japonais). Ces mots se recensent par milliers et servent notamment à l'écriture des haïkus, ces poèmes de quelques lignes qui évoquent un paysage et les sensations qu'il procure. Plus curieux encore, ce sont ces îlots de nature apparemment sauvage que l'on trouve au coeur de grandes villes japonaises...

- Comment expliquez-vous ce paradoxe?

63Pour les Japonais, l'opposition entre ville et nature, si courante en Europe, ne va pas de soi. En Europe, les villes sont conçues comme des oeuvres humaines destinées à défier le temps qui s'écoule. Au Japon, la plasticité du bâti, sa reconstruction permanente exaltent au contraire le passage du temps: on s'attache davantage à préserver des formes comportementales que des matières. D'où la moindre attention apportée au patrimoine. Cette attitude a cependant évolué, comme en témoigne l'intérêt croissant des Japonais pour l'aménité, c'est-à-dire la qualité du cadre de vie dans l'espace urbain.

De manière plus fondamentale, c'est dans la logique même du rapport de la société japonaise à la nature qu'il faut chercher la cause profonde sinon indirecte des atteintes portées à l'environnement. Cette cause, c'est, à lire la littérature « nippologique », l'harmonie vers laquelle la culture japonaise aurait tendu dans son rapport à la nature. Cette harmonie s'oppose à l'idée de domination de l'homme sur la nature (présente dans la culture occidentale) comme à celle de soumission de l'homme devant la nature (présente, semble-t-il, dans la culture indienne). La culture japonaise a reconnu la nature comme sujet. Au point d'avoir eu tendance à lui faire suffisamment confiance pour réparer elle-même les erreurs commises par les hommes!

- Une conception de la nature qui, dites-vous, doit beaucoup à la culture chinoise...

67'En effet, à travers la peinture, la poésie, la littérature... la culture chinoise a non seulement beaucoup influencé l'esthétique japonaise mais encore les catégories de la sensibilité japonaise aux éléments de la nature. Le mot même de «nature» est directement emprunté au chinois. Certes, les Japonais reconnaissaient l'existence de phénomènes naturels mais ils ne possédaient pas de concept comparable à celui de nature. L'usage d'un tel mot ne va pas de soi: il suppose un recul qui permet d'appréhender ensemble des phénomènes et des réalités qui a priori n'ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres (les étoiles, la pluie, les animaux, les montagnes, la végétation...). Cette représentation unifiée s'élabore historiquement.

- Comme le paysage...

68Le paysage est l'expression sensible de la relation d'un sujet, individuel ou collectif, à l'espace et à la nature. Il ne traduit pas tout le milieu mais le milieu à une certaine échelle, avec un certain recul qui met l'accent sur la nature. Il n'a pas toujours existé ni partout. C'est en Chine du Sud au cours du IVe siècle qu'il apparaît vraisemblablement pour la première fois: à cette époque, le Nord étant envahi par les hordes barbares, la cour s'était réfugiée au Sud. Les aristocrates prennent eux-mêmes l'habitude de se retirer sur leurs terres. Au contact de la nature, ils développent une esthétique poétique et picturale dans laquelle va naître le concept de paysage. Cette esthétique va pénétrer ensuite au Japon, aux VIIe et VIIIe siècles, en même temps que les techniques et la culture chinoises, soit bien avant les Européens qui ne le découvriront qu'à la Renaissance. En Occident, alors que la Chine découvrait le paysage, Saint-Augustin n'avait eu de cesse de détourner les chrétiens du spectacle des beautés de la nature, en leur opposant les beautés plus hautes de la conscience!

- Y a-t-il des traits propres au paysage japonais?

69La sensibilité à la nature n'est pas indifférente aux données de l'environnement naturel. Cela explique les variations nationales, le fait que les Japonais soient extrêmement sensibles à des choses qui, dans d'autres sociétés, peuvent passer inaperçues. Le rapport particulier qu'ils entretiennent avec la montagne, par exemple, tient à la réalité géomorphologique qu'elle représente au Japon. Dans cet archipel particulièrement peuplé, et qui a misé sur la riziculture, le contraste entre les petites plaines cultivées et l'immense montagne boisée est particulièrement accentué. Inversement, la sensibilité à la nature, cultivée par les diverses formes d'art, contribue à façonner les paysages. Prenons l'exemple des érables et leur feuillage d'automne: c'est une particularité que l'archipel partage avec la façade orientale de l'Amérique du Nord mais à laquelle les images littéraires ont beaucoup sensibilisé les Japonais. Au point de les incliner à en planter régulièrement: on en trouve jusque dans les jardins. Les Japonais en prennent un soin particulier; ils les traitent pour qu'ils aient un feuillage encore plus remarquable. Même chose pour les pins. Ils poussent naturellement sur l'archipel mais, comme l'érable, le pin est devenu en littérature un motif esthétique qui a été très prisé au cours de l'Histoire. Les Japonais en ont conçu des formats de toutes sortes pour pouvoir en planter dans leurs jardins ou les entretenir sous formes de bonsaï.

- Comment interprétez-vous cette pratique?

66C'est un phénomène qui s'est surtout développé au Japon mais qui, en réalité, est commun dans l'Asie orientale, avec pour foyer la Chine (le mot bonsaï est d'ailleurs d'origine chinoise). Le thème sous-jacent est le monde en réduction... Ce sont des cultures qui s'ingénient à rapetisser les choses pour des raisons dont l'histoire est très complexe. Disons qu'en rapetissant les choses, on les tient à sa portée... Un bonsaï, c'est la force de la nature dans un pot, l'énergie de la nature sous ses yeux. Encore une fois, il ne traduit pas une volonté de domination sur la nature. Le Japon d'avant l'occidentalisation est une société hautement civilisée qui était parvenue à un certain équilibre écologique, à la différence de la Corée ou de la Chine. Il y avait une sorte de «cosmicité» ­ c'est-à-dire un ordre qui reliait ce que les gens savaient de l'univers, ce qu'ils savaient d'eux-mêmes et l'ordre social, dans un tout harmonieux. L'entrée du Japon dans la modernité a eu des conséquences d'autant plus brutales qu'elle s'est produite de manière très autoritaire, avec l'instauration de Meiji, en 1868.

- L'occidentalisation n'a toutefois pas eu que des effets négatifs. Comme vous l'expliquez dans Le Sauvage et l'artifice, elle a amené les Japonais à poser un autre regard sur leur environnement...

2632786-for-t-de-bouleauEn effet, elle les a notamment conduits à apprécier des réalités naturelles que la tradition avait négligées. C'est sous Meiji, par exemple, que les Japonais découvrent le charme des forêts de bouleaux qui couvrent pourtant une partie de leur territoire. C'est également à partir de cette période que le Japon découvre l'alpinisme. Non que les Japonais aient ignoré cette pratique. Mais gravir des montagnes participait d'un rituel religieux.

- Qu'en est-il de l'habitat japonais? A-t-il été modifié aussi radicalement?

042L'habitation traditionnelle japonaise a beaucoup été modifiée par l'emploi de nouveaux matériaux. Il n'est pas jusqu'à la façon de se mouvoir dans l'espace domestique qui n'ait changé. Les Japonais ont adopté le mode de vie des Européens: les tables et les chaises tendent à remplacer le tatami. Il est vrai qu'un tatami, c'est très beau mais, pour s'y installer correctement, il faut s'asseoir à genoux, d'une manière qui torture et déforme les tibias et les chevilles! Aujourd'hui, les jeunes filles en sont conscientes et il n'est pas impossible qu'au XXIe siècle le tatami fasse figure de pièce de musée. En pleine fièvre de modernisation, certains ont préconisé qu'on l'abandonne en prétextant qu'il coûtait cher. Ce qui est vrai. Mais, en même temps, c'est un motif très fort de l'identité japonaise. Les Japonais ne peuvent s'en passer. Dans une habitation japonaise vous trouverez toujours une pièce à tatamis: la plus belle.

Auguste Berque. Né en 1942, Augustin Berque partage sa vie entre la France et le Japon. Géographe et orientaliste, il s'est attaché à comprendre le rapport de la société japonaise à la nature et l'espace, selon une approche phénoménologique et géographique. Il en est venu à s'intéresser à l'«écoumène», c'est-à-dire la terre en tant qu'elle est habitée par les hommes. Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il est l'auteur de le Sauvage et l'artifice. Les Japonais devant la nature, Gallimard (1986, 1997); Ecoumène. Introduction à l'étude des milieux humains (Belin, 2000).

http://www.liberation.fr/week-end/0101384547-la-culture-japonaise-fait-de-la-nature-la-source-de-l-ordre-social

Les jardins.

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http://fr.wikipedia.org/wiki/Jardin_japonais

 

 

Bibliographie sur les jardins. Trois Pierres Cinq Fleurs : petit traité du jardin japonais, traduit du jap. par Bertrand Petit, calligraphies de Keiko Yokoyama, coll. "Pollen", Editions Alternatives, nov.2007, 64 p. 

L'Ikebana

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76http://fr.wikipedia.org/wiki/Ikebana

26 janvier 2015 1 26 /01 /janvier /2015 20:51

Première partie :

ATOUTS ET CONTRAINTES DU TERRITOIRE JAPONAIS.

A- Une grande diversité biogéographique.

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■ L'archipel s'étire en latitude, d’où des contrastes forts d'un bout à l'autre. L’insularité et la faible largeur des terres favorisent par ailleurs l'importance des flux d'origines maritimes.

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■ Première ressource « structurelle » : l'eau :

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■ Art et riziculture :

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■ Autre ressource « structurelle » : le bois. La forêt occupe toujours les trois-quarts de l'espace terrestre japonais, et se confond pratiquement avec la montagne.

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 B- Un pays tourné vers la mer.

■ La Z.E.E. (Zone économique exclusive) :

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■ Les courants marins. Le Kuro-shio, courant le plus puissant du monde, rencontre l'Oya-shio le long des côtes de Honshû. Quant à l'Ao-shio (ou courant de Tsushima), issu en partie du Kuro-shio, il rencontre le courant de Riman dans la mer duJapon puis les eaux froides de la mer d'Okhotsk.

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■ L’alimentation, à base de produits de la mer :

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■ Le marché aux poissons de Tokyo.

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C- Un archipel montagneux aux climats variés

■ Quatre îles parmi plus de 4000 représentent 95 % du territoire, soit, sur un total de 378 000 km2 : Hokkaidô (79000 km2), Honshu (227 000 km2), Shikoku (18 000 km2) et Kyushû (36 000 km2). Plus au sud s'étendent les îles des Ryükyû (ou Okinawa)

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■ Les montagnes occupent près des trois-quarts du territoire.

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■ Les climats : mousson d’hiver et mousson d’été.

035 http://fr.wikipedia.org/wiki/Japon#Climat

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■ 5 grandes zones végétales : forêt boréale, forêt tempérée, forêt à feuilles luisantes, forêt subtropicale et montagnes.

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■ Les maisons traditionnelles.

http://www.clickjapan.org/Architecture/Architstructure.htm

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D- Une nature violente.

■ La tectonique des plaques et les fosses.

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■ Le volcanisme. Exemple de l’éruption du Badai-San en 1888.

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■ Le volcanisme. Le Fuji-san.

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Malgré la pluviosité du climat de mousson, le Japon souffre parfois de sécheresse dans les régions abritées comme autour de la mer intérieure Setouchi.

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■ La neige, à Niigata.

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■ Les typhons :

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■ L’architecture antisismique. Le quartier d’affaire de Shinjuku à Tokyo.

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Deuième partie :

UNE HISTOIRE MARQUEE PAR LES CATASTROPHES.UN SEISME D’UNE AMPLEUR INEDITE

 

A- Séismes et croyances populaires .

■ L’araignée, le dragon-serpent et le poisson-chat.

http://urgences-tokyo.com/legendes.html  

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B- Des catastrophes naturelles

■ 1792 : une des plus grosses catastrophes d'origine volcanique. Après le réveil du mont Unzen, sur l'île de Kyushu, un dôme de lave s'effondre brutalement dans l'océan et crée un gigantesque raz-de-marée qui emporte plus de 14.000 victimes.

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■ Les principaux séismes au Japon au XXe siècle.

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■ 1923 : le séisme de la plaine du Kantô, d'une magnitude de 7,9, qui provoque la mort de plus de 200.000 personnes, ensevelies, brûlés ou noyés.

http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9isme_de_1923_de_Kant%C5%8D

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L'écrivain Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon, est témoin du drame : « Tout bougeait, c'est une chose d'une horreur sans nom que de voir autour de soi la terre bouger comme emplie tout à coup d'une vie monstrueuse et autonome. Ma vieille ambassade se débattait au milieu de ses étais comme un bateau amarré (…) Les incendies ont commencé de toutes parts les colonnes de fumées s'élèvent, les voies d'eau sont coupées, les pompes écrasées sous les ruines, le vent souffle en tempête, c'est un typhon qui passe en ce moment sur la capitale...»

 

■ 1995 : le séisme de Kobe, de magnitude 7,2.

http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9isme_de_1995_de_K%C5%8Dbe

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■ Extrait d’un blog japonais, 5 février 2011… un peu plus d’un mois avant la catastrophe du 11 mars.

« Ce matin Tokyo a été secouée par un tremblement de Terre d’une magnitude de 5.3 – j’étais dans le train, je n’ai rien senti – 5.3 c’est déjà un chiffre assez important sur l’échelle de Richter, à cette magnitude un tremblement de Terre peut déjà causer des dégâts aux bâtiments.

Alors que dans certaines régions du monde ce genre d’évènement alimenterait les conversations pendant plusieurs jours, au Japon il passe totalement inaperçu. La Terre tremble plusieurs centaines de fois sur l’archipel et le pays a su s’adapter en construisant des bâtiments et structures qui savent résister à des séismes assez importants. Les gens se sentent en confiance et on l’habitude de sentir la terre bouger, et il faudrait bien plus qu’un tremblement de terre d’une force de 5.3 pour inquiéter les Japonais.

Oui mais voilà. Les tremblements de terre plus gros arrivent aussi. Rarement certes mais régulièrement. Le dernier séisme à avoir marqué l’histoire du Japon remonte à 1995 lorsque la ville de Kobe a été touchée par une secousse de 20 secondes d’une magnitude de 7.2.

Bilan: plus de 5.000 morts et 40.000 blessés, 80.000 bâtiments détruits et 300.000 sans-abri. 100 milliards de dollars de dégâts. Et tout ça n’est rien à côté du tremblement de Terre qui toucha Tokyo en 1923 avec une magnitude estimée à 7.9 sur l’échelle de Richter. La catastrophe rasera en grande partie la ville et fera officiellement 141.720 morts. Beaucoup périrent dans des incendies ou des mouvements de panique.

Or on sait qu’un gros séisme se produira encore à Tokyo. Un tremblement comme celui de 1923 a un cycle de deux cents ans, mais d’autres d’une magnitude de 7 arrivent environ tous les 40 ans.

Tokyo est une ville bien préparée avec des immeubles aux normes antisismiques, un dispositif bien rôdé avec des messages d’alerte diffusés à la télévision ou sur les portables, des pompiers compétant et bien équipés, et une population avertie entraînée à réagir correctement en cas d’alerte. Mais cela sera t-il suffisant en cas de gros séisme? Peut-être pas.

En 2000 une estimation du gouvernement japonais chiffrait le nombre de victimes d’un tremblement de Terre d’une magnitude de 7 à Tokyo à 7000 morts, 30.000 blessés et des millions de réfugiés.

Les risques viennent de l’effondrement d’infrastructures comme les ponts, d’incendies avec des maisons construites autour d’une structure en bois, ainsi que des mouvements de foule. Une enquête de la « Commission de prévention des désastres japonaise » datant de 2008 conclue qu’en cas de catastrophe entraînant la paralysie des moyens de transports publics les gens se déplaceront à pied dans les rues au milieu d’une foule d’une densité de 6 personnes pas mètre carré. Des millions de personnes cherchant à regagner leur domicile pourraient être bloquées dans les rues pendant des heures. Un scénario incroyable mais qui se produira probablement dans les années à venir. »

 

■ Après Kobe… Comme l’affirmait il y a quelques années l'un des directeurs de l'Institut national de recherche pour la prévention des désastres (Nied) : « il est essentiel qu'après Kobe les gens sachent que prévoir un séisme est, pour l'instant, pratiquement impossible (…) Tout ce qui s'est passé à Kobe peut arriver à Tokyo. Des autoroutes tomberont, de vieilles maisons s'effondreront, il y aura beaucoup d'incendies, et les immeubles construits avant les années 70 connaîtront d'importants dommages.»  On l’imagine en observant ci-dessous la photographie de Tokyo.

090

 

C- … et l’apocalypse de 1945..

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bombardements_atomiques_de_Hiroshima_et_Nagasaki

■ Hiroshima, 6 août 1945.

091A 8h15 du matin, ce jour-là, le commandant Paul Tibbets lâchait sur Hiroshima la première bombe atomique de l'histoire. C'était la fin de la seconde guerre mondiale, et le début de l'ère nucléaire. La bombe allait tuer, d'un coup, 100000 personnes, et provoquer des formes inédites de souffrance humaine. L'Américain John Hersey fut l'un des premiers journalistes étrangers à se rendre sur place, et son témoignage est considéré comme l'un des classiques du reportage de guerre.

« Ce matin là, avant 6 heures, il faisait si clair et si chaud déjà que la journée s'annonçait caniculaire. Quelques instants plus tard, une sirène retentit : la sonnerie d'une minute annonçait la présence d'avions ennemis, mais elle indiquait aussi, par sa brièveté, aux habitants de Hiroshima qu'il s'agissait d'un faible danger. Car chaque jour, à la même heure, quand l'avion météorologique américain s'approchait de la ville, la sirène retentissait (…).

Le matin était redevenu calme, tranquille. On n'entendait aucun bruit d'avion. Alors, soudain, le ciel fut déchiré par un flash lumineux, jaune et brillant comme dix mille soleils. Nul ne se souvient avoir entendu le moindre bruit à Hiroshima quand la bombe a éclaté. Mais un pêcheur qui se trouvait sur sa barque, près de Tsuzu, dans la mer Intérieure, vit l'éclair et entendit une explosion terrifiante. Il se trouvait à trente-deux kilomètres de Hiroshima et, selon lui, le bruit fut beaucoup plus assourdissant que lorsque les B-29 avaient bombardé la ville d'Iwakuni, située à seulement huit kilomètres.

Un nuage de poussière commença à s'élever au-dessus de la ville, noircissant le ciel comme une sorte de crépuscule. Des soldats sortirent d’une tranchée, du sang ruisselant de leurs têtes, de leurs poitrines et de leurs dos. Ils étaient silencieux et étourdis. C'était une vision de cauchemar. Leurs visages étaient complètement brûlés, leurs orbites vides, et le fluide de leurs yeux fondus coulait sur leurs joues. Ils devaient sans doute regarder vers le ciel au moment de l'explosion. Leurs bouches n'étaient plus que blessures enflées et couvertes de pus...

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Des maisons étaient en feu. Et des gouttes d'eau de la taille d'une bille commencèrent à pleuvoir. C'étaient des gouttes d'humidité condensé qui tombaient du gigantesque champignon de fumée, de poussière et de fragments de fission qui s'élevait déjà plusieurs kilomètres au-dessus de Hiroshima. Les gouttes étaient trop grosses pour être normales. Quelqu'un se mit à crier : «Les Américains nous bombardent d'essence. Ils veulent brûler!» Mais c'étaient des gouttes d'eau évidemment, et pendant qu’elles tombaient le vent se mit à souffler de plus en plus fort, peut-être en raison du formidable appel d'air provoqué par la ville embrasée. Des arbres immenses furent abattus ; d'autres, moins grands, furent déracinés et projetés dans les airs où tournoyaient, dans une sorte d'entonnoir d'ouragan fou, des restes épars de la cité : tuiles, portes, fenêtres, vêtements, tapis…

Sur les 245.000 habitants, près de 100.000 étaient morts ou avaient reçu des blessures mortelles à l'instant de l'explosion. Cent mille autres étaient blessés. Au moins 10000 de ces blessés, qui pouvaient encore se déplacer, s'acheminèrent vers l'hôpital principal de la ville. Mais celui-ci n'était pas en état d'accueillir une telle invasion. Sur les 150 médecins de Hiroshima, 65 étaient morts sur le coup, tous les autres étaient blessé. Et, sur les 1780 infirmières, 1654 avaient trouvé la mort ou étaient trop blessées pour pouvoir travailler. Les patients arrivaient en se traînant et s’installaient un peu partout. Ils étaient accroupis ou couchés à même le sol dans les salles d'attente, les couloirs, les

laboratoires, les chambres, les escaliers, le porche d'entrée.et sous la porte cochère, et dehors à perte de vue dans les rues en ruines... Les moins atteints secouraient les mutilés.

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Des familles entières aux visages défigurés s'aidaient les unes les autres. Quelques blessés pleuraient. La plupart vomissaient. Certains avaient les sourcils brûlés, et la peau pendait de leur visage et de leurs mains. D'autres, à cause de la douleur, avaient les bras levés comme s'ils soutenaient une charge avec leurs mains. Si on prenait un blessé par la main, la peau se détachait à grands morceaux, comme un gant...

Beaucoup étaient nus ou vêtus de haillons. Jaunes d'abord, les brûlures devenaient rouges, gonflées, et la peau se décollait. Puis elles se mettaient à suppurer et à exhaler une odeur nauséabonde. Sur quelques corps nus, les brûlures avaient dessiné la silhouette de leurs vêtements disparus. Sur la peau de certaines femmes – parce que le blanc reflétait la chaleur de la bombe, et le noir l'absorbait et la conduisait vers la peau –, on voyait le dessin des fleurs de leurs kimonos. Presque tous les blessés avançaient comme des somnambules, la tête dressée, en silence, le regard vide.

Toutes les victimes ayant subi des brûlures et les effets de l'impact avaient absorbé des radiations mortelles. Les rayons radioactifs détruisaient les cellules, provoquaient la dégénération de leur noyau et brisaient leurs membranes. Ceux qui n'étaient pas morts sur le coup, ni même blessés, tombaient très vite malades. Ils avaient des nausées, de violents maux de tête, des diarrhées, de la fièvre. Symptômes qui duraient plusieurs jours. La seconde phase commença dix ou quinze jours après la bombe. Les cheveux se mirent à tomber. Puis vinrent la diarrhée et une fièvre pouvant atteindre 41 degrés.

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Vingt-cinq à trente jours après l'explosion survenaient les premiers désordres sanguins : les gencives saignaient, le nombre de globules blancs s'effondrait dramatiquement tandis qu'éclataient les vaisseaux de la peau et des muqueuses. La diminution des globules blancs réduisait la résistance aux infections ; la moindre blessure mettait des semaines à guérir ; les patients développaient des infections durables de la gorge et de la bouche. A la fin de la deuxième étape - si le patient avait survécu - apparaissait l'anémie, soit la baisse des globules rouges. Au cours de cette phase, beaucoup de malades mouraient d'infections dans la cavité pulmonaire.

Tous ceux qui s'étaient imposé un certain repos après l'explosion avaient moins de risques de tomber malades que ceux qui s'étaient montrés très actifs. Les cheveux gris tombaient rarement. Mais les systèmes de reproduction furent affectés durablement : les hommes devinrent stériles, toutes les femmes enceintes avortèrent, et toutes les femmes en âge de procréer constatèrent que leur cycle menstruel s'était arrêté...

Les premiers scientifiques japonais arrivés quelques semaines après l'explosion notèrent que le flash de la bombe avait décoloré le béton. A certains endroits, la bombe avait laissé des marques correspondant aux ombres des objets que son éclair avait illuminés. Par exemple, les experts avaient trouvé une ombre permanente projetée sur le toit de l'édifice de la chambre de commerce par la tour du même bâtiment. On découvrit aussi des silhouettes humaines sur des murs, comme des négatifs de photos. Au centre de l'explosion, sur le pont qui se situe près du Musée des sciences, un homme et sa charrette avaient été projetés sous la forme d'une ombre précise montrant que l'homme était sur le point de fouetter son cheval au moment où l'explosion les avait littéralement désintégrés... »

3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 16:15

Quelques chiffres pour prendre la mesure de la catastrophe :

- Plus de 21.000 morts et disparus,

- 151.000 édifices, ponts et routes détruits

- 22 millions de tonnes de gravats à déblayer

- Des dégâts estimés entre 150 et 205 milliards d’Euros.

 

I- ETAT DE LA SITUATION.

■ Le refroidissement des réacteurs de la centrale de Fukushima – Documents fournis par TEPCO.

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Les piscines, où repose le combustible usé (dont du MOX, mélange de plutonium et d'uranium). Les piscines sont noyées sous des tonnes d'eau grâce à des grues arroseuses géantes (les « girafes ») 

02 Renforcement de la structure des bâtiments - Documents fournis par TEPCO.

03

La vie des 9000 ouvriers sur place - Documents fournis par TEPCO.

04 Empêcher la dispersion de la radioactivité - Documents fournis par TEPCO.

05 La construction d'une superstructure pour couvrir et rendre étanches les bâtiments - Documents fournis par TEPCO.

06 

II – UN SEISME D’UNE AMPLEUR INEDITE.

Le tsunami, provoqué par le séisme, a propagé des vagues qui ont créé des icebergs géants dans l'Antarctique, à 13.000 km de là ! C’est ce que l’on peut voir sur des images satellitaires diffusées le 9 août par l'Agence spatiale européenne (ESA).

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■ Une zone sismique très complexe. Le Japon est situé au carrefour de 3 grandes plaques tectoniques : les plaques pacifique, eurasiatique et philippine, qui se chevauchent les unes les autres.

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Le principe de la subduction.

13

Le séisme du 11 mars, dans la région du Tohoku.

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Le séisme du 11 mars mesuré par les stations GPS.

12 

III- QUELLES PERSPECTIVES SUR LE PLAN ECONOMIQUE ?

■ « Automobile : le marché japonais au plus bas depuis 1977 » - Article de Yann Rousseau, dans « Les Echos » le 28 septembre 2011.

 15Les ventes devraient reculer de plus de 14 % au Japon cette année. Toyota, Nissan et Honda s'inquiètent surtout de la flambée du yen qui bouleverse leurs plans à l'étranger.

« En 2011, les géants japonais de l'automobile devraient vendre dans l'Archipel autant de véhicules qu'en... 1977. Revoyant à la baisse ses prévisions de vente, la Jama, l'association des constructeurs japonais, a annoncé, hier, qu'elle estimait désormais que seuls 4,25 millions de voitures, camions et autres bus seraient vendus cette année dans le pays. Cela représenterait un recul de 14,2 % par rapport aux performances de 2010. « C'est en gros le niveau d'il y a trente-cinq ans quand je suis rentré chez Nissan », constatait, hier soir, Toshiyuki Shiga, le président de la Jama, également directeur des opérations chez le deuxième plus grand constructeur japonais. 

Pour expliquer ce nouveau recul, les constructeurs pointent l'impact du séisme et du tsunami, qui ont bouleversé pendant plusieurs mois la production automobile et perturbé l'approvisionnement des concessionnaires de l'Archipel. Mais ils évoquent également le vieillissement accéléré de la population, le traditionnel désamour des consommateurs les plus jeunes pour l'automobile et une fiscalité décourageante. 

Selon l'Association des constructeurs, un conducteur qui achèterait aujourd'hui une voiture de gamme moyenne d'un prix de 1,8 million de yens (17.000 euros) et la conserverait onze ans, comme le font en moyenne les consommateurs nippons, devrait payer sur cette durée un montant total de taxes et autres vignettes équivalant à son investissement initial. 

S'ils commencent à intégrer le rétrécissement naturel de leur marché intérieur, qui reste tout de même le troisième plus important au monde, les constructeurs japonais s'inquiètent de plus en plus ouvertement des conséquences du renchérissement du yen sur leur stratégie de croissance à l'international. 

Début septembre, dans un message au nouveau Premier ministre, la Jama avait dénoncé « l'appréciation excessive » de la monnaie japonaise, qui « affecte sérieusement [la] production dans le pays et accroît le risque d'une disparition de l'industrie automobile ». « C'est aujourd'hui notre souci principal », avait insisté Toshiyuki Shiga dans sa lettre ouverte à Yoshihiko Noda. 

Depuis, plusieurs cadres de Toyota ou Nissan ont bruyamment relayé le message et annoncé qu'ils allaient être contraints d'accroître leurs achats de composants en Corée ou en Chine pour ne pas être pénalisés sur leurs chaînes d'assemblage japonaises par la flambée du yen. Si 1 dollar équivalait encore à 91 yens, il y a deux ans, il ne valait plus hier soir que 76,40 yens. » 

http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/auto-transport/actu/0201664023973-auto-le-marche-japonais-au-plus-bas-depuis-1977-225264.php

 

■ « La dette japonaise » - Article de Pascal Ordonneau, dans « Les Echos » le 29 août 2011. 

Le Japon dégradé ? N’est-ce pas cela le vrai tsunami ? La dette publique japonaise et les CDS associés seraient chahutés? 

S’agit-il d’un deuxiéme Tsnuami ? Faut-il croire que tout a changé dans l’esprit des Agences de notation : le Japon ne serait plus qu’un invalide sur une chaise roulante lancée sans frein sur la pente des défauts de paiement ? Ou bien, la bénignité, la compassion et la charité démontrées par ces mêmes agences au moment où la nature frappait le Japon, au moment où la terreur du désastre nucléaire ahurissait le monde entier, ne sont plus de mise.

Donc, Moody’s « baisse d’un cran la notation du Japon » et l’a fait passer d’une bonne note sur sa dette à long terme AA2, à une moins bonne AA3. Comme il se doit, la plupart des Etablissements publics et quelques collectivités locales ont été dégradées aussi .Pour bien montrer que ce n’est pas simplement le crédit public qui est en cause mais l’ensemble de l’économie japonaise, Moodies a arrosé large, baissant d'un cran en moyenne la note de la dette à long terme des grands établissements bancaires japonais, tels Mizuho Bank, Bank of Tokyo-Mitsubishi UFJ et Sumitomo Mitsui Banking.

Le Japon dégradé ? N’est-ce pas cela le vrai tsunami ? Comment est-il possible que la deuxième, ou la troisième économie du monde (selon que les statistiques chinoises sont fiables ou non) se retrouve faire la « Une » des journaux économiques comme une vulgaire « Gréce » ou pire encore comme la France, dont les banques sont, en plein mois d’Août secouée comme vulgaires pruniers du Lot. Comme la France ? C’est peut-être aller un peu vite. « Comparaison n’est pas raison » comme disent les journalistes et « il faut raison garder » ajoutent-ils en face d’un Tsunami financier. D’abord, on remarquera que le Japon n’était pas triple A (AAA) comme la France, encore au mois d’août 2011, mais simplement double A (AA). Signe qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. les Etats-Unis étaient AAA avant d’être dégradés en AA . Donc si le Japon était AA comme l’Islande la veille du jour où elle est passée « catégorie spéculative » (la pire), c’était qu’il y avait de fortes raisons.

Le Japon, deuxième ou troisième économie mondiale ne serait pas en bonne santé ? Voilà un pays dont la balance commerciale est en excédent depuis des dizaines d’années. Un pays dont les exportations ne consistent pas en pétrole et autres matières premières, comme le voisin chinois, en produits fabriqués par des ouvriers sous-payés, sans sécurité et corvéables à merci. Voilà un pays dont l’industrie est phare et souvent leader dans les technologies les plus avancées, qui a révolutionné plusieurs secteurs industriels, réinventant les processus industriels de la fabrication automobile, des trains (ce sont quand même eux qui les premiers ont mis en service des trains ultra-rapides), des bateaux etc. et ce pays serait mal en point ? Où est l’erreur ?

Il y a bien non pas une erreur mais une situation économique très originale et dangereuse à terme, connue depuis des années. Ce pays est le plus endetté du monde. Après lui, dans l’ordre on trouve Saint Christophe et Nièvés, le Liban et le Zimbabwe ! La dette publique japonaise (y compris les collectivités locales et les entreprises publiques) représente 225% du PIB. Elle s’élève à plus de 12000 milliards de Dollars, (en yen c’est encore plus astronomique)  pas loin de la Dette publique américaine en volume alors que le PIB japonais est inférieur d’un peu moins de la moitié comparé au PIB américain. Les belles âmes économiques ne cessent de rappeler que cela n’empêche pas le Japon d’être le deuxième détenteur de réserves en devises au monde (1140 milliards de dollars). Cette accumulation n’est cependant pas grand-chose comparée à la dette totale ! D’où vient donc que cette économie dont Hermann Kahn, le célèbre futurologue américain disait il y a quarante ans qu’elle serait le leader économique voire politique du monde, soit aussi lourdement grevée d’une des dettes publiques les plus colossales jamais enregistrées. ?

Cela ne vient pas de la crise de 2008 ! Ni des dépenses publiques générées par un quelconque plan de relance en 2009. La dette japonaise remonte beaucoup plus loin dans le temps. A la fin des années 1980, l’économie mondiale avait subi une récession marquée. L’économie japonaise battait tous les records de croissance, d’enrichissement et de développement technologique et industriel. Une bulle immobilière et boursière s’était aussi constituée qui a alors éclatée, provoquant une situation de récession sur fonds de banques à moitié en faillite plombées par des dettes douteuses sur des milliers d’entreprises petites et moyennes. Le Japon est alors tombé dans une période déflationniste que les politiques gouvernementales de relance par la dépense publique n’ont pu contrecarrer. D’où la dette, produit de déficits publics. Le Japon affiche un des taux de déficit public les plus élevés du monde.

Or l’avenir n’est pas rose pour le Japon : le déficit démographique est maintenant à un point de complet non-retour. La population décroit. La part des personnes âgées dans l’économie ne cesse de progresser ainsi que la part des dépenses sociales, de santé et de retraite. Réduire l’endettement public au Japon par une augmentation des impôts et une réduction des dépenses devient de plus en plus difficile. Bien sûr le Japon demeure une super-puissance. Cela explique peut-être que, pour les agences de notation, « la note AA du Japon reste valide ( alors que ) le crédit de l’Etat japonais s’effondre lentement ».

Selon elles : « Le risque de défaut augmente lentement, mais pas au point où cela changerait quoi que ce soit au stade actuel ». Cela, en effet, n’empêche pas le Yen de monter et de pousser à la baisse les taux d’intérêts qui sont déjà parmi les plus bas du monde, nourrissant ainsi la déflation rampante qui mine l’économie japonaise. Comment pareil paradoxe se conçoit-il ? (paradoxe relatif puisque la perte du Triple A américain, un mois après la dégradation, n’a pas eu d’effet sur les taux d’intérêts des Tbonds.) La réponse est simple : la dette publique Japonaise est détenu à plus de 94% par les Japonais, banques, compagnies d’assurance, banque centrale et particulier. La part très élevée des banques (40 %) est due à la part énorme des placements de la banque de la Poste japonaise (banque publique). Donc les Japonais sont entre eux et les non-résidents à la porte, et paradoxe des paradoxes, cherchent à rentrer !

Tout serait-il donc bien et bon dans un monde japonais moins pire qu’on l’imaginerait ? La situation de la dette publique japonaise se complique avec l’arrivée de retraités qui ne vont plus épargner avec autant de conviction… parce que leurs revenus seront beaucoup moins élevés. Faudra-t-il imaginer un Tsunami sur les rentiers ou une euthanasie (pour reprendre le mot de Keynes) ? Cette masse d’épargne gelée sous forme de financement publique de dépenses de moins en moins productive, n’est-elle pas une trappe à monnaie qui anéantit toute tentative de relance économique ? On a envie de comparer cette situation à celle des pays de l’ex-empire soviétique : l’épargne y était énorme et investie souvent en dettes publiques… était-ce en raison de la richesse des ménages ? En fait, cela venait de ce qu’il n’y avait rien à consommer et rien dans quoi investir ! C’était de l’inflation gelée. Faudra-t-il que les Japonais lance une réforme monétaire et bancaire drastique dans le style de la réforme Erhard en Allemagne à la fin de la Seconde guerre mondiale ? »

http://lecercle.lesechos.fr/cercle/abecedaire/d/221137194/dette-publique-japonaise

 

IV- LE NUCLEAIRE EN QUESTION.

■ Manifestations contre le nucléaire. 

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 Vers les énergies renouvelables ? « Le Japon veut construire des éoliennes au large de Fukushima », 15-09-2011 Challenges.fr  

« D'ici 2015, six éoliennes devraient être érigées au large de la centrale nucléaire accidentée. Cette décision symbolique s'inscrit dans le gouvernement veut présenter un nouveau plan énergétique pour le Japon.

Après le tsunami et l'accident nucléaire de Fukushima, l'heure est à la reconstruction au Japon et aux projets d'énergie renouvelable, pour réduire la dépendance au nucléaire. Les autorités japonaises ont indiqué jeudi 15 septembre qu'ils entendaient ainsi construire un parc éolien au large de la centrale nucléaire accidentée.

"Ceci entre dans le cadre des efforts du gouvernement pour reconstruire la région tout en promouvant une énergie renouvelable", a expliqué à l'AFP un responsable de l'Agence des Ressources naturelles et de l'Energie. "Construire des éoliennes sur la terre serait compliqué à cause des nuisances sonores et des plans d'urbanisme. Nous envisageons donc un parc offshore", a-t-il encore précisé.

Jusqu'à 20 milliards de yens, soit 190 millions d'euros, vont ainsi être provisionnés pour ce projet de six éoliennes, d'une capacité unitaire de 2 mégawatts. A titre de comparaison, un réacteur nucléaire moyen dispose d'une capacité égale ou légèrement supérieure à 1.000 mégawatts.

Ces éoliennes devraient être mises en exploitation d'ici à 2015. Le gouvernement nippon table sur la participation des industriels japonais du secteur, comme Mitsubishi Heavy Industries, Fuji Heavy Industries et Japan Steel Works, a ajouté le responsable de l'agence.

Le gouvernement craint toutefois une contestation des pêcheurs de la région, ruinés par le tsunami qui a détruit une grande partie de la flotte halieutique et par l'accident nucléaire qui a provoqué des rejets radioactifs dans des zones de pêche côtières.

Le nouveau Premier ministre de centre-gauche Yoshihiko Noda s'est engagé à présenter un nouveau plan énergétique pour le Japon d'ici à l'été 2012. L'objectif est de réduire la dépendance au nucléaire et se tourner davantage vers les énergies éoliennes, solaires et géothermiques.

Sur 54 réacteurs installés au Japon, seulement 11 sont aujourd'hui en exploitation commerciale, la plupart des autres étant à l'arrêt à cause d'un séisme ou par précaution depuis l'accident de Fukushima. La part de l'électricité d'origine nucléaire n'a pas dépassé 11,5% du total produit en août au Japon, contre 25 à 30% avant la catastrophe. »

http://www.challenges.fr/monde/20110915.CHA4332/le-japon-veut-construire-des-eoliennes-au-large-de-fukushima.html

 

1 mai 2014 4 01 /05 /mai /2014 16:29

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Pour le visionnage, cliquez ici.

11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 07:37

Le Monde.fr avec AFP et Reuters | 11.04.2014 

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Le gouvernement japonais a adopté, vendredi 11 avril, une nouvelle politique énergétique qui revient sur la décision de mise en sommeil progressive des centrales nucléaires prise par le précédent gouvernement après la catastrophe de Fukushima, de mars 2011. Le premier ministre, Shinzo Abe, a passé des mois à convaincre les sceptiques de sa formation, le Parti libéral-démocrate (PLD), ainsi que de son partenaire de coalition, le Nouveau Komeito, qui est contre l'énergie nucléaire, d'accepter son plan.

Ce plan à moyen terme prévoit une remise en marche progressive des réacteurs qui seront jugés sûrs par l'autorité du secteur. Toutefois, rien n'est dit sur la part que pourrait représenter l'énergie atomique dans l'ensemble de l'électricité produite et consommée au Japon. Le plan post-Fukushima du précédent exécutif de centre gauche de supprimer totalement l'énergie nucléaire d'ici à 2040 est lui aussi abandonné.

Avant l'accident de la centrale Fukushima en mars 2011, l'énergie nucléaire produisait entre un quart et un tiers de l'électricité du Japon, et les autorités prévoyaient une proportion de plus de 50 % à horizon 2030, mais cet objectif est désormais définitivement caduc. Le séisme du 11 mars 2011, de magnitude 9, et le tsunami ont dévasté la centrale nucléaire de Fukushima gérée par la société Tokyo Electric Power, ont déclenché la plus grave catastrophe nucléaire du monde depuis celle de Tchernobyl en 1986. 

ÉNERGIES RENOUVELABLES

Une grande majorité de la population souhaite l'abandon à terme de l'énergie atomique et son remplacement par des énergies propres et renouvelables.

Ce plan de remise en marche pourrait toutefois venir trop tard pour sauver le secteur nucléaire japonais moribond dont les pertes sont estimées à 35 milliards d'euros. Selon une récente analyse de Reuters, deux tiers des 48 réacteurs nucléaires japonais à l'arrêt pourraient devoir rester fermés en raison du coût élevé de leur mise aux normes en matière de sécurité.

Le gouvernement promet qu'il favorisera aussi au maximum les énergies renouvelables. Il mentionne dans une note de bas de page que, dans le plan précédent, ces énergies devaient contribuer à hauteur de 13,5 %, soit 141,4 milliards de kilowatts à l'horizon 2020. « Dans ce plan, il est clair que nous réduirons notre dépendance à l'électricité nucléaire par des mesures variées », a déclaré ministre de l'industrie, Toshimitsu Motegi.

Pour le moment, l'essentiel de l'électricité japonaise est produit dans des centrales thermiques qui tournent à plein régime et dont le carburant importé (gaz naturel, pétrole, charbon) coûte une fortune aux sociétés régionales, au point que plusieurs sont aux abois.

http://www.lemonde.fr/japon/article/2014/04/11/le-japon-revient-au-nucleaire_4399580_1492975.html